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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 22:06
Après avoir fait le tour d’Égine, sa capitale, quelques paysages, deux monastères, le tout commenté dans mon précédent article, voyons un peu le passé antique de l’île. Elle s’appelait Œnoné. Or il advint que Zeus tomba amoureux de la fille du fleuve Asopos qui coule dans la région de Corinthe, la nymphe Égine, l’enleva, la dissimula dans l’île d’Œnoné. Asopos, cherchant partout sa fille disparue, obtint l’information de la part de Sisyphe qui avait vu passer devant sa ville de Corinthe Zeus portant Égine, mais avant de révéler ce secret il réclama en échange une source sur son acropole de Corinthe, ce que le fleuve Asopos lui accorda. De cela, découlent plusieurs choses. D’abord, la source Pirène à Corinthe. Puis Zeus trahi foudroya Asopos, qui réintégra son lit, dans lequel désormais on trouve des charbons dus à la foudre du roi des dieux. Enfin, après sa mort, Sisyphe eut à subir un terrible châtiment pour sa trahison, à savoir éternellement remonter jusqu’au sommet d’une montagne un énorme rocher qui, sitôt arrivé en haut, retombait entraîné par son propre poids. Entre temps, Zeus s’était uni à Égine, et avait donné à l’île d’Œnoné le nom de la belle, Égine, laquelle mit au monde un fils, Éaque, qu’elle abandonna. Plus tard, en Thessalie, elle se maria à un humain et à travers cette union elle fut la grand-mère de Patrocle… sur qui je vais revenir tout à l’heure. Car notre Éaque grandit seul sur son île déserte et s’y ennuyait fort. Aussi sollicita-t-il de Zeus, son père, de lui donner pour compagnons les nombreuses fourmis qui grouillaient partout. Zeus accéda à sa demande et transforma les fourmis (myrmêkes, en grec) en hommes, les Myrmidons. Puis Éaque fils de Zeus épousa Endéis arrière-petite-fille de Poséidon et le couple donna le jour à Pélée, futur père d’Achille. Achille, qu’Homère appelle le Péléide, c’est-à-dire le fils de Pélée, devint le roi des Myrmidons, en Thessalie. Et son écuyer pendant la Guerre de Troie, qui lui était si cher, n’était autre que Patrocle, présenté comme son ami, en fait son cousin issu de germain. Et voilà pour les origines de l’île d’Égine.
 
802a1 Le temple d'Apollon à Kolona (Egine)
 
802a2 Le temple d'Apollon à Kolona (Egine)
 
802a3 Le temple d'Apollon à Kolona (Egine)
 
À quelques centaines de mètres au nord de la ville moderne et de son port, au-dessus du port caché de l’Antiquité (dont on voit le môle qui affleure sous la surface de la mer), s’étend depuis les temps préhistoriques, dès le cinquième millénaire avant Jésus-Christ, une ville néolithique. Elle se trouve sur le cap Kolona. En grec, on écrit le mot avec un seul N (Κολώνα). Dans les transcriptions en caractères latins (français, anglais, allemand), pour une raison que j’ignore, on trouve ce mot écrit avec deux N, ce qui répond à une logique qui m’échappe. Pour ma part, j’utiliserai l’orthographe grecque.
 
802b1 Kolona (île d'Egine), l'acropole préhistorique
 
802b2 Kolona (île d'Egine), murs préhistoriques
 
Dans les couches les plus anciennes, on a retrouvé d’abondants gisements de poteries du chalcolithique (vers 3000 avant Jésus-Christ) montrant des contacts avec les Cyclades, l’Eubée, l’Attique, l’est du Péloponnèse. Puis l’architecture change, aux vastes pièces de bâtiments sur deux niveaux (2500-2300) succèdent de petits appartements organisés autour d’un mégaron (2200-2100), en même temps qu’apparaissent les premières fortifications de la ville. Les photos ci-dessus montrent l’acropole préhistorique et les remparts qui lui sont contemporains. Arrive ensuite une domination mycénienne sur l’île et sur la ville, qui a fini brûlée vers 1200, comme tant d’autres dans le Péloponnèse, en Crète et ailleurs. Les fouilles laissent alors une longue période sans découverte d’aucune construction.
 
802c1 Le temple d'Apollon à Kolona (Egine)
 
802c2 Le temple d'Apollon à Kolona (Egine)
 
802c3 Kolona (île d'Egine), le temple d'Apollon
 
La ville renaîtra à l’époque archaïque et, du septième siècle au début du cinquième siècle, elle sera l’un des centres commerciaux les plus actifs de Grèce. C’est de cette époque que date le temple que l’on voit de partout (photos ci-dessus), que les voyageurs anglais Spon et Wheler, vers1675, ont attribué à Aphrodite Euploia (de la Bonne Navigation), mais que les études modernes attribuent à Apollon. Une gravure, au musée que nous avons visité (voir mon article précédent), montre deux colonnes réunies par une architrave. Si, aujourd’hui, mes photos ne montrent plus qu’une colonne de huit mètres de haut, c’est parce qu’un vent violent, lors d’une tempête au dix-neuvième siècle, a abattu l’architrave et l’autre colonne. Un peu partout on dit que c’est de cette unique colonne que viendrait le nom de Kolona, mais j’en doute un peu. D’une part, en grec, on utilise plutôt, pour les temples, le mot STYLOS (cf. un péristyle), et l’autre mot, KOLONA, s’écrit avec deux omicron (κολόνα) tandis que le nom du lieu comporte un oméga dans la deuxième syllabe (Κολώνα). D’autre part, il semble bien que le nom de ce cap soit antérieur à la chute de l’autre colonne. Quoi qu’il en soit, cette partie du temple constituait son opisthodome, c’est-à-dire une pièce située au dos de la construction principale qui, elle, reposait sur les bases que montre ma dernière photo. L’opisthodome était destiné à accueillir les trésors du temple.
 
802c4 Kolona (île d'Egine), les demeures des prêtres
 
Avant de voir les autres ruines de la ville antique, je montre ici les ruines de bâtiments qui ont été identifiés comme les maisons des prêtres du sanctuaires et qui sont situées en contrebas.
 
802c5 Kolona (île d'Egine), site archéologique
 
802c6 Kolona (île d'Egine), site archéologique
 
802c7 Kolona (île d'Egine), site archéologique
 
Pour qui n’est pas spécialiste, il est bien difficile de comprendre à quoi correspondent les ruines. De l’origine à la fin de l’époque mycénienne, 11 niveaux de fouilles ont déterminé autant d’époques différentes. Les archéologues ont pu être aidés par la datation des poteries et autres objets retrouvés. Le simple visiteur, lui, ne dispose que de son évaluation du type de construction des ruines de murs…
 
802c8 Kolona (île d'Egine), citerne byzantine
 
C’est donc à l’époque de ce temple que cette ville établie autour du sanctuaire d’Apollon a connu son apogée, brillant culturellement et commercialement. Mais, conquise par Athènes en 459/458 avant Jésus-Christ, éclipsée par sa puissante maîtresse elle perdra sa suprématie culturelle et commerciale. Sous le Bas-Empire romain, à l’époque paléochrétienne, on a démoli le temple d’Apollon et une petite communauté a vécu là jusque vers la fin du premier millénaire. La photo ci-dessus montre une citerne byzantine.
 
802d1 Le temple d'Aphaia à Egine
 
802d2 Le temple d'Aphéa à Egine
 
802d3 Le temple d'Aphaia à Egine
 
Rendons-nous à présent de l’autre côté de l’île, à l’ouest. non loin d’Agia Marina et de la mer, sur un promontoire se trouve un grand temple, bien mieux conservé que celui de Kolona et aussi bien plus connu et bien plus visité. Athéna figure au centre des deux frontons du temple (qui ne sont plus en place), et l’on a donc, logiquement, longtemps attribué le temple à cette déesse. Mais en 1901 des archéologues allemands ont découvert une inscription qui ne peut laisser aucun doute sur le fait que l’on se trompait et que le temple était consacré à Aphaia (prononcer Aféa). Aujourd’hui encore, on trouve parfois le nom des deux déesses accolé, Athéna Aphaia, comme si le second nom n’était qu’une épithète, une attribution, comme il existe une Athéna Nikè ou Phébus Apollon. Quand, en 1811, l’Allemand von Hallerstein a exploré le temple, il a obtenu pour un prix très modique d’acheter toutes les sculptures qu’il avait trouvées, à savoir la majeure partie des fragments des frontons. Mises aux enchères en Italie, elles ont été acquises par Louis I de Bavière, le propre père d’Othon, premier roi de Grèce, qui n’a pas jugé bon de les rapatrier de Munich où son père les avait exposées. En 1901, des fouilles systématiques ont été menées par Furtwängler, dont une petite partie ont rejoint leurs sœurs à la glyptothèque de Munich. Le reste est, heureusement, au musée national d’Athènes.
 
802d4 Le temple d'Aphaia à Aegina
 
Aphaia est une antique déesse que Pausanias, passant par Égine, assimile à Britomartis. Ce qui m’amène à dire deux mots de cette Britomartis, nymphe crétoise minoenne (donc préhellénique) à laquelle la légende donne une origine phénicienne. Fille de Zeus et de Karmè, après plusieurs voyages elle serait arrivée sur les rivages de Crète, où la voyant Minos serait tombé amoureux. Mais elle, nymphe chasseresse solitaire, s’était consacrée à la virginité et ne voulut pas agréer les avances du roi. Minos alors la poursuivit, elle gagna le bord d’une falaise et sauta dans la mer pour lui échapper. Des pêcheurs la virent et la cachèrent sous leurs filets. Un pêcheur la prit ensuite sur sa barque et l’emmena à Égine mais avant d’arriver, tout comme Minos il fut séduit par sa beauté et pour lui échapper Britomartis sauta à la mer, se réfugia à terre, dans cette île et s’y cacha dans un bois. Là, elle disparut, et on l’appela Aphaia (Invisible). Chasseresse, vierge, il n’en fallait pas plus pour qu’Artémis l’intègre à sa suite et, là où précédemment il y avait un sanctuaire d’Artémis, on construisit le temple d’Aphaia.
 
802e Puits du temple d'Aphéa (île d'Egine)
 
Je montre ce puits antique où le soleil projette l’ombre de la grille qui protège les visiteurs de la chute, et j’enchaîne. Car cette assimilation recouvre une autre légende, qui circulait parallèlement. Aphaia serait la fille de Léto, qui dans l’île de Délos a donné le jour aux jumeaux engendrés par Zeus, Apollon et Artémis. Demi-sœur, donc, de la déesse vierge, elle consacre elle aussi sa vie au célibat et à la virginité. Ensuite on retrouve la même histoire, Minos amoureux, la falaise, les filets des pêcheurs, la tentative de viol près d’Égine, le saut dans la mer. Là, ce serait sa demi-sœur qui l’avait rendue invisible, d’où un surnom d’Aphaia, en la dissimulant dans un bosquet, puis dans une grotte. Dans l’un et l’autre cas, les habitants du lieu lui bâtirent un temple à l’endroit où elle avait disparu. Et justement, dans l’angle nord-est de l’enceinte archaïque, les archéologues ont découvert l’entrée d’une grotte où avaient été entassés à l’époque mycénienne des quantités d’objets votifs, principalement des figurines de terre cuite représentant une divinité féminine, peut-être Aphaia ou peut-être la Déesse Mère, dispensatrice de la fertilité.
 
802f1 Le temple d'Aphaia à Aigina
 
802f2 Le temple d'Aphaia à Egine
 
802f3 Le temple d'Aféa à Egine
 
802f4 Le temple d'Aphaia à Egine
 
Sur le site où se trouvait le temple préhistorique (mycénien), on a mis au jour les traces de trois édifices successifs. Du premier, qui date du début du sixième siècle, il ne reste guère que quelques éléments dans les fondations, mais en 1969 on a retrouvé de nombreux fragments de sculpture polychrome provenant de ce premier temple. Le second était plus grand et un autel s’élevait devant sa façade est, c’est-à-dire, en reprenant mes photos du début, le côté que montre ma seconde photo, avec le plan incliné qui, justement, menait de l’autel au temple. Ou à droite sur la première, la troisième et la quatrième photos. Le troisième temple, celui que nous voyons aujourd’hui, a été construit aux alentours de 500 avant Jésus-Christ, et ses frontons, ceux que Louis I a transportés à Munich et qu’Othon n’a pas jugé bon de rapporter dans son nouveau pays lorsqu’il a accédé au trône, ont été datés de 490 ou 480. C’est un temple dorique, avec des colonnes sans chapiteau. Une citation que j’ai trouvée sans l’indication de l’auteur dit que c’est "le plus parfaitement développé des derniers temples archaïques en Hellas européenne". Lors d’une campagne archéologique en 1956-1960, on a remis en place plusieurs colonnes qui étaient à terre, et quelques entablements. Mais hélas, dès 1969 la foudre a frappé l’angle sud-ouest, l’endommageant de nouveau…
 
802g1 Comment les Grecs montaient les pierres
 
802g2 Comment les Grecs montaient les pierres
 
802g3 Comment les Grecs liaient les pierres
 
Sur le site, un panneau explique comment les pierres étaient hissées et fixées les unes aux autres. Après avoir lu le texte et regardé les dessins, il suffit de se promener en observant attentivement les pierres pour transférer cette connaissance théorique en expérience pratique. Ma première photo montre comment des "poignées" étaient creusées au sommet des pierres pour y passer une corde. Autre procédé, un sillon en U était creusé à chaque extrémité de la pierre (seconde photo) et le poids de la pierre était tel que la corde passée dans ces gorges ne pouvait s’en écarter. La pierre posée dessus dans le premier cas, à côté dans le second cas, dissimulait à la vue ces trous et ces sillons. Tout comme ce que montre ma troisième photo. Ici, il ne s’agit plus de hisser la pierre, mais plutôt, lorsqu’elle a été mise en place, de la fixer à ses voisines. Un fer terminé en T ou en L à chacune de ses extrémités prenait place à l’extrémité droite d’une pierre et gauche de la pierre voisine. Dès lors qu’une autre pierre était venue recouvrir ce lien métallique, il ne pouvait plus sortir des gorges où il avait été placé et les blocs ne pouvaient plus s’écarter l’un de l’autre.
 
802h Pratiquants du dodécathéisme au temple d'Aphaia
 
Nous avions longuement parcouru le site, avions tout observé, avions pris toutes nos photos lorsque nous avons remarqué un groupe de personnes en position de prière, paumes tournées vers le ciel et récitant en chœur des prières. Renseignements pris, ce sont des dodécathéistes. Dodéka, en grec moderne comme en grec ancien, c’est le chiffre 12. Théos, bien sûr, c’est le dieu (athée, Théophile, Dorothée…). Ce sont donc des adorants des douze dieux de l’Olympe (Zeus, Héra, Poséidon, Hestia, Déméter, Héphaïstos, Arès, Hermès, Athéna, Aphrodite, Apollon et Artémis). Adeptes de cette religion polythéiste, cela ne les empêche naturellement pas, comme on le faisait dans l’Antiquité, de prier des dieux secondaires qui ne résident pas sur l’Olympe. Ils ont l’habitude, paraît-il, de se réunir pour prier essentiellement devant chacun des trois temples du Triangle Sacré (Acropole, Sounion, Égine). Or, comme le Parthénon sur l’Acropole est dédié à Athéna et qu’il y a un petit temple d’Athéna à part de celui de Poséidon au cap Sounion, je me demande si Athéna, à qui l’on croyait autrefois devoir attribuer ce temple d’Aphaia, ne serait pas ici l’objet de ce culte.
 
C’est sur ce renouveau du culte antique –qui est pour nous l’objet de nombreuses visites et de tout aussi nombreuses études– que je terminerai cet article, et notre séjour à Égine et dans le golfe Saronique. Nous rentrons à Athènes avec la joie que ce culte revive.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

eimelle 09/05/2012 08:44

Merci pour ce reportage très complet, cela donne envie d'aller voir tout cela "en vrai"! Bonne journée!

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