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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 19:34

Toute la région des Pouilles repose sur un sol calcaire, ce qui veut dire que la mer recouvrait cette partie de l’Italie il y a cent millions d’années. Les coquillages, les crustacés, les arêtes des poissons et même certaines algues sont composés de calcaire qui, lorsque ces organismes meurent, se dépose au fond de la mer. Ainsi, pendant des centaines de milliers d’années, des millions d’années, s’est constitué ce sol de fossiles sur une grande épaisseur. Puis les mouvements tectoniques ont fait émerger les terres. Or la roche calcaire, outre qu’elle est très perméable, s’est largement fissurée lors de ces mouvements ce qui a pour conséquence que les eaux de pluie pénètrent dans le sol et qu’il n’y a aucune rivière de surface dans les Pouilles : les cours d’eau sont souterrains. Mais sous la terre ce ruissellement creuse des vallées, des parois s’effondrent, des cavernes se creusent. Parfois, au-dessus de ces grottes, le sol se déprime, créant des cuvettes plus ou moins grandes en surface et un jour, si le plafond de la grotte ou de la vallée souterraine n’est pas assez éloigné de la surface du sol, pas assez épais, pas assez solide, il arrive qu’il s’effondre. C’est ainsi qu’apparaissent à la lumière du jour ces rivières autrefois souterraines qui coulent au fond de profondes gorges dont les parois sont creusées de grottes, comme à Matera (notre visite du 6 novembre. Matera est de justesse en Basilicate, pas dans les Pouilles, mais la géologie n’a pas tenu compte des limites administratives…).

 

645a Grottes de Castellana

 

Parfois aussi, l’éboulement ne concerne qu’une cuvette, il peut être très petit. À Castellana apparaissait ainsi un trou qui semblait sans fond, connu de temps immémoriaux et objet de multiples légendes, que l’on nommait la Grave. Pendant des siècles, puisque c’était immense et hors de la vue, on y a déversé le moût de raison et d’olive après avoir pressé chaque année le vin et l’huile, jusqu’au dix-septième siècle où un groupe d’étudiants est descendu dans le trou, a vu que c’était splendide et a réussi à arrêter cet usage de décharge publique. Luxueuse poubelle. Mais ils ne sont pas allés plus loin que cette salle immense, ni eux ni personne jusqu’au vingtième siècle. Aussi l’Office Provincial du Tourisme de Bari a-t-il demandé à un géologue, Franco Anelli (1899-1977), titulaire d’une licence de sciences naturelles de l’université de Pavie et conservateur du musée des grottes de Postumia, d’aller voir de plus près ce qu’était la Grave.

 

645b1 Grottes de Castellana 

645b2 Grottes de Castellana 

Et, le 23 janvier 1938, descendu au fond avec une simple échelle de corde, Anelli découvrit que c’était une immense salle d’où partaient des galeries. Depuis maintenant plus de soixante-dix ans, l’exploration se poursuit et des itinéraires sont aménagés pour les visiteurs à partir de l’immense Grave profonde de soixante mètres et mesurant cent mètres de long et cinquante de large.

 

Ruisselant sur les parois, traversant les couches fossiles, l’eau de pluie se charge de calcaire. Du plafond la goutte tombe au sol et sèche. Un infime dépôt calcaire reste au plafond, un autre au sol. La goutte suivante va, naturellement, glisser jusqu’à la même place au plafond puis tomber à la verticale, donc au même endroit au sol. Ainsi vont se former un bâton de carbonate de calcium descendant du plafond, un stalactite, et un bâton de carbonate de calcium se dressant sur le sol, un stalagmite, à raison d’un centimètre tous les soixante à quatre-vingts ans.

 

645c Grottes de Castellana 

Hormis dans la Grave (mes quatre photos ci-dessus), la photo est interdite. Flash ou pas flash. On est précédé du guide et suivi d’un garde-chiourme. Que signifie cette stupidité ? Quels droits d’auteur sont reversés à Dame Nature ? Il est normal que l’on soit encadré, pour ne pas se perdre, pour éviter que des crétins gravent leur nom dans les stalagmites ou cassent un morceau de stalactite pour l’emporter en souvenir. Il est logique d’interdire le flash dont les éclairs répétés pourraient favoriser le développement d’algues alors que les parcours ne sont que faiblement éclairés par des lampes au rayonnement dûment calculé. Il est compréhensible dans ces conditions que l’entrée soit payante puisqu’à la différence d’un rivage marin ou d’une roche de montagne il faut financer des guides, l’éclairage, l’amortissement d’un coûteux aménagement et son entretien. Mais une fois acquitté le droit d’accès… À quand l’interdiction, ou la taxation, d’une photo du port de Monopoli ou d’un coucher de soleil sur les collines des Pouilles ?

 

Il est proposé un parcours long (trois kilomètres) et un parcours court (un kilomètre). Quoique hors saison, nous avons pu faire le plus long et aller jusqu’à la fabuleuse Grotte Blanche.

 

645d1 Castellana, musée Franco Anelli, Mimétite 

Puis on a accès au musée de la spéléologie qui porte le nom du premier spéléologue à avoir exploré ces grottes de Castellana, le musée Franco Anelli. Petit mais intéressant. On y voit par exemple des roches comme ce morceau de mimétite de Thaïlande, dont je donne la formule parce que si seuls des gens bien au fait de la chimie peuvent apprécier, je pense qu’en revanche quiconque a fait des études secondaires dans une section d’enseignement général, même littéraire, est à même de comprendre de quoi il s’agit :

Pb5 [Cl(AsO4)3]

 

645d2 Castellana, musée Anelli, gastéropodes (Miocène) 

645d3 Castellana, musée Anelli, dent de squale (Crétacé) 

Il y a aussi quelques beaux fossiles. Je choisis le premier parce qu’il vient de France, c’est un agglomérat de gastéropodes datant du miocène et provenant de la région de Bordeaux. L’autre photo montre une dent de squale datant du crétacé et trouvée au Maroc.

 

645e1 Castellana, musée Anelli, coupe spéléologique 

645e2 Castellana, musée Anelli, coupe spéléologique 

Très intéressante aussi cette vitrine. Peut-être est-elle plutôt destinée aux scolaires, mais j’avoue que pour moi qui ai (légèrement) dépassé l’âge scolaire elle est également parlante. À travers cette coupe géologique et spéléologique, on voit comment se ramifient sous le sol les galeries, comment se disposent les grottes, comment se creusent les ouvertures à l’air libre. Et puis, pour le réalisme, il y a deux petits bonshommes à peine discernables sur ma seconde photo, l’un en bleu et l’autre en rouge, qui descendent par le puits vers la grande grotte. À noter aussi pour le fun notre 4L nationale qui vient tout juste de fêter ses cinquante ans. Enfin, dans le décor, les habitations ont cette forme très particulière, que l’on appelle des trulli, comme nous en avons vu ici ou là sur la route aux abords de Castellana, et comme nous comptons bien aller en voir demain à Alberobello qui est, dit-on, une ville toute de trulli.

 

…Et voilà, nous resterons des égoïstes ne faisant pas partager notre vision des grottes. Nous avons quitté Castellana éblouis et déçus.

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Published by Thierry Jamard
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REYNAL Pierre 16/02/2011 08:48


Ce blog est une merveille. Il nous fait vivre (parfois revivre) l'Italie dans toute sa diversité culturelle. Un grand bravo et un grand merci à Thierry (dont je partage aussi ici le coup de gueule
sur l'interdiction des photos!)et à Natacha. Grâce à eux, je voyage en permanence et je sais que d'autres reportages nous attendent. A très bientôt.


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