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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 21:57
Hier nous étions à Mycènes. Puisque le site ferme à quinze heures, nous en avons profité jusqu’au bout, puis nous avons pique-niqué tranquillement, fait une petite balade, et nous sommes partis pour Delphes. Cela représente pas mal de kilomètres, Corinthe et le franchissement du canal, Thèbes, puis la montagne. Nous avons passé la nuit sur un parking de la route, tout près du site, pour être à pied d’œuvre dès ce matin.
 
Dès la première moitié du deuxième millénaire, c’est-à-dire dès avant les Achéens et la civilisation mycénienne qui est arrivée vers 1600 avant Jésus-Christ, on rendait en ce lieu un culte à la Terre Mère et à Poséidon. En ce temps-là, Poséidon n’était pas encore lié aux océans, c’était un dieu des sources et des bouleversements géologiques qualifié de seisi-chthon, "qui secoue la terre", "qui ébranle le sol". Deux divinités chthoniennes, par conséquent. Et dès ce temps lointain, il y avait un oracle rendu par la déesse Terre. D’une crevasse émanait une vapeur extatique que décrit Plutarque, lequel est qualifié pour en parler puisqu’au premier siècle après Jésus-Christ il a été prêtre d’Apollon à Delphes. Or de crevasse avec des émanations, on peut chercher, il n’y en a pas. Fiction ? Légende pour abuser le pèlerin crédule ? Probablement pas, car Plutarque est quelqu’un de sérieux, un philosophe attaché à la vérité, et l’exercice des fonctions de prêtre du sanctuaire ne répond pas à un choix de vie au service d’un dieu et de la religion, mais d’une désignation par tirage au sort parmi les citoyens dignes, et pour un temps, afin de remplir une charge d’organisation et d’administration. Né en 46 ou 47 de notre ère, il a étudié les sciences et la philosophie platonicienne à Athènes et à Alexandrie. Outre ces fonctions de prêtre à Delphes, il a enseigné la philosophie, il a représenté son pays auprès de l’empereur à Rome, et à sa mort en 125 il laissait soixante dix-huit livres de philosophie, de morale, de réflexions, ainsi que quarante-quatre biographie présentées en comparaison deux par deux : les Vies Parallèles. Or, décrivant ces vapeurs dans son dialogue Sur la disparition des oracles, il ajoute qu’elles étaient sensibles aux variations météorologiques ou telluriques, et qu’un jour un séisme pourrait y mettre fin définitivement. Or le sol a beaucoup bougé à Delphes, nous sommes dans la région où les mouvements telluriques ont creusé le golfe de Corinthe, cassant le Péloponnèse du continent, et la crevasse s’est probablement refermée.
 
Quoi qu’il en soit, le culte antique était en vigueur à la chute de la civilisation mycénienne vers 1200 avant Jésus-Christ quand sont arrivés les Doriens qui ont plongé la Grèce dans un Moyen-Âge qui nous coupe de la connaissance de l’évolution qui a amené l’établissement de la religion telle que nous la connaissons, avec Zeus régnant sur l’Olympe, Poséidon en dieu de la mer, etc. Peu à peu cette religion nouvelle a pris forme et s’est imposée, et c’est vers le huitième siècle avant Jésus-Christ qu’Apollon est arrivé à Delphes.
 
686a1 Delphes, portique nord de l'agora romaine
 
Le sanctuaire et la ville antique étant au flanc d’une montagne abrupte, des terrasses ont été aménagées. Après la fin de l’activité religieuse de l’oracle, la ville a continué d’exister, on a retrouvé des traces d’une basilique paléochrétienne, et sur les ruines s’est construit un village qu’il a fallu réinstaller à quelque distance quand, au dix-neuvième siècle, ont été entreprises des fouilles systématiques. On voit d’abord, sur la photo ci-dessus, l’agora d’époque romaine, trahie par la brique utilisée et son appareil.
 
686a2 Delphes, trésor de Sicyone
 
686a3a Delphes, trésor des Athéniens
 
686a3b Delphes, trésor des Athéniens
 
Lors de la consultation, on faisait des offrandes au dieu. Parfois, lorsque le consultant était une cité ou un personnage fort riche, il s’agissait d’une construction (il a même fallu agrandir les terrasses avec creusement de la roche et murs de soutènement pour trouver l’espace nécessaire à tous ces bâtiments), lors de son passage Pausanias a vu des milliers de statues, etc. Et donc certains bâtiments n’étaient pas votifs, mais destinés à stocker tous ces dons. C’est ainsi que l’on voit les soubassements de bâtiments appelés "trésors" comme celui de Sicyone (première photo) ou celui des Athéniens (les deux autres photos) dont quasiment tous les éléments étaient tombés au même endroit et restés sur place, de sorte que l’on a pu le remonter, seul trésor aujourd’hui sur pied. Les Athéniens ont utilisé l’argent de leur victoire à Marathon en 490, mais seulement trente ans après la bataille, pour le construire, et ils ont chargé Phidias, encore jeune, de le dessiner et d’en suivre l’exécution, mais surtout de réaliser treize grandes statues de bronze représentant entre autres le dieu local, Apollon, la déesse tutélaire de leur cité, Athéna, et le héros de Marathon, Miltiade. On peut imaginer que de telles richesses ont attiré des impies comme Néron qui a fait transporter à Rome un très grand nombre de statues, ou des barbares pour qui les dieux de l’Olympe n’avaient pas de sens et qui ont fait main basse lors d’invasions sur les objets en or, en argent ou en bronze. Le christianisme triomphant a fait disparaître ce qui restait encore.
 
686b Delphes, rocher de la sibylle
 
Tout près du Trésor des Athéniens, nous sommes dans la partie la plus antique du sanctuaire, là où était rendu l’oracle par la déesse Terre ( ), près d’une source aujourd’hui tarie qui était gardée par le dragon Python, symbole clairement chthonien. La légende raconte comment Apollon encore bébé avait tué le serpent de l’une de ses flèches, et bien sûr on ne peut manquer d’y voir le passage symbolique de la religion ancienne à la nouvelle, du culte ancien de Gè au culte nouveau d’Apollon, mais on peut supposer que ce passage ne s’est pas fait sans difficultés, d’où la nécessité de "tuer" de façon mystique l’intermédiaire chthonien. D’ailleurs, le nom de la pythie qui rend les oracles d’Apollon rappelle le nom de Python qui rapportait des entrailles de la terre la connaissance du futur. Ce bloc de roche s’est un jour détaché de la montagne, a roulé et s’est arrêté ici, désignant un lieu sacré. L’antiquité et le caractère sacré ont préservé cet espace de tout changement par la suite, et ce bloc est resté non dégrossi, seulement consolidé en place par la construction d’un muret autour de sa base. Dans le temple d’Apollon, l’oracle était rendu par la Pythie, mais on racontait que, à une tout autre époque, la Sibylle Hérophile originaire des environs d’Éphèse, celle qui avait prophétisé la Guerre de Troie, était parfois venue à Delphes et qu’elle y avait prophétisé du haut de ce rocher. C'est le "Rocher de la Sibylle".
 
686c1 Delphes, temple et autel d'Apollon
 
Nous arrivons au cœur du sanctuaire. En avant du temple d’Apollon, se dresse son grand autel où avaient lieu les sacrifices. Les animaux sacrifiés ici étaient généralement des chèvres, qui devaient être exemptes de tout défaut. On commençait par les asperger d’eau, et si elles frissonnaient on pouvait procéder au sacrifice, le dieu acceptait le sacrifice et était disposé à parler dans l’oracle, mais si la chèvre restait sans trembler, alors on interrompait la cérémonie, parce que la poursuivre aurait pu mécontenter Apollon et entraîner des catastrophes épouvantables. D’après Plutarque, un jour que l’on était passé outre cet avertissement, la pythie était morte. Les autels antiques étaient toujours en dehors des temples. L’autel des célébrations chrétiennes est l’héritier de l’autel païen puisqu’y a lieu le sacrifice mystique de Jésus qui, sous la forme du pain et du vin, offre son corps et son sang, il est l’Agneau de Dieu offert comme victime de rachat des péchés du monde, mais le christianisme a transféré cet autel dans son temple, dans l’église.
 
686c2 Delphes, temple d'Apollon
 
Un premier petit temple en pierre a été construit ici au milieu du septième siècle mais un incendie le détruisit un siècle plus tard, en 548, et on en reconstruisit un plus vaste en agrandissant la terrasse soutenue du côté du vide par un solide mur. Le devis de construction, en tuf, s’élevait à 300 talents, une somme qui équivaut à des dizaines et des dizaines de millions d’Euros. Le sanctuaire étant panhellénique, tous les États grecs ont apporté leur contribution, quelques étrangers aussi, comme le roi de Lydie Crésus ou le pharaon d’Égypte Ahmosis II. Cela a représenté six cents talents. En outre, les Alcméonides se chargèrent de recouvrir de marbre de Paros la façade de tuf. Mais un très violent séisme, en 373, a abattu ce second temple. Comme les Phocidiens avaient occupé le sanctuaire pendant dix ans de 356 à 346 pour venger la sanction infligée à quelques uns des leurs pour violation du territoire sacré, et qu’ils y avaient causé de graves déprédations, lorsqu’enfin Philippe de Macédoine les eut chassés ils eurent à payer une amende extrêmement lourde de quatre cent cinquante talents, qui est venue s’ajouter à la contribution de six cents talents collectée auprès de toutes les cités grecques. Du coup, on s’est trouvé devant une telle richesse que, malgré l’augmentation du projet initial, on put aussi effectuer des travaux ailleurs dans le sanctuaire, au stade, à l’hippodrome, à la fontaine Castalie, etc. C’est ce troisième temple, bâti de 369 à 330, que nous voyons aujourd’hui. Colonnes doriques sur tout le pourtour, ce que l’on appelle un temple périptère.
686c3 Delphes, temple d'Apollon
 
Pour recevoir l’oracle dans le temple, il fallait d’abord se purifier dans les eaux de la fontaine sacrée Castalie (j’y viendrai tout à l’heure), puis on montait vers le temple, et l’on faisait une offrande. Venait ensuite le moment du sacrifice de la chèvre sur l’autel et, si les prêtres dont la fonction à ce moment-là était de vérifier le strict accomplissement du rituel estimaient que tout était correct, on descendait alors dans l’espace sacré du temple. Là les villes demandaient ce qui intéressait la vie de la cité, l’opportunité de déclarer une guerre ou la façon d’assurer l’alimentation de la population, tandis que les simples citoyens souhaitaient savoir si leur mariage avec telle ou telle serait fructueux, s’ils avaient avantage à migrer ou s’ils rencontreraient des périls lors d’un voyage vers telle contrée lointaine. La salle oraculaire était en sous-sol et le pèlerin était séparé de la pythie par un rideau. La pythie, en état de transe, assise sur un trépied situé au-dessus de la crevasse d’où s’échappait la vapeur qui la droguait, proférait des paroles incompréhensibles pour le commun des mortels, mais les prêtres, qui étaient des sages et des gens cultivés, devaient faire preuve d’imagination pour essayer de donner un sens à ces mots, en mobilisant toutes les ressources de leur savoir, de leur philosophie et de leur intelligence, et ils remettaient une réponse aux pèlerins en langage plus clair, et en vers jusqu’au troisième siècle avant Jésus-Christ, de plus en plus souvent en prose par la suite.
 
686c4 Delphes, temple d'Apollon
 
Dans le temple, la pythie aidée des Hestiades, des petites filles de Delphes, entretenait un feu sacré avec du bois de sapin, et ce feu ne devait jamais s’éteindre. Allumé dans les premiers temps de l’occupation des lieux par Apollon, il a été maintenu jour et nuit, tous les jours de l’année, sans aucune interruption pendant des siècles jusqu’à ce qu’en 83 avant Jésus-Christ une horde d’une tribu de Thrace investisse le sanctuaire, le pille, mette le feu au temple d’Apollon, et en éteignant l’incendie on a éteint ce feu éternel. C’était la première fois que le feu s’éteignait, mais ce n’était pas la première fois que le sanctuaire était investi. Je ne citerai qu’un exemple puisque, étant français, je dois compter les pillards comme mes ancêtres. En effet, des Gaulois ont entrepris, en 280 et en 278 de grandes expéditions en Grèce et en Asie Mineure, ils occupent la Macédoine, la Thrace, arrivent à Delphes et mettent à sac le sanctuaire (275).
 
686c5 Delphes, temple d'Apollon
 
L’oracle de Delphes a eu une influence fondamentale dans l’évolution de la Grèce. En effet, ses avis fondés sur la doctrine du "rien de trop", toujours marqués par la modération, la modestie et la mesure, valeurs qui s’opposaient aux valeurs anciennes, ont toujours tendu à la prospérité, à l’unité hellénique, à la démocratie. Par exemple, les terres manquant à Corinthe, l’oracle a conseillé la création de colonies (Corfou, Syracuse). Les Grecs étant éparpillés un peu partout, loin parfois de la Grèce et de l’Asie Mineure, berceaux de leur civilisation (Italie, Sicile, Pont Euxin, Marseille), il a lors de chaque fondation de colonie indiqué quels dieux devaient y être honorés. Dans la très aristocratique et très fortement hiérarchisée Sparte, il a donné la constitution du légendaire Lycurgue (en 809), fixant qu’il y aurait deux rois, cinq éphores, un conseil de vingt-huit vieillards, hommes de plus de soixante ans, et une assemblée de tous les hommes libres militaires autorisés à discuter et à rejeter les décisions concernant leur cité.
 
686d1 Delphes, le théâtre
 
686d2 Delphes, le théâtre
 
Construit juste au-dessus du temple d’Apollon, le théâtre. Dans le monde grec, la représentation théâtrale est née de la célébration de Dionysos, et elle a longtemps gardé une fonction religieuse. Lorsque Pisistrate, en 534 avant Jésus-Christ, institue le concours de tragédie à Athènes, il le situe au moment de la célébration des Grandes Dionysies, au début du printemps. Le mot même de tragédie, tragôdia en grec, composé du nom du bouc, tragos, et du mot qui désigne le chant (cf. un aède, une ode, etc.), et donc le chant du bouc, serait une allusion aux cornes et aux pieds de bouc du dieu Pan et des satyres du cortège de Dionysos, ou du bouc offert en sacrifice au dieu. Dionysos étant le dieu du vin, de l’ébriété qui permet de faire passer l’imaginaire dans la réalité, ou plutôt de donner l’illusion du réel à ce qui sort de l’esprit embrumé par les vapeurs de l’alcool, il est honoré par l’illusion théâtrale qui donne vie sur scène à ce qui sort de l’imagination de l’auteur. Le concours athénien des Dionysies, qui oppose chaque année sur trois jours trois auteurs différents, chacun proposant sur une journée quatre œuvres, exige la présentation d’une trilogie tragique et d’un drame satyrique : revoilà les satyres de Dionysos. Ici, nous sommes chez Apollon, mais le rôle de ce théâtre, lors de sa construction, est encore très lié à la religion, se détachant du dieu qui est à son origine, et se dédiant au culte du dieu local, Asklépios à Épidaure ou Apollon à Delphes.
 
686d3 Delphes, le théâtre
 
686e Emmanuelle au théâtre de Delphes
 
Il y a beaucoup à voir à Delphes, si l’on prend le temps de relier chaque monument, chaque lieu, à son histoire et aux événements qui y sont liés. Ce théâtre a une excellente acoustique, comme les Grecs étaient capables de le faire, mais ici à la différence de celui d’Épidaure, qui est d’ailleurs beaucoup plus grand, on ne peut pas le tester parce que l’accès aux gradins est interdit. On voit que certaines des dalles des sièges sont cassées, mais à part cela il n’est pas en mauvais état. Sur ma deuxième photo, après être allée voir près des cordes fermant l’accès si l’on entendait bien d’en haut, Emmanuelle redescend vers la scène à laquelle on peut accéder librement. Caractéristique particulière, ce théâtre n’est pas en demi-cercle mais légèrement en parabole. En effet, du fait de la configuration de la colline, le rayon de la profondeur est plus grand que les rayons de la largeur.
 
686f1 Site de Delphes
 
686f2 Site de Delphes
 
Maintenant que nous avons vu les principaux monuments, nous pouvons monter plus haut pour contempler le site dans son ensemble. Seul, plus haut, reste le stade. Sur l’une comme sur l’autre photo on reconnaît en premier lieu le théâtre, puis le temple qu’il surplombe, et en-dessous on aperçoit le Trésor des Athéniens. Mais on se rend compte que le niveau inférieur du sanctuaire est déjà situé assez haut parce que l’on devine que la vallée, au pied de la montagne d’en face, descend beaucoup plus profond. Sur la première de ces photos, à mi-largeur mais tout en haut, on distingue la route d’accès, la route Nationale qui borde le golfe de Corinthe et relie Athènes à Missolonghi et qui passe au niveau de l’accès au site. Par elle on imagine la profondeur de la vallée. Ce paysage si tourmenté, si sévère, si sujet aux secousses sismiques et aux mouvements telluriques, on comprend que les hommes du deuxième millénaire avant Jésus-Christ l’aient cru hanté par un Poséidon qui ébranle le sol et par une Gè qui voit l’avenir avec un dragon lié au monde souterrain. Et si l’on ajoute à cela des émanations qui mettent en transes…
 
686g1 Stade de Delphes
 
686g2 Stade de Delphes
 
686g3 Stade de Delphes
 
Nous voici tout en haut. Ici, c’est le stade. Avec les jeux olympiques (à Olympie), les jeux néméens (à Némée), les jeux isthmiques (à Corinthe), ceux de Delphes, les jeux pythiques, concluent la série des quatre grandes compétitions panhelléniques exigeant une trêve entre ces cités en perpétuel désaccord, perpétuelle rivalité et fréquente guerre. Mais dans le classement par ordre d’importance, ils avaient la seconde place, juste après les jeux olympiques. Tout au début, les compétitions se déroulaient dans la vallée, mais depuis le cinquième siècle elles se déroulaient ici, sur ce stade, muni de gradins en bois. C’est le sophiste athénien Hérode Atticus (101-178 après Jésus-Christ), celui qui a construit l’odéon au pied de l’Acropole d’Athènes, qui l’a remodelé avec des gradins en pierre pour en faire ce que nous voyons aujourd’hui. Mais si les gradins côté colline sont bien en place ou ont aisément pu être restaurés quand leurs pierres étaient tombées sur la piste, en revanche les gradins de l’autre côté se sont effondrés dans le vide, ont dévalé la pente, et les fragments de ceux qui ne se sont pas perdus et brisés dans la vallée ont été réutilisés pour construire des maisons. Lors de ma première visite, en 1978, on pouvait aller fouler le sol de la piste de 25 mètres de large et s’essayer à la course sur les 177,55 mètres de sa longueur. L’accès, aujourd’hui, en est interdit. Il faut se pencher par-dessus le mur pour prendre la photo. Ma troisième photo montre le couloir du côté de l’entrée principale (opposée à ma deuxième photo).
 
686h1 Delphes, fontaine Castalie
 
686h2 Delphes, fontaine Castalie
 
À deux reprises, j’ai eu l’occasion de parler de la fontaine Castalie. La nymphe de ce nom, poursuivie par Apollon, voulant préserver sa vertu même si le séducteur était l’un des grands dieux et même si sa beauté était légendaire, a fui devant lui et, sur le point d’être rattrapée, a préféré se jeter dans les eaux de cette fontaine et s’y noyer, lui donnant son nom. Celui qui buvait de son eau sacrée recevait l’inspiration poétique. Le moment est donc venu pour moi de dire quel est le nom de la montagne à laquelle s’adosse Delphes. C’est le mont Parnasse, la résidence des Muses. Bien sûr, c’est parce qu’il a toujours été fréquenté par les artistes, parce qu’aujourd’hui encore il s’y trouve un grand nombre d’immeubles dont le dernier étage ouvre une large verrière sur un atelier de peintre, que ce quartier de Paris s’appelle le Montparnasse. Sur mes photos, on voit la fontaine, d’époque hellénistique, où se pratiquaient les ablutions rituelles de purification, et un petit collecteur des eaux de la source. Une autre source de cette même fontaine tombe en cascade de très haut, mais j’ai renoncé à prendre la photo parce qu’en fait de cascade l’eau tombe depuis le haut dans un gros tuyau de plastique rouge. J’espère que c’est pour effectuer quelques travaux et qu’ensuite la cascade redeviendra libre.
 
686i1 Delphes, le gymnase, vue générale
 
686i2 Delphes, le gymnase
 
686i3 Delphes, le gymnase, piscine circulaire
 
La fontaine Castalie est au niveau de la route. Plus bas, presque au fond de la vallée, on arrive à ce qui fut le gymnase, avec ses diverses installations dont il ne reste presque plus rien. Il y avait un vestiaire, une palestre, une salle de lutte, une salle de boxe, un long portique de deux cents mètres pour l’entraînement en cas de mauvais temps, une piste de course à pied, des bassins pour se laver, et puis au bout, ce que l’on distingue sur les deux premières photos et qui est montré sur la troisième, une piscine circulaire de dix mètres de diamètre. Tout cela, restauré, remanié par la suite, avait été aménagé dès le sixième siècle avant Jésus-Christ mais plus tôt, bien plus tôt, à l’époque qui avait précédé la guerre de Troie, il y avait là des bois et Ulysse était venu y chasser, quand un sanglier l’avait chargé et l’avait blessé au pied. Lorsque, bien des années plus tard, après les dix années de la Guerre de Troie et après ses dix années de pérégrinations et d’aventures Ulysse revient enfin à Ithaque, c’est en voyant cette cicatrice qu’Eurykleia va le reconnaître.
 
686j Delphes, trésor des Marseillais
 
Non seulement cette photo n’est pas belle, mais de plus elle ne représente pas grand chose. Mais si j’ai choisi de la montrer ici, c’est parce qu’il s’agit d’un trésor construit vers 530 avant Jésus-Christ. Il n’est pas, comme la plupart des autres, au pied du temple d’Apollon, mais il est là, en bas, dans la vallée, et c’est celui de nos compatriotes, c’est le Trésor des Marseillais. Mais les jeux pythiques ne comportant pas de compétition de football, l’OM n’était pas là pour demander à Apollon qui remporterait la coupe… pardon, la couronne d’olivier.
 
686k1 Delphes, tholos d'Athéna
 
686k2 Delphes, tholos d'Athéna
 
686k3 Delphes, tholos d'Athéna, détail
 
Les fouilles de Delphes sont l’œuvre de l’École Française d’Athènes. Nos amis les Belges, pour se venger de nos blagues sur leur dos, disent que quelqu’un qui parle trois langues s’appelle un trilingue, celui qui parle deux langues est bilingue et qui ne parle qu’une seule langue est un Français. Cela se vérifie ici, parce que certains panneaux explicatifs ne sont rédigés qu’en français. Certains autres, quand même, sont également en grec, mais d’anglais, point. Ni d’allemand. Mais en compensation, c’est aux frais de la France, et grâce à son savoir-faire, qu’ont été remontées ces trois colonnes de la tholos d’Athéna qui s’étaient abattues mais dont presque tous les morceaux étaient encore sur place. Peut-être en exagérant un peu, mais de façon significative, on dit que l’école américaine d’archéologie rebâtit en béton ce qui manque et repeint ce qu’elle a édifié à l’identique de ce que l’on suppose avoir été. C’est ce qui s’est passé dans certains palais de Crète. L’école allemande d’archéologie, à l’inverse, est si respectueuse des ruines qu’elle va nettoyer au pinceau les colonnes abattues mais va les laisser religieusement là où elles sont tombées. Cela a été sa règle pour le temple de Zeus à Olympie. Ces sites sont dans nos projets de voyage, j’en reparlerai le moment venu. L’école française d’archéologie, faisant sienne la devise de l’oracle de Delphes, rien de trop, se situe entre les deux, remettant sur pied ce qui peut l’être en ajoutant discrètement le minimum d’éléments modernes, mais ne cherchant pas à refaire ce qui exigerait plus d’apports modernes qu’il ne reste de ruines antiques. Sur ma première photo, on aperçoit, au fond, le temple d’Apollon et le Trésor des Athéniens. La troisième montre un détail de l’entablement de la tholos. Outre cette tholos, il y avait un grand temple datant de la deuxième moitié du sixième siècle. Les perpétuelles chutes de rochers endommageant ses colonnes, il a fallu les protéger par un fort mur extérieur. Crésus lui avait offert un magnifique bouclier en or. Bouclier que l’on transporta quand, vers 500, on réutilisa les matériaux de ce premier temple pour en construire un plus grand, un peu plus loin, plus à l’abri des chutes de roches, pensait-on. Mais le grand tremblement de terre de 373 qui avait détruit le temple d’Apollon endommagea fortement celui-ci, que l’on préféra abandonner pour un troisième temple. On se rappelle que de 356 à 346 les Phocidiens ont occupé le sanctuaire. Dans ce temple désaffecté, le bouclier de Crésus, ils l’ont fondu pour battre monnaie. Même s’il était devenu inutilisable pour le culte, la structure de ce temple a bien résisté dans le temps. En 1905, quinze de ses colonnes se dressaient encore, intactes, mais cette année-là de grosses roches, des pans de la montagne, se sont détachés et se sont abattus sur le temple, le réduisant à l’état de ruines. Et le troisième temple, de l’autre côté de la tholos, c’est-à-dire côté gymnase, n’est plus que ruines lui aussi.
 
686k4 Delphes, tholos d'Athéna
 
C’est de plus haut, en remontant vers la route, que l’on a, à mon avis, la vue la plus belle et la plus intéressante sur la tholos d’Athéna. Une tholos est un monument circulaire, et ce n’est que sous cet angle qu’apparaît clairement sa rotondité. On voit aussi, au pied des colonnes remontées, un fragment du mur de la cella. Quant au rôle ou à la fonction de ce monument, aucune des hypothèses qui ont été proposées n’est satisfaisante. À la différence de celle d’Épidaure, elle ne semble pas avoir comporté de salle souterraine, ni de labyrinthe, et l’argument que si Asklépios a un caractère chthonien, Athéna ne l’a pas n’est pas valable, car en ces lieux Athéna succède à des divinités chthoniennes. Sous le temple d’Athéna le plus ancien, celui du sixième siècle, on a retrouvé des idoles mycéniennes d’une déesse mère liée à une civilisation matriarcale très ancienne, et qui ne résidait pas sur l’Olympe ou dans les cieux. Et Athéna, dans ce sanctuaire, a été l’héritière de cette divinité, car dans ce temple on a retrouvé des bases de deux autels avec des inscriptions qui nous permettent de savoir qu’ils étaient consacrés à Athéna Eileithyie et à Hygie qui toutes deux président à la fécondité, qu’elle soit humaine ou végétale. Or les végétaux viennent de la terre. Tout cela pour dire que nous restons dans le doute quant à cette tholos.
 
Nous avons commencé notre visite assez tôt ce matin, mais nous avons pris notre temps pour bien tout voir sur le site, qui est assez étendu, et quand vers 14h30 nous nous dirigeons vers le musée, nous apprenons qu’il ferme à quinze heures. Et une demi-heure plus tôt il est déjà vide et noir, la grille est fermée. Idem pour la librairie. Il est vrai qu’en une demi-heure nous n’aurions pas vu grand chose. Il nous faudra revenir une autre fois, ce soir nous rentrons sur Athènes.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

Jean-Marie LETIENNE 15/05/2011 06:18


A Delphes, nous avons eu un choc. Que de beautés !


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