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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 15:42

La poésie, telle que je la ressens en français, exprime fortement des sentiments, plus sans doute que des idées. Lorsque, dans La Mort du loup, Alfred de Vigny exprime une philosophie,

          "Gémir, pleurer, prier est également lâche.

          Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

          Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,

          Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler"

je ne prétends pas que ce n’est qu’accessoire, mais s’il a composé ce poème plutôt que de rédiger un traité c’est bien parce qu’il a souhaité que ses idées touchent le cœur tout autant que le raisonnement. Je pourrais multiplier les exemples avec la poésie romantique, ou la poésie parnassienne, qui perdent tout leur sens si on les prive de la manière dont elles s’expriment, car alors un poème comme La Nuit de mai d’Alfred de Musset, qui comporte 202 vers, je le résume en "Ça va mal, j’ai le bourdon, je ne peux plus écrire, et pourtant ça me met dans un tel état que je devrais le faire". De même, les Stances à Marquise de Corneille ne seraient rien d’autre que la répétition de "Quand vous serez bien vieille…" de Ronsard. Tout cela pour dire qu’à mon avis la poésie française est intraduisible. Traduits dans une autre langue, "Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes" ou "Les ifs que leur vol fracasse / Craquent comme un pin brûlant" perdent 80% de leur intérêt. Bon, d’accord, 75% peut-être, mais c’est mon dernier prix.

 

Mais je crois qu’il n’en va pas de même pour toutes les langues. Dmitri, mon beau-père, lit de temps à autre des poèmes en ukrainien que ceux qui comprennent trouvent très amusants ou très intéressants, mais où mon oreille ne décèle pas de rythme fort comme, en anglais, dans les vers de Robert Browning

          "I sprang to the stirrup. and Jorris, and he;

          I galloped, Dirk galloped, we galloped all three".

Il dit des vers de poètes ukrainiens où rimes et assonances ne reposent pas sur des rythmes forts, bref où il semble plus important de comprendre ce qui est dit que de l’entendre. La communication avec lui est cordiale sur le plan humain, mais sur le plan linguistique nous ne parlons aucune langue en commun, ce qui ne me permet pas d’obtenir de lui des précisions sur ce qui fait de ces textes de la poésie et non de la prose. Dans ces conditions, pas de problème, on peut traduire ces textes dans d’autres langues. J’ai raconté dans mon blog qu’en août dernier, à Héraklion, nous avions fait la connaissance amicale d’un libraire spécialisé dans la poésie, et poète lui-même. Il nous a fait entendre une traduction anglaise du grand poète grec Odysseas Elytis qui ne m’a guère impressionné, puis il nous a lu un extrait en grec, auquel je n’ai strictement rien compris, mais qui a touché ma sensibilité. Ou bien les traducteurs de poésie transposent en prose ou, ce qui revient au même, en une poésie laborieuse et technique, ou bien ils font œuvre de créateurs, s’éloignant du texte original pour l’exprimer selon leur propre talent. Dans l’un comme dans l’autre cas, il est difficile de se faire une idée juste d’une poésie composée dans une langue que l’on ne comprend pas et qui ne se prête pas à la traduction.

 

Tout cela pour dire que, depuis que nous sommes en Grèce, nous entendons parler d’Odysseas Elytis (certains francisent –ou latinisent– son nom en Odysseus, ou le traduisent en Ulysse), nous voyons son nom sur la couverture de livres dans les librairies ; j’ai lu quelques traductions de ses œuvres, mais je ne le connais pas vraiment. Or il y a actuellement à Athènes, à l’American School of Classical Studies of Athens, une exposition le concernant. Belle occasion de faire plus ample connaissance.

 

771a Photos d'Odysseas Elytis

 

Il est né le 2 novembre 1911 à Héraklion, qui n’était pas encore la capitale de la Crète, cette île encore ottomane pour moins de deux ans mais qui a depuis un peu plus d'une dizaine d’années acquis son autonomie. Il est donc tout petit quand, en 1914, la Crète enfin rattachée officiellement à la Grèce, toute la famille part s’installer à Athènes, où ses parents entretiennent des relations d’amitié avec le premier ministre Elefthérios Vénizélos, crétois aussi. D'abord quelques photos de lui. De gauche à droite et de haut en bas, à Athènes en 1926 (son père étant mort d’une pneumonie en 1925, je ne sais pas qui est l’homme avec lui), à Vouliagmeni (plage et centre thermal réputé sur un lac, à vingt kilomètres d’Athènes) en 1932, au café de Flore à Paris en 1951, puis sur la deuxième ligne en 1954 sans précision de lieu (pour des raisons d’espace, j’ai amplement rogné le côté droit de la photo, commettant un crime de lèse-cadrage à l’encontre du photographe, qui avait laissé un vaste espace de mer en face du regard d’Elytis), à Moscou en 1962 (à le voir, on se serait douté que ce n’était pas à Tamanrasset), enfin en 1979 à Stockholm (je parlerai plus loin de son prix Nobel).

 

771b1 Rencontre secrète, par Odysseas Elytis (1977)

 

Encore une petite dose de biographie. En 1923, avec sa famille il effectue un voyage en Suisse, en Allemagne, en Italie. Dans ses années lycée, il adore la littérature et lit énormément, mais avoue plus tard qu’à cette époque il ne s’intéressait guère à la poésie. Mais un jour de 1928 qu’il furetait dans une librairie française d’Athènes que je connais bien, Kauffmann, il tombe par hasard sur L'Amour la poésie et sur Capitale de la douleur, d'Éluard, et c’est la révélation. Désormais, non seulement il va lire les poètes, s’entichant des surréalistes, mais en outre il va se mettre à écrire lui-même. Mais Odysseas Elytis n’est pas seulement un poète, car selon lui il y a des correspondances très directes entre la poésie et les arts graphiques, peinture, dessin, etc. C’est pourquoi il a été critique d’art, c’est aussi pourquoi il a réalisé des tableaux, ici un collage de 1977 intitulé Rencontre secrète. C’est en 1935 qu’il avait rencontré Andreas Embirikos, un surréaliste imprégné de freudisme, et que sous son influence il avait réalisé ses premiers collages surréalistes. C’est aussi cette année-là qu’un ami éditeur de revue publie à son insu des poèmes de lui. Le succès est immédiat.

 

771b2 Pure Vérité, par Odysseas Elytis (1979)

 

Autre collage, réalisé en 1979, qu’il a intitulé Pure Vérité. Mais revenons à son cursus. En 1937, il intègre pour sept mois l’école des officiers de réserve, à Corfou. Quand éclate la guerre en Grèce, il est mobilisé en octobre 1940 et, en décembre, envoyé au front en Albanie. Blessé au dos d’un éclat d’obus, puis attrapant en 1941 la fièvre typhoïde, il est rapatrié pour être hospitalisé à Ioannina, puis on le transfère à Athènes.

 

771b3 Exposition Elytis à Athènes

 

771b4 Exposition Elytis à Athènes

 

Interruption dans la biographie d’Elytis pour montrer cette œuvre en transparence (première photo) pour laquelle aucune date n’est indiquée. Pas d’indication non plus pour le dessin de ma seconde photo. Jugé perdu lors de sa maladie, il récupère cependant et sa convalescence lui donne le loisir nécessaire pour commencer à écrire son Hêlios ho Prôtos (ou plutôt, le Ê se prononçant I en grec moderne et les aspirations ayant disparu, je devrais écrire Ilios o Protos, qui signifie Soleil Premier), qui sera achevé et publié en 1943. C’est également cette année-là qu’il découvre la poésie espagnole de Federico García Lorca (que, personnellement, je vénère).

 

771c Elytis au deuxième congrès de l'AICA en 1949 à Pari

 

En 1946 éclate la guerre civile grecque, qui durera jusqu’en 1949 et va saigner le pays, humainement et économiquement. Elytis se fait critique d’art. Sur la photo ci-dessus, on le voit en 1949 siégeant comme représentant de la Grèce au deuxième congrès annuel de l’A.I.C.A., l’Association Internationale des Critiques d’Art (qui existe encore). Le panneau indiquant le pays de son voisin de droite, c’est-à-dire à gauche sur la photo, est surexposé, vraisemblablement sous le coup de flash, mais on peut lire à l’envers son reflet dans le vernis de la table, c’est la France. Et je trouve à cet homme une grande ressemblance avec François Mauriac. J’ai longuement cherché sur Internet si Mauriac, qui a exercé le métier de critique d’art, n’aurait pas adhéré à l’A.I.C.A., j’ai cherché également s’il existait une liste des participants de 1949, en vain. Je ne saurais donc rien affirmer au sujet de ce voisin d’Elytis, même si je ne crois pas me tromper. Dans sa reconversion de critique d’art, Elytis n’est pas reconnu par ses confrères, et en 1948 il décide de quitter le pays.

 

771d1 Carte de résident d'Elytis en France

 

    771d2 Carte d'étudiant d'Elytis à la fac de Lettres de Pa

 

C’est la France qu’il choisit pour cet exil volontaire. Il s’installe à Paris. À la Sorbonne, il suit en auditeur libre des conférences de philosophie. On voit ci-dessus sa carte de résident et sa carte d’étudiant. Le nom du demi-dieu Héraklès est bien connu, le nom de la ville qui en est dérivé, Héraklion, l’est également. Mais sur la carte de résident, le policier du commissariat de Saint-Germain-des-Prés qui l’a dactylographiée a indiqué HERACHION, remplaçant le L par un H. Je veux croire que c’est une faute de frappe, non une faute de culture, quoique sur le clavier français des machines à écrire ces deux lettres ne soient pas voisines (pour qui tape avec un doigt) et ne soient pas frappées par le même doigt (pour qui dactylographie avec les deux mains)…

 

771e1 Autographe de Picasso à Elytis (1951)

 

Ces premières années à Paris sont des années noires pour Elytis. Il ne comprend pas l’engagement communiste de Paul Éluard, il ne comprend pas non plus qu’André Breton et d’autres restent attachés au surréalisme qui, pense-t-il, a fait son temps. Mais deux hommes, René Char et Albert Camus, qui tous deux sont convaincus de la nécessité d’un humanisme grec, lui redonnent espoir. Mais surtout c’est la rencontre en 1951 de Tériade, un Grec originaire de l’île de Lesbos (comme sa propre famille), installé à Paris, naturalisé Français, critique d’art et éditeur, qui va être déterminante. Il invite Elytis à passer l’été chez lui à Saint-Jean-Cap-Ferrat, dans la Villa Natacha qui fera le titre de l’une de ses œuvres. On n’est pas loin de Vallauris, et il va être invité à passer quelque temps chez Picasso. Ci-dessus, un dessin et un mot autographes de Picasso (29 juin 1951) destinés à Odysseas Elytis.

 

771e2 Axion esti, d'Odysseas Elytis

 

La critique, tant en Grèce qu’à Paris, qu’ailleurs dans le monde, reconnaît désormais Elytis. En 1960, année où il perd coup sur coup, à deux mois d’intervalle, son frère et sa mère, il publie l’une de ses œuvres les plus célèbres, Axion esti, sur laquelle il a travaillé sept ans. Ce long poème lui vaut en Grèce le Grand Prix National de Poésie. À cette époque, il est rentré dans son pays, mais en 1967 a lieu le coup d’État des colonels, la dictature s’installe. En 1969 il décide de s’exiler et revient s’installer à Paris. Lorsqu’en 1971 on lui décerne en Grèce le Grand Prix de Littérature, il le refuse. Il ne veut pas d’un prix reçu des mains des colonels.

 

771f1 Le Nobel décerné à Elytis

 

La consécration définitive lui vient en 1979 lorsqu’il reçoit, le 28 octobre, le Prix Nobel "Pour sa poésie qui, sur le fond de la tradition grecque, dépeint avec une force sensuelle et une clarté intellectuelle, le combat de l'homme moderne pour la liberté et la créativité". La photo ci-dessus montre son diplôme et la médaille qui l’accompagne. Ils lui sont remis à Stockholm par le roi de Suède. Odysseas Elytis prononce son discours en français. En voici trois petits extraits (la vidéo où je l’ai entendu dure dix minutes) :

 

"Il est bon, il est juste qu'apport soit fait à l'art, de ce qu'assignent à chacun son expérience personnelle et les vertus de sa langue. Bien plus encore lorsque les temps sont sombres et qu'il convient d'avoir des choses la plus large vision possible. […]La Beauté, la Lumière, il arrive qu'on les tienne pour désuètes, pour anodines. Et pourtant! La démarche intérieure qu'exige l'approche de la forme de l'Ange est, à mon avis, infiniment plus douloureuse que l'autre, qui accouche de Démons de toutes sortes. […]Tenir entre les mains le soleil sans se brûler, le transmettre aux suivants comme un flambeau, est un acte douloureux, mais, je le crois, béni. Nous en avons besoin. Un jour les dogmes qui enchaînent les hommes s'effaceront devant la conscience inondée de lumière, tant qu'elle ne fera plus qu'un avec le soleil, et qu'elle abordera aux rives idéales de la dignité humaine et de la liberté."

 

771f2 Hommage des poètes hispanophones à Elytis (1980)

 

Désormais, les honneurs ne vont plus cesser d’affluer. Dans cette exposition, il y en a une pleine vitrine. Je ne peux évidemment pas tout montrer. Voici, ci-dessus, un livre en hommage des poètes de langue espagnole, daté du 24 octobre 1980. La même année, il est fait Docteur Honoris Causa de l’Université de Paris.

 

771f3 Prix Méditerranée 1988 décerné à Elytis

 

J’en cite encore un. C’est le Prix Méditerranée 1988, que le jury justifie en disant que "La mer est l’élément dominant de la vie et de l’œuvre d’Odysseas Elytis, cette mer bleue de l’Égée qui fait partie de la zone privilégiée qu’on appelle Méditerranée, et qui sous la souveraineté du soleil préserve, depuis des siècles, nos valeurs culturelles". L’année suivante, en 1989, il sera décoré de la Légion d’Honneur.

 

771g1 Lettre de Paul Eluard à Elytis (1986)

 

Une vitrine expose diverses lettres reçues par Elytis. On voit que les plus grands le traitent en ami. Admirateur de la poésie d’Éluard, il l’a traduite en grec (je ne suis pas capable de juger de la façon dont Éluard est rendu en grec…). La lettre ci-dessus, de la main du poète français adressée à son confrère grec, se réfère à cette traduction.

 

771g2 Odysseas Elytis à Rio en 1990

 

Abordons les dernières années. La photo ci-dessus a été prise à Rio en 1990. Elytis approche de ses soixante dix-neuf ans. Ce n’est pas bien vieux de nos jours, mais il est malade. Ainsi, alors qu’une exposition lui est consacrée à Paris au centre Pompidou en 1988, il est alité et ne peut se rendre à l’inauguration. C’est à Athènes qu’il meurt le 18 mars 1996.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

miriam 28/04/2012 20:14

Angelique Ionnatos chante un très beau poème d'Elytis, magnifique!

agendicum 26/04/2012 17:48

Tout à fait passionnant

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