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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 09:00

854a panneau Yunanistan (Grèce)

 

Et voilà, nous avons quitté la Grèce. Nous avons franchi la frontière turque. Ici, c’est un autre monde. Et d’abord, il n’y a plus de Grèce, le pays d’à côté s’appelle Yunanistan. Comme dans Afghanistan, Pakistan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan et autres Kirghizistan, le deuxième élément du mot signifie “pays”, “terre”. Quant au premier élément, ce ne sont pas les Turcs qui s’en sont servis les premiers pour désigner les Grecs, ce sont les Perses pour qui les voisins grecs d’Asie Mineure étaient des Ioniens. Ainsi, Yunanistan veut dire “Pays des Ioniens”. Mais nous disons “Grèce” quand les Grecs appellent leur pays “Ellas” (sans H initial, l’aspiration ayant disparu au cours des âges), et ils se vengent en appelant “Gallia” le pays que nous appelons “France”. Puisque j’en suis à ces différences d’appellation, ce que je crois être le record concerne les habitants de l’Allemagne. Deutsch en allemand, German en anglais, Allemand en français, Tedesco en italien, Saksa en finnois, Nemiets (Немец) en russe… Mais en grec c’est proche de l’anglais, en espagnol proche du français et en turc proche de l’allemand… Maintenant, revenons à nos moutons.

 

Edirne, c’est une grande ville d’environ cent mille habitants sur la Maritsa (en grec l’Evros, voir mon article à ce sujet daté 20 septembre 2012) à son confluent avec la Tunca (prononcer Toundja). Nous allons voir tout à l’heure, à propos de Kirkpinar que les Ottomans ont mis le pied en Europe en 1356. Quand et dans quelles circonstances ils sont arrivés à Edirne, on l’ignore. Les avis des spécialistes divergent, les uns proposant 1361 et d’autres 1369.

 

854b1 Edirne, mur du 2e s. après JC

 

854b2 Edirne, mur byzantin

 

La ville frontière, au contact du nord-est de la Grèce et du sud-est de la Bulgarie, c’est Edirne. Une ville passionnante à découvrir, que les guides ne mentionnent généralement qu’en passant, et que les touristes traversent sans s’arrêter sur la route d’Istanbul. Or il faut absolument la visiter. D’abord, c’est une ville chargée d’histoire située en Thrace, cet ancien royaume étant aujourd’hui partagé entre la Grèce, la Bulgarie, la totalité de la Turquie d’Europe et même un petit peu en Roumanie. L’une des tribus thraces, les Odryses, avait fondé une dynastie et régnait sur nombre d’autres tribus. Les Odryses ont longtemps conservé leurs rois et leur autonomie, même lorsqu’au temps de Philippe II ils deviennent vassaux de la Macédoine, même lorsqu’ils sont contraints d’accepter d’être sous le contrôle de Rome quand les autres Thraces sont purement et simplement annexés. Ce n’est qu’en 46 de notre ère que l’empereur Claude décide l’annexion à l’Empire Romain. Or avait été créée ici la ville d’Odrysia, que les Grecs appelaient Orestias, et c’est l’empereur romain Hadrien (117-138 après Jésus-Christ) qui, en 125, réunissant Orestias et des villages proches, établissant un plan d’urbanisme, refonde la cité et lui donne son nom, “Ville d’Hadrien”, c’est-à-dire en grec Hadrianopolis. En effet, à cette époque, les Thraces ont depuis longtemps adopté la langue et la culture grecques. L’évolution phonétique de ce nom aboutira à Andrinople en français, en anglais. Hadrien entoure la ville d’un mur (première photo), que plus tard au dixième siècle les Byzantins doubleront d’un mur extérieur (seconde photo) pour mieux résister aux attaques des Bulgares.

  

854b3 Edirne, enceinte d'Hadrien et tour de Macédoine

 

854b4 Edirne, la Tour de Macédoine

 

Mes photos montrent une tour datant d’Hadrien mais renforcée à l’époque où elle a été incluse dans le rempart byzantin, servant de tour de guet. Quand les régions alentour, en Grèce et en Bulgarie, ont été conquises par l’Empire Ottoman, elle a perdu son importance, mais on l’a maintenue en état car, haute de 46 mètres, c’était un excellent observatoire pour repérer les débuts d’incendie et donner l’alarme au plus tôt, les maisons étant pour la plupart en bois et mitoyennes. À la fin du dix-neuvième siècle le gouverneur Hadji Izzet Pacha a fait venir de France une horloge qu’il a placée à son sommet. La tour a pris le nom de Tour de l’Horloge (Saatli Kule) qui lui est resté depuis, même quand le tremblement de terre de 1953 l’a en partie effondrée et que son horloge a disparu.

  854b5 Four de potier, 10e s. (Edirne) 

 

Au pied de la Tour de l’Horloge, s’étend un champ de fouilles menées depuis 2002, avec les fragments de murs romains et byzantins que j’ai montrés, mais aussi avec quelques autres vestiges du passé, comme ce four de potier d’époque byzantine (dixième siècle).


854c1 'Kirkpinar historique', Edirne

 

854c2 championnat de lutte à l'huile de Kirkpinar

 

Il est dans la langue française des expressions appliquant à des peuples des étiquettes qui ne correspondent pas forcément à des faits culturels constants. On dit, par exemple, “saoul comme un Polonais”, mais dans les rues de Varsovie ou de Poznań on ne croise pas plus d’ivrognes que sur les trottoirs de Paris ou de Dijon. On dit aussi “fort comme un Turc”, mais lesdits Turcs ne trustent pas les médailles olympiques en lancer du poids et ne brûlent pas les rings de boxe. Pour comprendre ces expressions, il faut en connaître l’origine. Et pour les Turcs, l’origine en est à Edirne qui en perpétue la mémoire à travers le championnat de lutte de Kirkpinar. L’arche sur la route signifie “Kirkpinar historique”.


Nous sommes en 1356. Le sultan ottoman Orhan Ghazi (Orhan “le Victorieux”) décide de prendre pied en Thrace pour grignoter le terrain tout autour de Byzance. Il charge son frère Süleyman Pacha, qu’il avait fait grand vizir, de franchir les Dardanelles et de prendre le fort de Domuzlu, sur la côte de Thrace. Süleyman, avec quarante hommes de main, des lutteurs puissants, réussit à s’emparer du fort, puis la petite troupe s’en va pour prendre d’autres châteaux. Un jour d’été, lors d’une halte sur la prairie d’Ahirköy aux portes d’Edirne, nos lutteurs s’adonnent à leur sport favori. Deux frères, excellents lutteurs d’égale force, luttent tout le jour sans parvenir à se départager. On allume des bougies et ils poursuivent le combat toute la nuit, jusqu’à ce que tous deux tombent simultanément, morts d’épuisement. Leurs compagnons les enterrent là où ils ont succombé, et s’en vont. Quelques années plus tard, revenus à Edirne, ils décident de mettre une dalle sur les tombes et se rendent sur cette prairie.

 

854c3 championnat de lutte à l'huile de Kirkpinar

  854c4 Bougie à base rouge, championnat de Kirkpinar

 

Mais à l’endroit où ils avaient enterré leurs compagnons, ils voient qu’a surgi une source. Et comme ils étaient quarante au départ, ils nomment le lieu “Quarante Sources”, soit Kirkpinar en turc. Et depuis ce temps, chaque année sur cette prairie a lieu en juillet une grande compétition, le Festival de lutte de Kirkpinar. En souvenir des bougies qui brûlaient pour éclairer la lutte des deux héros, les invitations officielles se font avec des bougies à base rouge. Autrefois ces bougies étaient suspendues au plafond des cafés de tous les villages pour signifier l’invitation aux habitants. De nos jours, le terrain a été aménagé, et des tribunes accueillent un public toujours très nombreux. En 2010, l’UNESCO a inscrit ce festival sur la liste du patrimoine culturel immatériel.  

 

854c5 'Fort comme un Turc', champions de Kirkpinar

 

854c6 Champions de lutte à l'huile, Kirkpinar, Edirne

 

Pour le combat, les lutteurs portent un pantalon très spécifique (photo de la mosaïque et seconde photo ci-dessus) qui leur arrive sous le genou et qui est taillé traditionnellement dans un cuir de buffle très épais, mais plus couramment aujourd’hui en cuir de vache. Seuls quelques tailleurs spécialisés établis dans les provinces de Çanakkale et de Samsun les réalisent pour un prix supérieur à 150 Euros. Ce pantalon très ajusté, sans réglage de ceinture, et qui pèse dans les treize kilos, s’appelle un kispet.

 

On parle de festival de lutte à l’huile, parce que les participants, appelés pehlivans (“héros”, en turc), s’enduisent très abondamment le corps d’huile d’olive pour rendre impossible toute prise à l’adversaire. Il s’agit en effet de mettre son adversaire sur le dos, “le ventre vers le soleil”. Il est très difficile même de se tenir à bras le corps. La seule prise possible consiste à tenter de glisser sa main dans le kispet de l’autre et, lorsque sa cuisse fait un angle avec son buste, à saisir le pli du cuir. Pour cela, les pehlivans versent tout autant d’huile d’olive sur la face interne de leur kispet que sur sa face externe, ainsi que sur leur peau à l’intérieur du kispet. Le lutteur finaliste est nommé “pehlivan en chef de Turquie” et il reçoit une ceinture d’or qu’il conserve toute l’année, jusqu’à ce qu’elle soit remise en jeu lors du festival suivant. Mais si, trois années de suite, elle lui est attribuée, alors il en devient définitivement propriétaire.

 

Une autre figure essentielle du festival est celle de l’aga de Kirkpinar. Lorsque s’ouvre le festival, on choisit la personne qui sera “Kirkpinar  Aga” pour le festival suivant. Comme l’aga est le principal commanditaire de tous les événements du festival, on choisit celui qui fait l’offre financière la plus élevée afin d’assurer la viabilité de la compétition, la seule autre source de financement étant la vente des tickets d’entrée. Cette fonction est juridiquement reconnue par l’État, et dès sa nomination le nouvel aga reçoit une voiture avec des plaques rouges officielles qui portent la mention “Kirkpinar Aga”.

 

 854d1 Taşodalar, maison natale de Mehmet II

 

854d2 Taşodalar, maison natale de Mehmet II à Edirne

 

Tout à l’heure, nous avons vu que les Ottomans étaient arrivés en Europe en 1356, qu’ils avaient occupé Edirne en 1361 ou en 1369. Ensuite, ils ont fait de la ville leur capitale et ont poursuivi leurs conquêtes. Thessalonique, qui redoutait leur avance, avait fait appel aux Vénitiens, trop heureux de s’installer là. Le sultan Mourad II (1404-1451) commence par annexer le Péloponnèse, puis parvient en 1430 à prendre Thessalonique aux Vénitiens. Mais sa défaite face à une coalition de Hongrois, de Serbes, de Polonais, d’Albanais, l’amène à devoir signer le traité d’Edirne en 1444. Il abdique alors en faveur de son fils Mehmet II.

 

Mehmet est son quatrième fils, né le 29 mars 1432. Et si je raconte tout cela à la suite de ces photos, c’est parce que Mehmet est né à Edirne, dans ce bâtiment, le Taşodalar, qui fait partie du palais dont la plupart des bâtiments ont disparu aujourd’hui (il s’étendait notamment là où s’élève aujourd’hui l’énorme et superbe mosquée Selimiye, qui sera l’objet du septième des neuf articles que je projette de consacrer à Edirne). Le nouveau sultan n’est donc âgé que de douze ans lorsque son père lui abandonne le pouvoir. Voyant un enfant si jeune à la tête de cet empire naissant mais déjà si puissant, le pape Eugène IV juge que c’est le moment d’anéantir cet État musulman et pousse à la création d’une coalition européenne. Le prince hongrois Jean Hunyadi (János Hunyadi), soutenu par Venise et la Pologne, prend la tête d’une armée de Hongrois, de Serbes, de Byzantins, sûr de la victoire contre les Turcs. La croisade commence bien. Inquiet, le petit sultan en appelle à son père. Il lui écrit : “Si vous êtes le sultan vous devez diriger votre pays dans cette situation difficile. Je vous en prie venez à la tête de votre armée. Si je suis le sultan, je vous rappelle que vous devez obéir à mes ordres et je vous ordonne ceci : Prenez la tête de votre armée”. Face à cette logique, Mourad II accepte de reprendre le commandement de l’armée, et c’est dès cette même année 1344 la victoire de Varna. En 1446, Mourad reprend le pouvoir. De nouveau opposé aux Hongrois, il remporte la victoire de Kosovo (1448). Lorsqu’il meurt à Edirne en 1451, Mehmet II redevient sultan. Et c’est lui que l’on surnommera “le Conquérant”, car en 1453 il parviendra à prendre Constantinople sur l’empereur byzantin Constantin XI, marquant ainsi la fin d’un Empire Byzantin agonisant. Les historiens datent aussi de la chute de Constantinople la fin du Moyen-Âge. Et cette Edirne où nous sommes va perdre son titre de capitale de l’Empire Ottoman au profit de Constantinople où, symboliquement, Mehmet II s’installe. Voilà l’homme dont mes photos montrent la maison natale.

 

854d3 chambre du Taşodalar, maison natale de Mehmet II

 

854d4 chambre du Taşodalar, maison natale de Mehmet II

Je suis revenu au jour faire mes photos du Taşodalar, car c’est un soir que nous nous sommes arrêtés pour lire la plaque donnant des indications sur la nature du bâtiment. Nous voyant intéressés, le réceptionniste –parce que c’est aujourd’hui un hôtel– est sorti et, extrêmement aimable, nous a proposé de jeter un coup d’œil. Proposition acceptée avec enthousiasme. Nous allons voir dans un instant qu’un nouveau palais impérial a été construit à la fin du quinzième siècle. Désormais, le Taşodalar va devenir la résidence de pachas et de beys. La famille du sultan est revenue vivre ici en 1876 et y est restée même après la proclamation de la République par Atatürk, mais en 1965 elle a été expropriée, les bâtiments ont été rénovés, en 2006 une location a été concédée à la société Çakay qui a équipé d’un mobilier de l’époque les neuf chambres désormais destinées à l’usage touristique. Évidemment, j’ai eu la curiosité de jeter un coup d’œil à www.booking.com en mettant des dates hors vacances. Cent Euros la chambre double petit déjeuner compris, deux cents Euros la suite, cela me semble très raisonnable compte tenu de la localisation de l’hôtel et de sa qualité.

 

854e1 Edirne, Nouveau Palais

 

854e2 Edirne, Nouveau Palais 

Nous venons de voir qu’un seul pavillon du palais impérial d’Edirne subsistait à ce jour. Bien d’autres châteaux et luxueux pavillons ont été construits dont des textes nous donnent les noms, mais ils ont disparu au point que l’on ignore même quels ont pu être leurs emplacements. En revanche, il reste quelques traces de celui que Mourad II a fait commencer à la fin de sa vie, c’est-à-dire au milieu du quinzième siècle, et dont Mehmet II a fait poursuivre la construction tout au long de son règne. C’est celui que l’on appelle le Nouveau Palais Impérial, qui comportait près de cent bâtiments. Il est resté en usage au cours des siècles mais pendant la guerre russo-turque de 1874, voyant que les armées du tsar étaient sur le point de prendre le palais que l’on avait transformé en arsenal, le commandant de la place se refusa à voir armes et munitions tomber entre les mains de l’ennemi et ordonna de faire sauter le palais. On voit ci-dessus le résultat de l’opération. Les quelques bâtiments encore debout ont subi des dommages pendant les guerres balkaniques de 1910-1912.  

 

854e3 Edirne, Nouveau Palais, les cuisines
  854e4 Edirne, Nouveau Palais, les cuisines

 

Toutefois le ministère de la culture et du tourisme a décidé de sauver ce qui pouvait l’être, et certains bâtiments sont en cours de restauration. Ci-dessus, ce sont les cuisines, où nous avons vu des ouvriers s’activer sous la direction de professeurs d’archéologie de l’université d’Istanbul. Mais on ne retrouvera jamais tout ce que comportait le palais, 21 pavillons de gouvernement, 117 pièces principales, 23 chambres à coucher, 18 hammams, 8 petites mosquées, 4 celliers, 5 cuisines, 17 autres pavillons. Pour les accès à l’enceinte, 17 portes et 6 ponts. Certains documents laissent penser que trente-quatre mille personnes vivaient là, en plus des six mille personnels de service. Une ville.

 

854e5 pont Mehmet II (Edirne, Nouveau Palais)

 

854e6 Edirne, Nouveau Palais, pavillon de bain

 

854e7 Edirne, Nouveau Palais, Cour suprême
Nous venons de voir des cuisines en cours de restauration, mais d’autres bâtiments sont d’ores et déjà remis en état. C’est le cas par exemple du “Pont du Conquérant” (Fatih Köprüsü), c’est-à dire le Pont de Mehmet II (première photo ci-dessus) qui franchit la Tunca, du “hammam du Sable” (seconde photo), ou encore de la tour du pavillon de justice (troisième photo).  

 

854f1 l'architecte Mimar Sinan (1490-1588) 

Laissons là ce palais du quinzième siècle et avançons dans le temps. Mimar Sinan (statue de la photo ci-dessus) est né en 1490 à Kayseri, en Cappadoce, dans une famille chrétienne d’origine arménienne. Il est donc encore enfant quand commence ce seizième siècle où il a brillé. Mais chaque année, des envoyés du sultan enlèvent de force de jeunes garçons chrétiens des provinces, pour les envoyer à Istanbul. Là ils sont circoncis, convertis à l’Islam, reçoivent une formation militaire. Et c’est ce qui arrive à Sinan en 1513. Il arrive à Istanbul, en 1514 il entre à l’armée. Il participe à l’expédition d’Égypte (1516), à la campagne de Serbie avec le sultan Soliman le Magnifique (1520), à la campagne de Rhodes (1522). Les pays traversés au cours de ces années lui ont permis de voir et d’étudier les architectures des Seldjoukides d’Anatolie, d’Iran, de Phénicie, ainsi que les œuvres des Arabes, des Égyptiens, des Grecs, des Romains. En 1526, lors de la célèbre bataille de Mohaç (sud de la Hongrie) où Soliman le Magnifique écrase les Hongrois et où leur roi Louis II meurt écrasé sous son cheval, il commande l’infanterie. Il participe à la prise de Bagdad en 1534, à la campagne d’Iran en 1535. Jusque-là, on a l’impression que toute sa carrière va être celle d’un militaire.  

 

Mais il est devenu ingénieur militaire, et voilà qu’en 1538, à quarante-huit ans, il est nommé architecte de la Cour. Rien ne peut être construit ou détruit sans son assentiment. Sa première œuvre va être le mausolée d’Ayas Pacha au cimetière d’Eyüp, à Istanbul (célèbre cimetière fréquenté par Pierre Loti et qui est dans nos projets de visite). Dès lors, il va être un architecte incroyablement prolifique, construisant des mosquées, des palais, des ponts, des caravansérails, des hammams partout en Turquie et ailleurs, jusqu’en Serbie. Et il va continuer à ce rythme effréné toute sa longue vie, sa dernière œuvre étant en 1587 une salle de prière, et il mourra l’année suivante, en 1588, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans. Au total, il aura construit 84 grandes mosquées et 52 salles de prière, 48 hammams, 20 caravansérails, 8 ponts et 7 aqueducs, etc., etc.

 

854f2 Marché Ali Pacha d'Edirne (1569)

 

854f3 Edirne, marché Ali Pacha (1569)

Puisque Mimar Sinan a travaillé partout et qu’Edirne est une grande ville, on y retrouve sa patte. Il est l’architecte de la très remarquable mosquée Selimiye à laquelle je consacrerai un article à part, mais  ce n’est pas tout. Entre autres, on lui doit le Marché d’Ali Pacha, en 1569. Il s’étire sur trois cents mètres et son plafond joue sur l’alternance du marbre blanc et de la brique rouge.

 

Je profite de ces images pour parler de ce grand portrait suspendu. L’effigie de ce même homme se retrouve partout, sur le mur du barbier ou celui du boucher, dans le commissariat de police, suspendu au rétroviseur du chauffeur de taxi, placardé en immense sur les murs de la ville. Un peu comme les images de la Panagia en Grèce. Ce portrait, c’est celui de Mustafa Kemal, celui qui a entrepris et gagné la guerre contre les Grecs en 1922, qui a instauré une république en renversant le sultan Abdülmedjid et a modernisé la Turquie à marche forcée. Pour que la Turquie cesse d’être un pays à part dans ce bloc européen auquel la géographie la rattache, il a remplacé l’écriture arabe de sa langue par l’alphabet latin (“Nous devons nous affranchir de ces signes incompréhensibles qui depuis des siècles maintiennent nos esprits dans un carcan de fer”). Jusqu’au vingtième siècle, on n’avait pas de nom de famille (Sinan était appelé Mimar, ce qui signifie “l’Architecte”, et lui-même, Mustafa Kemal, c’est-à-dire “Mustafa Perfection”, avait reçu ce surnom de son professeur de mathématiques lorsqu’il avait douze ou treize ans), il a rendu obligatoire la création d’un nom de famille, le Parlement lui donnera celui de Kemal Atatürk, généralement traduit “Père des Turcs” mais certains traduisent plutôt “Turc Ancêtre”. Il a fait de cette république une république laïque, séparant l’État de l’Islam, en quoi la Turquie devenait plus moderne que la Pologne officiellement catholique ou la Grèce officiellement orthodoxe d’aujourd’hui. Le port du voile (hijab) pour les femmes est interdit aux fonctionnaires. Pas le temps de créer un droit authentiquement turc, il adopte tel quel le code civil suisse, le code pénal italien, le code commercial allemand, purement et simplement traduits, il n’est pas un seul domaine qu’il n’ait modernisé, occidentalisé, ouvert sur le reste du monde. Concernant l’éducation, il déclare “Il est honteux que dans une nation dix à vingt pour cent de la population sachent lire et écrire tandis que quatre-vingts à quatre-vingt-dix sont illettrés”. En France, au début de ma carrière à la fin des années 1960, au lycée public de Pontoise impasse Chabanne, j’ai enseigné devant des classes de garçons, mais Atatürk a rendu mixtes les écoles turques. Alors qu’en France les femmes n’obtiendront le droit de vote qu’en 1946, il le donne aux femmes turques en 1934. La justice devient laïque et indépendante, le costume devient européen, avec l’interdiction du fez (“Rejetons le fez, qui est sur nos têtes comme l'emblème de l'ignorance et du fanatisme”, dira-t-il). Le calendrier musulman calculant les années depuis l’Hégire en 622 et basé sur les phases de la lune est remplacé par  notre calendrier grégorien. Même chose pour l’adoption du système métrique et pour le calcul de l’heure. Théophile Gautier, en 1852, voulait voir le sultan se rendre à la mosquée, mais “comme l’heure turque est assez difficilement compréhensible pour les étrangers, lorsque j’arrivai tout en sueur et à  demi cuit par un torride soleil de juillet, le cortège avait défilé et le sultan récitait ses prières dans l’intérieur de la mosquée”.

 

Tout cela, mais plus encore que le reste l’éveil nationaliste des années 1920 qui a permis de se libérer de l’occupation par les Alliés et de reconquérir le pays sur les Grecs, lui vaut cette popularité immense. Né en 1881, il n’a que cinquante-sept ans lorsqu’il meurt d’une cirrhose du foie en 1938. Sans lui, sans sa poigne de fer, il y a eu des coups d’état militaires, et maintenant l’Islam reprend du pouvoir dans la vie civile. Une loi de 1951 prévoit des peines de prison pour quiconque critiquerait publiquement sa mémoire. Je n’ai nulle envie de le faire, car il a effectué un travail hors du commun au bénéfice de son pays. Mais cette loi n’est guère démocratique, en faveur de la liberté d’expression. Pour ce premier article sur la Turquie, je me devais de parler d’Atatürk, j’ai donc saisi au vol ce portrait au marché Ali Pacha, mais il est temps maintenant de reprendre le fil.


 

854g1 Edirne, le caravansérail (1571)

 

 

854g2 Edirne, hôtel Kervansaray (le caravansérail, 1571)


Deux ans après avoir construit ce marché, soit en 1571, Mimar Sinan est à Edirne pour édifier deux caravansérails, qui aujourd’hui sont réunis en un seul, équipé en hôtel, le Rüstempaşa Kervansaray. Un han, en turc, est un immeuble, une auberge, l’adjectif büyük signifie grand, et küçük signifie petit (prononcer BUYUK et KUTCHUK, le U sans tréma étant le OU français, et avec tréma le U français). Aussi, ces deux caravansérails n’étant pas de même taille, avec une logique implacable on les a nommés Büyük Han et Küçük Han.

 

 

854g3 Edirne, le caravansérail (1571)

 

  854g4 Edirne, le caravansérail (1571)

 

 

854g5 Edirne, hôtel Kervansaray (le caravansérail, 1571)

 

Tous les Turcs que nous avons rencontrés à Edirne ont été fort aimables. Espérons que nos expériences dans d’autres villes confirmeront cette première impression très positive. Ainsi, le personnel de la réception nous a chaleureusement autorisés à nous promener seuls dans le caravansérail et à prendre toutes les photos que nous désirions. J’ignore si les chambres sont confortables, mais le cadre est plaisant. Il n’a visiblement pas été conçu comme une halte sur la route pour des caravanes, mais comme une auberge de grande ville où pouvaient descendre des personnages importants.

 

 

854g6 Edirne, hôtel Kervansaray (le caravansérail, 1571)

 

 

854g7 Edirne, hôtel Kervansaray (le caravansérail, 1571)

 

 

Encore deux photos, puisque nous avons pu monter à l’étage et, de la galerie qui en fait le tour, avoir une vue différente sur cette cour et sa fontaine centrale. Sans conteste, Sinan a fait un joli travail.

 

 

854h1 Hammam, à Edirne 

 

Nous avons trouvé à nous établir en plein cœur d’Edirne, sur un parking gardé d’un prix fort raisonnable (pour qui serait intéressé, N41°40’43,72” E26°33’30,48”), où il est en outre proposé l’usage de toilettes payantes et d’une douche plus que rudimentaire, mais à deux pas sur l’emplacement de l’ancien palais impérial, il y a un hammam historique qui propose pour seulement vingt Lira, soit moins de neuf Euros, le soin complet, incluant thé, serviettes, produits de toilette, etc. Le fait qu’il soit ancien et que ses installations extérieures ne paient pas de mine est très trompeur quant à sa réelle qualité. Car n’étant pas fréquenté par les touristes, il est authentique.


 

854h2 Edirne, canon

 

En passant, cette sculpture en bronze. Il y a un panonceau explicatif assez long, mais tout en turc, langue que je parle aussi couramment que Platon s’exprimait en français. Et si l’on croit que, sur Platon, j’ai l’avantage de disposer de traducteurs sur Internet, que l’on essaie. J’ai pris une photo de la pancarte, puis devant mon ordinateur j’ai ouvert deux traducteurs différents. Après avoir laborieusement recopié de nombreuses lignes de texte lettre par lettre (en insérant les i sans point, les ğ et les ş), je n’ai obtenu qu’un charabia totalement incompréhensible, et même en comparant les résultats –fort différents– des deux traducteurs, Google et Bing, je ne suis pas parvenu à comprendre grand-chose. Sauf que les Ottomans ont développé une technologie de pointe. Apparaissent les dates de 1452, donc sans doute préparation de la prise de Constantinople l’année suivante, 1807 et 1868, ainsi que des mesures techniques (18 tonnes, 523cm, 63,5cm, 315cm, 208cm, 24,8cm...). Et j’ai d’autant plus de mal à chercher à comprendre que cela se rapporte à un paragraphe qui, selon Google, commence par “Comme il n'y a pas de bague sur le moyeu et bouger la balle il n'y a pas d'incendie criminel des femmes” et selon Bing par “En l'absence de morceaux de cône et de déplacer l'anneau de boule, car il y n’est aucune femelle langes vêtements”. Si j’ai des lecteurs turcophones plus compétents que ceux d’Internet, c’est très volontiers que je leur envoie ma photo du texte explicatif.

 

 

854i1 fille juive d'Andrinople (Edirne)


 

854i2 Femme grecque d'Andrinople (Edirne)

 

Je suis remonté jusqu’aux héros de Kirkpinar, je suis passé au temps de Mourad et de Mehmet le Conquérant, j’ai parlé de Mustapha Kemal Atatürk qui a fait basculer le pays dans la modernité et en même temps dans l’occidentalisation. Reste à jeter un coup d’œil sur cette Turquie des derniers temps de l’Empire Ottoman. Le dix-neuvième siècle et le début du vingtième. Ci-dessus, deux gravures représentant des femmes non turques d’Edirne. Je n’en connais pas l’auteur ni la provenance, parce qu’elles sont placardées dans un marché couvert, sans explication autre que ce qui figure sur la gravure elle-même. La première est une “fille juive d’Andrinople” et la seconde est une “femme d’état grecque de la cité d’Andrinople, ville de Thrace”. Par “femme d’état” il faut comprendre non pas qu’elle est vizir ou pacha, mais bourgeoise, au sens de “femme établie”.


 

854i3 Vieille maison d'Edirne

854i4 Vieille maison d'Edirne

 

  854i5 carte postale ancienne d'Edirne 

On trouve encore dans Edirne un grand nombre de maisons anciennes, en bois ou en construction mixte, les unes maintenues en bon état, d’autres plus ou moins délabrées mais encore habitées. J’y joins une carte postale montrant une rue du centre d’Edirne. On y reconnaît la mosquée Üç Şetrefeli (Trois Balcons) dont je parlerai dans un prochain article “Quelques mosquées à Edirne”. Je n’ai pu retourner cette carte postale pour voir la date d’un tampon postal, mais la date se situe assez près de nous pour que la photo existe et que le costume soit relativement moderne, et assez loin pour qu’il n’y ait pas l’ombre d’un véhicule à moteur.


 

854j1 Edirne, souvenir du traité de Lausanne

 

 

854j2 Edirne, souvenir du traité de Lausanne

 

 

854j3 'comment nous avons gagné la république'

Et pour finir, nous voici rendus au moment du basculement. Cette statue et le bas-relief de bronze sur un monument auprès d’elle célèbrent les victoires des Turcs de Mustapha Kemal contre les Alliés et les Grecs et la signature de Traité de Lausanne le 24 juillet 1923, traité qui revient sur le traité de Sèvres ratifié par le sultan et qui démembrait l’Empire Ottoman et acceptait une occupation militaire sur tout le pays (la Thrace orientale et la région de Smyrne en Asie Mineure revenaient à la Grèce, le Kurdistan acquérait l’autonomie, l’armée était dissoute, le pays était mis sous tutelle). Les Turcs peuvent réinvestir Edirne. Le 29 novembre de la même année la République est proclamée. Désavoué par les Grandes Puissances et par son peuple, le sultan n’est plus que le calife de l’Islam. Un an plus tard, le califat est aboli. La fresque de ma dernière photo a été peinte sur la partie aveugle d’un mur extérieur de bâtiment. Elle dit “Comment nous avons gagné la République”.  

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

miriam 08/03/2014 11:31

quel plaisir de vous lire à nouveau!
j'ai toujours voulu vous remercier pour le voyage en Macédoine et Thrace au mois de Juillet réussi grâce à vos conseils.
Un beau reportage pour Edirne que je ne connaissais pas!
j'ai un faible pour les caravansérails

Ghislaine de Guerchy 08/03/2014 11:29

Quel bonheur de retrouver votre blog ! J'imagine qu'il devait être difficile de continuer à envoyer les textes avec les recherches approfondies si passionnantes. Depuis votre départ de Paris, je
vous suivais, puis, silence involontaire, je suppose.
J'avais gardé votre site dans mes favoris et je repars avec vous. Merci.

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