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2 juillet 2010 5 02 /07 /juillet /2010 01:02

517a Cumes, la côte

 

 

À l’âge du bronze tardif et à l’âge du fer, cet endroit où nous sommes aujourd’hui était habité d’un village de cabanes. Mais au huitième siècle, en Grèce, les structures aristocratiques de la société ne permettant pas aux classes sociales nouvelles, agriculteurs enrichis, commerçants, navigateurs, de trouver la place qu’ils revendiquent, une grave crise sociale se fait jour, qui pousse certains à l’expatriation pour y rechercher leur accomplissement personnel. Ainsi, en 730 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire un quart de siècle après la fondation légendaire de Rome par Romulus (753), des Grecs de l’île d’Eubée (cette immense île toute en longueur, parallèle à la côte est, de Delphes à Athènes) viennent établir en cet endroit une colonie, KUMÈ. C’est le tout début de l’installation de colons grecs à l’ouest de la Grèce proprement dite, Cumes étant la deuxième colonie par ordre chronologique. Le choix de l’emplacement est dû au fait que les Grecs d’Eubée connaissaient l’endroit. En effet, on a trace d’un comptoir qu’ils avaient établi en 770 pour échanger des produits de luxe de leur artisanat contre le fer de l’île d’Ischia. Excellents navigateurs, les Grecs ont de toute façon systématiquement établi leurs colonies sur des côtes. Cette base maritime-ci leur permet de faire voile aisément vers l’ouest et le nord pour commercer.

 

Ils ont alors de nombreux contacts avec les Étrusques, contacts parfois belliqueux parce que les Étrusques auraient bien aimé étendre leur puissance vers le sud, Cumes, Naples… En 421, la ville est prise par les Osques Samnites.

 

517b Cumes, la ville d'époque romaine

 

Les Romains voulant lutter contre les envahisseurs, les Grecs de Cumes se font leurs alliés, ce qui leur vaut, en 334, d’obtenir la citoyenneté romaine (sans toutefois le droit de vote). C’est un honneur, c’est un avantage, mais c’est le début de l’assimilation et de la romanisation. L’empereur Auguste fait de Cumes un bastion contre les pirates qui écument la Méditerranée. Ma photo ci-dessus montre quelques ruines de la cité d’époque romaine.

 

517c Cumes, Arco Felice

 

La ville est desservie par la via Domitiana, la route de Domitien, dont il reste quelques dizaines de mètres seulement, précisément là où les enjambe cet arc, l’Arco Felice, ici vu du haut de l’acropole, mais la circulation automobile passe dessous, foulant les pavés romains et créant un embouteillage permanent parce que le trafic est intense et que l’arche est trop étroite pour que s’y croisent deux véhicules. Au sixième siècle de notre ère, Cumes est devenue un important centre chrétien, où s’opposèrent violemment Goths et Byzantins. Elle fut dominée par les Lombards, et de là tomba sous la coupe du Duc de Naples. En 915, ce sont les Sarrasins qui y font une incursion, et Cumes devient un repaire de pirates, jusqu’à ce qu’en 1207 les armées napolitaines y mettent un terme.

 

517d Cumes, accès au site

 

Nous pénétrons sur le site archéologique de l’acropole. On traverse d’abord un couloir creusé dans la roche dans l’Antiquité, en direction de ce que l’on appelle l’Antre de la Sibylle.

 

517e1 Cumes, antre de la Sibylle

 

L’Antre de la Sibylle, c’est cette longue galerie à section hexagonale, presque en trapèze tant les angles des côtés se rapprochent des 180°. De loin en loin, la paroi de droite est percée d’ouvertures qui permettent d’éclairer l’intérieur. Découvert et fouillé en 1925, ce couloir a été identifié comme le lieu décrit par les littératures grecque puis romaine où la Sibylle résidait et officiait, mais depuis on s’est rendu compte que cette interprétation, qui était romantique et évocatrice, devait hélas être abandonnée. C’est vers la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ ou au tout début du cinquième que les urbanistes ont creusé dans le tuf cette voie qui reliait commodément le port au forum. Les paléochrétiens lui ôtèrent ce rôle de chemin de transit, et creusèrent à son extrémité des niches (photos ci-dessous) pour en faire des sépultures. Et puis au cours de la guerre gréco-gothique, au sixième siècle, un éboulement de la voûte a fait abandonner puis oublier le lieu jusqu’à sa redécouverte au vingtième siècle.

 

517e2 Cumes, antre de la Sibylle

 

517e3 Cumes, antre de la Sibylle

 

La Sibylle est une vierge, prophétesse d’Apollon. Mais apprendre d’Apollon le secret de la divination n’est pas sans risques. On se souvient que Cassandre, la fille du roi de Troie Priam, devait accorder ses faveurs au dieu s’il lui apprenait la divination. Mais, une fois instruite, elle s’enfuit à toutes jambes. Dépité, Apollon lui jeta un sort qui fit que les révélations de Cassandre, qui prédisaient la vérité car il n’était pas possible de lui enlever ce savoir acquis, n’étaient crues de personne. Maintenant, c’est la Sibylle de Cumes qui demande au dieu, en échange de son travail à son service dans cet antre, de lui donner l’éternité. Vœu accordé. Mais elle avait oublié de demander la jeunesse qui va avec, de sorte qu’au bout de mille ans elle est toute ratatinée et percluse. Le Satiricon, de Pétrone, est un roman qui montre les bas-fonds de Rome, ses mœurs dépravées, ses croyances ridicules, et il ne faut donc pas prendre tout à fait au sérieux la description qui y est donnée de la Sibylle de Cumes desséchée, minuscule, enfermée dans une bouteille et implorant la venue de la mort.

 

Dans l’Énéide, Virgile raconte qu’Énée ayant quitté Troie après le désastre et l’incendie de sa ville et ayant abordé en Campanie se serait rendu à Cumes pour consulter la Sibylle dans son antre. Elle aurait prophétisé à son emplacement habituel, dans les chambres situées au bout de la galerie (photos ci-dessus), et lui aurait prédit son rôle d’ancêtre d’une grande civilisation : Rome. Mais on a vu tout à l’heure que ces chambres étaient en réalité largement postérieures et faisaient office de cimetière.

 

517f1 Cumes, disque divinatoire

 

Ma photo reproduit un placard explicatif situé sur le site. L’objet représenté appartient à une collection privée. Ce petit disque de bronze mesure 8,2 centimètres de diamètre, pèse 39,4 grammes et date du milieu du septième siècle avant Jésus-Christ, ce qui en fait la plus ancienne trace d’inscription grecque de Cumes, et l’une des plus anciennes pour tout le domaine grec depuis la disparition de l’écriture syllabique dite linéaire B des civilisations mycénienne ou crétoise, d’où son exceptionnel intérêt archéologique. L’inscription portée dessus, en spirale, a été gravée de droite à gauche (comme l’écriture sémitique). Je ne suis pas bon pour le déchiffrement épigraphique, mais là ce n’est pas difficile. Le texte dit, en grec de dialecte ionien comme en Eubée "Héra ne [te] permet pas de consulter de nouveau l’oracle". À cette époque encore, un panier contenait des disques comme celui-ci. Que ce soit à Delphes ou à Cumes, le consultant y plongeait la main et en retirait un, dont le choix lui avait été inspiré par le dieu, en principe Apollon, mais on voit que Héra, qui met son nez partout, pouvait aussi s’en mêler. Dessus il lisait la réponse à sa question, qui était souvent (à la différence d’ici) rédigée en langage "sibyllin". Ce n’est que plus tard, et progressivement, que la méthode du tirage de "sorts" a été remplacée par le dieu lui-même qui, descendant dans le corps de la Pythie de Delphes ou dans celui de la Sibylle de Cumes, les faisait entrer en transe et parlait par leur bouche, proférant des paroles tout aussi "sibyllines", sinon plus encore, que celles qui étaient gravées sur les sorts. Les prêtres, ensuite, se chargeaient de les interpréter et de les expliquer.

 

517f2 Cumes, calendrier lunaire

 

Très intéressante trace archéologique aussi, que ces marques gravées dans la paroi extérieure du prétendu Antre de la Sibylle. En effet, gravés de gauche à droite, vingt bâtons verticaux sont suivis de neuf autres, juste en-dessous et gravés de droite à gauche comme c’était le cas très fréquent sur tablette d’argile afin de ne pas lever la main en fin de ligne, une ligne sur deux étant de gauche à droite, alternant avec une ligne de droite à gauche. Cette méthode était appelée "boustrophédon", où, même non helléniste, on peut reconnaître le bœuf dans bou, et l’idée de tourner dans la strophe (en poésie, à la fin de chaque strophe on recommence avec la suivante, quand on apostrophe quelqu’un c’est pour le faire se retourner, une catastrophe c’est lorsque le destin se renverse, etc.). En écrivant boustrophédon, on fait donc comme les bœufs traçant des sillons dans un champ et qui tournent en arrivant à la limite pour tracer le sillon suivant dans l’autre sens. Ne pas lever la main de la tablette se comprend, mais lorsqu’il s’agit de gravure sur pierre cela manifeste seulement une habitude de scribe.

 

Ces 29 marques représentent un mois lunaire synodique de 29 jours. L’année, de 12 mois, faisait 348 jours. Ailleurs, mais nous n’y avons pas eu accès, un autre calendrier lunaire, sidéral celui-là, compte treize mois. Près de lui est gravée une forme de fuseau symbolisant une vulve, dont le rythme menstruel suit le rythme lunaire et qui symbolise la fécondité, en accord avec le culte d’Isis rendu autrefois à proximité. Découverts en 1972 pour celui de ma photo et en 1992 et 1995 pour les autres gravures, ces calendriers datent du dernier tiers du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

517g1 Cumes, voie romaine

 

517g2 Cumes, voie romaine

 

En cheminant sur cette agréable voie romaine et en traversant un belvédère d’ou j’ai pu prendre la photo de la côte de Cumes que je publie en tête du présent article, on arrive au sommet de l’acropole.

 

517h1 Cumes, temple de Jupiter

 

Là se dressent quelques ruines du temple de Jupiter. Les énormes blocs de la base sont d’époque grecque, mais les restes de murs sont d’époque romaine. Puis les paléochrétiens en ont fait une église qui, désaffectée dès le Haut Moyen-Âge, n’a pas permis que l’édifice soit maintenu en état.

 

517h2 Cumes, temple de Jupiter

 

On peut cependant voir encore cette curieuse construction que l’on pourrait prendre pour le baptistère paléochrétien, mais il n’en est rien parce que d’une part les pierres qui en constituent la base ont été appareillées à l’époque grecque, et parce que d’autre part c’est un puits trop profond pour cet usage et qui ne comporte aucun accès sur sa périphérie, ce qui suppose que l’on ne pouvait y accéder que par un orifice au milieu du toit dont des traces ont été détectées.

 

517h3 Cumes, temple de Jupiter

 

Encore une vue de ce temple de Jupiter, avant de prendre en sens inverse le chemin vers l’antre de la Sibylle et la sortie.

 

517i1 Cumes, temple d'Apollon

 

517i2 Cumes, temple d'Apollon

 

Tout à l’heure en montant, nous n’avions pas prêté attention au fait que derrière quelques pierres sur le côté du chemin se cachait le temple d’Apollon. Pas de temple d’Apollon alors que la Sibylle est là auprès (car, même si ce que nous avons vu comme étant son antre ne l’était pas réellement, il est sûr qu’une Sibylle, quelque part à Cumes, était l’interprète du dieu Apollon pour prédire l’avenir), ce serait un comble. Ce temple aussi a été transformé en église paléochrétienne, puis désaffecté, abandonné, et à présent seuls en restent quelques vestiges en piteux état.

 

517i3 Cumes, temple d'Apollon

 

En revanche, à la différence de ce que nous avons vu dans le temple de Jupiter, ceci est un baptistère. On voit la différence : il n’est pas fermé, il n’est pas profond. Mais je le trouve bien vaste, et je me demande si l’on n’y pratiquait pas de baptêmes collectifs.

 

Après avoir foulé, à Cumes, le sol du sanctuaire du dieu de la divination, il ne nous reste plus qu’à repartir. Nous explorons un peu, en camping-car, les environs pour nous fixer les idées, avec l’intention bien ferme de revenir, en nous basant dans les environs, pour approfondir notre visite des Champs Phlégréens.

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Published by Thierry Jamard
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Chantal Colas 22/09/2012 10:17

Bravo pour votre travail de rédaction de grande qualité et vos photos. Je me permettrai de montrer votre page sur la Sybille de Cumes à mes élèves de 4e latinistes.
Et bons voyages!

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