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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 02:07

Nous avons visité, vendredi dernier 10 septembre, la cathédrale de Catane dédiée à sainte Agathe, patronne de la ville. Et la ville rend un culte fervent à sa sainte patronne, comme en témoignent trois autres églises qui lui sont dédiées et sont regroupées dans un espace restreint. Ce sont ces églises que nous sommes allés voir aujourd’hui.

 

Agathe est née d’une famille noble de Catane et son martyre est intervenu le 5 février 251, date attestée (mais je vais montrer une plaque qui dit 252). Son hagiographie lui donne quinze ans à ce moment-là, mais elle avait fait des études historiques et juridiques, elle était diaconesse comme l’attestent les écrits relatant son martyre, comme le veut la tradition catanaise et comme le suggèrent sa robe blanche et son pallium rouge, consécration qui ne pouvait avoir lieu avant la vingt-et-unième année. En outre, nous allons voir que l’on a tenté de faire jouer en sa faveur une loi s’appliquant aux jeunes de 20 à 25 ans, chose impossible si elle n’avait eu que quinze ans. Il faut donc faire remonter sa naissance vers l’an 230 au plus tôt.

 

L’empereur Dèce avait édicté une loi obligeant les chrétiens à abjurer publiquement leur foi et à sacrifier aux divinités païennes. Aussi le proconsul Quintien, ayant appris que la diaconesse Agathe instruisait les catéchumènes, préparait les enfants au baptême et les baptisés à la communion et à la confirmation, la fit-il comparaître devant lui fin 250, mais il n’obtint ni abjuration, ni sacrifice aux idoles, en conséquence de quoi il la confia pour un mois de "rééducation" à une femme qui était soit une courtisane très corrompue, soit une prêtresse de Vénus s’adonnant à la prostitution sacrée. Malgré les menaces et la pression psychologique, cette femme n’obtint, on s’en doute, aucun résultat. Elle remit sa patiente entre les mains de Quintien. Agathe en rééducation ! Comme quoi les méthodes maoïstes ou staliniennes n’avaient rien de neuf. Le proconsul la traduisit devant son tribunal et la jeta en prison, où elle fut fouettée, puis torturée par pincement du bout de ses seins avec des tenailles, et lui arrachant enfin la poitrine. Tout cela semble historique et réel. S’y ajoute le miraculeux, saint Pierre venant la nuit dans sa prison la réconforter et soigner ses blessures. Enfin, elle fut soumise au supplice des charbons ardents, à savoir être roulée nue sur les braises. Elle rendit le dernier soupir dans la nuit, au fond de la cellule où on l’avait jetée après cet horrible martyre. On parle du voile de sainte Agathe. C’est un voile rouge, honoré en procession, et utilisé pour essayer de stopper les coulées de lave de l’Etna. On dit que ce voile est le pallium dont Agathe s’était revêtue pour comparaître devant le proconsul. Une autre légende veut qu’une dame de Catane ait couvert le corps d’Agathe d’une étoffe blanche pour la protéger un tant soit peu des brûlures, et que le tissu se soit miraculeusement teint en rouge au contact des braises. Ce voile, qui selon les analyses serait effectivement du troisième siècle environ, est conservé à la cathédrale avec les reliques d’Agathe. Évidemment, le merveilleux se mêle à l’historique dans l’hagiographie de sainte Agathe, néanmoins on se rend compte que, dans son cas, les faits attestés sont nombreux et que l’essentiel de sa biographie est réel.

 

J’ai fait allusion, plus haut, à une loi romaine, la Lex Lætoria, permettant à tout citoyen qui jugerait le comportement des autorités judiciaires comme un abus de pouvoir dans le procès d’un jeune de 20 à 25 ans, d’opposer une actio polularis. Et cela eut lieu lors du procès d’Agathe, mais le proconsul refusa d’en tenir compte. Ce refus, la condamnation d’Agathe, sa mort, provoquèrent une insurrection populaire contre Quintien, lequel dut s’enfuir pour échapper au lynchage.

 

La croyance populaire attribue à la sainte patronne de Catane de nombreux miracles que même l’Église catholique ne reconnaît pas tous. Un an après la mort d’Agathe, le premier février 252, l’Etna a craché de la lave et la coulée, détruisant sur son passage plusieurs villages, continuait les jours suivants son avancée vers Catane. Le 5 février, jour du premier anniversaire de sa mort, le voile de sainte Agathe présenté devant la lave a arrêté la coulée. Ou encore, le 5 février 1169, un violent tremblement de terre dont l’épicentre était situé tout près de la ville et accompagné d’un raz de marée a secoué toute la région, alors que la population de Catane était concentrée dans la cathédrale, précisément pour honorer la sainte en ce jour anniversaire de sa mort. La voûte de la cathédrale s’est effondrée, tuant l’évêque Aiello, quarante quatre moines et de nombreux fidèles laïcs. Les survivants se sont précipités vers le coffre contenant le voile et, dès qu’ils le prirent en main la secousse cessa instantanément. On fait aussi intervenir la sainte pour d’autres éruptions volcaniques, tremblements de terre, raz de marée, épidémies de peste, etc. sans compter les Ostrogoths en 535, les Musulmans en 1127 et la colère de Frédéric II en 1231.

 

609a1 Catane, Sant'Agata alla Fornace

 

609a2 Catane, Sant'Agata alla Fornace 

609a3 Catane, Sant'Agata alla Fornace

 

Ce récit était nécessaire, je crois, pour comprendre les représentations de sainte Agathe, tableaux, statues, et la foi ardente des Catanais en sa protection, ainsi d’ailleurs que la justification de l’édification d’églises en ces lieux. Nous commençons par Sant’Agata alla Fornace, Sainte Agathe au four, ou à la fournaise. Cette église se trouve sur la place de l’amphithéâtre romain dont j’ai parlé l’autre jour, et à l’emplacement des brasiers où a eu lieu le dernier supplice, d’où son nom. Suite au tremblement de terre de 1693, cette église fut la toute première reconstruite, ce qui lui valut d’être la cathédrale de Catane par intérim, si l’on peut dire.

 

609b1 Catane, Sant'Agata alla Fornace 

609b2 Catane, Sant'Agata alla Fornace

 

Parce que l’église San Biagio, intra muros, avait été détruite elle aussi, l'évêque décida d’en transférer la dédicace sur cette église reconstruite, qui était hors les murs, ce qui fait que désormais elle s’appelle San Biagio in Sant’Agata alla Fornace. On peut y voir ces peintures en incroyable trompe-l’œil. Sur ma photo, et surtout du fait du mauvais état de la partie inférieure, on se rend compte que ce n’est qu’en deux dimensions, mais quand on est dans l’église, très claire mais malgré tout moins qu’en extérieur, on a du mal à ne pas croire qu’il y a des sculptures et des colonnes.

 

609b3 Catane, Sant'Agata alla Fornace 

Je ne peux quitter cette église sans montrer un tableau représentant la préparation du supplice qui va avoir lieu à l’endroit même où je suis. On voit comme le veut la tradition Agathe dans sa robe blanche et drapée dans son voile rouge. Le voile conservé avec les reliques mesure environ quatre mètres de long. Des hommes préparent les charbons ardents, un autre va pour arracher les vêtements d’Agathe. L’artiste a voulu rendre la scène vivante et réaliste, notamment avec cet homme en bleu accroupi auprès de la fosse à charbon et s’adressant à l’un de ceux qui activent le feu. Je préfère ce genre de représentation qui laisse deviner les souffrances et le martyre plutôt que ce qui ressemble presque à l’appel au sadisme lorsque le supplice lui-même est représenté. Car évidemment, si l’on choisit de représenter le martyre, il faut nécessairement qu’il montre la cruauté des uns et la souffrance de l’autre, faute de quoi il perd sa signification.

 

609c1 Catane, Sant'Agata al Carcere

 

609c2 Catane, Sant'Agata al Carcere 

Une petite rue juste à la gauche de la façade longe le flanc de l’église et mène à une autre église, c’est Sant’Agata al Carcere, Sainte Agathe à la Prison. Construite au début du seizième siècle, elle a été plusieurs fois agrandie jusqu’à ce que le tremblement de terre de 1693 la détruise presque entièrement. Elle a alors été reconstruite au dix-huitième siècle, et a subi de nouveau un agrandissement dès 1760. Après 1762, le célèbre architecte Francesco Battaglia (1701-1788) récupéra le portail roman du duomo qui pouvait être reconstitué à partir de ses éléments tombés à terre mais dont la nouvelle façade du duomo n’avait que faire, et réussit à l’inclure harmonieusement ici. Il est en effet très décoratif, mais ne donne absolument pas l’impression d’un bricolage, je trouve qu’il s’intègre parfaitement.

 

609d1 Catane, Sant'Agata al Carcere 

609d2 Catane, Sant'Agata al Carcere

 

On ne peut manquer de trouver une statue de saint Pierre, puisqu’il est venu voir et soigner sainte Agathe dans sa prison. Vous voyez, c’est bien moi, j’ai ma clé à la main et le curé de la paroisse m’a mis un petit crucifix sous le pied.

 

Cette représentation de sainte Agathe est traditionnelle. Mais heureusement pour elle, elle n’a pas toujours cet air un peu benêt, ces grosses joues rebondies et ce double menton de bon vivant, et la couronne basculée sur le front presque jusqu’aux sourcils.

 

609d3 Catane, Sant'Agata al Carcere 

609d4 Catane, Sant'Agata al Carcere 

Par une porte ouvrant dans le mur droit, on accède à ce qui fut la prison où a été enfermée et où est morte Agathe. Il y a été placé un autel surmonté de la statue de la sainte et, comme le cachot se termine par une sorte de corridor vers la grille du soupirail, une statue de saint Pierre a également été placée là. L’histoire étant authentique, je trouve humainement impressionnant d’être là où cette jeune fille, ou cette jeune femme, a souffert ce martyre. Je trouvais moins émouvant l’emplacement des charbons ardents parce que le lieu en lui-même n’évoque plus rien. Mais cette prison basse, sombre…

 

609e Catane, sur le mur de Sant'Agata al Carcere 

Plus haut, sur ma photo de l’extérieur de l’église, on pouvait apercevoir un tag. Le voici en gros plan. "Jésus protège Catane", dit-il. Je ne sais si c’est pour contester le rôle de sainte Agathe, c’est Jésus qui peut protéger la ville, pas ses saints, ou si c’est pour préciser que les saints sont des intercesseurs, non des acteurs de la marche du monde.

 

609f1 Catane, Sant'Agata la Vetere 

609f2 Catane, Sant'Agata la Vetere 

Et nous voici à la troisième église de cet ensemble. C’est Sant’Agata la Vetere, Sainte Agathe la Vieille. Elle aussi s’est écroulée en 1693 et a été reconstruite au dix-huitième siècle, mais des dalles de verre au sol permettent de voir les bases de l’ancienne église mises au jour par les fouilles. Ici se trouvait une basilique paléochrétienne, l’antique cathédrale de Catane qui a conservé ces fonctions jusqu’en 1091, date à laquelle le duomo est devenu cathédrale à sa place.

 

609f3 Catane, Sant'Agata la Vetere

 

609f4 Catane, Sant'Agata la Vetere 

Dans cette église ont été conservées pendant huit siècles les reliques de sainte Agathe. Cette plaque rappelle les principales dates, mais il faut les corriger. On a vu qu’elle était née au plus tard en 230, et que cette date de 238 est fantaisiste, il s’agit de lui donner quatorze ans au moment de sa mort. Quant à sa mort, elle est documentée en 251 et non en 252. En conséquence, le premier miracle que la croyance populaire lui attribue, l’année suivante, est de 252 et non 253, et là encore la date de l’éruption de l’Etna est connue. Les autres dates sont exactes et donc en 1040, après 789 ans, le général byzantin Georges Maniace, estimant que les reliques n’étaient pas en sécurité dans cette Sicile encore occupée par les Musulmans, jugea bon de les transporter à Constantinople. Elles y restèrent 86 ans, jusqu’à ce qu’au début de 1126 deux soldats de l’armée byzantine, un Français nommé Gilbert et un Calabrais du nom de Goselino, estimant que la sainte n’avait rien à faire à Constantinople et qu’elle ne risquait plus rien dans une Sicile dominée par le Normand Roger II et pacifiée, ne demandèrent rien à personne et volèrent les reliques qu’ils apportèrent à l’évêque de Catane Maurizio, lequel les plaça dans le Duomo le 17 août de la même année. La dernière date est complètement fantaisiste puisqu’il est dit que sainte Agathe repose dans sa majestueuse basilique construite par Roger de l’année 1004 à aujourd’hui. Non seulement je ne comprends pas bien ce qui est de 1004 à 2010, il semble que ce soient les reliques, mais le texte dit que c’est la construction de la basilique. De toute façon les reliques n’y sont, selon la plaque elle-même, que depuis 1126, et la construction ne peut avoir été réalisée en 1004 par Roger, car Roger II n’est né qu’en 1095 et Roger I en 1031, soit 27 ans après cette date. D’ailleurs, il n’est arrivé en Italie qu’en 1055 et il n’entre en Sicile qu’en 1061.

 

609g1 Catane, Sant'Agata la Vetere 

609g2 Catane, Sant'Agata la Vetere 

Voici deux représentations de sainte Agathe. La première, en buste, nous la connaissons, nous l’avons vue dans l’église précédente, mais ici elle n’est pas parée comme une châsse, couverte de bijoux et de colliers, sa couronne est bien plantée sur sa tête, et puis elle n’a pas l’air d’une bêtasse rondouillarde comme l’autre. La seconde représentation, en pied, est beaucoup plus classique. Il est étonnant que sa robe, blanche selon la tradition, soit ici verte, mais elle porte de façon élégante son grand voile rouge, son visage est intelligent et son regard est triste, tant ses vêtements luxueux que sa posture et la grâce de son geste démontrent son origine aristocratique. Ce n’est sans doute pas une œuvre d’art mais je ne trouve pas cette statue désagréable à regarder.

 

609g3 Catane, Sant'Agata la Vetere 

Dans aucune de ces églises le moindre petit écriteau ne donne une explication de ce que l’on voit. Je ne sais ni qui a peint ce tableau, ni quand, ni ce qu’il représente, et l’interprétation en est d’autant plus difficile que je ne montre là que la partie inférieure, tout le haut étant invisible, complètement dans l’ombre. Peut-être est-ce saint Pierre qui rend visite à sainte Agathe, mais je ne sais ce qu’il tient en main, sûrement pas ses clés. Je ne m’explique pas non plus la présence de ce page portant un flambeau. Je présente quand même cette photo, parce que j’aime bien la lumière et la composition de cette partie du tableau.

 

609h1 Catane, Sant'Agata la Vetere 

Cet autel latéral est en marbres de différentes couleurs et il est orné de bronzes. C’est à la fois élégant et sobre, ce qui est surprenant dans la Catane du dix-huitième siècle qui s’adonne plutôt à l’exubérance du baroque tardif.

 

609h2 Catane, Sant'Agata la Vetere

 

609h3 Catane, Sant'Agata la Vetere 

Particulièrement original est cet imposant meuble en bois abritant cette statue. Et la statue elle-même est sans doute une Vierge, mais dans sa grande robe noire avec sa ceinture en forme de croix ce n’est pas une pietà puisqu’il n’y a pas de Christ mort sur ses genoux ou déposé devant elle, quant à la Vierge de Douleur elle a généralement soit un, soit sept poignards plantés dans le cœur. Peut-être est-ce une sainte que je n’identifie pas. Quoi qu’il en soit, cette toute jeune femme avec l’air affligé dans sa robe noire fait de l’effet.

 

609i Catane, maquette des 3 églises de Sainte Agathe

 

Devant cette dernière église, sur le parvis, cette maquette est intéressante. Elle permet de voir comment sont disposées ces trois églises. On voit derrière l’amphithéâtre romain du premier plan la façade de Sant’Agata alla Fornace. Derrière, à gauche, on voit le clocher de Sant’Agata al Carcere percé de ses trois niches qui dans la réalité abritent les cloches et surmonté d’un fronton blanc entouré de deux statues blanches elles aussi. Sant’Agata la Vetere nous tourne le dos, tout derrière.

 

609j1 Catane, bastion de la Sainte Prison 

609j2 Catane, bastione del Santo Carcere 

Je voulais présenter ces trois églises à la suite l’une de l’autre, mais je reviens à présent auprès de la seconde où a été construit un bâtiment défensif solide, appelé le Bastion de la Sainte Prison puisqu’il jouxte cette église et que peut-être –mais je ne dispose pas d’un plan pour confirmer ou infirmer– il a été édifié au-dessus de la prison que j’ai visitée cet après-midi. Je dis bien au-dessus, parce qu’il ne peut l’avoir contenue, étant bien plus récent. Sur son mur, mais presque entièrement cachée par le feuillage de l’arbre sur ma première photo, est fixée une lourde plaque portant un haut-relief que je montre sur ma deuxième photo. Ici placé, le sujet ne saurait surprendre. Sous deux têtes d’angelots souriants, saint Pierre rend visite à Agathe dans sa prison. Il a ses clés du Paradis dans la main gauche et de l’index droit il indique le Ciel à la jeune martyre. Elle a offert sa vie pour sa foi, elle aura le bonheur éternel auprès de son Dieu. Telle est, je crois, la conclusion logique de cette journée qui lui était consacrée.

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Published by Thierry Jamard
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Jean-Marie LETIENNE 10/11/2010 07:53


Les Romains ont apporté, surtout en Gaule, une formidable civilisation. Mais quel bande de sauvages pour la religion. Heureusement qu'il y a eu Constantin qui a amené la tolérance dans les
croyances et la fin des martyrs. Ici, nous avons eu Sainte-Colombe pour laquelle je fais quelques recherches.
Encore merci pour tout ce que vous faites pour nous.
JML


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