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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 23:26

670a1 Île de Ioannina

 

670a2 Île de Ioannina 

Aujourd’hui, nous avons commencé la journée en retournant sur l’île de Ioannina pour visiter des monastères, puis comme il en était encore temps nous nous sommes hâtés de retraverser le lac vers le continent et nous avons couru vers le camping-car pour gagner Dodone, qui ferme ses portes à quinze heures. Je commence donc par ces deux vues, les abords marécageux de l’île et un sympathique petit chemin qui mène vers un monastère.

 

670b1 Île de Ioannina, monastère Philanthropinon 

670b2 Île de Ioannina, monastère Philanthropinon 

Nous avons visité deux monastères (celui de mes photos est le Philanthropinon), ils sont intégralement couverts de fresques de toute beauté, mais la photo y est interdite. Je ne peux donc rien commenter dans le vide, je peux seulement dire que nous avons été éblouis, même si, à chaque fois, nous étions suivis pas à pas, tout simplement parce que nous étions en possession d’appareils photo.

 

670c1 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

670c2 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

Nous retournons faire un tour vers le monastère Pandeleimonas où a été décapité Ali Pacha et où se trouve le musée qui traite de son sujet, non pour retourner au musée, mais pour jeter un coup d’œil à la petite église du monastère, qui était fermée l’autre jour. Sous le bâtiment du musée il y a un passage couvert, d’où l’on voit le petit parvis de l’église. Je dis “parvis” quoique je sache le mot impropre, mais je ne sais comment appeler cette galerie, ce préau, cet endroit qui n’est pas un narthex. C’est l’objet de ma première photo. La seconde est prise derrière l’abside, et l’on peut reconnaître sur la gauche ce… cette… disons, l’entrée de l’église.

 

670c3 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

Là, sur le mur extérieur de l’église, près de la porte, on peut voir ce reste de fresque. Le style en est très byzantin, attitudes, couleurs. Certes, le toit protège des intempéries directes, mais ni de l’humidité de l’air, ni des variations de température, et autant je trouve horripilant d’être suivi pas à pas, autant je trouve dangereux le total manque de surveillance comme ici.

 

670c4 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

670c5 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

À l’intérieur, ces belles peintures décorent l’iconostase, puisqu’on sait que le culte a lieu de l’autre côté de cette cloison que, par conséquent, les fidèles ont en permanence sous les yeux durant toute la cérémonie, qui est fort longue chez les orthodoxes, infiniment plus que dans le culte catholique romain. Le saint que l’on voit à gauche est agios Pandeleimonas, ou Panteleimonas, à qui est consacré le monastère. Je crois bien que ce saint (agios, en grec, signifie saint) est le même que celui que je connais pour être saint Pantaléon. Et je suis conforté dans cette idée par le fait que Panteleimonas est le nom donné à une église d’un îlot crétois où, après la reconquête sur les Ottomans, on a transféré tous les lépreux de Grèce dans l’espoir que les derniers Turcs qui y vivaient s’en iraient, parce que c’est un patron des malades ; or Pantaléon était, au troisième siècle après Jésus-Christ, fils d’un païen et d’une chrétienne. Sa mère morte, il a vite oublié ses enseignements et est parti étudier la médecine à Nicomédie. Il est devenu un si excellent médecin que l’empereur Maximien l’appelle près de lui pour être son médecin personnel. Un prêtre, remarquant ses qualités morales, lui rappelle des bases de christianisme que Pantaléon avait oubliées. Un jour, voyant un enfant mort et une vipère près de lui, il demande à Jésus de faire passer la vie de la vipère dans l’enfant et de rendre à la vipère le mal fait à l’enfant, le miracle se produit, et il se fait alors baptiser. Puis il réussit à convertir son père. Enfin, après la mort de son père, il vend tous ses biens et exerce la médecine gratuitement pour les pauvres, se dévoue, mène une vie exemplaire. Mais des confrères médecins, jaloux, le dénoncent comme chrétien. Nous sommes en 303. C’est Dioclétien qui tient les rênes de l’empire, et l’on sait avec quelle rigueur et quelle cruauté il a mené les persécutions contre les chrétiens. Pantaléon est martyrisé puis décapité. Et il devient le saint protecteur des malades. Telle est la coïncidence de patronat qui me fait identifier la représentation de ce saint Pandeleimonas sur l’iconostase du monastère qui porte son nom avec ce Pantaléon de Nicomédie. Près de lui, c’est Marie, pour laquelle aucune explication n’est nécessaire. De l’autre côté de la porte, derrière cette lumière qui brûle ma photo, c’est bien sûr le Christ.

 

Sur la porte, un ange sur le battant gauche, une femme sur le battant droit, je pense que c’est une Annonciation, même si l’on est plus habitué à voir la Vierge agenouillée pour recevoir la nouvelle. Elle lève une main, la main gauche, la paume vers l’ange. Est-ce un signe de doute ?

 

670c6 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

Ici, nous avons une représentation du Christ en majesté, sous l’apparence d’un empereur byzantin dont il a revêtu les vêtements et les attributs. Cette peinture n’a strictement rien des images du Christ auxquelles on est habitué dans les églises de rite latin.

 

670c7 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

670c8 Île de Ioannina, monastère Agios Pandeleimonas 

Dans l’iconostase, ces panneaux sont peints d’une succession d’images dans des ovales et représentent des martyres de chrétiens. J’en montre deux, une décapitation où le supplicié est agenouillé, tête baissée, dans l’attente que s’abatte sur sa nuque le sabre que brandit son bourreau, et une flagellation où le martyr, à plat ventre sur le sol, est soumis aux martinets de deux bourreaux. Sur ces deux peintures, mais surtout sur la première qui fait porter un turban à l’homme armé d’un sabre, j’ai l’impression que l’artiste a voulu donner un air ottoman au bourreau. En réalité, l’occupation turque n’a pas renouvelé les persécutions contre les chrétiens qui avaient sévi sous le Bas-Empire romain et tout particulièrement avec Dioclétien, elle a plutôt utilisé les chrétiens pour les basses tâches, elle en a vendu comme esclaves sur les marchés orientaux, ne se montrant pas tendre mais sans qu’il y ait de martyrs. Il y a eu force décapitations, pour toutes sortes de motifs, mais pas spécifiquement parce que l’on était chrétien. Ali Pacha, par exemple, a voulu faire décapiter des rivaux musulmans, et lui-même a été décapité. Quand, en 1611, Aslan Pacha a châtié des chrétiens, quand il a rasé leurs églises de la citadelle, quand il les a interdits de séjour dans les murs, ce n’est pas parce qu’ils étaient chrétiens en tant que tels, mais parce qu’ils s’étaient révoltés sous la conduite de Denis le Philosophe et avaient voulu se débarrasser de la domination turque. Je pense donc que, dans l’intention du peintre de ces représentations, il y a plutôt une vengeance indirecte contre l’occupant, les tortionnaires peints sous les traits de Turcs étant des Romains païens.

 

670d1 Dodone, le théâtre 

670d2 Dodone, le théâtre 

670d3 Dodone, le théâtre 

Ayant admiré les fresques que je ne peux montrer et l’église dont je viens de parler, nous nous hâtons vers Dodone et ses ruines antiques. En effet, outre l’oracle de Zeus, Dodone était une vraie ville. Déjà 2500 ans avant Jésus-Christ, il y avait là un établissement d’un groupe humain, et il y a des traces de consultation de l’oracle plus de 1500 ans avant notre ère, ce qui en fait le plus vieil oracle connu de Grèce. Je vais en parler quand j’en montrerai les ruines. Faisons un grand bond jusqu’à la fin du quatrième siècle de notre ère, et nous voyons l’oracle décliner puis s’éteindre quand le christianisme a définitivement supplanté le paganisme, mais la ville subsiste, il y a même des traces d’une basilique chrétienne des cinquième et sixième siècles. Mais au sixième siècle, les Slaves font de plus en plus souvent des incursions de razzia et les habitants désertent la ville pour s’installer à une vingtaine de kilomètres, là où un promontoire au-dessus d’un lac permet de disposer d’une position protégée, et l’empereur Justinien construit pour eux la cité Néa Eurœa, qui deviendra Ioannina quand le Normand Bohémond y construira une citadelle au onzième siècle, en 1082.

 

De la ville antique de Dodone, donc, nous pouvons admirer un théâtre. Ce n’est pas pour lui que Dodone est célèbre, et pourtant il est plutôt bien conservé et nous avons eu plaisir à y rester, même si l’on n’a pas droit d’accès à ses gradins, mal consolidés. Construit à l’époque de Pyrrhus (297-272), c’est l’un des plus grands de Grèce, avec une capacité de dix-sept mille spectateurs. L’ouverture que l’on voit sur mes photos était destinée à l’entrée en scène des acteurs. L’accès des spectateurs se faisait par les côtés

 

670d4a Dodone, le théâtre 

670d4b Dodone, le théâtre 

En 167 avant Jésus-Christ les Romains sont arrivés, et que fait un Romain en pays conquis ? Ils ont détruit. Mais une fois installés, ils ont voulu avoir un théâtre, alors ils ont réparé. Si l’on compare ces deux gros plans sur des pierres du mur du théâtre, on est frappé par les différences. La première photo montre le mur construit par les Épirotes, des pierres taillées sont montées régulièrement, et la seconde photo les réparations par les Romains après les destructions commises. Ce sont des pierres de récupération, de tailles variées, montées en désordre. On voit même, près de la longue pierre posée verticalement située sur le bord gauche de la photo, la section octogonale d’un fragment de colonne. Or ces deux murs sont symétriques, ils devraient donc être identiques, mais les événements historiques peuvent s’y lire. Mais ce n’est pas tout. Le théâtre, c’est bien, mais c’est un peu trop culturel, même quand on joue des comédies. Pour un Romain, les jeux du cirque, des combats d’hommes qui s’entre-tuent sous les yeux du public, ou qui luttent avec ou sans succès contre des animaux féroces, ou encore des bêtes sauvages d’espèces différentes qui s’opposent, c’est quand même mieux. Il y a des cris, il y a de la souffrance, il y a du sang, il y a de la mort. Alors à l’époque d’Auguste, c’est-à-dire à la charnière des deux ères, ils ont détruit les trois premières rangées de sièges, les deux premières pour agrandir l’aire dédiée au spectacle et la troisième pour la remplacer par un mur de 2,80 mètres de haut destiné à empêcher les animaux d’aller manger les spectateurs plutôt que les gladiateurs. Les premiers ne sont pas inscrits au menu.

 

670d5 Dodone, le mur du théâtre 

Sur mes photos du théâtre, on voit nettement deux séries de rangées de sièges, qui sont en bon état. Ce sont les 55 rangées de la construction initiale. Puis la ville s’est développée, le théâtre est devenu insuffisant et l’on a construit la troisième série de rangées, celle qui est en plus mauvais état, sous l’arbre. Les théâtres grecs –et depuis la conquête d’Alexandre le Grand à la fin du quatrième siècle l’Épire est grec– sont adossés à des collines qui constituent ainsi de solides soutiens, en même temps que des voies d’accès par le sommet. Mais cette adjonction de sièges par le haut, si elle a pu se faire contre la colline à l’arrière, en revanche débordait largement le support naturel sur les côtés, surtout du côté droit. Il a donc fallu construire un mur de soutènement (ci-dessus) alternant les espaces de mur plat et des sortes de bastions qui renforçaient la construction tout en lui donnant un aspect monumental.

 

670e Dodone, le temple de Thémis 

670f Dodone, le temple d'Héraklès 

Plus loin, il ne reste que les soubassements de divers temples. Les photos ci-dessus montrent le temple de Thémis (la Justice) et celui d’Héraklès.

 

670g Dodone, le temple de Dionè 

Ceci est un temple de Dionè. Lui non plus n’est pas bien conservé, mais cette divinité mérite que je m’arrête un peu sur elle. En effet, dans les temps très anciens, avant l’arrivée des Grecs en Épire, le culte de la Grande Déesse, une divinité chthonienne (c’est-à-dire liée à la terre et au monde souterrain), était très répandu dans toute la Méditerranée orientale. Elle apportait abondance et fertilité. Par ailleurs, les gens de cette région se nourrissaient de glands torréfiés, or il est notable que, selon Hésiode, elle résidait à Dodone entre les racines d’un grand chêne. C’est elle qui était honorée ici comme la divinité protectrice de la cité, où elle avait deux temples, celui-ci étant son nouveau temple. À ce culte se rapporte un style particulier de poteries, et une onomastique pré-grecque, comme le nom du Pinde (la montagne, au nord), celui du Tomaros (la montagne, au sud) ou celui du fleuve Thyamis (fleuve d’Épire).

 

670h1 Dodone, le temple de Zeus 

670h2 Dodone, le temple de Zeus 

670h3 Dodone, le temple de Zeus 

Puis les Grecs sont arrivés, et l’on trouve des poteries d’un style différent, et les noms de lieux ont des consonances grecques, comme Hellopie (la riche terre qui jouxte la ville de Dodone), Thesprotes (les habitants de l’ouest de l’Épire grec), et Dodone même. Et ils ont apporté avec eux le culte de Zeus, dieu du ciel et du tonnerre. Dans l’oracle de Dodone, Zeus et Dionè sont associés. Les trois photos ci-dessus montrent le lieu de l’oracle de Zeus, ou l’oracle de Zeus et Dionè. Des prêtres qui ne se lavaient jamais les pieds et marchaient pieds nus pour être en contact direct avec la terre (tiens, ne parlais-je pas tout à l’heure d’une divinité chthonienne ?) écoutaient bruisser les feuilles d’un chêne sacré où nichaient des pigeons et en tiraient des prophéties. Mais on trouve chez Socrate, dans Phèdre, la trace de la fin de ce système :

Socrate : “On avait l'habitude de dire, mon ami, que les paroles du chêne dans le sanctuaire de Zeus à Dodone étaient les premières prophéties. Les gens de ce temps-là, qui n'étaient pas aussi sages que vous les jeunes, se satisfaisaient dans leur simplicité d'entendre un chêne ou une roche, pourvu seulement qu'il dise la vérité”.

 

Par la suite, donc, autour du pied du chêne étaient également disposés sur des trépieds des chaudrons de bronze se touchant les uns les autres, de sorte que si l’on frappait l’un d’eux le son se répercutait de l’un à l’autre et cette résonance était interprétée. D’où provenaient ces chaudrons, c’est dans Strabon (Géographie, IX, 2) que je l’ai découvert. J’ai trouvé le texte grec sur Internet, et j’ai tenté de le traduire le plus fidèlement possible mais d’une part je n’ai pas emporté en voyage mon gros dictionnaire grec Bailly, d’autre part le temps de mes études est très loin. Néanmoins, j’espère n’avoir commis aucun contresens. Voici le texte :

“Ephore raconte que [...] [des représentants] des Pélages, alors que la guerre continuait, étaient allés consulter l'oracle [de Dodone], et [des représentants] des Béotiens y étaient allés aussi. Ephore déclare ne pas pouvoir dire quel oracle a été rendu aux Pélages, mais il peut parfaitement répéter la réponse donnée aux Béotiens : ils vaincraient s'ils commettaient un sacrilège ; les messagers, suspectant que la prophétesse avait voulu favoriser les Pélages à cause de sa parenté avec eux (car le sanctuaire a une origine pélagique), saisirent la femme et la jetèrent sur un bûcher, car ils considéraient que, qu'elle ait ou non agi malhonnêtement, ils avaient raison dans l'un et l'autre cas puisque, si elle avait rendu un faux oracle, elle avait sa punition, tandis que si elle n'avait pas agi malhonnêtement, ils avaient accompli ce qui leur avait été ordonné. Mais les responsables du temple ne voulaient pas mettre a mort sans procès –et de plus dans le temple– les hommes qui avaient fait cela et donc ils les citèrent en jugement devant les deux prêtresses survivantes (de trois qu'elles étaient), qui étaient aussi les prophétesses ; quand les Béotiens alléguèrent qu'il était totalement illégal que des femmes jugent, ils adjoignirent aux femmes un nombre égal d'hommes. Les hommes votèrent l'acquittement, les femmes la condamnation et puisque le nombre de voix était égal, l'acquittement a prévalu ; c'est de là que pour les seuls Béotiens ce sont des hommes qui rendent l'oracle à Dodone ; au reste, les prophétesses ont expliqué que l'oracle signifiait que le dieu ordonnait aux Béotiens de subtiliser chaque année un trépied d'un de leurs temples et de l'envoyer à Dodone ; et ils le font en effet : ils volent toujours, de nuit, un de leurs trépieds sacrés et le dissimulent sous des manteaux pour l'envoyer en cachette à Dodone”.

 

Plus loin, Strabon ajoute : “Au début, c'est vrai, ceux qui ont prophétisé étaient des hommes [...], mais plus tard trois femmes âgées ont été désignées comme prophétesses, après que Dionè avait aussi été désignée comme associée au temple de Zeus”.

 

Plus tard, on a remplacé le cercle de chaudrons qui entouraient le chêne sacré par un mur. C’est ce mur que l’on peut voir aujourd’hui. Et l’oracle était rendu à partir d’une statue de jeune homme venue de Corfou. En effet les Corfiotes avaient dédié au dieu cette statue votive, on l’avait montée sur une colonne et on avait fixé à sa main une corde garnie d’osselets. Comme la région de Dodone est très ventée, la corde était toujours en mouvement, et les osselets allaient frapper un chaudron placé à côté, également au sommet d’une colonne. C’est ce son qu’interprétaient les prêtres.

 

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Published by Thierry Jamard
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