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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 18:55

Poursuivant notre route vers l’est, nous arrivons à Edessa, haute falaise surplombant une vallée fortement boisée. Des peuples néolithiques se sont installés sur le plateau, où la Macédoine des rois, au quatrième siècle avant Jésus-Christ, a construit une muraille pour enserrer la ville, tandis que se développait, en bas, un autre centre urbain. On a longtemps cru qu’il s’agissait d’Aigai, l’ancienne capitale de Macédoine, où Philippe II avait été assassiné et enterré, jusqu’à ce que le professeur Andronicos, en 1977, découvre sa tombe à Vergina. Des stèles funéraires et autres supports hellénistiques, romains, paléochrétiens, portent la référence Edessaios ou Edessaia, citoyen ou citoyenne d’Edessa. Tite-Live, parlant de l’armée macédonienne du roi Persée en 171 avant Jésus-Christ, écrit que “le reste des cétrates [= corps de soldats porteurs d’un petit bouclier], au nombre d'à peu près trois mille, marchait sous les ordres d'Antiphilus d'Edessa”. L’empereur byzantin Jean VI Cantacuzène parle d’Edessa en 1340, mais les Turcs à la même époque, et jusqu’au vingtième siècle quand la ville a été rattachée à la Grèce indépendante en 1912, l’ont toujours appelée Vodina. Finalement, ce n’est qu’en 1930 que la ville a préféré se renommer en Edessa. Toujours est-il qu’au sixième siècle de notre ère, sur l’acropole un kastro byzantin a enserré la ville dans un triangle de 450 mètres de périmètre, et des restes des remparts hellénistiques sont encore visibles dans la ville moderne qui s’est développée tout autour. En fait peu de chose ici dans la citadelle, je vais parler tout à l’heure de la ville basse, bien mieux conservée.

 

828a1 Edessa, cascade

 

Ici, une partie des eaux disparaissait au sein de la terre jusqu’au niveau de la vallée, le reste sortait en sources qui s’écoulaient sur les pentes de l’acropole quand, au quatorzième siècle, un violent tremblement de terre a ouvert des failles, faisant jaillir l’eau des parois rocheuses dans les murs même de la citadelle. Depuis, on peut voir plusieurs cascades, dont la plus célèbre, la plus grande avec ses 70 mètres de haut, coule en pleine ville.

 

828a2 Edessa, la cascase vue de dessous

 

Le rocher d’où apparaît l’eau forme un surplomb, de sorte qu’un chemin aménagé en-dessous permet de passer derrière la cascade. L’effet est surprenant et impressionnant.

 

828b1 vieux moulin à eau d'Edessa

 

828b2 vieux moulin à eau d'Edessa

 

828b3 vieux moulin à eau d'Edessa

 

Comme on peut s’y attendre, cette énergie hydraulique n’est pas restée inutilisée, et des moulins à eau en ont profité. Il y a un petit musée qui permet la visite d’installations. Il était fermé à l’heure de notre passage, nous n’étions pas assez motivés pour revenir… Mais à l’extérieur, on peut voir ce que présentent mes photos.

 

828c1 Edessa, murs antiques

 

828c2 Edessa antique, porte est

 

828c3 Edessa antique, porte nord

 

Descendons donc dans la vallée. L’entrée sur le vaste site archéologique est gratuite. Générosité d’autant plus remarquable que le site est gardé par une jeune fille charmante qui se déplace pour nous montrer l’entrée la plus intéressante et qui répond patiemment à nos questions. Avec ses 1200 mètres, le mur qui renfermait la ville basse était beaucoup plus long que celui de la citadelle, et ne mesurait pas moins de cinq mètres de haut. Ma première photo montre le mur sud, qui est le mieux conservé et qui borde la route moderne. Il est possible de le longer vers la droite, par un sentier qui mène à la porte est (seconde photo) puis à la porte nord (troisième photo). On peut constater que l’état de conservation du mur et des portes est assez mauvais de ces côtés-là.

 

828c4 Edessa antique, dans la muraille

 

828c5 inclusion d'élément antérieur dans le mur de l'ant

 

La pax romana, cette longue période de paix assurée par la puissance de l’Empire Romain pendant deux siècles (arbitrairement, on la fait souvent débuter avec l’avènement d’Auguste en 29 avant Jésus-Christ et terminer à la mort de Marc-Aurèle en 180 de notre ère, tandis que pour d’autres elle est plus tardive, de 70 à 250 de notre ère), a rendu inutile la protection derrière de forts remparts. On en a négligé l’entretien, on les a laissés se dégrader. Leurs pierres ont même partiellement été utilisées pour des constructions nouvelles. Puis viennent les invasions des Goths qui commencent en 214 sur le Danube mais se rapprochent, et notamment en 250 atteignent la Thrace, c’est-à-dire la Turquie d’Europe et la région du nord de la Grèce à l’est de la Macédoine. En toute hâte on répare les murs d’Edessa, avec les pierres tombées à terre, avec de la brique, et en intégrant des dalles et stèles funéraires de marbre ou autre éléments architecturaux de récupération. Ma deuxième photo ci-dessus montre le réemploi d’un morceau de colonne. La stèle funéraire de ma première photo a, quant à elle, été retirée pour être présentée hors du mur dont elle faisait partie. On y voit un personnage sur son char attelé de deux chevaux et accompagné de son chien et d’un petit cochon. L’inscription nous informe que toute cette compagnie incluant le cochon a parcouru la via Egnatia (voir mon article précédent, Florina, 13 juillet 2012) jusqu’en Macédoine pour participer aux phallophoria, un grand festival en l’honneur de Dionysos.

 

828c6 Source dans la muraille d'Edessa antique

 

Nous sommes à présent, on l’a vu, dans la ville basse. Comme je le signalais auparavant, une partie des eaux de l’acropole était bue par le sol et ne voyait le jour qu’en bas. Ici, une petite source sourd dans le mur même de la ville basse.

 

828d1 rue principale de l'Edessa antique

 

Mais revenons à notre visite et revenons au côté sud. Cette porte sud donne directement sur la rue principale qui court en droite ligne jusqu’à la porte nord, et autour de laquelle s’ordonne la ville, en blocs rectangulaires, des rues plus étroites partant de chaque côté à angle droit. Si la ville a continué d’exister jusque sous l’Empire Byzantin, c’est dans la citadelle. Ce que nous voyons ici, au bas de la falaise, c’est la ville hellénistique et romaine.

 

828d2a représentation de la rue principale d'Edessa antiqu

 

828d2b représentation de la rue principale d'Edessa antiqu

 

Un panneau sur le site propose ces deux dessins pour que le visiteur puisse se faire une idée de la façon dont se présentait cette rue du temps de la vie de la cité. On voit que de chaque côté de la chaussée qui fait 4,20 mètres de large, les trottoirs sont en forme de “stoa”, c’est-à-dire de galerie couverte bordée de colonnes. Concernant le mot stoa, il est amusant de constater qu’il existe encore pour désigner, dans les villes d’aujourd’hui, les passages couverts et les galeries. Sur le site, on constate en effet qu’à droite de la rue une ligne de colonnes borde la rue pavée tandis qu’à gauche, les colonnes alternent avec des bases de piliers. Par ailleurs, ce qui reste de la ligne de façades est distant de 5,20 mètres de la ligne de colonnes. Sur le premier dessin nous sommes sur la chaussée, sur le second dessin nous sommes sous la stoa de gauche. Des pierres retrouvées au sol percées de trous permettent de comprendre que ces trous recevaient l’extrémité de poutres, d’où l’on conclut que le toit de la galerie était en charpente. Je trouve à cette rue un aspect remarquablement moderne.

 

828e colonne gravée à Edessa antique

 

La ville possédait des sanctuaires nombreux. On honorait ainsi Zeus Hypsistos (c’est-à-dire Zeus Suprême, comme à Dion), Dionysos, Héraklès Kynagidas (Héraklès Chasseur), Sabazios.(un dieu phrygien qui semble trouver son origine en Thrace, et que l’on représente comme un cavalier nomade. Les Macédoniens, éleveurs et grands amateurs de chevaux –le nom du roi Philippe signifie “qui aime les chevaux” et Alexandre s’est révélé très jeune en maîtrisant Bucéphale– l’ont naturellement adopté), Artémis, Némésis (déesse de la Vengeance Divine), et Ma Aneiketos (Mâ Invincible). Cette Mâ, dont on ne rencontre pas le nom dans les textes classiques parce qu’elle n’est entrée dans le panthéon grec qu’à l’époque de l’Empire Romain, est une déesse de Cappadoce, au centre de l’actuelle Turquie d'Asie, que les Phrygiens ont adoptée en l’assimilant à la Grande Mère des dieux, c’est-à-dire Cybèle. Puis les Phrygiens l’ont introduite dans l’île de Samothrace, et de là elle s’est répandue en Grèce. Cette Mâ ou Cybèle a ensuite été assimilée à Rhéa, puisque Rhéa est chez les Grecs la Mère des dieux mais, déesse de la fertilité, elle a aussi été associée, tout particulièrement à Samothrace, mais aussi ici ou là en Grèce, à la déesse de la végétation, du blé et de la fertilité, Déméter.

 

Par ailleurs, la tradition grecque fait de Dionysos le fils de Zeus et de Sémélé. Frappé de folie par la jalouse Héra, il erre à travers l’Égypte et la Syrie, arrive jusqu’en Phrygie où il est reçu par Cybèle qui le purifie de sa folie, lui donnant une seconde naissance. Or parce que ce Sabazios phrygien dont je parlais plus haut est fils de Cybèle, Dionysos a été assimilé à Sabazios. Et les Orgies, fêtes rituelles du culte orgiaque de la Grande Mère, ont essaimé en Grèce, associant Cybèle, ou Mâ, et Dionysos, ou Sabazios. Compliqué et embrouillé… Mais alors que la religion apportée par les Hellènes était bien structurée, chaque dieu ayant une fonction précise, la littérature a brodé mille légendes dont les versions variaient avec les différents auteurs, puis les contacts avec d’autres peuples, en Asie, en Égypte, sont venus tout compliquer, parce qu’à la différence de ce qui se passe avec les religions depuis le début de notre ère, où chacun croit détenir la vérité, ce qui provoque les persécutions des chrétiens par les empereurs romains, puis les guerres de religion entre chrétiens de diverses obédiences, et aujourd’hui le terrorisme chez certains musulmans intégristes, au contraire dans l’Antiquité on partait du principe que tout le monde avait des croyances légitimes (on s’étripait pour d’autres motifs), et on cherchait, dans les légendes de l’autre, les points communs avec ses légendes à soi, et l’on pouvait assimiler Mâ à Rhéa, Sabazios à Dionysos, et de l’autre côté de l’Adriatique, Zeus à Jupiter, Héra à Junon et Aphrodite à Vénus. Le christianisme, s’inspirant de cette méthode, mais rejetant formellement le paganisme, a procédé autrement en reprenant à son compte, sans assimilation, des éléments du paganisme, comme le sacrifice du Christ, agneau de Dieu, sur l’autel sous la forme symbolique –mais avec “présence réelle”– du pain et du vin, ou sa résurrection au moment de l’équinoxe de printemps, quand la nature revit. Ce qui n’a pas empêché certains croyants des débuts du christianisme d’être sensibles à une sorte de syncrétisme, par exemple lorsqu’à Dion (mon article sur Dion, 29 et 30 juin 2012, et mon article sur Corinthe, 8 au 10 avril 2011) on trouve côte à côte des sanctuaires païens et des basiliques paléochrétiennes contemporains les uns des autres, une Isis Tychè faisant office de Providence divine.

 

Toute cette longue digression pour dire qu’il existait autrefois à Edessa un temple de Mâ que les Goths, effectuant un raid sur la Macédoine en 268 de notre ère et saccageant les villes sur leur passage, ont détruit. Lors de la reconstruction de la ville après leur départ, aux premiers temps du christianisme, on a réutilisé des éléments architecturaux anciens pour des ouvrages civils ou pour des églises. Ainsi, deux colonnes provenant du temple de Mâ et portant des inscriptions ont été enlevées du site pour les protéger, mais une troisième, de même provenance et réutilisée pour la galerie de droite de la rue principale, a été maintenue en place. Dix-sept inscriptions couvrent le fût de cette colonne de trois mètres de haut à chapiteau ionique, relatives à dix-sept affranchissements d’esclaves, par consécration à Mâ. L’une d’entre elles, que je trouve particulièrement intéressante, dit “À la Bonne Fortune. Moi, Ailios Neikolaos, médecin d’Edessa, donne et transmets la propriété à la déesse Mâ l’invincible, d’une jeune fille du nom d’Hermionè, l’un des enfants de Tertia, mon esclave que j’ai précédemment affranchie et dont j’ai donné le titre de propriété par l’intermédiaire de l’épimélète Cl[audios] Asclépiodoros. Qui voudrait la prendre devrait payer au Trésor 5500 deniers”.

 

828f1 Edessa antique, le corps de garde

 

Le premier bâtiment sur la droite une fois franchie la porte sud est le logement du corps de garde, qui s’appuie sur le rempart. Le bâtiment comportait un étage, mais l’amorce d’escalier visible sur ma photo menait au chemin de ronde sur le mur de la ville. Une porte donnant accès à une autre pièce signifie que les deux pièces appartiennent non à des bâtiments mitoyens, mais au même bâtiment. Lors des fouilles, on a trouvé entre autres objets des monnaies du sixième siècle après Jésus-Christ.

 

828f2 Boutique, dans la rue principale d'Edessa antique

 

Continuons dans la rue principale. Après avoir franchi une rue, nous trouvons sur notre droite un gros bloc d’immeubles. À l’étage, c’étaient des appartements, mais au rez-de-chaussée on compte quatorze pièces dont la plupart ont été identifiées Cette salle à l’angle, par exemple, était une boutique qui contenait des jarres.

 

828f3 atelier d'un verrier souffleur de verre, rue principa

 

La salle suivante donnant sur la rue est l’atelier d’un souffleur de verre. En effet, les fourneaux que contenait la pièce sont ceux d’un verrier.

 

828f4 boutiques dans la rue principale d'Edessa antique

 

Laissons ce bloc et traversons la rue. Sur le côté gauche, nous trouvons également plusieurs boutiques. On comprend que pour prendre cette photo, je suis passé derrière les boutiques. On voit à l’arrière-plan la double ligne de colonnes bordant la rue principale, et encore au-delà on trouve la petite rue sur la droite de la photo. Le bloc d’immeubles dont je parlais se situe juste en face.

 

828g éléments architecturaux provenant de l'antique Edess

 

Je ne vais pas décrire en détail toute la rue. Cela n’a d’intérêt que pour qui est sur place, sinon on ne voit sur les photos que des restes de murs, bien peu parlants. À l’extérieur, sous un hangar, les archéologues ont rangé des blocs de pierre trouvés sur le site. Ici, ils ont classé ensemble des éléments provenant d’un même bâtiment, puisque portant le même motif sculpté.

 

828h Edessa, monastère d'Agia Triada

 

Avant de quitter Edessa en direction de Pella, nous jetons juste un petit coup d’œil sur ce monastère d’Agia Triada, la Sainte Trinité. Ce monastère de femmes est fermé et enfermé derrière de hauts murs. Sur la porte, aucune indication sur d’éventuelles heures de visite, seulement une plaque disant que l’on n’entre dans le monastère qu’en tenue décente. D’où, sans avoir besoin d’être grand clerc, je conclus que l’on peut entrer. Peut-être le matin. Mais nous n’avons pas envie de revenir demain matin tester l’entrée. Tant pis, nous repartons.

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Published by Thierry Jamard
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