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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 22:17
Comme je l’annonçais hier, après le musée archéologique et le musée historique, pour ce dernier article sur la Crète (puisque nous reprenons le ferry demain matin) je vais parler d’Héraklion en général, la ville et les amis que nous nous y sommes faits.
 
743a1a Héraklion, église Agios Titos
 
743a1b Héraklion, église Agios Titos
 
Je commence par ce monument important qui se dresse sur une grande et belle place, l’église Agios Titos. On sait que saint Tite, le disciple de saint Paul, destinataire de l’épître que lui a adressée l’apôtre, a été le premier évêque de Crète, siégeant à Gortyne. Dans mon article sur Gortyne que nous avons visitée le 30 juillet, je parle de lui et du tremblement de terre terrible qui, en 796, a détruit la basilique construite à sa mémoire (ou supposée telle, depuis qu’on a découvert depuis une autre basilique). Héraklion, qui se développe et où il existe déjà une église primitive, est choisie pour le transfert des objets sacrés récupérés dans les ruines de Gortyne, entre autres le crâne de saint Tite et l’icône miraculeuse de la Vierge Mesopantitissa (dont j’ai parlé hier). Lorsqu’en 824 les Sarrasins venus d’Andalousie conquièrent la Crète et en font un émirat, elle sert de base arrière pour leurs pirates qui écument la Méditerranée et, la capitale Gortyne étant en ruines suite au séisme qui l’a ravagée un quart de siècle plus tôt, ils choisissent en 828 Héraklion pour nouvelle capitale, construisent un nouveau château qu’ils appellent "Château des Douves" soit, en arabe, Rabd al-Handaq, nom que les locaux hellénisent en Khandax. Ce sera pour les Crétois Chandax, pour les Vénitiens Candia, pour les Francs Candie et pour les Ottomans Kandiye. En 961, le général byzantin Nicéphore Phocas, qui en 963 sera porté sur le trône de l’Empire, est chargé de reprendre la Crète au bénéfice de Byzance, car le pourtour méditerranéen est à l’Empire, et les raids arabes pillent, tuent, réduisent en esclavage, bref causent de terribles dommages et cinq expéditions menées depuis 824 ont toutes été des échecs, la dernière tournant même au désastre. Phocas est un général hors pair et, en 961, au terme d’un siège de dix mois devant Héraklion, il prendra la ville, la ravagera et libérera l’île entière. Les reliques sont hors de danger et, probablement pour redonner vie et vigueur au christianisme qui s’est grandement affaibli en ces années d’occupation arabe, une nouvelle église remplace la petite église primitive. Mais nous avons vu qu’en 1669 les Ottomans arrivent. Ce sont les nouveaux maîtres du pays, ce sont de fervents tenants de l’Islam et les Vénitiens, en partant, trouvent plus prudent d’emporter leurs reliques avec eux. Hier, je disais que la Vierge miraculeuse était toujours à Venise, mais le crâne de saint Tite, lui, a été restitué à l’église où nous sommes en 1966.
 
Ce transfert à Venise était en effet une précaution raisonnable, car l’église qui avait été construite là après la reconquête par Phocas est transformée en mosquée par le vizir Fazil Ahmet Kiopruli, avec le minaret qui va avec. Les Turcs sont toujours là quand, le 12 octobre 1856, toute la Crète est secouée par un violent tremblement de terre, probablement entre 8,0 et 8,6 sur l’échelle de Richter, faisant 538 morts et 637 blessés graves. Dans l’île, 6512 maisons ont été totalement détruites, 4805 autres ont été fortement endommagées. À Chandax, la mosquée du Vizir est jetée à bas. L’architecte Athanasios Moussis est chargé de la reconstruire et, après la libération de la Crète devenue autonome en 1898 avec un gouverneur qui n’est autre que le fils du roi de Grèce, cette même mosquée est convertie en église orthodoxe telle que nous la connaissons actuellement, mis à part le minaret que l’on a abattu dans les années 1920. C’est aussi à l’époque de l’autonomie que la ville de Kandiye ou Chandax va reprendre le nom du port antique consacré à Héraklès à l’époque de sa fondation vers 800 avant Jésus-Christ et nommé Herakleion, prononcé et transcrit Héraklion, aujourd’hui prononcé et orthographié Iraklio.
 
743a2 Héraklion, loggia vénitienne
 
Les Vénitiens ont beaucoup construit. Notamment, ils ont bâti successivement quatre loggias au même endroit, et celle que nous voyons aujourd’hui est de 1628.
 
743a3a Héraklion, Fontaine Morozini (1629)
 
743a3b Héraklion, Fontaine Morozini (1629)
 
743a3c Héraklion, Zeus et Europe sur la Fontaine Morozini
 
Un autre monument qui est resté de l’époque vénitienne est la fontaine Morosini, du nom du gouverneur vénitien de la Crète qui en a décidé la construction en 1629. Il y avait dans Candie bien d’autres fontaines mais la plupart ont disparu. Les flancs de celle-ci représentent des scènes mythologiques, des tritons, mais puisque nous avons vu où Zeus et Europe ont touché terre à Matala, où ils se sont aimés à Gortyne, où leur fils Minos a régné à Cnossos, la scène que je choisis de montrer ici en gros plan est tout naturellement celle où l’on voit Europe sur le dos de Zeus taureau.
 
743a4 Héraklion, église Sainte Catherine
 
Je disais hier que le musée des icônes byzantines était fermé pour travaux. Il est installé dans l’église Agia Aikaterini (Sainte Catherine) sur la porte de laquelle ma photo fait apparaître un petit rectangle blanc, c’est le papier disant qu’elle est fermée. Mais on voit aussi, sur le montant de droite du bâtiment une colonnette informative. Il y est dit que l’église date de la seconde période byzantine (donc après l’opération de Phocas (961) et avant l’arrivée des Vénitiens (1669). La fourchette est large… L’École de Sainte Catherine, de Chandax, a fonctionné depuis le quinzième siècle, avec des départements spécialisés en grammaire, logique, rhétorique, mathématiques, art, musique, etc. Parmi ses diplômés on retrouve nombre de Crétois qui se sont distingués en littérature, dans les arts, ou au sein de l’Église. Parmi eux, Mikhail Damaskenos (vers 1530 – vers 1592) est un peintre crétois de renom, principal représentant de l'école crétoise. Il paraît que six de ses icônes sont exposées dans le musée. Merci de le dire, mais nous ne pouvons les voir. C’est un peu la chanson "J’ai du bon tabac dans ma tabatière, […] tu n’en auras pas". Puis les Ottomans ont fermé l’école et ont fait de l’église une mosquée nommée Zulficar Ali Pacha.
 
743b1a Héraklion, murs vénitiens
 
743b1b Héraklion, murs vénitiens
 
Les Vénitiens ne se sont pas contentés de construire des édifices civils, comme la loggia ou la fontaine, ils devaient avant tout se protéger des visées ottomanes. Et l’histoire a prouvé que leurs défenses étaient bonnes, puisqu’ils ont résisté à vingt-deux années de siège et qu’à la fin, s’ils ont dû capituler, c’est parce que sous la pluie de boulets reçus il ne restait plus rien de leur ville, mais les défenses, elles, avaient tenu le coup jusqu’au bout. Ci-dessus, une partie des remparts face au port, avec le couloir qui le longeait.
 
743b2a Héraklion, le port vénitien
 
743b2b Héraklion, le port vénitien
 
743b2c Héraklion, le port vénitien
 
Mais bien sûr en plus des remparts défensifs il y avait un puissant fort face à la mer et abritant le port. Aujourd’hui c’est une petite promenade très prisée des habitants autant que des touristes. Même pendant les deux siècles qu’a duré l’occupation ottomane (1669-1898) le lion ailé de Venise n’a jamais cessé de régner au-dessus de la porte.
 
743c1 Héraklion, fouilles en ville
 
743c2 Héraklion, fouilles en ville
 
La Municipalité construit une agréable promenade piétonne en front de mer, mais sur quelques dizaines de mètres nous en sommes détournés par des barrières qui protègent une profonde excavation. Des fouilles sont en cours, je suppose qu’en construisant cette promenade on a découvert qu’il y avait quelque chose en-dessous. Comme les fouilles sont en cours, il n’y a pas l’ombre d’un panneau explicatif et nos guides ne sont pas au courant. J’ignore donc tout de l’époque concernée et de la nature des découvertes. Néanmoins, il semblerait, au vu de la dimension des rectangles dégagés, qu’il s’agisse d’un cimetière. Grec, romain, byzantin, voire arabe, je ne saurais le dire.
 
743d Héraklion, pinacothèque (dans la basilique Saint Mar
 
L’ex-basilique Saint Marc a été transformée en pinacothèque municipale, où l’entrée est gratuite. Ainsi on a en même temps le plaisir d’en admirer l’architecture et d’y voir quelques toiles. Il y a notamment des marines qui ne me déplaisent pas et des photographies mais puisque j’ai dit que je ne montrerais pas d’autre musée, je dois m’abstenir.
 
743e Héraklion, affiche politisée
 
Héraklion est une grande ville, la quatrième de Grèce après Athènes, Thessalonique et Patra et bien évidemment elle n’est pas épargnée par la grave crise économique qui frappe le pays. Notamment, tant les Grecs eux-mêmes que les analystes internationaux fustigent l’irresponsabilité des dirigeants qui, par démagogie et clientélisme, pensant plus à leur avenir politique qu’à l’intérêt du pays, ont fait exploser les dépenses publiques en embauchant une pléiade de fonctionnaires dont les emplois, pour ne pas être complètement fictifs, n’en sont pas moins totalement inutiles, en cédant à toute demande d’équipement pour contenter les électeurs et en endettant le pays sans compter. Notre ami Pierre R*** connu par Internet et rencontré à Rome le 12 février 2010 puis à Olympie le 19 avril dernier écrit "Les inconséquences de gouvernements qui caressaient leur électorat dans le sens du poil ont leur part de responsabilité dans les événements actuels et pas seulement en Grèce. Voilà près de 40 ans en France que les budgets sont votés en déficit. Imagine-t-on un ménage dépenser longtemps plus qu’il ne gagne ?" Comme je souscris totalement et que je ne saurais mieux dire, je le cite entre guillemets. Autre chose, les automobilistes gaspillent de façon inimaginable l’essence que le pays doit importer de l’extérieur de la zone Euro et pas une seule fois depuis notre entrée dans le pays il y a huit mois je n’ai vu un policier arrêter une voiture en grand excès de vitesse. Devant le camping d’Athènes où nous avons passé bien des jours et bien des nuits, la vitesse est limitée à 60 kilomètres à l’heure puisque l’on est en ville, mais sans arrêt des voitures y passent à 120, voire la nuit à 150 kilomètres à l’heure. Je disais à une économiste que je ne comprenais pas pourquoi le Gouvernement ne donnait pas des ordres à la police, moi qui pourtant suis opposé aux radars pièges lorsque la majorité des automobilistes ne mettent pas la vie des autres en danger ni l’économie en péril, mais elle m’a dit savoir que les politiques ont fait le calcul à courte vue que les taxes perçues sur la surconsommation sont bien supérieures à ce que rapporteraient les amendes. Sauf que les amendes font tourner l’argent dans le pays sans alourdir la dette nationale, et que le coût social du pays dont les routes sont les plus meurtrières d’Europe n’est pas pris en compte (sans parler de l’aspect humain qui est pourtant primordial mais qui pèse généralement peu en politique). Mais j’arrête là mon couplet, qui n’était destiné à rien d’autre qu’à expliquer la photo ci-dessus, et puis je me suis laissé entraîner et je ne juge pas nécessaire d’effacer mon long discours. Le texte imprimé sur ce papier dit "Leurs richesses sont notre sang".
 
743f L'aéroport d'Héraklion
 
Une consolation face à la crise, l’apport financier du tourisme. Quoique cette année, aux dires de tous les professionnels, hôteliers, restaurateurs, tenanciers de bars, de campings, commerçants, la fréquentation des étrangers soit à un niveau beaucoup plus bas que d’ordinaire, les gens craignant les manifestations (pourtant circonscrites au quartier du Parlement d’Athènes et ne mettant en péril aucun touriste qui évite un petit périmètre les jours où un mouvement est annoncé) et pensant, à en croire les media, que le pays est à feu et à sang, qu’il n’y a rien à manger, etc., ce qui est faux. Peut-être parce que c’est une île et qu’elle est loin de la capitale, la Crète a moins souffert de cette désaffection, semble-t-il. Nous sommes allés faire un tour à l’aéroport, à la fois par curiosité, pour voir comment il est agencé, mais aussi pour voir s’il y a du monde. Et en effet le trafic voyageurs y est assez intense. Mais en dehors du tourisme, les ressources du pays sont peu développées. Pourtant, il y a un gros potentiel mal exploité.
 
743g1 La librairie poétique de Nikos à Héraklion
 
743g2 Héraklion, dans la librairie de Nikos avec Natacha e
 
743g3 Nikos, un ami libraire à Héraklion
 
743g4 Stella, une amie artiste peintre à Héraklion
 
L’autre soir, en sortant du musée archéologique, nous passons devant un étal de livres. Sans faire attention à son titre de Librairie poétique, nous pensons y trouver des informations historiques, artistiques ou autres sur Héraklion, ce qui est notre obsession à tous deux tout au long de ce voyage. Natacha entre la première, et me fait signe de me presser d’entrer à mon tour. En effet, le patron nous propose de boire un raki avec lui, cet alcool blanc local qui permet de partager l’amitié. Il y a déjà là un couple d’Athéniens qui repose son verre et s’éclipse. Et nous voilà discutant avec le propriétaire Nikos et son amie Stella, une artiste peintre, de musique grecque et de poésie. Encore une chanson ou un morceau que Nikos a trouvé sur youtube.com en interrogeant son ordinateur, encore un poème d’Odysseas Elytis ou de Kavafis, encore un petit verre de raki. La conversation portant sur la difficulté de créer quand les conditions sont mauvaises, je me mets à déclamer :
"Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure
Que les noirs Séraphins t’ont faite au fond du cœur.
Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur,
etc., etc.", de la Nuit de Mai de Musset, et j’enchaîne avec la tirade du pélican. Quand je finis ma performance, Nikos se lève, attrape sur une étagère haute les Poésies complètes de Musset, un gros livre de 896 pages et me l’offre. Quelle gentillesse, quel geste ! Finalement, nous sommes restés avec Nikos et Stella plus de trois heures, et notre dernier bus, pour regagner notre camping à quinze kilomètres, va partir très bientôt. Natacha et moi partons coudes au corps vers la gare routière quand une mobylette nous rattrape. C’est Nikos, qui dit qu’il va nous devancer pour demander au chauffeur de nous attendre quelques minutes. En champions olympiques, nous arrivons en trombe au moment où le chauffeur, peu coopératif et qui a refusé la demande de Nikos, démarre son véhicule. Heureusement, nous avons été très rapides, et le fait que Nikos parle au chauffeur a suffi. Ouf !
 
Le lendemain (hier), après notre visite du musée historique et notre balade en ville, nous retournons voir nos nouveaux amis. Nouvelles longues discussions, nouveaux raki, nouvelle course pour le dernier bus, mais avec une marge légèrement plus raisonnable. Ce soir, nous avons longuement marché dans les rues d’Héraklion, et parce que tout l’été, chaque année, il y a un festival, nous nous sommes attardés à écouter des chanteurs, puis à regarder un excellent marionnettiste, et enfin nous avons joué des coudes, sur une place, pour mieux voir un groupe que nous entendions et qui nous plaisait énormément, il était bien tard quand nous sommes allés vers la librairie de Nikos pour lui dire au revoir, à lui et à Stella, puisque demain matin nous nous embarquons pour regagner le continent. Il a fermé sa porte. Eh bien nous passerons demain matin avant l’heure du ferry.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

michele 17/10/2015 09:48

Merci pour votre journal si riche d'informations.Pour moi :une reference lors de commentairres à noter pour mon album photo

Jean-Marie Létienne 29/02/2012 06:06

Content de vous revoir, et de continuer à partager ces merveilleux moments hellénistiques que vous nous offrez. Merci encore de ce cadeau.
Amitiés

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  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
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