Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 janvier 2010 5 01 /01 /janvier /2010 18:21

Hier 24 décembre, nous avons formé le projet d’aller dans le centre de Rome visiter quelques églises que nous avons repérées dans nos guides, et puis d’assister à une messe de minuit qui ait des chances d’être typique, et si possible dans un beau décor. Mais quelle n’a pas été notre surprise de voir que le dernier métro partait des terminus à 18 heures et que les bus aussi s’arrêtaient. Par ailleurs, le plein centre de Rome est interdit aux non résidents, avec contrôle très vigilant par caméras fixes à chaque entrée de la zone concernée, et aux abords de cette zone, et même très loin, il est exclu de trouver une place de stationnement libre assez grande pour notre engin. Par conséquent il n’était pas question de nous rendre à Rome depuis notre banlieue par les transports en commun et d’y rester bloqués. Nous sommes donc restés sagement dans notre camping-car pour la nuit de Noël. Nous avons acheté de bonnes petites choses et avons réveillonné "à la maison" avec ces victuailles de choix.

 

334a Rome, Santa Maria della Vittoria

 

Ce dont nous ne nous doutions absolument pas, c’est que le 25 décembre les métros ne circulent pas. Nous savions pouvoir nous garer près de l’université, à quelques centaines de mètres de la station de trains de grande ligne Termini, mais là nous ne prévoyions pas de trouver fermées les grilles du métro. Hé bien, nous sommes allés à pied visiter deux églises pas trop éloignées. Nous commençons par Santa Maria della Vittoria, bâtie au tout début du dix-septième siècle par Maderno.

 

334b Rome, Santa Maria della Vittoria

 

Quand on pénètre, même si l’on n’y connaît rien en architecture, on ne peut douter un instant qu’il s’agisse de style baroque. Le baroque vous jaillit en pleine face. Mieux vaut aimer, sinon il faut fuir en prenant ses jambes à son cou. Ou s’en faire un sacré sujet d’étude. Pour Stendhal, elle a l’air d’un boudoir.

 

334c Rome, Santa Maria della Vittoria

 

Quand on se retourne, c’est encore plus marqué. J’ai l’habitude de citer la petite église de Wies, dans le sud de la Bavière, comme comble du baroque, mais je la crois égalée ici, sinon battue. De ce que je dis il ne faut pas conclure que je déteste. En fait, c’est surprenant, c’est intéressant à voir, et ni Natacha ni moi n’avons souhaité en ressortir vite. Mais si un jour on veut me nommer curé d’une paroisse (bon, c’est vrai qu’il n’y a pas de grand risque que ça se produise, parce que je n’en prends pas le chemin), je ne souhaiterais pas y passer le reste de mes jours.

 

334d Rome, Santa Maria della Vittoria Ste Thérèse

 

Mais dans la chapelle du bras gauche du transept, on peut voir une statue extrêmement célèbre du Bernin, représentant l’Extase de sainte Thérèse d’Avila. Le visage de l’ange est ravissant, le travail du marbre est d’une finesse remarquable. C’est vrai que c’est un chef d’œuvre. Pour sainte Thérèse, dans son autobiographie elle dit avoir vu lors de son extase l’ange lui planter sa lance "plusieurs fois dans mon cœur, de sorte qu’elle pénètre jusqu’à mes entrailles. Quand il l’en retirait, je sentais qu’il les emportait avec elle, et me laissait complètement consumée par le grand amour de Dieu […]. La douceur causée par cette intense douleur est si extrême que l’on ne peut absolument pas désirer qu’elle cesse". Le marquis de Sade, lui, commente que "cette pièce est sublime par l’air de vérité qui la caractérise. Mais […] l’ange pourrait être pris pour l’Amour, et Thérèse pour sa mère ou pour une belle victime de la malice de Cupidon". Continuons avec Marie-Elisabeth Vigée-Lebrun (1837), qui trouve l’expression de Thérèse "si scandaleuse qu’on ne peut la décrire". Quant à Maxime Gorki, il pense qu’a été "saisie avec un surprenant réalisme une attaque hystérico-érotique : quelque chose de pas beau mais de vigoureux et, dans le même temps, d’indécent. La statue, exposée à tous les croyants, se contorsionne dans une concupiscence que l’Église considère comme pécheresse". Voilà pour quelques jugements, et le mien n’est guère plus favorable. Je pense qu’en effet si Thérèse pouvait parler, ce sont des râles non équivoques qu’elle émettrait. Mais le Bernin, profondément croyant, n’a certainement pas imaginé un seul instant que l’on puisse concevoir des idées aussi impies à la vue de son œuvre.

 

334e Rome, Santa Maria della Vittoria

 

Moins contestable est cette Cène, sous l’autel. Je me devais de l’introduire ici pour restituer un peu de sacré à cette église après tout le mal que j’en ai dit.

 

335a Rome, Santa Susanna

 

Tout près de Santa Maria della Vittoria s’élève une autre église, Santa Susanna. Toutes deux apparaissent sur ma photo, avec Santa Susanna au premier plan. Sainte Suzanne aurait été martyrisée au quatrième siècle dans la maison du pape, où sans doute un sanctuaire avait été établi. Puis c’est une église qui a été bâtie là au neuvième siècle. La façade a été construite au tout début du dix-septième siècle par le même Maderno que Santa Maria della Vittoria, mais une vingtaine d’années auparavant, et pour ma part je la préfère nettement, plus élégante, plus recherchée, plus légère, même si on peut leur trouver un air de parenté évident.

 

335b Rome, Santa Susanna

 

335c Rome, Santa Susanna

 

Cette petite église, qui est concédée comme église nationale américaine, est intégralement revêtue de fresques et de dorures, comme on peut le voir sur les deux vues ci-dessus, la nef et le détail du chœur. Nos guides aiment moins, le Michelin n’attribuant qu’une étoile contre deux. Natacha, sans se laisser influencer par les guides qu’elle n’a pas voulu consulter préalablement à la visite, émet le même avis qu’eux. Et moi, avec ce que j’ai dit de la décoration de l’autre, on va penser que je déteste. Eh bien pas du tout. Au contraire. Il ne s’agit pas ici d’une profusion de statues et de stucs qui étouffent, mais de peintures qui habillent. J’ai eu beau chercher partout, je n’ai pas déniché le moindre jugement de visiteurs célèbres sur cette église. Tant pis pour le pittoresque.

 

335d Rome, Santa Susanna

 

Les fresques de la nef, peintes comme des tapisseries dont elles simulent le drapé, représentent la Suzanne de la Bible. Ici, c’est cette célèbre histoire de Suzanne qui se baigne nue en se croyant seule, et les vieillards lubriques qui l’observent. À vrai dire son corps sans poitrine, peu féminin, ne pouvait attirer le regard que de vieillards très frustrés depuis longtemps. Par ailleurs, là où ils sont pour l’observer, il est étonnant qu’elle ne les ait pas vus plus tôt s’approcher, mais la façon dont elle roule des yeux en penchant la tête me laisse penser que sans doute elle était plus contente que ne le dit l’histoire de les exciter un peu. Ah, les femmes !

 

335e Rome, Santa Susanna

 

Les peintures du transept, elles, concernent la Suzanne chrétienne du quatrième siècle. Ici, c’est son supplice, et comme il est fréquent à l’époque où ont été réalisées ces fresques, divers moments sont représentés dans le même tableau. Tous ces martyrs crucifiés, écartelés, rôtis au gril, livrés aux bêtes sauvages, écorchés vifs, traînés derrière des chevaux au galop, décapités, cela donne le vertige. Comment les humains peuvent-ils être aussi cruels pour le plaisir ? Je suis résolument contre la peine de mort, mais si l’on veut exécuter quelqu’un, qu’est-ce que ça apporte, puisqu’il ne survivra pas, de le faire souffrir à ce point ? Les temps ont changé, dit-on. Mais le nazisme n’est pas si lointain. Et il a été prouvé que Pinochet, au Chili dans les années 70, a fait prendre les pieds de prisonniers dans du béton, puis les a fait balancer dans le Pacifique du haut d’un hélicoptère. Noyade rapide ou non, toutes les heures que durait la prise du béton ils avaient l’angoisse de savoir ce qui les attendait. L’ignominie n’a donc pas disparu du cœur de bien des humains, les chefs et ceux qui exécutent leurs ordres. Et si ces peintures à chaque fois suscitent en moi cette révolte, cela signifie à mon avis qu’elles sont bonnes et expressives.

 

Et voilà pour nos visites d’aujourd’hui. Nous finirons la journée en déambulant dans les rues avant de regagner notre maison sur roulettes.

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche