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23 février 2013 6 23 /02 /février /2013 09:57

Dans mon article sur Xanthi, dans mon article sur Alexandroupolis, j’ai parlé de l’histoire de la Thrace, j’ai évoqué des personnages célèbres, Orphée, Spartacus. Avant d’aborder le cœur de mon sujet d’aujourd’hui, le fleuve Evros, je vais ajouter une autre personnalité thrace, une femme celle-ci. C’est à mon cher Hérodote que je vais laisser le soin de raconter l’histoire. Il parle du pharaon Mykérinos et de la pyramide qui a hébergé son tombeau. “Lui aussi laissa une pyramide, beaucoup plus petite que celle de son père […]. Quelques Grecs l’attribuent à la courtisane Rhodopis, mais c’est une erreur. Ces gens-là parlent, je crois, sans même savoir qui était cette Rhodopis. […] Car elle a vécu un très grand nombre d’années après les rois qui ont laissé ces pyramides, cette Rhodopis qui était d’origine Thrace, esclave d’Iadmon, fils d’Héphaistopolis, un Samien, et compagne d’esclavage d’Ésope le fabuliste. Car Ésope appartint lui aussi à Iadmon […]. Rhodopis vint en Égypte en compagnie du Samien Xanthès, elle vint y exercer le métier de courtisane et fut affranchie pour une somme considérable par un Mytilénien, Charaxos, fils de Scamandronymos et frère de la poétesse Sappho. Elle devint libre ainsi mais demeura en Égypte où le pouvoir de ses charmes lui fit amasser une fortune énorme. […] Pour Charaxos, quand il revint à Mytilène après avoir affranchi Rhodopis, Sappho lui fit en vers les reproches les plus violents”. Et puis la légende a brodé, on a raconté que le pharaon, rien qu’en voyant une de ses chaussures serait tombé amoureux d’elle et l’aurait épousée. Et c’est ce qui aurait inspiré le conte de Cendrillon à Charles Perrault.

 

Quant au fabuliste Ésope, phrygien selon la tradition la plus répandue, il existe quand même un auteur antique qui le dit originaire de Thrace. Quoi qu’il en soit, il était esclave, fut affranchi, dit ses fables à Crésus, puis au roi de Babylone, mais ayant mal parlé des Delphiens dans une de ses fables, quand il se rend à Delphes on se venge de lui en dissimulant une coupe d’or dans ses bagages, on l’accuse de l’avoir volée et on le condamne à mort.

849a1 delta de l'Evros

 

849a2 delta de l'Evros

 

Venons-en à l’Evros. Ce fleuve de 530 kilomètres de long prend sa source en Bulgarie, dans le massif de Rila, à 2378 mètres d’altitude, puis coule brièvement en Turquie où il traverse Edirne (Andrinople, ancienne Hadrianopolis, par où nous avons l’intention de passer sur notre route vers Istanbul), et après quelques kilomètres où il se dédouble sert ensuite de frontière naturelle entre la Grèce et la Turquie jusqu’à son delta par lequel il se déverse dans la Mer Égée.

 

En turc, l’Evros s’appelle Meritch, et en bulgare Maritsa (parfois transcrit en français avec un Z, Maritza). Ce nom rappelle évidemment à ceux de mon âge une chanson de 1968, où la petite Bulgare Sylvie Vartan, âgée alors de 24 ans (je sais son âge, parce qu’elle a juste 25 jours de moins que moi…) évoquait son passé :

 

“La Maritza, c'est ma rivière

Comme la Seine est la tienne

Mais il n'y a que mon père

Maintenant qui s'en souvienne

Quelquefois

 

De mes dix premières années

Il ne me reste plus rien

Pas la plus pauvre poupée

Plus rien qu'un petit refrain

D'autrefois

 

Tous les oiseaux de ma rivière

Nous chantaient la liberté

Moi je ne comprenais guère

Mais mon père, lui, savait

Écouter

 

Quand l'horizon s'est fait trop noir

Tous les oiseaux sont partis

Sur les chemins de l'espoir

Et nous on les a suivis,

À Paris”

 

849a3 delta de l'Evros

 

Un delta, disais-je. Il couvre 188 kilomètres carrés dont 110 en Grèce. Nous avons pris, au Centre d’Information, une visite. On nous a emmenés avec quelques autres personnes dans un minibus 4x4, mais il fallait demander à s’arrêter pour prendre à la va-vite quelques photos, et sans tarder il fallait repartir car normalement les arrêts ne sont pas prévus. En outre, la rive gauche (rive est) du bras principal est zone militaire, à cause de la frontière turque par où plus de cinquante pour cent des clandestins d’Europe parviennent à pénétrer dans l’espace Schengen. Pour y entrer, il faut solliciter une autorisation spéciale auprès de la douzième division de l’armée, envoyer la photocopie du passeport, et attendre environ trois semaines pour obtenir le laissez-passer. Nous avons renoncé. Certes, en rentrant de Turquie, nous comptons repasser par ici, mais nous ne pouvons avancer de date précise.

 

849b1 quatre vautours noirs massacrés

 

849b2 Pélican massacré

 

849b3 Une chasse honteuse

 

Cette zone humide constitue un écosystème remarquable. Hélas, pour les populations, et même pour beaucoup d’élus et de responsables, l’intérêt et la richesse des zones humides n’est pas évident, aussi pendant la seconde moitié du vingtième siècle, soixante à soixante-dix pour cent des zones humides de Grèce ont été asséchées et détruites pour créer des espaces cultivables. Aujourd’hui, on se rend compte du dommage causé, mais il est bien tard… Par exemple, le lagon de Drana. Au cours des siècles, l’influence conjointe de la mer et du fleuve ont créé des prairies humides et des espaces sablonneux, et près de l’embouchure plusieurs grands lagons, dont celui de Drana. Dans les années 1950-1960, une digue a été construite pour réduire la superficie de ce lagon puis, en 1987, de façon illégale les riverains ont drainé les eaux et asséché le sol. Devant les dégâts occasionnés, la population s’est émue et les espaces ont été remis en eau, la végétation basse est revenue, mais on n’a pas replanté les arbres. Le jour où on se décidera à le faire, il faudra attendre de longues années pour qu’ils soient adultes.

 

En informatique, on distingue le hardware et le software. Avec cette destruction des sols j’ai parlé du hardware naturel. Le software, c’est la vie animale. Les oiseaux sont ici protégés, mais cela n’empêche pas les chasses illégales et absurdes. Les trois photos ci-dessus sont des reproductions de photos affichées dans le Centre d’Information. Les vautours ne se nourrissent que de charognes, ils ne tuent pas, mais les quatre de la première photo ont été stupidement abattus. Certes, un pélican, cela pêche, aussi cet oiseau est considéré comme un concurrent des pêcheurs. Quant aux cormorans, dans mon article sur le Nestos et les lacs Vistonidas et Ismaridas (2, 4, 5, 6 et 11 septembre), j’ai déjà évoqué le problème, et les pêcheurs croient pouvoir les exterminer en grand nombre. Quant aux canards, leur chair est comestible… Je lis que 20 espèces sont menacées, 23 en grand danger, 12 en danger immédiat.

 

849c barque du delta de l'Evros

 

Pourtant, aujourd’hui les autorités, bien briefées par les écologistes et les scientifiques, ont pris conscience du problème, et une action pédagogique est entreprise en direction des pêcheurs et des agriculteurs pour leur expliquer que leur activité n’est pas incompatible avec la protection de l’environnement, et qu’au contraire dans une nature vivante, vigoureuse, leur rentabilité n’en sera que meilleure. Les habitants circulent dans les lagons et sur les canaux et petits bras du delta dans ces barques spéciales à fond plat.

 

849d1 flamants dans le delta de l'Evros

 

849d2 pélican dans le delta de l'Evros

 

Nous désirions voir des oiseaux, bien sûr. Mais dans ces conditions de visite qui étaient les nôtres, cela a été très difficile. Incomparable avec les conditions que nous a offertes Anastasia pour le Vistonidas et alentours. Par exemple, ces flamants roses étaient si loin qu’on les aperçoit à peine, alors qu’en Camargue j’ai eu l’occasion d’en voir de bien plus près. En revanche, à deux ou trois reprises, nous avons vu des pélicans de tout près. C’est eux qui sont venus à nous, comme Lagardère !!!

 

849d3 dans le delta de l'Evros

 

849d4 dans le delta de l'Evros

 

849d5 dans le delta de l'Evros

 

En hiver, plus de 145 espèces d’oiseaux venus d’Europe Centrale trouvent dans le delta des conditions climatiques plus clémentes. Par ailleurs, même pour les oiseaux qui ne viennent pas passer ici l’hiver, c’est une étape dans le transit entre l’Europe et l’Asie vers les Dardanelles puis l’Afrique, ce qui fait qu’entre les oiseaux qui restent et ceux qui passent, c’est un total de 316 espèces qui peuvent être observées selon la saison, alors que pour tout le continent européen on en a recensé 420, soit un peu plus de soixante-quinze pour cent. Par ailleurs, 77 de ces espèces se reproduisent dans le delta. Si je suis fondé à incriminer l’organisation de la visite dans notre fort maigre chasse photographique, ainsi que l’interdiction d’accès à toute la vaste zone militaire, je dois reconnaître aussi que la plupart des oiseaux ne viendront, soit pour s’établir, soit pour s’arrêter le temps de se reposer, que plus tard dans la saison. Quant aux nombreux reptiles, chacals, chats sauvages, ils passent toute l’année ici, mais nous déplaçant en minibus nous n’en avons pas vu un seul.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

Vlaisloir 08/08/2013 12:25

Je voulais juste vous préciser que le turc n'est pas, comme vous l'affirmez, une langue indo-européenne mais une langue ouralo-altaïque(en fait d'origine mongole), donc très différente dans son
origine et dans sa structure.

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