Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 octobre 2010 1 04 /10 /octobre /2010 00:16

Il y a tant à voir à Erice que, lors de notre premier passage il y a deux semaines, le 7 août, nous sommes repartis frustrés. Et le soir, lisant pour rédiger mon article du jour la documentation glanée dans la journée, je n’ai fait qu’augmenter ma frustration. Natacha, de son côté, regrettait vivement de ne pas avoir visité le château dont parle en termes dithyrambiques l’un de ses auteurs de prédilection, Iwaszkiewicz, notamment pour la vue panoramique que l’on a depuis la terrasse. Eh bien puisque nous n’en sommes pas loin, nous décidons de retourner aujourd’hui à Erice.

 

589a Erice, castello di Venere

 

D’abord, le château. Sur cette roche, des hommes ont vécu dans les temps préhistoriques. On a retrouvé là des objets de pierre, de terre cuite, de bronze qui le prouvent. Au septième siècle a été dédié à une importante déesse de la fécondité un temple où l’on pratiquait la prostitution sacrée, nous apprennent des inscriptions. Cette déesse était Astarté du temps des Phéniciens, et les Grecs ont poursuivi le même culte avec les mêmes rites en l’honneur d’Aphrodite. Quand les Romains sont arrivés, ils ont trouvé à cette déesse des points de ressemblance avec Vénus, ils ont pensé que c’était elle et ont célébré le culte de la Vénus Ericina, la Vénus d’Erice. Et ce culte a eu tellement de succès qu’il s’est exporté jusqu’à la capitale : à Rome, deux temples ont été élevés en l’honneur de Vénus Ericina. Une pièce de monnaie frappée en 57 avant Jésus-Christ par le consul Considius Nonianus porte l’inscription ERUC. et représente au revers un temple avec des colonnes sur ses quatre côtés. Parmi les rites de ce culte figurait l’envol de colombes symbolisant son départ pour Sicca Veneria, en Afrique, le 25 octobre, ainsi que son retour pour les beaux jours, le 23 avril.

 

589b1 Erice, castello di Venere

 

Avec l’Antiquité tardive et la montée du christianisme en concomitance avec le déclin du paganisme, le temple de Vénus a peu à peu été abandonné puis est tombé en ruines. Une légende veut que ce soit l’empereur Constantin qui en ait décidé la destruction, une autre légende raconte qu’il s’est écroulé de lui-même dans la nuit de la naissance de Jésus. Quand, au onzième et au douzième siècles, les Normands sont arrivés, il ne restait presque plus rien des ruines du temple. Ils ont commencé à bâtir là le château, et en même temps une petite église dédiée à Sainte Marie de la Neige (Santa Maria della Neve). Et puis au seizième siècle on a comblé les douves, abattu le pont-levis et construit une route avec rampe d’accès. Dans les années trente du vingtième siècle, pour mener des fouilles archéologiques, on a abattu des murs intérieurs et creusé le sol…

 

589b2 Erice, castello di Venere

 

589b3 Erice, castello di Venere

 

Avant d’entrer, nous remarquons l’aigle et la couronne du blason de Charles Quint sculptés dans le mur de façade juste au-dessus de la porte. La Sicile, on s’en souvient, était sous domination espagnole, avec un vice-roi pour la gouverner. Mais j’en ai déjà parlé à plusieurs reprises au sujet de la statue de ce même Charles Quint à Palerme. Et au-dessus, on peut admirer une jolie fenêtre gothique géminée.

 

589c1 Erice, castello di Venere

 

Puis nous pénétrons à l’intérieur de ces puissants murs qui dominent la ville d’Erice, elle-même juchée sur son éperon rocheux à plus de 750 mètres au-dessus de la mer et de Trapani. Diodore de Sicile, au premier siècle avant Jésus-Christ, raconte que "près d’Erice, il y avait une roche à pic, si haute que les constructions autour du temple d’Aphrodite menaçaient de finir au fond du précipice". Mais, tel Zorro, Dédale est arrivé. Dédale, c’est cet ingénieur génial originaire d’Athènes, exilé en Crète après le meurtre de son neveu, qui, afin que Pasiphaé puisse satisfaire son horrible désir sexuel zoophile pour le taureau furieux, lui confectionna une génisse où se glisser, si ressemblante à un vrai animal que le taureau fut abusé, la monta et ainsi satisfit Pasiphaé, c'est lui qui a été l’architecte du fameux Labyrinthe, qui a soufflé à Ariane le moyen de sauver Thésée grâce à la pelote de fil qu’il dévida pour retrouver son chemin, c'est lui qui a pu, en compagnie de son fils Icare, échapper à son emprisonnement dans le Labyrinthe où le roi Minos l’avait jeté, furieux qu’il ait contribué à sauver Thésée, en s’envolant grâce à des ailes de sa confection (mais la cire qui fixait les ailes d’Icare ont fondu quand ce prétentieux a voulu s’approcher du soleil, et il s’est abîmé en mer), lui aussi qui, après avoir atterri à Cumes, non loin de Naples vers le nord, se cacha ensuite en Sicile à Camicos (Agrigente), et qui remercia le roi Cocalos de l’y avoir gardé et protégé jusqu’à ce que les filles de Cocalos aient tué Minos. Eh bien ce Dédale, pour remercier Cocalos, effectua de grands travaux en Sicile. Nous pouvons à présent retrouver Diodore qui ajoute, à propos de ces maisons risquant de s’effondrer dans le précipice, que "Dédale consolida ces constructions, enferma la roche dans un mur et en agrandit le sommet de façon admirable. Ensuite, il confectionna pour Aphrodite Ericina une ruche en or, œuvre extraordinaire, qui imitait à la perfection une vraie ruche".

 

589c2 Erice, castello di Venere

 

Ce que nous découvrons ne ressemble pas à l’intérieur d’un château tel, par exemple, que celui des Normands à Palerme, ce sont des ruines moyenâgeuses, fragments de murs abattus et sol de terre. Encore au début du vingtième siècle on pouvait, paraît-il, trouver des traces de thermes et de leurs installations datant de l’époque du temple de Vénus Ericina, ce qui laisse supposer que les fidèles, pour pouvoir s’approcher de l’aire sacrée, devaient être en état de pureté, et donc se soumettre à un bain rituel.

 

589d1 Erice, castello di Venere, panorama

 

Il est vrai, comme le disait Iwaszkiewicz, que de la terrasse la vue est surprenante. Elle embrasse tout l’horizon. Du côté de Trapani, on peut voir les marais salants et les diverses couleurs qu’ils prennent en séchant, du bleu au blanc en passant par un curieux rose.

 

589d2 Erice, castello di Venere, panorama

 

À l’opposé, on voit la côte vers Valderice où j’ai séjourné au camping du Lido pendant que Natacha était à son colloque en Pologne, avec cet énorme rocher qui ferme la vaste baie.

 

589d3 Erice, castello di Venere, panorama 

 

Mais il n’y a pas que l’horizon. Par exemple, cette étonnante construction, un petit château semble-t-il, agrippé au flanc du mont, à mi-chemin de la plaine et d’Erice, seulement accessible par cet escalier taillé dans le roc, que l’on distingue à ses pieds.

 

589e Erice, San Giovanni Battista

 

Ou encore, au loin, cette église San Giovanni Battista, que je prends ici au téléobjectif, mais que nous allons voir de plus près par la suite. Eh bien c’est elle qui va me servir de transition. Après cette visite du château nous redescendons et allons suivre la limite nord de la ville qui nous mène à l’église.

 

589f1 Erice, San Giovanni Battista

 

589f2 Erice, San Giovanni Battista

 

Des travaux et des échafaudages en défigurent provisoirement la façade côté rue, mais une porte donne accès à un petit jardin de l’autre côté et permet d’apprécier la belle façade de cette église du quatorzième siècle.

 

589g1 Erice, San Giovanni Battista

 

L’intérieur, dont l’ambiance plutôt dix-septième siècle trahit des travaux de modification, contient quelques œuvres intéressantes, comme ce fragment de fresque qui montre une Vierge ou une sainte au doux visage et au regard pensif.

 

589g2a Erice, église St Jean Baptiste, Vierge

 

589g2b Erice, église St Jean Baptiste, Vierge

 

Mais j’aime particulièrement cette belle Vierge à l’Enfant (Madonna col Bambino), dont le marbre blanc ressort mal, hélas, sur le blanc des murs. Aussi ai-je eu l’envie de découper ce détail avec Photoshop et de le faire ressortir sur fond noir. Le photographe professionnel est autorisé à venir ici avec un drap noir, un grand cadre sur lequel il le tend, un matériel d’éclairage. Pour l’amateur, un bon logiciel et un peu de temps de travail aboutissent, finalement, presque au même résultat. Quelle merveille, cette statue !

 

589h Erice, quartier espagnol

 

Poursuivant notre tour du mont nous apercevons le quartier espagnol d’Erice, qui s’est développé hors les murs, sur les pentes côté nord en regard de la mer. Ce ne sont pas les quartiers les plus chic, les plus huppés, les plus chers d’Erice, mais ce sont ceux qui, à part le château, jouissent de la plus belle vue.

 

589i1 Erice, murs élymo-puniques

 

589i2 Erice, murs élymo-puniques

 

Les murs élymo-puniques d’Erice. Je ne vais pas revenir sur l’explication de qui sont les Élymes, je l’ai déjà fait le 7 août, lors de notre première visite d’Erice, j’ai même évoqué ces murs mais je ne les avais pas montrés, tout simplement parce que nous ne les avions pas vus. Les voici, ainsi que la Porta Carmine qui y a été ouverte au douzième siècle. Il reste environ 700 mètres de ces murs datant du huitième siècle avant Jésus-Christ, sur le bord nord-ouest de la cité médiévale. Grâce à ces murs, j’ai appris une particularité de la langue italienne. Le mur, c’est il muro, substantif masculin. Mais si l’on sait que le pluriel de l’article est li au masculin et le au féminin, on appréciera que le pluriel du mur soit tantôt le masculin li muri (les murs de la maison), tantôt le féminin le mura (les murs de la ville, les remparts). Ce féminin pluriel en A, cela fait drôle. Je me demande en fait si ce ne serait pas le A du neutre pluriel latin mais, n'ayant jamais étudié la morphologie historique de l'italien, je me garderai bien de rien affirmer.

 

589i3 Erice

 

Cette cité médiévale a laissé des empreintes évidentes dans le tracé sinueux et capricieux de ses ruelles étroites au beau pavage rendu luisant par le poli des ans.

 

589j Erice, Sant'Isidoro

 

En poursuivant notre retour vers la sortie de la ville, nous passons devant la porte ouverte d’une petite chapelle. C’est Sant’Isidoro. Elle ne vaudrait sans doute pas un long détour, mais je trouve intéressante cette énorme décoration, draperie de bois, couronne, disproportionnée avec l’Enfant Jésus tout de blanc vêtu comme un petit prince.

 

589k cathédrale d'Erice

 

Nous sommes presque à la sortie de la ville, nous sommes en vue du clocher de la cathédrale, quand les cloches se mettent à sonner à toute volée. C’est, nous allons le voir en arrivant sur le parvis, pour un mariage. Mais d’où nous sommes, j’aime bien cette image de ces deux hommes, chacun mouvant le battant de l’une des cloches à l’aide d’une corde. Système manuel. Cela me rappelle un travail réalisé par les étudiants de BTS MAI (brevet de technicien supérieur en mécanismes et automatismes industriels) du dernier établissement que j’ai dirigé, le lycée Léonard de Vinci, à Melun. Un professeur de génie électrique du lycée, Monsieur Peutot, est maire de la commune de Faÿ-lès-Nemours, un bourg de Seine-et-Marne. Depuis la loi de nationalisation des biens du clergé du 2 novembre 1789, l’église de Faÿ-lès-Nemours est propriété publique, et elle a été remise à la commune qui doit en assumer la charge. C’est ainsi que monsieur Peutot, en gestionnaire municipal avisé et en pédagogue imaginatif, a proposé aux étudiants de ce BTS de réaliser une automatisation de la cloche. Un travail de conception et de construction intéressant et motivant pour les étudiants, une substantielle économie pour le budget municipal, tous sont gagnants. J’ai assisté à l’inauguration, c’était un succès. Forts de l’expérience de leurs aînés, les étudiants de la prochaine promotion pourraient se rendre à Erice pour moderniser le campanile de la cathédrale, pourquoi pas ?

 

Après cela, nous sommes redescendus dans la plaine vers le camping-car. Mais avant de terminer cet article, parce que j’ai parlé de la langue italienne au sujet des murs, je dois céder à ma marotte linguistique en français. J’ai évoqué Faÿ-lès-Nemours. Quiconque a fait du latin connaît le premier vers de la première Bucolique de Virgile : "Tityre, tu patulæ recubans sub tegmine fagi…", Tityre, toi qui es allongé à l’ombre d’un grand hêtre… Par conséquent, fagus, c’est le hêtre. Faÿ n’est que l’évolution française de ce mot latin (comme pagus / pays, paganus / païen), une hêtraie, ou du moins un lieu où croissent quelques hêtres. Soit dit en passant, j’ai cherché trace de hêtres à Faÿ, je n’en ai pas vu un seul, mais il ne fait aucun doute que c’est de cet arbre que le bourg a pris son nom. Par ailleurs, le latin latus, qui signifie côté (italien lato, espagnol lado) a évolué vers lez, lès ou (un lé de tapisserie, c’est la largeur de la bande de papier peint ou de tissu). Il ne s’agit donc nullement de l’article défini, d’abord parce que dans les noms de villes lès prend un accent grave, ensuite parce qu’on l’utilise avec des noms singuliers (ce n’est pas évident avec Nemours qui se termine par S, mais c’est clair dans Saint-Rémy-lès-Chevreuse). En conséquence de tout mon fatras, on voit que le nom de ce bourg de Faÿ-lès-Nemours signifie "le bois de hêtres à côté de Nemours". Fin de l’épisode, fin de mon article. Rideau.

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche