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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 19:44

 816a1 gorges de Tempé

 

816a2 gorges de Tempé

 

Hier, après avoir achevé notre visite des monastères des Météores, nous avons décidé de ne pas nous attarder davantage, et nous avons mis le cap à l’est. Repassant par Larisa, nous sommes allés voir (mais sans y croire) si par hasard les travaux du musée seraient terminés, et bien évidemment les portes étaient toujours closes. Nous avons donc poursuivi notre route qui nous a fait traverser les belles gorges de Tempé (comme, en grec, le groupe de lettres MP se prononce soit comme notre B, soit M B, ce nom est parfois transcrit en français TEMBÉ, comme il se prononce en grec). La route à chaussées séparées occupe tout le fond de la gorge, de sorte que pour avoir une belle vue il faudrait passer par des chemins à flanc de coteau. Il ne nous restait pas d’autre solution que de nous garer sur une aire de repos le long de la route et de prendre ces photos à vrai dire bien peu intéressantes, la première vers l’ouest, l’intérieur du pays et l’autre vers l’est, la mer (N.B.: vu le décalage entre le moment où j'ai rédigé cet article et la date où je le poursuis, plus de six mois, j'ai eu l'occasion de repasser ici dans l'autre sens et de prendre ds photos plus significatives. Il y aura donc un autre article sur ces gorges). Deux minutes, et nous sommes repartis. Je suppose que pour tracer la route on a dynamité les parois, car dans l’Antiquité les gorges étaient beaucoup plus étroites si j’en crois Tite-Live parlant de la conquête romaine de la Macédoine mais qui a vécu de 59 avant Jésus-Christ à 17 de notre ère : “Les gorges de Tempé sont en tout temps de difficile accès. Outre que la route, sur un espace de cinq milles, est si resserrée qu'une bête de somme peut à peine y passer avec son bagage, elle est bordée de rochers tellement taillés à pic qu'on ne peut guère regarder en bas sans éprouver des éblouissements et des vertiges. Le fracas du Pénée, qui roule ses eaux profondes à travers la vallée, vient encore ajouter à la terreur”. À l’arrivée sur la côte, nous avons effectué une petite balade dans le bourg de Platamonas, très orienté tourisme, et avons passé la nuit après avoir garé notre camping-car sur un grand parking du port.

 

816b1 Château de Platamonas

 

816b2 Château de Platamonas

 

Ce matin, nous avons prévu la visite du château dit “franc” de Platamonas. Mais nous avons d’abord voulu le voir de loin pour mieux en apprécier l’ensemble, et nous nous sommes donc rendus sur une autre colline. En effet, concernant une construction de cette époque, quand on emploie le mot de château il ne désigne pas un bâtiment compact (château de Versailles, de Chambord, de Chenonceau), mais une enceinte fortifiée qui renfermait une ville avec des habitations et des églises, sans exclure un donjon destiné à assurer la sécurité des habitants. Sur ces photos, on voit comment il est juché sur une colline pour surveiller les environs et parer aux attaques.

 

816b3 accès au château de Platamonas

 

816b4 accès au château de Platamonas

 

816b5 accès au château de Platamonas

 

Après cette vue d’ensemble, nous avons tourné nos roues vers le château. Du parking près de la route, un chemin bien tracé et cimenté, avec des marches, permet, de nos jours, un accès facile. Les portes ne fermant qu’à 15 heures, nous avons le temps de visiter tranquillement. Scylax de Caryanda, un grand géographe qui a vécu à cheval sur la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ et le début du cinquième (selon Hérodote, “pour savoir où se termine l’Indus, [Darius I] confia des navires à […] Scylax de Caryanda”. Mais il a aussi étudié des pays plus proches de son pays d’origine –la Carie, en Asie Mineure– et parle de notre région), Scylax, donc, écrit que, “après le fleuve Pénée, se trouve le peuple des Macédoniens et le golfe Thermaïque. La première ville des Macédoniens est Héracleion”. Or le Pénée, c’est ce fleuve que nous avons vu du haut des Météores, coulant dans la plaine de Thessalie, mais c’est lui aussi qui a creusé la gorge de Tempé pour se frayer un chemin vers la mer. Et la première ville dont on a retrouvé des ruines juste au nord de l’estuaire du Pénée, c’est Platamonas. D’où l’identification d’Héraclée avec l’emplacement de notre château.

 

Un peu plus tard, en 424 avant Jésus-Christ, au cours de la Guerre du Péloponnèse, le Spartiate Brasidas envisage de se rendre en Thrace et en Chalcidique pour s’attaquer aux colonies athéniennes. Thucydide nous dit qu’il est passé par Pharsale (intérieur du pays, à la hauteur de Volos), par Phakion (situation discutée mais probablement à l’ouest de Larissa, au sud du Pénée) et par la Perrhæbie (nord-ouest de la Thessalie) avant de gagner Dion. Regardant une carte actuelle, je comprends bien quelle a été sa route, plus ou moins par Elassona où passe la route n°03, puis à travers le défilé d’Agios Demetrios dans les gorges de l’Olympe sur la route n°13, et par Petra et Litochoro, d’où il est redescendu vers Dion. Plutôt que de suivre le chemin de l’actuelle autoroute par les gorges de Tempé et de suivre ensuite la côte vers le nord, il a choisi une route plus longue et plus difficile, ce qui a fait penser aux historiens que sur la colline de Platamonas une citadelle Athénienne (c’est-à-dire Héracleion) veillait.

 

816b6 accès au château de Platamonas

 

816c1 Vue depuis le château de Platamonas

 

816c2 l'Olympe, vu depuis le château de Platamonas

 

Si l’on franchit la porte de la ville, on se rend compte que la place domine une large baie à l’est, et se situe au pied de l’Olympe à l’ouest. Venons-en à l’époque de la conquête romaine, en 169 avant Jésus-Christ. Cette fois-ci, c’est Tite-Live qui nous en parle. “Le consul fit partir Popilius de Phila pour Héraclée avec deux mille hommes. Cette ville, bâtie sur un rocher qui domine le fleuve, est à cinq milles environ de Phila, entre Dion et Tempé. […] Popilius, de concert avec la flotte mouillée sur le rivage, commença le siège par terre et par mer”. Là encore, aucun doute, il convient d’identifier Héracleion avec Platamonas.

 

816d1 murs de Platamonas

 

816d2 murs de Platamonas

 

816d3 murs de Platamonas

 

Faisons un saut jusqu’à l’époque de Justinien. L’historien byzantin Procope (vers 500-560) ne parle pas des murs de Platamonas. Cela a fait dire à des spécialistes qu’après la destruction romaine de 169 avant Jésus-Christ, et jusqu’au cinquième siècle de notre ère, la ville n’a pas connu de vie. Mais cette thèse est démentie par les données de l’archéologie, car si personne n’avait vécu là, on ne comprendrait pas pourquoi le sol contenait de nombreux fragments de céramique d’époque pré-justinienne (quatrième et cinquième siècles) et d’époque justinienne (sixième siècle) ainsi que beaucoup de pièces de monnaie de ces deux mêmes époques. En outre, des fouilles récentes près du port ont mis au jour des traces de bâtiments de la même époque pré-justinienne. De toutes ces données, on peut conclure qu’Héracleion (ou Héraclée) se composait à l’origine d’un noyau urbain et de satellites (l’acropole d’un côté, le port de l’autre), que les Romains ont détruit le noyau et que le site a dès lors été abandonné. Mais au début de la diffusion du christianisme, vers le quatrième siècle, s’est développé un nouvel établissement, de l’acropole au port. Et cet établissement paléochrétien a pris le nom de Platamonas en remplacement du nom païen d’Héracleion.

 

Selon le pourtant célèbre dictionnaire anglais Liddle-Scott, il faudrait voir dans le mot Platamon (ancien nom de Platamonas) platys aigialos, “wide shore”, soit en français “vaste rivage”. Or, si cette interprétation convient au paysage, elle n’en est pas moins clairement fantaisiste car je ne vois pas comment le second terme aurait pu évoluer phonétiquement en “-amon”. En revanche, on trouve le mot platamôn dans l’hymne homérique à Hermès (vers 127), et selon mon fidèle dictionnaire grec-français de Bailly, le mot désigne une “surface plane, bord plat le long de la mer, d’où grève”, et je me demande s’il ne faudrait pas plutôt chercher de ce côté-là.

 

816e Platamonas, maison

 

Ci-dessus, une ruine de maison. Lors de notre visite de la Sicile, et notamment à Palerme, j’ai amplement parlé des Normands d’Hauteville, de Robert Guiscard et de Roger, de leur conquête de tout le sud de l’Italie dans la seconde moitié du onzième siècle, puis de leurs successeurs. C’est sur les Arabes qu’en cette fin de onzième siècle la Sicile a été conquise. À la cour de Roger II (1105-1154) vivait le prince Abdallah Mohamed al-Idrisi (né année de l’Hégire 493 / ou 1099 après Jésus-Christ, mort en 1154), descendant du Prophète, qui a étudié à Córdoba (Cordoue). Ce musulman cultivé, qui a visité l’Europe, le Maghreb, l’Asie Mineure, est un géographe distingué venu vivre à la cour de Sicile, à Palerme, à la demande de Roger II. En ce haut Moyen-Âge, le lustre du roi tient en partie à la qualité artistique ou scientifique de son entourage. Après avoir réalisé, en argent, une sphère céleste et un disque représentant le monde connu, il est chargé par le roi d’effectuer une description du monde habité à partir d’observations et pas seulement de la compilation de livres. Aussi Idrisi décrit-il d’après ce qu’il a vu personnellement, mais aussi d’après ce que rapportent des émissaires, envoyés partout où il doit compléter ou vérifier ses informations. Selon lui, Platamonas est “une cité florissante dont les maisons sont remarquables et jouissent d’admirables espaces de vie, dans une région agréable disposant d’abondantes ressources. Dans son port, on peut voir de nombreux navires à l’ancre, et d’autres qui arrivent”.

 

816f Platamonas, citerne

 

Je montre rapidement la citerne ci-dessus, et je continue avec l’histoire du château. Un demi-siècle plus tard, en 1198, un édit de l’empereur de Byzance Alexis III accorde des privilèges aux Vénitiens de “l’épiscopal Platamonas”, l’adjectif épiscopal désignant une région liée à la famille impériale et bénéficiant d’un statut fiscal particulier. Puis c’est 1204 et la Quatrième Croisade détournée qui prend et met à sac Constantinople, puis repartant vers l’ouest les Francs établissent un royaume à Thessalonique et s’emparent de Platamonas. Ils entreprennent de grands travaux, abattent l’entrée paléochrétienne et construisent en style gothique tardif celle que nous voyons. En très peu d’années, ils réalisent tant de changements que la tradition fait de ce château un château franc. Ce qu’il n’est pas. Voilà pourquoi, au début de cet article, j’ai placé “franc” entre guillemets. D’ailleurs, dès 1217, un Comnène d’Arta (ouest de la Grèce) reconquiert Platamonas, placée sous le despotat d’Épire. Un siècle plus tard, en 1333, Andronikos III Paléologue (né en 1297, empereur de Byzance de 1328 à 1341) prend la ville à son tour, aux dépens de l’Épire. C’est lui qui, en 1334-1335, va construire le donjon octogonal que je montrerai tout à l’heure.

 

816g1 Platamonas, église

 

816g2 Platamonas, église

 

Dans le courant du quatorzième siècle, les murs de l’église de ma première photo sont décorés de fresques, l’église de ma deuxième photo passe d’une travée à trois, par la construction d’absidioles de part et d’autre de l’abside centrale, avec les nefs correspondantes. À la même époque, les cimetières se remplissent. Il y a donc eu un fort accroissement de la population. À une date inconnue mais en tous cas postérieure à 1386, les Turcs prennent Platamonas. En 1425 les Vénitiens parviennent à les en chasser et, selon un capitaine vénitien qui a pris part à l’assaut, ils l’ont réparé et amélioré. Mais deux ans plus tard, au terme de négociations financières, le château est restitué aux Turcs. Ailleurs, le pouvoir ottoman a généralement abattu les murs, mais ici au contraire il les a rehaussés pour se protéger des Klephtes de l’Olympe et des pirates côté mer. Par ailleurs, la restauration de trois églises au dix-septième siècle prouve que vivait dans ces murs une communauté chrétienne, conjointement avec une garnison turque. Mais au dix-huitième siècle, la menace klephte s’intensifiant, on chasse les Grecs de Platamonas et on ne maintient qu’une garnison turco-albanaise autour d’un dépôt d’armes et d’une poudrière. Pour se reloger, les Grecs créent alors des villages sur les pentes de l’Olympe.

 

Passons au dix-neuvième siècle. Pendant les années 1812 à 1815, une terrible épidémie de peste ravage le pays. La garnison turco-albanaise s’en va et le château est presque à l’abandon. En 1826, Pouqueville (je parle de ce très intéressant personnage dans mon article sur Gytheio, 11 au 13 mai 2011) décrit environ 150 bâtiments turcs en bois et, en 1827, le diplomate Félix de Beaujour (1765-1836) note dans son Voyage militaire dans l’Empire Ottoman publié deux ans plus tard que “la centaine plus ou moins de maisons en bois qu’entoure le mur rend difficile le maniement d’armes et de troupes à l’intérieur du château”. Dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, il n’y avait plus que seize maisons pour 25 artilleurs dotés de cinq canons et le château tombait en ruines. Aussi, lors du soulèvement de 1878, le commandant de la garnison turque a préféré livrer le château aux rebelles, sans tenter un impossible combat.

 

816h1 donjon du château de Platamonas

 

816h2 accès au donjon de Platamonas

 

Notre visite de Platamonas ne se prête guère à la présentation de photos suivies d’un commentaire. J’ai préféré éparpiller quelques photos au cours de mon récit historique. Et puisque j’ai dit un peu plus haut que j’allais montrer le donjon octogonal construit par l’empereur Andronikos en 1334-1335, le voici. Comme on peut le constater, il est enfermé dans sa propre fortification, au sein du château qui est lui-même enclos dans sa muraille. Comme les poupées russes.

 

816h3 dans l'enceinte du donjon de Platamonas

 

816h4 donjon du château de Platamonas

 

Les deux photos ci-dessus sont prises de l’intérieur de la fortification du donjon, montrant la même porte de l’autre côté, et le donjon de près. Il semble qu’il ait été possible , il y a quelque temps, de le visiter, mais aujourd’hui il est en travaux, on ne peut y pénétrer ni même accéder à son escalier. Tout au plus gravir l’escalier du rempart pour voir sa porte…

 

Il me reste donc à présent à finir mon histoire. En 1881, la Thessalie voisine rejoint la Grèce. Juste de l’autre côté, aux confins sud de la Macédoine, le château de Platamonas devient un gardien de la frontière turque, ce qui lui vaut en 1897 d’être abondamment bombardé par les Grecs lors de la guerre gréco-turque, obtenant le départ de la garnison qui, cependant, reviendra par la suite car, lors de la cession de la Macédoine à la Grèce en 1912, il y avait 40 familles turques et albanaises qui seront évacuées lors de l’échange de populations.

 

1941. Les Nazis entrent en Grèce. Les troupes néo-zélandaises se retranchent dans le château, où elles essuient un sévère bombardement de la part de l’armée allemande. Enfin, lors de la Guerre Civile (1948-1949), l’armée a ouvert des brèches dans le mur est pour recevoir son ravitaillement par voie maritime. Telle a été l’histoire très mouvementée de cette ville et de ce château qui n’a été franc que treize années à peine malgré l’appellation qu’on lui attribue.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

Bob 27/07/2016 00:18

Bravo quelle erudition! C'est exceptionnel. ..merci pour ce travail vraiment impossible a trouver...En revanche parler de gothique tardif au 13em siècle ? ?? une explication ?

miriam 19/01/2013 15:10

Quelle histoire passionnante!
Je me régale en vous lisant.
Guiscard, je l'ai rencontré dans les îles ioniennes (village de Fiscardo à Céphalonie)

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