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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 22:38

522a1 Sorrento

 

 

522a2 Sorrente

 

Avant-hier, nous avons pris en charge la voiture de location à Sorrento le matin, aujourd’hui nous devons la rendre dans les quarante-huit heures, c’est-à-dire à 9h. Aussi partons-nous pour Sorrento, avec l’intention de mettre à profit notre arrivée assez tôt dans cette ville en nous y embarquant pour Capri. Mais, négligeant de demander notre chemin, nous descendons vers la mer là où il n’y a qu’un petit port de pêcheurs, l’embarquement sur le ferry vers Capri se faisant dans un autre port, de l’autre côté de la falaise, aussi devons-nous regagner la ville haute et redescendre de l’autre côté. Juste à temps pour prendre nos billets et courir vers le bateau qui devrait avoir levé l’ancre il y a sept ou huit minutes mais qui, heureusement, est en retard d’un quart d’heure, ce qui nous évite de perdre une heure et demie avant le bateau suivant.

 

Ainsi, mis à part que nous avons bien chaud après cette course à travers la ville, montant et descendant sans cesse, nous n’avons pas à regretter notre erreur de parcours, car nous avons pu découvrir ce petit port de pêche joli et typique où, de plus, nous avons remarqué un restaurant de poisson de prix raisonnable qui semble agréable et sympathique, où nous pourrons dîner ce soir en rentrant de Capri.

 

522b1 Vers Capri

 

522b2 Vers Capri

 

Nous voilà partis. Ce matin à Sorrento, comme on a pu le voir sur mes photos du port, il y avait quelques nuages, des portions de ciel gris, mais aussi un peu de bleu. Largement "de quoi tailler une culotte de gendarme", comme on disait. Lorsque nous avons embarqué, le ciel était plus chargé, et puis voilà que la pluie se met à tomber en trombes, et les nuages bas et noirs sont si épais que l’on a presque l’impression que c’est la nuit, ou une éclipse de soleil. Évidemment, sa ça continue comme ça, la promenade dans l’île risque d’être un peu compromise, mais qu’il est donc beau, ce contraste entre l’écume blanche soulevée par notre bateau et le paysage noyé de pluie ! Sur la première photo, nous regardons vers l’arrière, vers Sorrento. Sur la seconde, prise en me penchant par-dessus le bastingage vers la proue, on voit comment l’étrave de ce navire rapide fend les flots en rejetant des gerbes d’écume. Et il semble que vers Capri le ciel se dégage un peu.

 

522c arrivée sur Capri, Marina Grande

 

Lorsque nous approchons de la Marina Grande pour y aborder, la pluie a cessé et même un timide petit rayon de soleil vient se briser sur la blancheur du pont de cette vedette. Nous allons pouvoir profiter de cette île des parfums. Hélas, comme un musée, les parfums dans la nature nous disent "NO PHOTO !". Un parfum se sent mais ne peut se représenter à l’écran ou sur papier. Je ne sais pas non plus les décrire.

 

Quand, en 1380, le Père prieur de la chartreuse Saint Jacques fut surpris par la soudaine annonce de la venue à Capri de la reine Jeanne d’Anjou, il se hâta de faire un énorme bouquet des plus belles fleurs de l’île. Au bout de trois jours, les fleurs fanées furent jetées, mais au moment de renverser l’eau du vase le prieur remarqua que l’eau avait acquis une fragrance qui lui était inconnue. Il alla alors vers le Père spécialiste en alchimie et lui demanda d’analyser cela. L’alchimiste parvint à isoler et déterminer quel était ce parfum : celui du "garofilum silvestre caprese". Tel fut le premier parfum élaboré –fortuitement– à Capri. Et voilà qu’en 1948 le Père prieur de cette même chartreuse tombe un peu par hasard sur des documents où étaient notées les formules du parfum. L’autorisation du pape dûment sollicitée et accordée, il confie les documents à un chimiste de Turin , qui crée le plus petit laboratoire au monde, paraît-il, qu’il appelle Carthusia, c’est-à-dire Chartreuse, en anglais. Aujourd’hui, les parfums renommés de Capri sont réalisés exclusivement avec des plantes cueillies à Capri (sur base de romarin pour les hommes et de garofilum pour les femmes), selon les méthodes artisanales de l’origine, et jusqu’à l’emballage est effectué à la main.

 

522d1 Capri, la côte

 

522d2 Capri, la côte

 

Si ces parfums ne peuvent se sentit en photo, en revanche les paysages peuvent se montrer. Il faudrait plus de talent que je n’en ai pour faire ressortir la beauté de la côte. La ville, elle, est tellement encombrée de touristes et tellement envahie de boutiques de haut luxe qu’elle manque de charme. Entre le port et la ville perchée là-haut il y a un funiculaire, c’est amusant de découvrir ainsi une première vue de l’île, mais les nombreux clients des hôtels quatre ou cinq étoiles, après avoir tenté de reconnaître leurs valises parmi toutes celles, identiques parce que provenant du même Louis Vuitton, font embarquer leurs encombrants bagages sur un véhicule de leur hôtel et prennent un taxi. L’ambiance très "nouveau riche" n’est pas agréable.

 

522d3 Capri, Mafalda de Savoie

 

Ici, comme hier à Ravello, nous trouvons de nombreuses plaques commémorant le séjour de personnages célèbres, mais leur état n’a rien à voir avec la musique, la peinture, le cinéma ou autres arts, comme à Ravello. Je passe sur les onze années qu’a vécues ici l’empereur Tibère à la fin de son règne, mais je ne peux laisser dans l’ombre celle-ci, émouvante, touchante, et qui rappelle une fois de plus la barbarie de l’idéologie nazie. La "douce princesse" Mafalda de Savoie a été martyrisée et est morte dans le camp d’extermination de Buchenwald le 28 août 1944. Et parce que, trop souvent encore, on entend accuser les Allemands, je vais entonner une fois de plus mon couplet habituel que ceux qui me connaissent entendent comme un refrain : Il est aisé d’accuser les Allemands, quand il y a eu en Allemagne autant d’opposants au régime nazi qu’il y a eu en France de résistants, et quand les "collabos" français, dont la sauvagerie équivalait bien à celle des occupants, étaient aussi nombreux que les tortionnaires dans les rangs d’en face. Il est vain et injuste d’accuser un peuple quand c’est l’idéologie qui est coupable, et ceux qui la portent. Fin de mon couplet. Mais quand je ne le dis pas j’ai l’impression de trahir les amis que j’ai là-bas en Allemagne et qui sont de purs humanistes, honnêtes et charitables.

 

522e Capri, Krupp

 

Tiens, tant que je parle des Allemands, je peux évoquer Friedrich Krupp. Il arrive à Capri en 1898, tombe amoureux de l’île et propose d’y construire une route entre la Marina Piccola (une marina, c’est sur la côte, évidemment) et la chartreuse (qui est en haut). En 1902 la route est achevée. Ce Krupp-là n’a pas eu à choisir de faire ou non travailler son industrie au profit du régime, de l’idéologie et de la guerre des Nazis car, né en 1854, il est mort l’année même de l’inauguration de la route à laquelle on a donné son nom. Et c’est alors, en 1902, qu’il s’est écrié : "Comme j’étais heureux à Capri, ma seconde patrie !"

 

522f Capri, Lénine

 

Dans un tout autre registre, le tovaritch Vladimir Ilitch a dû faire un séjour prolongé hors de son pays, et pourquoi pas à Capri ? Après tout, quitte à s’exiler, mieux vaut choisir un endroit qui aide à oublier sa peine. Et puis, cette vue doit enchanter le touriste basé à l’hôtel dans le parc duquel est implanté le monument lorsque, jetant un coup d’œil à sa Rolex, coup d’œil bref parce que le reflet du soleil sur l’or est éblouissant, il voit qu’il a le temps, avant le dîner, de faire un tour dans les jardins et qu’en se promenant pour s’ouvrir l’appétit il rencontre le camarade Lénine. J’ignore la couleur du conseil municipal de Capri, mais une plaque rappelant que, "dans cette villa maintenant devenue hôtel, V. I. Lénine a résidé de… à…" n’aurait pas le même sens que "à Lénine, Capri". C’est une offrande, un hommage. Mais quand j’ai entendu un type, à l’arrivée du bateau, héler un membre de l’équipage et lui intimer "Faites porter ces valises à l’hôtel X…" sans lui jeter un regard, sans un s’il vous plaît, quand j’ai vu ces regards méprisants pour la valetaille, voire pas de regard du tout, ce qui finalement est moins insultant car personnellement je préférerais être considéré comme un meuble que comme un moustique assoiffé, je me dis que le vote des résidents permanents de l’île, employés d’hôtels et restaurants maltraités par les clients, vendeurs dans des boutiques où leurs moyens ne leur permettent pas d’acquérir le moindre objet, etc., doit être majoritairement d’extrême gauche. Simple supposition car, je le répète, j’ignore la tendance de l’équipe dirigeante de la ville.

 

522g1 Capri, Gorki

 

522g2 Capri, Gorki

 

Autre résident célèbre de Capri. "Dans cette villa ont vécu de février 1911 à décembre 1913 Maxime Gorki et Maria Feodorovna Andreieva". Comme tout le monde, j’avais une petite idée de qui est Gorki, mais il y a deux ou trois ans j’ai lu un gros livre qui lui était consacré. Je savais qu’il avait été un proche de Staline, mais il paraît qu’il en était un ami assez intime, écoutant avec lui des disques d’opéras, dont le camarade Staline était friand et fin connaisseur. Quand on sait de quelle façon Staline a fait exécuter de sang froid des milliers d’opposants ou de simples dissidents, et puis aussi des gens qui n’en avaient rien à faire de la politique, seulement pour que chacun à travers le pays se sente menacé et que règne partout la peur, comment dans les années 30 il a volontairement, consciemment affamé l’Ukraine faisant ainsi périr de faim plus de deux millions d’habitants, on peut s’étonner que Gorki ait pu être l’ami d’un tel homme. Car s’il n’atteint pas le niveau d’un Cervantes, d’un Dostoïevski ou d’un Proust, il n’en est pas moins un grand écrivain, ce qui suppose non seulement du talent et du style, mais aussi de la sensibilité. Sensible et ami de l’un des plus grands criminels de l’Histoire…

 

522h Capri, la chartreuse (certosa)

 

Nous avons vu qu’en 1380 la reine Jeanne d’Anjou était venue à Capri, donnant l’occasion de découvrir un parfum. Son secrétaire, Giacomo Arcucci, comte de Minervino et Altamura, était originaire de Capri, aussi eut-il envie d’y faire construire une chartreuse en l’an 1371. Et elle prit le nom de San Giacomo (saint Jacques), comme le prénom de son commanditaire. Mais en 1556 deux corsaires, Kair-Eddin (surnommé Barberousse) et Dragut Rais, la saccagent puis y mettent le feu. En la réparant on en profite pour l’agrandir et pour créer un second cloître, plus grand (sur la photo). Nous sommes venus à Capri aujourd’hui parce que nous étions à Sorrento ce matin pour rendre notre Toyota de location, mais le lundi n’est pas un bon jour en Italie : c’est le jour de fermeture des musées et monuments, comme le mardi en France. Nous ne visiterons donc pas la chartreuse San Giacomo.

 

522i1 Anacapri

 

Autre agglomération réputée de l’île, Anacapri. Nous prenons un bus pour nous y rendre. La route en corniche est à couper le souffle de beauté. Mais on a déjà le souffle coupé par la conduite du chauffeur qui fonce sur une route étroite avec des virages serrés et sans protection côté précipice. Pour qui a le cœur bien accroché, c’est un trajet à faire absolument. Et en bus ou à vélo, surtout pas au volant d’une voiture, pour pouvoir regarder sans perdre une miette du paysage… et sans prendre le risque d’aller voir de trop près!

 

Tout le monde restant agglutiné à Capri, Anacapri est beaucoup plus calme et authentique. On peut se promener en regardant autour de soi. Ici doit habiter un philosophe, parce qu’il a inscrit sur le bas de sa porte, en grec, le gnôthi sauton (connais-toi toi-même) de Socrate, et de l’autre côté, en latin, le carpe diem (cueille le jour) d’Horace.

 

522i2 Anacapri

 

Ailleurs, sur une petite place sympathique, est accolé au mur un long banc de carreaux de céramique représentant des scènes de vendange. Ici, j’ai choisi le pressage du raisin au pied. Une petite maison blanche, à gauche le vignoble, à droite un olivier et un cactus, le décor local typique est planté. Tandis qu’une femme apporte les grappes dans un grand panier qu’elle porte sur sa tête, un homme piétine le raisin dans la cuve. Par un orifice dans le bas, le jus exprimé s’écoule dans une autre cuve, plus petite, en maçonnerie. Dans cette cuve, je ne vois nulle bassine que l’on puisse retirer lorsqu’elle est pleine, et il doit être bien difficile, ensuite, d’en pomper le jus. Je suppose donc que le fond doit être percé d’un trou qui communique directement avec la cave, en sous-sol. Mais, à défaut de pouvoir interroger à ce sujet un vieux vigneron ayant connu les méthodes d’autrefois, je reste dans l’ignorance du processus, dont je ne sais que ce qu’en montre le carrelage.

 

522i3 Anacapri

 

Dans un cadre typique, la présence d’autochtones sur la photo n’est pas un inconvénient, au contraire. Je n’attends pas d’eux qu’ils soient déguisés en costumes du dix-neuvième siècle. Mais une foule de touristes en short rouge et chemise à palmiers dénature la photo. C’est pourquoi je ne montre pas de photos des rues de Capri. En revanche, à Anacapri, je peux choisir librement dans ma collection, et je trouve que cette rue, avec son cactus le long du mur, ses ruelles étroites et disposées de façon irrégulière, ses murs blanchis à la chaux, évoque bien dans mon souvenir ce que j’ai vu et ressenti.

 

522i4 Benoît XVI à Anacapri

 

Cette plaque est vraiment placée ici pour garnir le mur, parce que ce qu’elle raconte est une anecdote sans intérêt ni importance. Je me demande même comment on a pu s’en souvenir entre la date où le fait "prophétique" a eu lieu et la réalisation de la "prophétie". Elle dit : "Sur cette place, deux jeunes d’Anacapri, au matin du dimanche 12 septembre 1992, ont prophétiquement appelé ‘pape’ le cardinal Joseph Ratzinger, auteur de l’œuvre Tournant pour l’Europe, vainqueur de la 9ème édition du prix Capri-Saint-Michel, et élu le 19 avril 2005 sous le nom de Benoît XVI". C’est précisément pour son inanité que j’ai eu envie de publier cette photo.

 

522i5 Anacapri, Sainte Marie de Constantinople

 

C’est en ce lieu que, peu après l’an mil, s’est installée la première communauté de paysans d’Anacapri. Ce n’est qu’au quatorzième siècle qu’a été construite cette église Sainte Marie de Constantinople, qui est restée jusqu’en 1599 la première et seule paroisse du pays. Je ne sais si c’est dû à ce jour du lundi ou à l’heure (il est 16h30), mais la grille est fermée. Nous ne visiterons pas.

 

522j1 Anacapri, nef de Sainte Sophie

 

En revanche, nous visiterons l’église Sainte Sophie. Je ne peux montrer à quoi elle ressemble de l’extérieur parce qu’elle disparaît sous des échafaudages et des bâches de travaux. Elle a été construite en 1510, comme attesté, paraît-il, par une pierre de cette façade que nous n’avons pas vue.

 

522j2 Anacapri, sainte Sophie

 

Dans le bas de l’église, au mur, j’aime bien cette icône. Rien n’en dit l’histoire, mais elle est rédigée en langue grecque avec des caractères dont j’identifie mal la provenance, parce qu’ils sont partiellement grecs, partiellement cyrilliques. En grec, mais aussi en biélorusse, en bulgare ou en ukrainien le I est comme en français, alors qu’en russe c’est И. On trouve aussi le Λ grec (=L) alors qu’en cyrillique c’est Л. Je ne parle pas du П (=P), du Ф (=PH ou F) ni du Г (=G) qui sont identiques dans les deux alphabets. Mais à côté de ces deux caractères qui sont grecs on trouve le С cyrillique (=S) alors qu’en grec cette lettre s’écrit Σ. Et, je le répète, la langue est grecque. Autour de sainte Sophie sont rassemblées les trois vertus théologales. Derrière elle, la tenant par les épaules, c’est la Foi. La toute petite lui tenant la main droite, c’est la Charité (ou l’Amour du cœur). Et puis, de taille moyenne et lui donnant la main de l’autre côté, c’est l’Espérance. Que ce ne soit pas en italien ou en latin signifie que c’est une icône ancienne, mais son aspect est tout à fait récent, c’est donc sans doute la copie d’une icône de la Sainte Sophie de Constantinople, ou de Kiev, ou de Novgorod puisque, je crois, il y a des églisesconsacrées à cette sainte dans ces trois villes.

 

522j3 Anacapri, Sainte Sophie, ange chandelier

 

Cet ange est destiné à porter le cierge pascal dans la cérémonie du feu nouveau, dans la nuit du Samedi Saint. C’est une œuvre napolitaine de la première moitié du dix-huitième siècle. Je trouve admirable la finesse de cette sculpture sur bois. Au cours du temps, dit une notice, des insectes xylophages avaient attaqué la statue, il a fallu les éliminer en chambre à gaz, puis traiter le bois rendu friable et poreux.

 

522j4 Anacapri, Sainte Sophie, pietà

 

Beaucoup plus ancienne est cette Pietà, puisqu’elle date de la seconde moitié du quinzième siècle, œuvre polychrome et dorée d’un maître du nord du pays qui l’a sculptée sur bois. Elle aussi, comme l’ange candélabre, était très attaquée par les insectes et a dû être traitée en chambre à gaz puis avec des produits de consolidation mais, pire encore que les insectes, sont les hommes qui dans le passé ont voulu la restaurer en la peinturlurant. Le sang parsemait le corps du Christ et la carnation de la Vierge était généreusement maquillée. Le travail de nettoyage de cette peinture additionnelle était une tâche extrêmement délicate, afin de ne pas abîmer la peinture originale. Et là où sous cette mauvaise restauration la peinture originale manquait et le bois était nu, malgré ses défauts la restauration précédente a été conservée.

 

Cette Pietà me plaît énormément. Le Christ posé sur ses genoux, yeux fermés, bouche entrouverte, bras pendant, est impressionnant et émouvant. Quant à Marie, ce visage rond et plein n’est pas usuel, et d’ailleurs sous le vêtement on voit que son corps est un peu grassouillet. J’aime le mouvement de son voile autour de sa tête penchée. Son expression n’est pas vraiment de tristesse, comme souvent. Mains jointes, elle est en prière, dans son regard il y a de la ferveur et de la spiritualité.

 

522j5 Anacapri, Sainte Sophie, saint Michel

 

Ce saint Michel est une sculpture napolitaine sur bois du dix-septième siècle. Aucun commentaire ne dit s’il a dû subir, comme les deux statues précédentes, des travaux de restauration. Au premier coup d’œil, c’est une belle statue, et c’est ce que j’ai pensé en prenant ma photo. Et puis en le regardant mieux, ce soir, je choisis de le publier maintenant par opposition avec les statues précédentes, et particulièrement avec la Pietà. Ce dragon doré est beau, mais sa tête dressée n’exprime ni l’agonie de la bête frappée, ni l’agressivité d’une dernière tentative pour dévorer l’archange. Saint Michel, lui, a un visage inexpressif. Que pense-t-il, je n’en sais rien. Il n’exprime pas la joie de la victoire au nom de Dieu sur le dragon diabolique, pas plus que la satisfaction plus humaine du chasseur remportant un trophée, rien. Son regard est vide. La sculpture de son vêtement et de ses chaussures est très fine et leur peinture polychrome est très belle, cela est extrêmement réussi et esthétique, mais il est dommage que ce soient les éléments matériels et statiques qui soient dignes d’attention, et que ce qui est vivant, c’est-à-dire le dragon et l’archange, soient aussi dénués d’expressivité.

 

522k1 Anacapri, église Saint Michel

 

Puisque je viens de parler de saint Michel, cela me sert de transition vers cette église San Michele. À l’attention de qui n’a aucune notion de la prononciation de l’italien, je précise que ce nom se prononce Mikélé, le H accolé à un C ou à un G devant E ou I ayant la même fonction que le U en français (accueil, orgueil, pour que l’on ne prononce pas akseil, orjeil). Quant au E, il n’est jamais muet. Mais ce Michele avec un E final est bel et bien un masculin.

 

522k2 Anacapri, église Saint Michel

 

Dés que l’on pénètre dans l’église, on remarque qu’elle n’a rien de traditionnel. D’abord par la forme : ce n’est pas l’habituelle nef rectangulaire avec ou sans transept, avec ou sans bas-côtés eux aussi rectangulaires. C’est un polygone complexe, fait d’un hexagone et d’un trapèze un peu plus petit accolés. Derrière l’hexagone, se situe le chœur, très petit, juste assez grand pour contenir le bel autel de marbre sculpté daté de 1719, avec une abside plate. Chacun des côtés ouvre sur une chapelle latérale. C’est un pur exemple d’architecture napolitaine du dix-huitième siècle. On remarque aussi, dès le premier coup d’œil, le sol décoré.

 

522k3 Anacapri, église Saint Michel

 

Au pied de l’autel, ces carreaux de céramique représentent un pélican, la poitrine ouverte, avec ses petits autour de lui. On connaît cette légende, dont d’ailleurs j’ai déjà parlé le 8 février à propos d’une grille du baptistère San Giovanni, en citant Musset. Le pélican qui, revenant bredouille de sa pêche, offre son propre corps en nourriture à ses enfants est donc le symbole de Jésus s’offrant en sacrifice ("ceci est mon corps livré pour vous") pour le rachat des péchés du monde. Le dessin est beau, mais il est clair que l’artiste n’a jamais vu de sa vie un pélican. S’il n’y avait la poitrine ouverte et les petits qui y dirigent leur bec, je n’aurais pas compris de quoi il s’agissait.

 

522k4 Anacapri, église Saint Michel, carrelage

 

Sur le côté, un étroit escalier métallique en colimaçon permet d’accéder à la tribune de l’orgue, d’où l’on a une vue plongeante sur l’église. De là, non seulement on comprend la forme de l’architecture, mais on voit aussi le sol décoré dont je parlais tout à l’heure. Ces carreaux de céramique représentent le Paradis Terrestre, d’où sont chassés Adam et Ève par l’ange. On remarque que, pour ne pas abîmer le sol, un étroit chemin de planches a été ménagé tout autour du carrelage, permettant de s’approcher pour mieux apprécier les détails. Je vais en montrer à présent quelques uns.

 

522k5 Anacapri, église Saint Michel, carrelage

 

C’est d’abord l’arbre qui porte les fruits de la connaissance du bien et du mal, la fameuse pomme défendue. Le serpent s’enroule autour du tronc. Il est hélas impossible sur ma photo de voir l’œil méchant du serpent, gueule ouverte. J’aime aussi la petite chouette perchée sur une branche. Et puis tous les animaux ont des bouilles amusantes.

 

522k6a Anacapri, église Saint Michel, carrelage

 

Le sujet principal, c’est bien sûr Adam et Ève. Adam s’enfuit, on le chasse, il n’a plus d’espoir de jouir de ce jardin paradisiaque. Ève, elle, présente un visage contrit, elle joint les mains en signe de prière, elle demande pardon et espère obtenir le droit de rester. Toute la composition est naïve et la représentation des animaux aussi, je ne sais donc pas trop comment interpréter l’attitude d’Ève. Je lui trouve un air bien hypocrite. Même, le mot qui convient est faux-cul. Dans un siècle où le féminisme n’était pas le souci premier des hommes, il est possible que l’artiste ait voulu lui faire porter la plus grande part de la faute. C’est elle qui se laisse tenter par le démon, c’est elle qui accepte la pomme mais lâchement elle la fait croquer par Adam, et puis au moment de se faire chasser elle plaide sa cause, en fait moi je n’ai rien fait, je n’ai pas goûté au fruit défendu. Je n’écarte pas cette hypothèse, mais en tenant compte de la naïveté du dessin, peut-être n’y a-t-il rien là qui puisse émouvoir les féministes, au contraire il est possible qu’elle se repente sincèrement et demande pardon tout en reconnaissant sa faute.

 

522k6b Anacapri, église Saint Michel, carrelage

 

La Genèse cadre sur le premier homme et la première femme, sur le démon tentateur, l’ange apparaît aussi comme personnage secondaire chargé d’exécuter la sentence divine, mais Dieu est au centre du récit. Or ici il n’est pas représenté. Le dernier personnage à présenter est donc l’ange. Il apparaît sur son nuage, le vêtement flottant dans le vent, les ailes déployées (pas comme notre saint Michel de tout à l’heure, avec ses ailes pendant lamentablement alors qu’il vient de terrasser le dragon), le glaive de feu levé, et il pointe un doigt accusateur en direction de la sortie. Mais en même temps son visage est très doux et presque souriant. Je le trouve très joli.

 

522k7 Anacapri, église Saint Michel, carrelage

 

Je prends à présent deux scènes d’animaux, presque au hasard. Je commence par ce sanglier dont un carreau a été remplacé semble-t-il, en adaptant mal les couleurs. C’est très moderne cette présentation qui fait déborder (très légèrement) le dessin sur le cadre, un bout de groin, un bout d’oreille.

 

522k8 Anacapri, église Saint Michel, carrelage

 

Les animaux mythiques comme la licorne voisinent avec une majorité d’animaux réels, même s’ils sont peu ressemblants à la réalité. Comme, précédemment, pour le pélican, les animaux inconnus de l’artiste font la part belle à son imagination. En effet, le sanglier, l’ours sont assez réalistes. La licorne est dessinée sur le modèle d’un cheval, auquel il a suffi de rajouter une corne et une sorte de barbe aux commissures des lèvres. À l’inverse, le petit animal accroupi qui tend une poire à l’ours est censé, je suppose, représenter un singe, mais avec une drôle de tête sur un drôle de corps. J’arrête là parce que je ne peux pas tout montrer, mais de même les grands fauves lui sont inconnus, ce qui donne une allure cocasse au lion.

 

Il nous reste à reprendre le bus pour descendre vers Capri, puis de Capri vers la Marina Grande et le bateau –le dernier de la soirée– qui va nous ramener à Sorrento. Une fois arrivés, nous nous rendons au petit port de pêche, là où nous avons repéré un restaurant sympathique. Il est bondé, il nous faut attendre pour qu’une table se libère. Nous ne sommes pas mal situés, sur la terrasse qui occupe un pan de quai, sous l’abri de la toile. Mais des tables ont été installées un peu partout en dehors de cette tonnelle pour accueillir les clients. Depuis ce matin, depuis notre traversée vers Capri et le violent orage qui a obscurci le ciel comme en pleine nuit, nous avons eu beau temps, à part quelques gouttes pendant cinq minutes alors que par chance nous étions justement à l’abri à siroter un café. Pas un cheveu mouillé, donc. Mais ce soir on venait de nous apporter notre poisson grillé quand a éclaté de nouveau un orage, aussi brutal et violent que celui du matin. Sous la toile de la tonnelle, nous étions protégés, mais les pauvres clients installés un peu partout sur le quai se sont précipitamment réfugiés, leur assiette à la main, dans la salle intérieure, assis par terre, ou un peu plus loin sous la protection très relative d’un porche. Notre table était trop grande pour nous et, près de nous, trois personnes, un homme et deux jeunes femmes, tentaient de manger debout sous la tonnelle. Du geste, nous les avons donc invités à s’asseoir, chacune de ces dames a pris place à côté de nous et lui s’est installé en bout de table. Nous avons appris qu’ils étaient des Américains de Philadelphie. Près de Natacha, c’était une photographe professionnelle, Jessica Griffin, assez renommée (je viens de consulter son site Internet), qui a reçu plusieurs prix. Près de moi, sa web designer. Et lui, professeur de littérature anglaise, vient d’épouser la semaine dernière à Florence la photographe, après de longues et difficiles recherches d’un pasteur presbytérien en Italie.

 

Nous sommes restés à discuter un peu puis nous nous sommes dirigés vers la ville haute et la gare pour regagner nos Pénates qui nous attendaient, installés dans leur autel du camping-car à Pompéi. Mais nous avions bavardé longtemps, il y a un trajet non négligeable du port à la gare, et au guichet l’homme nous annonce que le dernier train est parti depuis déjà un bon moment. Une nuit à l’hôtel sans brosse à dents, sans linge de rechange ? Beurk ! Et puis nos Pénates risquent de s’inquiéter. Pas de panique, nous rassure l’employé, il y a un bus qui part dans une heure pour Naples en suivant le même itinéraire que le train, et qui passe donc par Pompéi.

 

Plantés devant l’arrêt de bus, nous patientons. Une petite dame s’approche et demande, en italien, si c’est bien là l’arrêt du bus pour Naples. Elle est volubile, assez excitée, elle sent un peu l’alcool… Quand elle sait que je suis français (Natacha s’est amusée à ne pas dire d’où elle vient), elle mêle à son italien très fluide trois mots d’anglais et beaucoup de russe. En effet, c’est une Russe de Saint-Pétersbourg, infirmière qui a pris sa retraite il y a cinq ans pour venir ici s’occuper de personnes âgées. Ce travail est très en-dessous de sa qualification mais lui permet, pendant quelques années, de gagner beaucoup plus qu’en Russie et, en menant une vie frugale, d’économiser pour vivre un peu mieux lors de son retour au pays. Ignorant totalement que Natacha est russophone, elle ne s’étonne pourtant pas que je comprenne (un peu) ce qu’elle me dit en russe. De temps à autre, elle me demande "Ty ponimaîch ?" – "Da, da, khorocho". Elle n’aime pas les Italiens, elle les trouve hâbleurs, prétentieux, désordonnés, dragueurs mais impuissants quand ils doivent passer à l’acte. Entre le pouce et l’index, elle me montre une distance de trois centimètres : "Ils l’ont grande comme ça, ty ponimaîch ?" Quand enfin arrive notre bus, elle s’assied, nous déclare "Ty i tvoia jena, ia vas lioubliou" (toi et ta femme, je vous aime) et tombe dans un profond sommeil. Arrivés à Pompéi, nous ne lui dirons pas au revoir parce qu’elle ronfle et dort à poings fermés.

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Published by Thierry Jamard
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