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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 09:00

 

861a1 Complexe de Bajazet à Edirne (ancienne gravure)

 

Cette gravure qui dit “Andrinople. Bayazit (vue générale)”, est rédigée en langue française. Jusqu’au vingtième siècle, la langue turque s’écrivait avec l’alphabet arabe, qui ne permet pas d’équivalences simples et systématiques avec notre alphabet latin. Aussi tentait-on de transcrire à l’oreille, ce qui entraînait souvent de notables différences d’un écrit à l’autre, selon la finesse de l’oreille de l’Occidental qui tentait de transcrire un mot turc. Aujourd’hui, l’orthographe turque a fixé Bayezid pour le nom du sultan, tandis que la tradition française, depuis la pièce de Racine, transcrit généralement Bajazet. À noter que le Bajazet de Racine n’est pas notre sultan à cheval sur le quinzième et le seizième siècle, mais le frère d’un sultan du dix-septième siècle, que ce sultan a assassiné en 1635, soit quatre ans avant la naissance de Racine et 37 ans avant la pièce de théâtre qu’il a inspirée.


 

861a2 réfection de l'accès au complexe de Bayezid


 

861a4 Le Complexe de Bayezid II sur la Tunca


 

861a4 pont sur la Tunca (Edirne)

 

J’ai eu l’occasion, dans un précédent article, de regretter que les touristes qui se rendent à Istanbul par la route, n’accordent que si peu d’intérêt à Edirne. Et ceux qui s’arrêtent à Edirne jettent un coup d’œil à la mosquée de Selim, et négligent de faire à pied les quelques centaines de mètres qui les mènent hors de la ville, au complexe de Bayezid. Et pourtant, cela en vaut la peine. Au bout d’une chaussée en réfection pour lui rendre son aspect ancien, on arrive à la Tunca (prononcer Toundja), petite rivière qui enserre une partie de la ville avant de se jeter dans la Meriç (qui est en amont la Maritsa en Bulgarie et en aval l’Evros en Grèce).


 

861b1 panoramique sur le complexe de Bajazet (Edirne)

 

 

Derrière un haut talus au sommet duquel court un chemin et qui protège ses rives des crues, s’étend l’immense complexe de Bayezid. Ce panoramique tente de montrer comment s’organisent les bâtiments.

 

861b2 en arrivant au complexe de Bayezid II (Edirne)

 

 

861b3 en arrivant au complexe de Bajazet II (Edirne)

 

 

861b4 en arrivant au complexe du sultan Bayezid II (Edirne)

 

Une fois franchie la Tunca, on se trouve au calme, à l’écart de la ville, et on a l’impression d’être en pleine campagne. Ci-dessus, la vue depuis le chemin au sommet du talus, d’un côté puis de l’autre. Quant à la troisième photo, elle est prise du bord de la Tunca, au pied du talus.

 

861c1 le sultan Bayezid II (Bajazet II) 

 

Mais qui est ce Bayezid dont je parle ? C’est le fils aîné de Mehmet le Conquérant, ce Mehmet qui a pris Constantinople aux Byzantins en 1453. Bayezid est né en 1447 à Dimoteka, c’est-à-dire Didymoteicho en Thrace grecque (j’ai consacré un article à cette ville le 9 octobre dernier). Il n’a que sept ans quand son père le nomme gouverneur d’Amasya, ville du nord-est de la Turquie d’Asie, sous le contrôle de Hadim Ali Pacha. À la mort de Mehmet, en 1481, il devient le huitième sultan de l’Empire Ottoman, sous le nom de Bayezid II. C’est un homme cultivé qui parle turc, arabe, perse, qui a reçu une éducation poussée en mathématiques, en littérature, en philosophie, il est de plus doué pour la musique et il aime composer, c’est un assez bon poète, et un calligraphe de qualité. En outre, il a acquis un haut niveau en sciences islamiques et tient à appliquer les principes charitables du Coran, il a beaucoup fait pour la charité. C’est ainsi qu’en 1484, à l’âge de trente-sept ans, alors qu’il visite sa ville d’Edirne, les notables lui signalent le besoin d’hôpital. Aussitôt, il décide de tout financer et, considérant qu’il y a urgence, demande à l’architecte Hayrettin de faire le plus vite possible. Et de fait, dès 1488, quatre ans plus tard, les locaux sont ouverts au public. Je consacrerai mon prochain article à cet hôpital, mais dès aujourd’hui je peux dire que Bayezid l’a doté afin qu’il puisse fonctionner selon le principe d’une “fondation”. Le complexe comprend cet hôpital, une école de médecine et de pharmacie qui fonctionne pour tout l’Empire, des locaux pour l’hébergement des visiteurs, une soupe populaire, et bien sûr une mosquée. Il y avait aussi des bains et un moulin qui ont aujourd’hui disparu.

 

Mais revenons à Bayezid lui-même. En 1512 il a 65 ans, il abdique et veut se rendre à Didymoteicho pour s’y retirer mais meurt en route dans un village près d’Edirne. Il est enterré à Istanbul, près de la mosquée Bajazet.

 

861c2 le complexe du sultan Bayezid II (Edirne)


 

861c3 le complexe du sultan Bajazet II (Edirne)


 

861c4 le complexe du sultan Bayezid II (Edirne)

 

Ce complexe, donc, est très vaste et comporte toutes sortes de bâtiments destinés à des usages divers. L’ensemble, avec ses multiples coupoles, avec ses murs de pierre claire qui se teintent en doré lorsque le soleil décline, avec ses bâtiments qui alternent les lignes droites et les angles droits avec d’harmonieuses courbes, est plein de charme. Si, comme le dit mon titre, nous y sommes venus trois fois lors de ce petit séjour, c’est parce que les lieux sont envoûtants.

 

861c5 minaret de la Mosquée de Bayezid (Edirne)

 

 

861d1 cour de la mosquée de Bayezid à Edirne

 

 

861d2 cour de la mosquée de Bajazet à Edirne

 

 

861d3 fontaine à ablutions, mosquée de Bayezid

 

Il convient, en ces lieux créés par un sultan calife des Croyants, de commencer par la mosquée. Mais d’abord, en montrant cette photo d’un détail d’un minaret, je suis bien triste que mon fidèle Bibendum, mon compagnon du Guide Vert Michelin que je considère sur bien des plans comme le meilleur des guides, se soit ici planté. Dans l’édition de 2010 je vois page 221 une photo de mosquée avec pour légende “Mosquée de Beyazit II” alors que page 220 je lis “dotée de quatre élégants minarets, la mosquée est l’œuvre de l’architecte Hayrettin…”. Or il est très évident que l’immense mosquée de la photo est la Selimiye du centre-ville, et en voyant mes diverses photos ci-dessus on se rend compte que les minarets ne sont que deux, et que Bibendum s’est contenté de commenter sa photo. Bon, je continuerai quand même à l’utiliser, car l’erreur est humaine.

 

Nous voyons que la cour de la mosquée comporte en son centre une fontaine aux ablutions rituelles et qu’elle est entourée, de façon très classique, d’un portique, ou midha, couvert de coupoles. Ce qui mérite d’être noté, c’est que les colonnes qui soutiennent les arcades sont des colonnes antiques, récupérées sur les ruines d’un temple païen.

 

861e1 La mosquée de Bajazet à Edirne

 

 

861e2 La mosquée de Bajazet à Edirne

 

La salle de prière de la mosquée est inspirée de Mimar Sinan, en ceci que la coupole, de vingt mètres de diamètre, ne repose pas sur des piliers qui coupent la vue, mais directement sur les quatre murs de cet édifice carré. Ma première photo est prise au très grand angle (10 millimètres de focale), tandis que pour la seconde je suis monté dans la tribune. On voit bien, au centre, le mihrab, cette niche orientée vers La Mecque pour orienter la prière des fidèles, et à droite le minbar, c’est-à-dire la chaire d’où prêche l’imam.

 

861e3 Edirne, mosquée de Bayezid, loge du sultan

 

 

861e4 Edirne, mosquée de Bajazet, loge du sultan

 

 

861e5 Edirne, mosquée de Bayezid, loge du sultan

 

Quant à cette espèce de tribune à gauche du mihrab, c’est la loge du sultan. On peut apprécier la beauté et la finesse de sa décoration en pierre sculptée.

 

861f1 Edirne, mosquée de Bayezid, le minbar 

 

Le minbar est lui aussi décoré, tout le long de sa rampe, de pierre sculptée comparable à celle de la balustrade de la loge du sultan. La forme traditionnelle du minbar, en haut triangle, pourrait être lourde si l’architecte n’avait pas ménagé dans sa base ces petites niches qui l’allègent.

 

861f2 Edirne, mosquée de Bajazet, décoration murale

 

 

861f3 Edirne, mosquée de Bayezid, coupole

 

Avant de quitter la mosquée, je veux aussi montrer d’autres décorations, comme cette peinture murale au-dessus d’une porte, ou bien sûr la peinture de la coupole.

 

861g1 Edirne, dans le complexe de Bajazet

 

Et maintenant, juste un petit tour ailleurs dans le complexe, mais les bâtiments ouverts au public, hormis la mosquée, sont ceux de l’hôpital, qui abritent le musée dont je ne veux pas parler aujourd’hui. Fort peu de chose ici, donc. Comme l’entrée vers les bâtiments.

 

861g2 Edirne, dans le complexe de Bayezid

 

 

861g3 Edirne, dans le complexe de Bajazet

 

Dans l’un des bâtiments, c’est autour de cette grande rotonde que se distribuent diverses pièces du musée. Et ici encore, au centre, une fontaine. Les cinq prières rituelles des Musulmans n’ont pas lieu obligatoirement dans la mosquée, ni aujourd’hui ni autrefois. Cela rendrait impossible tout travail professionnel suivi, cela interdirait de garder des troupeaux, cela ne serait pas praticable par les malades, les invalides, etc. Mais les ablutions, elles, sont obligatoires avant la prière. Les civilisations islamiques, et l’Empire Ottoman en particulier, ont donc construit un peu partout des fontaines. La coutume en est tellement entrée dans les mœurs architecturales qu’ils ont même construit des fontaines là où ce n’était pas utile, fort proches l’une de l’autre, par exemple. Mais ici, en plein hôpital, la fontaine se justifie tout à fait, puisqu’elle est destinée à des malades.

 

861g4 Edirne, dans le complexe de Bajazet

 

Exactement comme devant l’entrée d’une mosquée, l’architecte a disposé des bâtiments autour d’une cour bordée de portiques, les arches desquels soutiennent autant de petits dômes. Tout à l’heure, au sujet de la cour de la mosquée, je disais que les colonnes des portiques étaient antiques. Concernant celles-ci, en revanche, nulle part je n’ai lu quelque chose de semblable. Mais je constate qu’elles sont toutes différentes, taillées dans des pierres de couleurs diverses, et surmontées de chapiteaux disparates. Et cette constatation m’amène à penser qu’ici également les colonnes ont été prélevées sur des bâtiments antiques car j’imagine mal un architecte allant choisir dans des carrières différentes des pierres destinées au même édifice, sauf s’il s’agit de créer un motif décoratif particulier sur une façade.

 

Dans mon prochain article, nous pénétrerons plus avant dans les bâtiments, nous verrons quelles méthodes thérapeutiques étaient utilisées et comment s’organisait la vie.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

miriam 31/03/2014 12:17

vous me donnez vraiment envie de vous suivre à Edirne!

Jean-Marie Létienne 29/03/2014 12:43

Toujours aussi passionnant. Merci Thierry.

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