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8 octobre 2011 6 08 /10 /octobre /2011 00:04
726a site de l'église et du musée de Fodele
 
Nous avons donc rejoint la Crète hier matin 12 juillet et avons le jour même gagné dans la montagne le petit village de Fodele, à l’ouest d’Héraklion que nous souhaitons visiter, pour son musée, après avoir fait le tour des divers sites en fin de séjour crétois. En effet, le célèbre peintre "espagnol" El Greco (1541-1614) devait son surnom à son appartenance au monde grec puisqu’il était né sous le nom de Domenicos Theotokopoulos en Crète, au nord-ouest de Candie (le nom d’Héraklion à l’époque), près d’une église byzantine. Et la tradition veut que ce village soit Fodele, ce qui justifie amplement notre visite ici. Mais je reviendrai tout à l’heure sur cette identification.
 
726b1 Fodele, église de la Panagia
 
726b2 Fodele, église de la Panagia
 
L’église byzantine en question, la voilà. Nous sommes dès hier soir allés la voir, de l’autre côté de la vallée, à un quart d’heure à pied, et nous avons aussi repéré la maison qui serait celle où Theotokopoulos serait né et aurait vécu son enfance et son adolescence. Puis nous y sommes retournés aujourd’hui, et cette jolie petite église consacrée à la Panagia (la Vierge) prend toutes ses couleurs sous le soleil.
 
726b3 Fodele, église de la Panagia, tombes
 
726b4 Fodele, église de la Panagia
 
Je remarque dans le sol du parvis que les pierres marquent des rectangles de la dimension d’un homme. Cela semble indiquer des tombes, mais c’est curieux, ces tombes sans plaque, sans indication, et en plein milieu du parvis. L’intérieur est peint de magnifiques fresques, mais une dame à l’entrée, me dit Natacha qui a visité l’intérieur pendant que je faisais le tour de l’abside, n’autorise que deux photos. J’entre donc, et cette personne, en effet, me dit la consigne. Or, pendant que je suis là à choisir ce que je vais photographier, un couple entre, l’homme fait deux photos, et au moment où la femme, avec un autre appareil, va elle aussi prendre ses photos, la dame de l’entrée se précipite, met sa main devant l’objectif, non, non, ce sont deux photos par famille. À ce moment-là, Natacha arrive. Je lui fais signe de loin de ne pas m’approcher, de ne pas me parler. Et je prends une photo. Natacha, ne comprenant pas pourquoi je lui fais ces signes, vient vers moi mécontente et me demande pourquoi je veux avoir l’air de ne pas la connaître, si j’ai honte d’elle par hasard. Et cela ne manque pas, la dame se jette sur mon appareil et me dit que nous avons trois photos à nous deux, c’est déjà trop, stop, pas une de plus. Et voilà comment je ne peux montrer ici qu’une seule et unique photo des magnifiques fresques de cette église byzantine où l’on dit que le célèbre peintre a été baptisé.
 
726c1 Maison-musée El Greco à Fodele
 
726c2 Maison-musée El Greco à Fodele
 
726c3 la maison du Greco à Fodele
 
En face de l’église, une allée monte vers la maison présumée de la famille du Greco. Derrière la terrasse d’un bar on trouve un bâtiment et dans cette maison a été créé un petit musée concernant le peintre. Une partie reconstitue un atelier de peintre, mais bien évidemment sans savoir comment était celui de Theotokopoulos. Pour le reste, dans des vitrines sont exposées de nombreuses coupures de presse en espagnol (El Greco a vécu et officié à Tolède) ou en grec. Il y a aussi des panneaux explicatifs avec –oh quelle bonne et sympathique idée– une version en français. Sur l’un d’eux sont présentées les deux photos que je reproduis ici de l’état de ruines de cette maison en 1982. À cette époque, la ministre grecque de la culture est une actrice célèbre qui s’était exilée en France pendant la Dictature des Colonels qui l’avait privée de sa citoyenneté grecque, l’inoubliable Melina Mercouri, l’initiatrice des Capitales Européennes de la Culture, la militante (sans succès) du retour des frises du Parthénon, détenues par le British Museum. Et cette ministre active et efficace (sauf dans sa lutte contre la perfide Albion…) a collaboré personnellement avec la Municipalité de Fodele pour restaurer, disons plutôt reconstruire, la maison telle qu’elle avait dû être.
 
726c4 Fodele, El Greco alias Domenicos Theotokopoulos
 
Bien avant cette restauration, en 1964 avait été inauguré en ce lieu un buste du Greco en présence de ses descendants présumés. Après la reconstruction qui a duré cinq ans, ce buste a été placé près de l’entrée de la maison musée.
 
726d1 El Greco, St Pierre et St Paul (Hermitage, St-Petersb
 
726d2 El Greco, St Jean Baptiste et St Jean l'Evangéliste
 
Outre la reconstitution de l’atelier, les grands panneaux explicatifs et les nombreuses coupures de presse, aux murs sont encadrées des reproductions en diapositives rétroéclairées de toiles du Greco. À titre d’exemple, j’en montre deux ci-dessus. La première représente Saint Pierre et saint Paul, dont l’original est à l’Hermitage, à Saint-Pétersbourg, et a été peint entre 1587 et 1592. La maison étant achevée en 1987, j’ignore si le musée a été ouvert rapidement par la suite, mais l’Union Soviétique a implosé en 1989 et, en 1991, il y a donc maintenant vingt ans, Léningrad a repris son nom de Saint-Pétersbourg (en grec, Agia Petroupolê, la Sainte ville de Pierre, et non la Ville de Saint Pierre, parce que agia, sainte, est féminin, comme le mot ville). Or la notice sous la reproduction du tableau parle de l’Hermitage à Léningrad… Pire : le son D s’écrivant NT en grec, la notice en grec et en anglais traduit LENINGRAND. De là à y voir l’admiration pour le "Grand Lénine", il n’y a qu’un pas.
 
La seconde diapositive représente Saint Jean le Baptiste et saint Jean l’Évangéliste (1597-1607) dont l’original est à Tolède au musée de Santa Cruz. D’autres diapositives reproduisent des œuvres conservées à Madrid, à Parme, à Athènes, à Budapest, etc.
 
726d3 comment on a rattaché El Greco à Fodele
 
Précédemment, j’ai parlé de maison présumée, de descendants présumés. Le moment est venu de m’expliquer sur cette présomption. Domenicos Theotokopoulos est né dans un village proche de Candie, et effectivement Fodele est à vingt-cinq kilomètres d’Héraklion. Mais ce n’est pas le seul village à se trouver dans un rayon de 10 à 30 kilomètres d’Héraklion. À Fodele, proche de cette maison, il y a une église byzantine. Mais dans toute la Crète il y a encore de très nombreuses églises byzantines, et au seizième siècle il y en avait encore plus. La région s’appelle Théotokiana et à Fodele vit une famille Theotokis. Mais Theotokis n’est pas Theotokopoulos, et je sais bien qu’en onomastique des changements peuvent intervenir, par exemple pour donner un aspect plus national à un nom étranger, ou pour simplifier un nom compliqué, sans compter les fautes de transcription de l’état civil, que les intéressés ne remarquent pas et en conséquence ne peuvent corriger lorsqu’ils ne savent pas lire. Mais Theotokopoulos est aussi grec que Theotokis, sinon plus, ce n’est absolument pas difficile à prononcer pour un Grec dans la mesure où la Théotokos est la "Mère de Dieu", nom donné à beaucoup d’églises et couramment employé et, l’accent tonique se plaçant généralement sur la dernière syllabe du premier élément des noms en –poulos, cette coupure rend la prononciation du composé d’autant plus aisée. Enfin, couper la finale –poulos si fréquente ne peut résulter d’une faute de transcription dans un village où l’état civil est tenu par des personnes qui, de toute évidence, connaissent la famille.
 
Compte tenu de tous ces éléments, les tenants de Fodele s’appuient sur de nombreuses photos de personnages de la famille Theotokis de Fodele qu’ils comparent à des visages de tableaux du Greco. Et il est vrai que dans certains cas la ressemblance est troublante (photos ci-dessus publiées dans la presse). Aussi, je n’oserais pas dire que les Theotokis ne peuvent descendre de la famille de Domenicos Theotokopoulos ni que la maison où nous avons visité cet intéressant petit musée n’est pas celle où il est né. Je me contente d’avoir des doutes. J’ajoute que cette famille est orthodoxe pratiquante, et a résisté à tous les efforts des Vénitiens, maîtres de l’île de 1204 à 1669, pour convertir les habitants au catholicisme (ensuite, les Musulmans ont fait preuve de plus de libéralisme sur le plan religieux). Notre jeune Domenicos quitte donc son île natale, où il peignait des icônes, pour Venise (1568) puis Rome (1570). Est-ce pour avoir feint un catholicisme d’opportunisme qu’on l’expulse soudain du palais Farnèse en 1572 ? La raison nous en est inconnue. Il reste alors, semble-t-il, en Italie, puis en 1576 alors qu’il est apparemment à Madrid il reçoit commande d’un retable à Tolède. Les commandes se succéderont alors. Or nous sommes en pleine période d’Inquisition, et en Espagne on ne badine pas avec la doctrine. Si c’est avec une forte conviction qu’il a peint ses icônes en Crète, si c’est parce que Rome a découvert son attachement à l’orthodoxie qu’il a été expulsé, alors je ne vois pas comment il a pu échapper au Grand Inquisiteur, alors qu’il travaillait pour des institutions religieuses, de 1576 à sa mort à Tolède en 1614. J’ai donc des doutes sur son appartenance à une famille profondément orthodoxe. Néanmoins, en évoluant dans ce village, je n’ai pas été insensible à l’éventualité que ce soit celui de ce peintre que j’admire.
 
726d4 les descendants du Greco à linauguration du buste
 
726e les descendants du Greco aujourd'hui
 
Et si c’était vrai ? Et si cette dame que l’on voit sur la photo du journal sous le calicot qui souhaite "WELL COME [en deux mots] dans le pays du Greco" (le texte grec dit "Bienvenue dans la patrie du Greco"), en 1964, à la délégation espagnole venue pour l’inauguration du buste était réellement une descendante du Greco ? Car après tout, dans les veines de cette Dimitra Theotoki-Stelios et dans celles de son père Georgios Theotokis, c’est peut-être le sang du grand homme qui coule… On nous donne l’adresse de Dimitra. Nous nous y rendons. À nous deux, Natacha et moi, nous parlons plus ou moins bien le français et le russe, l’anglais, l’espagnol, l’italien, le polonais, le biélorusse et l’ukrainien, mais hélas elle ne parle aucune de ces langues. Néanmoins elle se prête très volontiers à une séance photo en compagnie de son petit-fils.
 
726f1 Une descendante du Greco, dentellière à Fodele
 
726f2 dans une rue de Fodele
 
En ville, bien des boutiques attendent le touriste pour vendre des dentelles ou des tapisseries plus ou moins mécaniques. Mais quelques personnes continuent à effectuer un vrai travail d’art à la main. Nous en avons rencontré une, qui dit quelques mots d’anglais. Et puis, une très jeune fille a également servi d’interprète. Il se trouve que cette dame, une personne adorable au regard vif et intelligent, est elle aussi apparentée aux Theotokis. Du sang (peut-être) d’un immense artiste, un cerveau vigoureux, des mains habiles et prestes, voilà une rencontre que nous n’oublierons pas.
 
726g Soirée russe à Mpari (ou Bari, Crète)
 
Nous quittons Fodele en début d’après-midi et arrivons à Bali. Non, pas en Indonésie, nous n’avons pas changé d’île, il s’agit de la station balnéaire située à l’ouest d’Héraklion et que l’on transcrit Bali mais, le son B s’orthographiant en grec MP, en fait ce nom s’écrit MPALI. Un joli site, un charmant petit port, mais aussi un repaire de touristes russes. L’affiche ci-dessus en témoigne. Cela ne nous donne pas envie de rester, car la plupart de ces touristes sont des nouveaux riches bénéficiaires du post-soviétisme, ostentatoires et venus rien que pour le soleil. De plus, sur le port et à ses abords même lointains il est impossible de se garer avec notre camping-car et je l’ai stationné de façon peu correcte.
 
726h déjeuner à Mpari (ou Bari, Crète)
 
Toutefois, une table en terrasse appelle à grands gestes nos estomacs qui, creux et criant famine, nous tirent presque de force vers des sièges. D’ailleurs, les tarifs de la carte sont plus que raisonnables, et en voyant arriver nos assiettes nous ne sommes pas déçus. Il nous reste à aller constater que le camping-car ne s’est fait ni accrocher, ni verbaliser, et nous gagnons le camping de Rethymno pour y passer la nuit.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

REYNAL Pierre 09/10/2011 13:48


C'est avec grand plaisir que nous avons retrouvé nos blogueurs favoris qui nous ouvrent non seulement l'esprit mais également l'appétit......
Amitiés à tous les 2


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