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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 09:00

La mer, en grec, se dit thalassa. Ou thalatta en dialecte attique classique. Xénophon raconte la retraite des dix mille Grecs: “On arrive le cinquième jour à la montagne sacrée. Cette montagne se nomme Théchès. Quand les premiers eurent gravi jusqu’au sommet et aperçu la mer, ce furent de grands cris. En les entendant, Xénophon et l’arrière-garde s’imaginent que l’avant-garde est attaquée par de nouveaux ennemis [...]. De nouveaux soldats se joignent sans cesse, au pas de course, à ceux qui crient; plus le nombre croît, plus les cris redoublent. [… Xénophon] monte à cheval, prend avec lui Lycius et les cavaliers, et accourt à l’aide. Mais aussitôt ils entendent les soldats crier Thalatta! Thalatta! (La mer! La mer!)”. Ils arrivaient à Trébizonde, une colonie grecque fondée au septième siècle avant Jésus-Christ sur la Mer Noire, sur la côte nord de la Turquie d’Asie.

 

Pour exprimer la haute mer en grec ancien, il existait le mot pontos, qui a aussi une valeur plus poétique. Or la mer est un élément très dangereux, puisque Victor Hugo écrit:

“ O combien de marins, combien de capitaines

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines

Dans ce morne horizon se sont évanouis!

Combien ont disparu, dure et triste fortune!

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,

Dans l'aveugle océan à jamais enfouis!”

 

Et en particulier cette Mer Noire, bien qu’elle n’ait rien à voir, en étendue, avec les océans, et même avec la Méditerranée, connaît de terribles tempêtes. Aussi, avec la superstition religieuse des temps anciens, craignait-on de la nommer de façon défavorable de peur d’exciter sa colère vengeresse, car c’était une divinité. À titre d’exemple, cette anecdote racontée par Hérodote: Xerxès fait construire des ponts sur le détroit des Dardanelles (l’Hellespont) pour faire passer son armée, mais une tempête les emporte. “Xerxès, saisi d’indignation, ordonna de frapper l'Hellespont de trois cents coups de fouet et de jeter dans la mer une paire d’entraves. Même, j'ai entendu dire qu'avec les gens chargés d’exécuter ces ordres, il en aurait envoyé d’autres pour marquer au fer l’Hellespont. Ce qui est sûr, c'est qu'il enjoignit qu'en le flagellant on prononçât ces paroles barbares et insensées: Onde amère, ton maître t'inflige cette punition parce que tu l'as offensé‚ sans avoir souffert de lui aucune offense. Et le Roi Xerxès te franchira, que tu le veuilles ou non”. On va donc prendre l’habitude, pour se la concilier, d’appeler la Mer Noire la Mer Accueillante, la Mer Favorable aux Étrangers, par antiphrase parce qu’en réalité on pense le contraire. Or en grec un étranger se dit ξένος (xénos, cf. en français xénophobe) ou ξενος (xeinos), et avec le préfixe eu- “bien”, “favorable”, on a formé le mot εὔξεινος (euxeinos). Πόντος Εὔξεινος, le Pont Euxin, c’est l’autre nom de la Mer Noire. Plus courageux, Pindare ou Euripide n’ont pas hésité à l’appeler Pontos Axeinos, avec le préfixe privatif a-: Mer Inhospitalière. Et pour désigner les colonies grecques de cette côte nord de l’Asie Mineure, on dit plus couramment “le Pont”. Ce n’est que bien plus tard, avec les Ottomans qui désignent par la couleur noire ce qui est au nord, et par le blanc ce qui est au sud, que le Pont Euxin va s’appeler la Mer Noire (Karadeniz) par opposition à la Méditerranée, qu’ils appellent la Mer Blanche (Akdeniz). À titre indicatif, l’ouest est rouge et l’est est jaune.

 

908a1 Empires Lydien et Mède

 

908a2 Empire Perse

 

908a3 Empire d'Alexandre

 

La partie occidentale du Pont appartenait au royaume de Phrygie, Empire Lydien, la partie orientale à l’Empire Mède quand des colons Grecs sont venus s’y installer. En général, cela s’est fait de façon pacifique, les terres ainsi occupées n’appartenant à personne, ou parfois les Grecs en chassant de rares occupants sans que cela cause une guerre. Vers l’ouest, les colons ioniens venus de Milet s’emparent en 785 d’une ville préexistante et en font Sinope. Vers l’est, en 756 ils fondent Trébizonde. Sur beaucoup de ces terres, la plupart des habitants étaient des nomades, ce qui ne leur donnait pas de droit de propriété. Puis les Perses ont conquis toute l’Asie Mineure, et n’ont pas inquiété leurs hôtes grecs. Xerxès n’a d’ailleurs pas hésité à en enrôler beaucoup dans son armée pour tenter de venger la défaite de son père Darius face aux Grecs et de conquérir la Grèce. À l’époque, cela ne posait pas de problème, cela ne choquait personne que l’on se batte dans une armée étrangère. Je ne parle pas des mercenaires, bien sûr, mais même des colons dès lors que les liens “filiaux” avec la mère patrie étaient rompus, ou s’il s’agissait de se battre contre des Grecs d’une autre cité. Puis sont arrivés Philippe de Macédoine et son fils Alexandre le Grand qui ont conquis à la fois la Grèce et la Perse, de sorte que les Grecs installés au Pont, que ce soit depuis le huitième siècle ou plus récemment, se sont retrouvés intégrés au même empire que leurs frères de Grèce.


908a4 carte du ''Pont'' des Grecs

 

Avec la conquête romaine, les choses n’ont pas changé. Ni quand l’Empire romain s’est partagé entre l’Empire d’Orient et l’Empire d’Occident, les Grecs du Pont et les autres populations phrygiennes, lydiennes, mèdes, perses, ont continué à vivre côte à côte sans problèmes. Côte à côte, ou mieux: en se mélangeant, car la langue commune dans l’Empire était le grec. À la chute de Rome, lorsque l’Empire d’Occident s’est effondré, l’empire d’Orient s’est mué en Empire Byzantin sans que cela change quoi que ce soit pour les populations du Pont, mêlées comme avant, et partageant la même foi chrétienne dans la religion orthodoxe. N’oublions pas toutefois que, même si tout cet empire parlait grec, il n’était pas un empire grec, contrairement à ce que j’entends souvent dire ici, il était romain. Ceux que les croisés francs ont attaqués à Constantinople en 1204, c’étaient des Orthodoxes refusant de reconnaître le pape de Rome, aucun texte de l’époque ne laisse penser qu’ils étaient attaqués parce que grecs. En attendant de reconquérir Constantinople, l’Empire Byzantin se replie sur l’Asie Mineure. Et c’est la conquête turque. Les Ottomans, conscients de venir s’installer par la force dans des territoires précédemment occupés, autorisent les populations non turques à conserver leurs langues d’origine et leurs cultures. Dans l’Empire Ottoman il y a une religion d’État, l’Islam. Le sultan est le “calife des Croyants”. Un non musulman ne peut accéder à aucune charge publique. Juifs, Arméniens, Orthodoxes, Catholiques, Coptes, Maronites et autres sont libres de pratiquer leur religion, à condition que la religion musulmane ait la primauté. La cloche est interdite parce qu’elle concurrence la voix du muezzin et le clocher est interdit parce qu’il concurrence le minaret. Certes, on transforme les plus belles et les plus vastes des églises chrétiennes en mosquées, mais on en laisse beaucoup au culte orthodoxe, et les Chrétiens sont libres d’en construire de nouvelles. En plusieurs endroits, par exemple à Monemvasia, on a vu les Grecs se battre librement auprès des Turcs contre les Vénitiens, parce que ces derniers transformaient systématiquement toutes les églises orthodoxes au culte catholique romain et convertissaient de force les populations. Bien évidemment, tout n’était pas rose pour les Grecs dans l’Empire Ottoman. Qui déplaisait au sultan ou au pacha se faisait proprement couper la tête, mais il est important de préciser que le tarif était le même pour les Arméniens, les Bulgares, les Albanais, les Serbes et les Turcs eux-mêmes. Pas de racisme dans cette violence et cette brutalité.

 

La révolte armée de 1821 et des années suivantes, dans une grande moitié sud de la Grèce historique, là où il y avait eu dans l’Antiquité des Cités-États indépendantes, Sparte, Corinthe, Athènes, etc., obtient le retrait des Ottomans. La Grèce redevient indépendante, même si l’aide des nations européennes lui vaut une déplaisante tutelle. L’aristocratie étant ignorée du monde ottoman, la Grèce renaissante se voit imposer un roi issu d’une famille étrangère, Othon est allemand. Rejeté par la population après plusieurs années, il est remplacé sur le trône par un prince danois. Lors des deux guerres balkaniques qui ont précédé la Première Guerre Mondiale, la Grèce s’augmente des provinces du nord, Thessalie, Macédoine, ainsi que de la Crète. Mais lors de la Première Guerre Mondiale, le cœur du roi penche trop fort du côté allemand, dont l’Empire Ottoman est l’allié. Elefthéros Venizelos, premier ministre, entre en conflit avec le roi. Après l'exil du roi, il pense le moment venu de rattacher à la Grèce toutes les terres où vivent des Grecs, dont Smyrne et le Pont. Les Grecs s’y considèrent comme chez eux, même si, historiquement, ils y ont toujours été les hôtes d’autres peuples, depuis les Phrygiens, les Perses ou les Romains. Il obtient lors du Traité de Sèvres le rattachement à la Grèce de beaucoup de territoires, dont le Pont. C’est la cause de la Guerre Gréco-Turque. Par malchance pour les Grecs, face à un sultan en déconfiture s'est levé un homme fort, Mustapha Kemal, qui prendra plus tard le nom d’Atatürk. Les Grecs sont vaincus, le Traité de Lausanne prévoit un échange de populations, plus de Grecs en Turquie, plus de Turcs en Grèce. Sauf pour les Grecs de Constantinople (qui deviendra Istanbul) et pour les Turcs de la partie de Thrace qui est rattachée à la Grèce. Puisqu’ici je parle du Pont, disons qu’ils ont été environ quatre cent mille à migrer vers la Grèce, et soixante-cinq mille vers l’Union Soviétique qui venait de naître. Et pour un nombre qui varie selon les estimations mais que l’on admet généralement pour trois cent cinquante-trois mille, cela a été le drame terrible dont je parlerai dans mon prochain article, et que la Grèce commémore chaque 19 mai.

 

    908b1 célébration du Pont, Athènes, Elliniko

 

Mais pour aujourd’hui, je voudrais parler des traditions du Pont telles qu’elles se sont maintenues en Grèce, entretenues au sein d’associations qui ont fleuri partout dans le pays. Dans ce quartier de Néa Smyrni où nous avons loué un appartement depuis novembre 2013, nous avons rencontré la présidente de l’association locale (je dirai tout à l’heure dans quelles conditions), et elle nous a informés que le week-end suivant, non loin du terminus de métro Elliniko, il y aurait des danses pontiques. Bien sûr nous y sommes allés. Ce monsieur, qui parle fort et longuement, avait déjà présenté le spectacle Crète et Pont (Kriti kai Pontos smixane) que nous avions vu dans l’odéon d’Hérode Atticus, un théâtre antique au pied de l’Acropole d’Athènes. J’y ferai allusion dans un futur (lointain) article.

 

908b2 danses du Pont, Athènes, Elliniko


908b3 danses du Pont, Athènes, Elliniko

 

Il va de soi qu’un spectacle de danses dans le cadre de cet article, sans la musique traditionnelle et avec des plans généraux comme celui de ma seconde photo, où l’on ne voit rien, cela perd beaucoup de son intérêt…

 

908b4 danses Pontiques, Athènes, Elliniko

 

908b5 danses du Pont, Athènes, Elliniko

 

908b6 danses Pontiques, Athènes, Elliniko

 

908b7 danses du Pont, Athènes, Elliniko

 

Quoique la danse soit essentiellement mouvement, et surtout celle du Pont, j’en montre quand même quelques images figées par la photo pour donner une idée de la variété des pas.

 

908c1 Hellénisme pontique à Néa Smyrni

 

Rania, c’est le prénom de la présidente de l’association des Pontiques de Néa Smyrni. Elle est d’une activité débordante, en plus d’être une personne très sympathique qui est devenue une amie. Elle anime un groupe de danses pontiques, et œuvre pour que se maintienne la langue. En effet, la langue qui était parlée était dérivée du grec classique dont, paraît-il, elle s’était beaucoup moins éloignée que le grec moderne parlé en Grèce. Ce que je peux en dire, c’est que lorsque je vois des textes écrits en pontique, je ne les comprends pas, ni avec ma connaissance des divers dialectes du grec ancien, ni avec ce que j’ai acquis ici de grec moderne. Quant au dialecte qui lui a donné naissance, c’était sans aucun doute de l’ionien puisque les colons qui sont venus s’installer là provenaient d’Ionie.

 

908c2 Hellénisme pontique à Néa Smyrni

 

908c3 Hellénisme pontique à Néa Smyrni

 

Et si nous avons rencontré Rania, c’est parce que la Municipalité de Néa Smyrni, ce quartier d’Athènes un peu périphérique (en effet, ce que de l’extérieur on appelle Athènes a éclaté en petites municipalités pour les rendre plus proches du public et plus aisées à gérer. Chacune de ces municipalités est un peu l’équivalent d’un arrondissement de Paris, Lyon ou Marseille) a organisé sur deux semaines, sur la grande place, une sorte de foire où certains stands sont des commerces de librairie, de bijoux fantaisie, de produits d’artisanat, mais dont un secteur est réservé à des stands de régions perdues par leurs populations grecques, comme l’île d’Imbros devenue l’île turque de Gökçeada, ou encore la région du Pont. Ayant beaucoup d’intérêt pour l’histoire de ces régions, nous avons parlé avec les personnes qui tiennent les stands, et c’est ainsi que nous avons rencontré Rania. Le Pont, à travers son association et par la volonté de sa présidente, est le seul stand à faire danser ses membres en public, sans costumes, juste pour le plaisir. Certains, d’ailleurs, ne sont manifestement pas entraînés, mais peu importe, ils recréent le monde de leurs parents, grands-parents ou arrière-grands-parents.

 

908d1 le patriarche Athanase confirme des privilèges

 

908d2 croix en bois sculpté, fin 19e siècle

 

Et puis Rania nous a ouvert les portes d’un musée de la culture pontique. On y voit toutes sortes de choses intéressantes, comme ce manuscrit de 1710 signé par Athanase, patriarche de Constantinople, confirmant des privilèges accordés aux évêques de Chaldée (nord-est du Pont), ou cette croix en argent et bois finement sculpté ayant appartenu à Gervais Soumélidis (1864-1906), évêque de Chaldée.

 

908d3 monastère de Sumela

 

Nous verrons tout à l’heure deux autres photos de ce monastère de Soumela (ou Sumela) devenu musée après avoir été longtemps laissé à l’abandon, au pillage et à la ruine quand les moines orthodoxes en ont été chassés ou exterminés. Peut-être aussi notre itinéraire nous mènera-t-il un jour au Pont, auquel cas nous ne manquerons pas de le visiter.

 

908d4 intérieur d'une maison du Pont

 

908d5 kementzé, lyre pontique à 3 cordes

 

908d6 chaussures de bain (Pont Euxin)

 

Il était bien sûr important pour le musée de faire une large place à la vie quotidienne. On peut donc voir cet intérieur reconstitué, cet instrument de musique traditionnel, appelé kémentzes (mot masculin) ou kémentzé (mot féminin), une sorte de lyre à trois cordes, ainsi que ces luxueuses chaussures pour le bain au hammam.

 

908d7a Vêtements pontiques

 

908d7b Vêtements pontiques

 

908d7c Vêtements pontiques

 

908d8 tepeliki, coiffe pontique

 

Les vêtements font aussi partie de la vie quotidienne. L’objet que l’on voit sur la quatrième de ces photos est un tépéliki, couvre-chef circulaire très décoratif des femmes du Pont.

 

908e0a Musée Benaki, Athènes, expo cartes postales du Pon

 

908e0b Musée Benaki, Athènes, cartes postales du Pont

 

Et puisque j’en suis aux musées, il y a une exposition temporaire au musée Benaki d’Athènes, dont sans aucun doute la date a été choisie en hommage à la cérémonie du 19 mai puisque, ouverte le 9 avril, elle ferme le 21 mai, deux jours après la célébration du souvenir. C’est une exposition de cartes postales en relation avec la civilisation pontique, des paysages classés selon les régions et les villes, et divers thèmes tels que culture, éducation, religions. On voit ici, pour décorer le fond de la salle, comme le coin d’une pièce dont les habitants pourraient s’asseoir devant ce bureau pour rédiger leurs cartes postales.

 

908e1 hôtels à Trébizonde et à Samsun

 

908e2 consulat français à Trébizonde

 

Sur ma première photo, la carte postale de gauche dit, en français comme quasiment toutes les cartes, “Salut de Trébizonde. Hôtel ‘Chefac’ tenu par Embroullah”, tandis que la carte de droite dit, également en français, “Grand hôtel Mantika avec dépendance pour familles. Situé au bord de la mer, Grand’Rue (en face du Merkez des Tabacs). Samsun (Mer Noire)”. Sur ma seconde photo, on voit, à Kerassunde, le consulat de France et le consulat américain, mais on ne nous dit pas lequel est à gauche et lequel est à droite. Et en l’absence de drapeaux…

 

    908e3 école française des Soeurs à Trébizonde

  

    908e4 gymnastique à l'école grecque de Trébizonde


Parmi les nombreuses cartes concernant l’enseignement, je choisis ces deux-ci, parce que la première est en relation avec la France, “Établissement français de jeunes filles dirigé par les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition. Trébizonde”, et la seconde parce qu’elle est amusante et concerne des Grecs, “Souvenir de Trébizonde. La gymnastique de l’école grecque à Trébizonde”.

 

    908e5 Capitan Yorghi Pacha, maire de Kérassunde 

 

Ici, la légende nous dit “Capitan Yorghi Pacha, maire de Kérassunde”, et sur la carte le cachet de la poste est du 29 novembre 1905. Un bref commentaire du musée nous dit que ce capitaine (dont il est clair que le prénom se traduit par Georges) est maire à vie de la ville.  

 

    908e6 le choléra à Trébizonde 

 

Ce que dit cette carte adressée à “Madame Rollet, Paris, 23 rue Berthe” et datée de “Trébizonde le 28/10/10” nous parle de l’état de la ville. Si, ainsi réduite, ma photo n’est pas très lisible, je transcris le texte (tel quel avec son français approximatif et son orthographe): “Madame, après une longue silense, je viens de recevoir vos cartes postales. Ci joint vs aurez l’enveloppe ou vs verez ou sont égarées, car à cause du cholera dans notre pays les bateaux rarement touchent à notre bort. Agréez mes sincères salutations”. Suit une signature que je déchiffre mal mais dont la finale que je crois être –passidès semble plus grecque que turque. Malgré les imperfections de la rédaction, j’aimerais parler le grec pontique comme ce monsieur –ou cette dame– parle le français… Ainsi donc, en ce début de vingtième siècle, le choléra décourage les bateaux d’accoster non pas “dans notre ville” mais “dans notre pays”. Et je suppose que les navires ottomans –puisque même s’ils appartiennent à des Grecs du Pont ces Grecs ont la nationalité ottomane– doivent subir une longue quarantaine lorsqu’ils abordent dans un pays exempt de la maladie.

 

    908e7 image de Samsun 

 

    908e8 manufacture de tabas à Samsun 

 

    908e9 Samsun, transport du tabac à dromadaire 

 

Trois cartes postales de Samsun. Sur la première, tous ces chars à bœufs sont sur la grand’place de la ville, et l’on note qu’ils roulent sur des roues pleines, sans rayons alors que depuis des siècles nos diligences, nos carrosses, nos cabriolets et autres véhicules sont montés sur roues à rayons. Ce qui était déjà le cas dans l’Antiquité. Difficile de comprendre cette régression, car quand les Turcs sont arrivés à Constantinople en 1453, leurs véhicules étaient dignes de ce quinzième siècle. Les “Grecs”, eux, héritiers des colons grecs, des Phrygiens, des Mèdes, des Perses, jouissaient, eux aussi, d’une technique avancée.

 

Les deux autres cartes postales témoignent de l’activité de Samsun tournée vers le tabac. Sur la première je lis “Intérieur de la fabrique de la Régie Ottomane et les ouvriers de tabac” et, sur la seconde qui représente une caravane de dromadaires dans une région désertique, “Transport de tabacs”. L’expéditeur de cette dernière écrit “Samsun 24 mai 1914. A bord de l’«Ionie»”. Apparemment, donc, à bord d’un bateau dans le port de Samsun.  

 

    908f1 école protestante à Samsun 

 

    908f2 église arménienne de Samsun 

 

    908f3 monastère de Souméla

 

    908f4 monastère de Sumela 

 

Tout à l’heure, nous avons vu l’école des sœurs catholiques de Trébizonde. Ci-dessus, l’école et l’église protestantes de Samsun, et le pasteur de l’église, le Révérend Papadopoulos (c’est bien un Grec par le nom), puis l’église arménienne de Samsun, et enfin deux images du monastère orthodoxe de Souméla, que nous avons déjà vu dans le musée pontique de Néa Smyrni. On constate que jusqu’à la Première Guerre Mondiale tout ce monde vit sans problèmes en pays ottoman et peut pratiquer sa religion, vivre ses coutumes et recevoir l’éducation correspondante. Ce n’est que peu de temps après que les choses vont se gâter.

 

    908f5 procession Fête-Dieu 1903

 

    908f6 procession 15 août 1913 à Samsun 

 

    908f7 célébration Épiphanie à Trébizonde 

 

Certains, en France, trouvent choquant que les Musulmans prient dans la rue quand ils ne disposent pas de mosquée. Mais au début du vingtième siècle, dans ces provinces turques du Pont appartenant à cet Empire Ottoman où la religion musulmane est directement liée à l’État, rien n’empêchait les Catholiques de faire une procession dans les rues, comme au jour de la Fête-Dieu 1903 (première photo), ou pour l’Assomption le 15 août 1913 à Samsun (deuxième photo). La troisième photo représente l’immersion de la Croix lors de la célébration orthodoxe de l’Épiphanie à Trébizonde. La tolérance est donc de mise. Hélas, comme je vais le montrer dans mon prochain article, tout va dramatiquement changer.  

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Published by Thierry Jamard
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