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7 septembre 2010 2 07 /09 /septembre /2010 02:01

572a Aspra

 

 

Dans mon dernier article, je disais qu’après avoir assisté au défilé profane en l’honneur de santa Rosalia, aujourd’hui nous irions à la procession catholique. Mais notre ami Angelo, qui travaille dans son musée de 7h à 14h, nous a proposé de passer nous chercher pour nous emmener d’abord voir un musée à quinze ou vingt kilomètres, avant la procession qui, pour éviter la grosse chaleur, part à 19h30. Petite halte à Aspra, le long de la côte, sur la route de ce musée.

 

572b Aspra

 

Cette petite ville d’Aspra me plaît beaucoup avec ses barques de pêcheurs colorées tirées sur la plage, mais elle est surtout connue pour ses carrières dont est tirée la belle pierre jaune que l’on voit un peu partout par ici, tant pour les pavillons modernes que pour les palais anciens ou pour les monuments antiques.

 

572c1 Bagheria, museo Guttuso

 

572c2 Bagheria, museo Guttuso

 

Ce musée, c’est le musée Renato Guttuso, situé dans la villa Cattolica, du nom du prince de Cattolica qui l’a construite en 1736 sur la commune de Bagheria. Ce Guttuso est né (1911) et a vécu longtemps à Bagheria où ont toujours résidé ses parents. Il a commencé à peindre très tôt, et, tout comme ses parents violent ennemi du fascisme et du nazisme, il a peint des scènes dénonçant ces idéologies et a même dédié une œuvre à García Lorca. Son engagement idéologique l’a amené à un engagement politique au sein du Parti Communiste italien, et à ce titre il a pris part à la Résistance des Partisans pendant la Seconde Guerre Mondiale, puis à se faire élire sénateur, enfin à recevoir le prestigieux Prix Lénine de la Paix (1972). En 1973 il offre à sa ville natale nombre de ses œuvres, qui seront exposées à la villa Cattolica, devenue le Musée Municipal d’Art Moderne et Contemporain. Il est mort à Rome en 1987. Ci-dessus, les deux façades de la Villa Cattolica.

 

572c3 Bagheria, museo Guttuso, L'Homme qui lit le journal

 

572c4 Bagheria, museo Guttuso, L'Homme qui lit le journal

 

Dans le parc, on est accueilli par cette grande sculpture, la seule effectuée par Guttuso. Tout le reste de son œuvre est graphique ou pictural. Ce bronze de trois mètres de haut est intitulé L’Homme qui lit le journal et date de 1965. "L’Homme qui lit le journal, écrit Guttuso, continuait à m’occuper l’esprit, c’était un personnage de mon existence, mais je ne ressentais pas l’envie de lui donner substance dans les limites du bidimensionnel".

 

572c5 Bagheria, museo Guttuso, sa tombe

 

Ce sont les œuvres de Guttuso qui, avec les toiles qui le représentent et qu’ont effectuées des amis, et avec les œuvres d’amis à lui, constituent l’essentiel du fonds de ce musée. Aussi l’enfant du pays a-t-il été enterré dans le parc de cette villa. Ceci est sa tombe, réalisée par son ami Giacomo Manzù. Parce que, dans le musée, la photo est interdite, je ne pourrai rien montrer de ce qu’il a peint. Je me limiterai donc, devant sa tombe, à citer ces mots de lui : "La peinture est un long travail d’imitation de ce que l’on aime".

 

572d1 Bagheria, museo Guttuso

 

J’ai aimé, dans le parc, cette sculpture contemporaine dont je ne connais pas l’auteur, et en particulier me plaît cette opposition avec les bâtiments d’usine en arrière-plan.

 

572d2 Bagheria, museo Guttuso, le Grand Guerrier, par Croce

 

Dans le parc également, un escalier descend vers un sous-sol. Comment appeler ce lieu ? Une catacombe, peut-être. Aucun éclairage ne fonctionnait. Quelques interrupteurs, au bas de l’escalier, sont restés inopérants. Je n’ai donc strictement rien vu, car l’obscurité est absolument totale. Même après plusieurs minutes, le temps d’accoutumer mon regard, je n’ai pu distinguer quoi que ce soit. Alors j’ai branché mon flash et j’ai pris des photos au jugé, aussi bien pour la mise au point (dans le noir, l’autofocus se croise les bras et l’appareil refuse de déclencher, je l’ai donc mis en manuel) que pour l’orientation de l’objectif car je ne pouvais savoir si je prenais en photo le plafond, le sol, un mur de fond… Je ne savais même pas comment se situait mon sujet ni quelle forme il avait. Cela donne le résultat ci-dessus.

 

Cette œuvre de 2004 est de Croce Taravella, un artiste né en 1964, et elle s’intitule Le Grand Guerrier. Depuis, j’ai appris que ce souterrain était la fosse à neige, c’est-à-dire le réservoir de neige accumulée pendant l’hiver pour servir de réfrigérateur et de sorbetière en été, et la sculpture a été réalisée dans l’intention spécifique de la placer là. Sur une armature de fer, elle est composée de ciment, de poudre de marbre, de plâtre et de laine de brebis. "La toison animale, écrit l’artiste, est le vêtement de l’homme primitif. Calcifiée, unie aux sels et minéraux de la terre (le plâtre, le marbre, le fer), le vêtement ne fait plus qu’un avec le corps, la substance de son animalité fondue dans son appartenance à la terre". On nous commente que le corps calcifié, brisé, à moitié ouvert pour montrer les organes internes de ce Grand Guerrier de neuf mètres sur trois, est l’archétype de tout héros légendaire, brisé et corrompu par la mort, mais pourtant plein d’une énergie latente… Moi je veux bien mais je ne suis pas assez artiste, pas assez sensible, pas assez cultivé, pas assez intellectuel non plus pour apprécier cela à sa juste (ou injuste) valeur. Je suis parfaitement conscient qu’après m’être extasié sur le Caravage et sur Gagini, ne pas manifester d’enthousiasme pour une œuvre contemporaine novatrice va me faire passer pour vieux jeu, celui qui ne peut que répéter ce qu’il a entendu dire avant lui, mais peu importe. Si je suis ainsi, dois-je le cacher et ajouter l’hypocrisie à l’inculture ?

 

572e Palerme, procession de santa Rosalia

 

Passons donc à la suite. En fait j’aime énormément les toiles de Guttuso. C’est du contemporain que je comprends, que je ressens. Mais puisque je ne peux les montrer, ressortons du musée et rendons-nous à Palerme pour la procession de santa Rosalia. La voici en procession sur le Corso Vittorio Emanuele. On voit que son char n’a rien à voir avec celui d’hier. Hier, le char a été décoré dans le style sicilien des charrettes, c’était conforme à ce qui est devenu le folklore local. Aujourd’hui, on retrouve la magnificence des autels de tout le sud de la péninsule et de la Sicile, le char est traité dans cette idée. Ce n’est même pas un char à proprement parler, on transporte la statue sur son socle habituel, c’est tout le dessus de l’autel qui est porté dans les rues.

 

Mais sans doute faut-il que je dise qui elle est, cette sainte. D’abord l’histoire vraie, rapportée dans les chroniques de l’époque. À la cour des rois normands, vivait le comte Sinibaldo, descendant, selon les anciennes chroniques –invérifiables–, de Charlemagne. En 1128 lui naît une fille que l’on prénomme Rosalia (comme rosa et lilia, rose et lys. On la dira une rose sans épines). Elle a dix-huit ans quand la reine de Sicile Margherita l’introduit à la cour et la prend comme demoiselle d’honneur. C’est une très belle jeune fille, un texte d’époque la décrit avec un visage d’un ovale parfait, des yeux profonds et doux, des lèvres de corail, une longue tresse blonde. Elle est très courtisée, puis elle est demandée en mariage par un certain Baudouin. Entre les fastes de la cour et la vie consacrée à Jésus qu’elle s’était promise, elle hésite. Un matin, elle apparaît tresse coupée, son père enrage et la cour la croit folle. Elle part, la chronique ne dit pas où, mais c’est probablement pour un couvent proche du palais, chez les sœurs Basiliennes. Là ou ailleurs, mais de toute façon à Palerme ou dans les environs, de sorte que son père, sa mère, son fiancé ne cessent d’aller la raisonner pour qu’elle revienne à la vie séculière, ce qui lui fait choisir une vie retirée d’ermite, dans une grotte des propriétés paternelles nommée Quisquina (du mot arabe koskin, qui signifie obscur) qu’elle connaît bien pour s’y être souvent réfugiée étant enfant. Sa retraite fut connue, et des gens venaient à elle pour lui demander conseils ou aide morale. Puis un jour, on trouva la grotte vide, Rosalia l’avait désertée pour poursuivre son vœu de s’éloigner du monde. Elle veut être seule avec Dieu et prier tout le jour. Elle a trouvé ce refuge dans une grotte du mont appelé Ercta par les Grecs et Gebelgrin par les Arabes. C’est, pour les Siciliens maintenant, le Mont Pellegrino (au pied duquel nous résidons en camping-car, et que, peut-être, nous visiterons si nous en avons le temps). On ne la dérange plus, mais on sait où elle est. Le 4 septembre 1165 (ce qui lui fait 37 ans), on la trouve morte dans sa grotte du Monte Pellegrino, épuisée par sa vie de privations. Les descriptions des témoins disent qu’elle est très émaciée mais encore très belle, elle est morte dans son sommeil, la tête sur une pierre, la joue reposant dans sa main, l’autre main posée sur sa poitrine. Très vite considérée comme sainte (avant même sa canonisation) elle a été l’objet de pèlerinages à sa grotte, d’où le nom actuel du mont, et l’on y a édifié une chapelle. Un tableau byzantin de 1185 –soit vingt ans après sa mort– conservé à la Martorana de Palerme (et que nous y avons vu le 3 juillet) la représente en compagnie de santa Oliva, santa Elia et santa Venere. Chaque année, le 4 septembre, jour de sa mort, a lieu une procession qui monte à la grotte, et que les pèlerins effectuent pieds nus. Une ascension d’environ cinq kilomètres pour parvenir à une altitude de 429 mètres quand Palerme, un port, est à l’altitude zéro.

 

La légende, maintenant, ou, disons, ce que l’on raconte et qui justifie de faire de santa Rosalia la patronne de Palerme. À l’automne 1623, une certaine Gerolama Gatto se meurt à l’hôpital des indigents de Palerme. C’est la nuit. À la lueur de sa lampe à huile qui est en train de s’éteindre, elle voit lui apparaître une belle jeune fille vêtue de blanc qui lui dit de faire le pèlerinage du Monte Pellegrino. Allant de plus en plus mal, elle tarde à se lever et à y aller, mais enfin elle se décide, monte en compagnie de deux amies, boit de l’eau de la source qui avait abreuvé Rosalia, s’endort, et quand elle se réveille sa fièvre est tombée, elle est guérie. Pendant son sommeil, lui était apparue une religieuse de blanc vêtue, lui indiquant précisément où trouver les reliques de sainte Rosalie. Elle court raconter ses rêvreset sa guérison aux Pères d’un monastère voisin, qui consignent tout cela dans une chronique, source de ces informations que j’ai trouvées. Vito Amato (le mari de l’une des compagnes de Gerolama Gatto à la grotte), Giacomo Genovese, Giovanni Tarantino, plus quatre religieux du couvent vont tous les sept se mettre en quête des reliques dès le 29 mai 1624, mais ne trouvent rien. On commence à penser que Gerolama Gatto a voulu se rendre intéressante, ou qu’elle est folle, et l’on va cesser les recherches quand, le 15 juillet, à une profondeur de quinze palmes dit la chronique (soit environ quatre mètres), on tombe sur un objet de pierre de six palmes sur trois (1,6 x 0,8 m.) et, par une ouverture, on aperçoit un crâne. On informe le prince Philibert, vice-roi d’Espagne en Sicile, qui en réfère au cardinal Giannettino Doria, lequel confie l’examen des ossements au médecin général de Sicile, au médecin-chef de la flotte et au médecin-chef de la ville, qui s’adjoignent trois autres médecins. Verdict de la commission qui n’a travaillé que quelques heures dans une demi-obscurité, les ossements proviennent de plusieurs personnes différentes, il y a trois crânes dont un de géant et deux monstrueux, il ne peut y avoir là la tête d’une femme. Le cardinal est désolé. Son vicaire général et le maître des novices de la Compagnie de Jésus décident de constituer une autre commission, nombreuse, de spécialistes. Pendant plusieurs siècles, des eaux calcaires ont coulé sur le prétendu crâne de géant, et une fois débarrassé de ses épaisses concrétions il apparaît comme un crâne de femme normal, quant aux deux autres crânes ils se révèlent être… un vase de terre cuite et une pierre polie ! La première commission mise en présence de ces ossements sous une violente lumière fut stupéfaite en voyant les morceaux de concrétions détachés du crâne de géant, le vase avec un petit morceau brisé pour en montrer la nature, et la pierre scarifiée pour, également, mettre en évidence sa composition siliceuse. Sans pouvoir dire, bien sûr, s’il s’agissait de sainte Rosalie, les médecins des deux commissions conclurent que c’étaient bien des ossements de femme provenant d’un seul et même corps.

 

Puis en 1623 des chrétiens rachetés de l’esclavage où ils avaient été réduits pour le compte de Maures débarquèrent à Trapani d’un galion revenant d’Afrique. Ils apportaient à la fois leur liberté et la peste. Une terrible épidémie s’abattit sur Palerme, emportant un lourd tribut humain, transformant la ville, dès 1624, moitié en immense lazaret et moitié en cimetière (c’est cette même épidémie qui touchera Milan en 1630, donnant à saint Charles Borromée l’occasion de mettre en œuvre sa charité). Les morts étaient enterrés dans une fosse commune. Vincenzo Bonelli adorait sa toute jeune femme, et quand elle mourut de la peste, il déclara qu’elle avait été victime d’un accident pour la faire enterrer en terre sacrée, isolément et sous une pierre tombale. Mais on découvrit son mensonge, on jeta sa femme dans la fosse commune et on lui interdit de sortir de chez lui –risque de contagion– sous peine de mort. Après quelques jours de réclusion, à la faveur de la nuit et déguisé en chasseur, il part errer sur le Monte Pellegrino. Il marche au hasard quand, soudain, il se trouve face à jeune fille vêtue en ermite qui le mène vers la grotte, lui affirmant qu’avait vécu là, avait prié et était morte celle que les Palermitains appellent "la Santuzza". Autrement dit sainte Rosalie. "Et qui es-tu ?" se risque-t-il à demander. "Je suis Rosalie". Elle lui enjoint de dire à l’archevêque que les ossements retrouvés sont bien les siens, et que s’il les porte en procession à travers la ville la peste sera vaincue. Mais elle lui prédit aussi qu’il sera lui-même une des dernières victimes de l’épidémie, après avoir eu le temps de préparer son âme. Il promet tout ce que l’on veut, commence à redescendre en ville, mais pense soudain qu’on l'a menacé de l’exécuter s’il sort de chez lui et aller chez l’évêque équivaut à avouer qu’il est sorti. Il rentre donc chez lui furtivement et ne tient pas sa promesse. Alors, comme prévu, il tombe malade de la peste, il confesse tout au prêtre venu lui administrer les derniers sacrements, ce prêtre fait rapport au cardinal de la rencontre de Vincenzo Bonelli avec santa Rosalia, lequel cardinal ne se sent plus de joie. Car il savait que les ossements étaient ceux d’une femme, il est à présent sûr que ce sont ceux de la sainte. Il réalise alors la cérémonie demandée le 7 juin 1626 et le 15 juillet il va prier à la grotte du Monte Pellegrino. Quand il redescend, on lui apprend que plus aucun cas de peste n’est détecté dans toute la ville. Merveilleux miracle. Santa Rosalia, depuis, est la principale patronne de Palerme, elle fait l’objet d’une immense vénération et chaque année ses restes sont menés à travers la ville en procession solennelle le 15 juillet.

 

En 1165 je n’étais pas encore né et en juin 1626 je n’étais pas à Palerme. Je raconte donc tout cela sans photos. Et si maintenant je parle de Gérard de Nerval qui est l’un des poètes que je préfère, en son temps la photo numérique n’existait pas encore (il est mort en janvier 1855). Mais j’aime tellement son poème Artémis que je ne peux manquer de l’évoquer. Car jusqu’à présent la sainte napolitaine, "rose au cœur violet", au premier tercet, n’était pour moi que l’évocation d’une sainte sicilienne, une certaine Rosalie, selon les recherches que j’avais menées autrefois (la capitale du Royaume des Deux-Siciles était à Naples). Rien de plus. Désormais elle prend une tout autre dimension et je n’en aime ce sonnet que davantage. Le voici :

 

            La Treizième revient... C'est encor la première,

            Et c'est toujours la seule, – ou c'est le seul moment ;

            Car es-tu reine, ô toi ! la première ou dernière ?

            Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?...

 

            Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;

            Celle que j'aimai seul m'aime encor tendrement :

            C'est la mort – ou la morte... Ô délice ! ô tourment !

            La rose qu'elle tient, c'est la Rose trémière.

 

            Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,

            Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule,

            As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ?

 

            Roses blanches, tombez ! vous insultez nos dieux,

            Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :

            – La sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux !

 

 

572f1 Palerme, procession de santa Rosalia

 

572f2 Palerme, procession de santa Rosalia

 

J’ai commencé par montrer sainte Rosalie, à tout seigneur tout honneur, et je me suis longuement étendu sur son histoire, mais elle est précédée par les évêques ainsi que par tout le clergé. Revenons donc aux illustrations. Je ne sais pas si ces prêtres sont tous attachés à la cathédrale, au chapitre, ou si ce sont les curés des diverses paroisses de Palerme.

 

572f3 Palermo, processione di santa Rosalia

 

Évidemment, cette procession est pleine de ferveur et de conviction, évidemment tous les participants sont sérieux, mais nous sommes en Sicile, il n’y a pas de rigidité, et quand les participants, laïcs, moines, prêtres, évêques, rencontrent des personnes connues, on sort du rang, on s’embrasse, on se parle un peu, et puis on court reprendre sa place. C’est très sympathique et très naturel. Il n’y a pas de componction artificielle, "pour la galerie".

 

572f4 Palermo, processione di santa Rosalia

 

Le "sindaco", c’est-à-dire le maire, participe officiellement à la procession, avec son écharpe tricolore il suit immédiatement le char de santa Rosalia, mais il est tellement protégé que l’on ne peut l’approcher. Craint-il la mafia ou les opposants, je l’ignore, mais il est serré de près par des civils, et sur la droite comme sur la gauche, des carabiniers solidement armés marchent serrés l’un derrière l’autre pour faire comme un mur de leurs corps. J’ai voulu m’approcher pour prendre une photo entre deux de leurs têtes, je me suis fait repousser d’un violent coup de crosse. J’ai quand même réussi à l’entr’apercevoir.

 

572f5 Palermo, processione di santa Rosalia

 

572f6 Palerme, procession de santa Rosalia

 

La confiance dans la protection accordée par santa Rosalia est totale. Des pères ou des mères tendent leur bébé aux hommes des congrégations qui marchent devant le char pour qu’ils lui fassent toucher le reliquaire où sont portés les restes de la sainte, ou au moins les fleurs qui le recouvrent. Quand il y a plusieurs bébés, cela retarde la progression. On en avertit ceux qui marchent en tête, ils s’arrêtent, se retournent pour voir où l’on en est, puis quand le char repart, ils reprennent leur progression.

 

572g1 Palermo, processione di santa Rosalia

 

En arrivant près de la Porta Felice et de la mer, on débouche sur une grande place où a été monté un podium. Les autorités laïques (municipalité, province, région, militaires) et religieuses (une brochette d’évêques, l’archevêque de Palerme) viennent y prendre place. Le maire s’y trouve, sur cette estrade, mais totalement invisible, en arrière des rangs. La menace doit être sérieuse.

 

572g2 Palerme, procession de sainte Rosalie

 

Suit une longue homélie de l’archevêque. Je le croyais cardinal, tout le monde me parle du cardinal, mais je ne le vois pas en rouge, il est en violet comme les autres évêques. Et pourtant c’est bien lui, le patron du diocèse, pas de doute. Il parle un peu trop longtemps, mais avec conviction dans la voix et ce qu’il dit est intéressant. Il n’hésite pas à critiquer la politique menée par les responsables, lesquels piquent du nez à ses côtés.

 

572g3 Palerme, procession de sainte Rosalie

 

On est dévot à l’égard de sainte Rosalie, cela ne signifie nullement que l’on doive écouter pieusement les paroles de Monseigneur. La foule bavarde gaiement, et les séances de bébés volant vers le reliquaire continuent. Il y en a de tout petits, des nourrissons de quelques mois à peine. D’autres ont plus d’un an, et je ne sais pas s’ils ont manqué la cérémonie de l’an dernier ou si, tous les ans jusqu’à leur majorité , on répète l’opération.

 

572g4 Palerme, procession de sainte Rosalie

 

Et puis les officiels désertent le podium et la procession repart en direction de la cathédrale. Elle va progresser lentement, s’arrêter partout, nous l’abandonnons. Nous allons dîner (légèrement) par ici. Nous avons largement le temps de manger un petit quelque chose à une terrasse, sans nous presser, et de retourner à la cathédrale à notre allure. Aucun problème. En rédigeant ceci, je regarde à quelle heure ont été prises mes photos (c’est merveilleux, pour cela, le numérique). Celle-ci, quand la procession repart, je l’ai prise à 20h43. La suivante, ci-dessous, indique 23h03, nous sommes donc devant la cathédrale deux heures et vingt minutes plus tard, et nous allons encore attendre un peu…

 

572h1 Palerme, jour de sainte Rosalie

 

Pour tout voir sans avoir à se déplacer, l’idéal est d’habiter face à la cathédrale, bien sûr. Ces gens ont dîné, ils disposent d’un balcon, ils prennent le frais en attendant d’assister au retour de santa Rosalia.

 

572h2 Palerme, feu d'artifice pour sainte Rosalie

 

La place de la cathédrale est fermée sur la droite par le bâtiment d’un grand lycée. C’est du toit du lycée, me semble-t-il, qu’est tiré un grand feu d’artifice pour fêter le retour de la sainte dans sa cathédrale. Le convoi arrive. Le bouquet est une véritable explosion.

 

572i1 Palerme, office de santa Rosalia à la cathédrale

 

572i2 Palerme, office de santa Rosalia à la cathédrale

 

La procession pénètre dans la cathédrale, sous les vivats. Puis, à l’intérieur, a lieu une célébration, mais dans une liesse qui, pour l’homme "du nord" que je suis apparaît, à tort sans aucun doute, comme fortement marquée par le paganisme. Il y a des prières, et à la fin de chacune de grandes acclamations, "Viva santa Rosalia !!!". Comme mes voisins, je m’époumone avec joie. Et comme le refrain du cantique n’est pas difficile à retenir, je chante à tue-tête avec les autres, et j’applaudis à chaque "Viva santa Rosalia".

 

572j Palerme, célébration privée (et profane) de santa

 

Quand, enfin, tout est terminé, le prêtre qui s’est chargé de l’animation et de l’organisation, qui y a mis tout son cœur et toute son énergie, visiblement épuisé parvient à chasser gentiment mais fermement les derniers traînards de son église, nous repartons vers la ruelle où, hier, nous avons vu un autel et des décorations privés. Il est près de minuit, il y a des musiciens qui jouent, et des personnes qui dansent en chantant devant une santa Rosalia qui ne perd rien de son calme. Elle a dû en voir d’autres, à la cour de la reine Margherita. Mais j’ai l’impression que les habitants de cette rue, dans cette fête, confondent un peu la cérémonie chrétienne avec les rites de Bacchus… Ils semblent avoir un peu forcé sur le vin de messe.

 

572k1 Palerme, refus de tribut à la mafia

 

572k2 Palerme, refus de tribut à la mafia

 

Ce que je montre ici pour terminer mon article d’aujourd’hui n’est pas dans l’ordre chronologique. Mais comme c’est sans rapport aucun avec la célébration de santa Rosalia, j’ai préféré en parler à part. C’est en revenant vers la cathédrale, après avoir dîné, que nous sommes tombés en arrêt devant cette vitrine. Le pizzo, c’est la dîme que la mafia exige des commerçants sur leurs ventes. Non seulement c’est immoral, mais pour ne pas y perdre les commerçants en répercutent le montant sur leurs prix, de sorte que finalement c’est le consommateur qui subventionne la mafia. Certains commerçants refusent le pizzo, au risque de leur vie. Ici, on vend un T-shirt "pizzo free", libre de pizzo, pour 5 Euros. Et sur le T-shirt, la représentation de tous ces gens s’écriant "Pizzo free" est amusante. Si la boutique avait été ouverte, je me le serais offert. Dans la vitrine, à droite, une petite pierre tombale est gravée "Le parrain. Sicile". Et sur la porte, le sigle Addio (= adieu) pizzo. Un pas vers la libération. C’est une conclusion optimiste pour mon article d’aujourd’hui, sous la protection de santa Rosalia. Viva santa Rosalia !!!

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Published by Thierry Jamard
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