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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 13:08
749a1 Île de Kythnos
 
749a2 Kythnos, police du port
 
749a Kythnos, ruée vers le ferry
 
Le ferry qui nous mène de Syros à Kea fait une escale à Kythnos. Nous ne sommes plus sur la même route, le navire des Blue Star Ferries rentrant directement de Syros au Pirée. Cette fois-ci, nous sommes sur un vieux rafiot de Nel Lines, l’Aqua Jewel. Dans ce port, comme dans presque tous ceux des Cyclades où nous avons fait escale, la police à l’embarquement est faite par de toutes jeunes femmes, très grandes, très minces, toutes sur le même modèle, mais un modèle qui est loin d’être désagréable. Lorsque les passagers sont invités à monter à bord, c’est la ruée, on dirait un troupeau d’impalas fuyant devant le lion, ou une foule de traders apprenant le cours intéressant d’une action à la bourse. Ou encore un essaim de moustiques ayant flairé mon délectable sang. Ne courez pas, Mesdames et Messieurs, il y aura de la place pour tout le monde.
 
749b1 île de Kea, le port
 
749b2 île de Kea, sur le port
 
Ci-dessus, le port de Kea. Ici ou là, une terrasse de café ou de restaurant. Dans un creux entre deux, une boutique de vêtements pour femmes risquait de ne pas être remarquée des passants, alors a germé cette idée excellente et pleine d’humour d’asseoir un mannequin de plâtre devant une table, ce qui attire immanquablement l’attention amusée.
 
Je réserve toujours les hôtels par le site de booking.com qui propose des rabais intéressants sur les tarifs normaux et qui permet de se faire une idée avec les opinions des clients (publicité gratuite). Mais à Kea, rien, pas un seul hôtel. Bah, nous sommes-nous dit, ce n’est pas un problème, l’île n’est pas trop fréquentée par les touristes étrangers, les Athéniens qui, vu la proximité, viennent ici doivent avoir leur maison à eux, nous trouverons bien quelque chose. Une personne qui tient une agence de locations de voitures, avec une gentillesse exceptionnelle, a téléphoné pour nous à tous les hôtels, toutes les chambres d’hôtes répertoriées… rien. Pas un lit pour nous accueillir cette nuit. Nous repartons bredouilles. Très inquiets, parce qu’il n’y a plus aujourd’hui de bateau pour le continent et que nous avons laissé, pour ce court voyage, le camping-car à Athènes, nous errons un peu sur le port. Puis nous entrons dans un hôtel qui a déjà répondu qu’il n’avait rien, et là, ô joie, on nous apprend que quelqu’un vient tout juste de téléphoner pour renoncer à sa réservation. C’est bien pour cette nuit, mais pas la nuit prochaine. Mais je dis tout de suite que le lendemain matin, on nous a fait savoir qu’il n’était pas nécessaire de libérer la chambre, parce qu’il y avait une autre défection. Ouf !
 
749b3 île de Kea
 
749c1 île de Kea, Ioulida
 
Nous disposons donc d’un après-midi jeudi et d’une journée entière vendredi, car notre bateau part samedi matin à midi, ce qui ne nous laissera guère que le temps d’une balade dans les environs du port. Je vais donc mêler ici images et commentaires sur Kea sans tenir compte de la chronologie. Sur ces photos, on voit que l’île est assez aride. Le village que l’on voit, perché sur cette croupe, est en fait Ioulida, la capitale de l’île, située à quelques kilomètres du port et accessible en bus.
 
749c2 île de Kea, Ioulida
 
749c3 île de Kea, Ioulida
 
Une légende se rapporte à la situation climatique de Kea. Autrefois, dit-on, l’île s’appelait Hydroussa "la bien arrosée" parce que les sources étaient nombreuses, créant un paysage verdoyant couvert de forêts. Là vivaient en grand nombre les nymphes, divinités des sources et des cours d’eau. Mais un jour, un lion énorme, un animal terrifiant, fit son apparition. L’histoire ne dit pas d’où il venait, mais il effraya les nymphes qui s’enfuirent vers le nord de l’île et, de là, passèrent à Karystos, à la pointe sud de l’île d’Eubée, distante de 30 à 40 kilomètres. Plus de nymphes, plus d’eau. Kea est devenue aride, sa luxuriante végétation s’est étiolée. Lorsqu’en été le soleil entrait dans la constellation du Chien (Canis en latin, d’où vient le mot canicule), l’étoile Sirius, la plus grande de la constellation, ramenait les jours les plus chauds de l’année qui brûlaient douloureusement l’île. Alors, les habitants firent appel à Aristée.
 
Les Lapithes sont un peuple de Thessalie (j’ai parlé d’eux à Olympie, à propos de la frise du temple de Zeus). Leur roi Hypsée, fils du dieu-fleuve Pénée et de la naïade Créuse, avait pour fille la nymphe Cyrène. Or un jour que Cyrène, dans la forêt du Pinde, s’attaquait sans armes, à mains nues, à un lion, Apollon la vit, fut séduit par son exploit en même temps que par sa beauté, il en tomba amoureux et l’enleva sur son char d’or jusqu’en Libye, où à l’époque Kadhafi n’avait pas encore pris le pouvoir. Il s’unit à elle et lui donna en partage la région qui porte son nom (la Cyrénaïque, autour de la ville de Cyrène qu’elle y créa). Le fruit de ces amours est Aristée. Son éducation fut confiée dans un premier temps aux Heures (c’est-à-dire les Saisons), puis aux Muses, qui lui enseignèrent l’art de la laiterie et celui de l’apiculture. Plus tard, commandant avec le dieu Dionysos une armée arcadienne, Aristée conquit l’Inde. Et c’est à son retour que les habitants de Kea s’adressèrent à lui, fils d’une nymphe. Et c’est Apollon, son père, qui lui donna l’ordre d’accorder son aide. Aristée alla donc s’installer à Kea, construisit un grand autel en l’honneur de Zeus et, chaque jour, il y offrit des sacrifices à Zeus et à Sirius. Alors Zeus daigna envoyer le Meltem, nom turc que l’on donne ici aux vents étésiens qui soufflent du nord et rafraîchissent l’atmosphère pendant une quarantaine de jours en été, purifiant l’air. Et puis il enseigna aux habitants l’élevage laitier, et surtout l’apiculture, ces sciences qu’il tenait des Muses. En outre, il introduisit à Kea la culture de l’olivier.
 
Dans la réalité, il semble bien qu’il ait existé à Kea deux divinités préhelléniques, Sirius et Aristée, dont les noms pouvaient être un peu différents. Quand les Grecs sont arrivés dans l’île, amenant avec eux le culte des dieux de l’Olympe, ils ont adapté leur religion en assimilant les divinités précédentes dans la légende que je viens de raconter. En Crète, la divinité chèvre préexistante est devenue la mère nourricière de Zeus, à Kea c’est le contraire, la divinité préexistante Aristée est devenue le fils du dieu grec Apollon. Mais il y a dans les deux cas continuité par filiation mythologique.
 
749d1 île de Kea, Ioulida
 
749d2 île de Kea, Ioulida
 
749d3 île de Kea, Ioulida
 
La toute petite ville de Ioulida ne manque pas de charme, avec ses ruelles étroites, souvent couvertes par des constructions pour gagner de l’espace. Le chemin que nous avons suivi est plus ou moins horizontal au flanc de la colline, mais on a vu sur les photos précédentes que Ioulida coiffe cette colline, et donc s’accroche à des pentes, ce qui signifie que bien des rues comportent des escaliers. Dans ces conditions, ni voitures ni motos ou bicyclettes ne conviennent, et le seul moyen de transport passant partout est l’âne. Cet animal a donc de beaux jours devant lui dans les villes de ce type. Quand je dis "de beaux jours", c’est une façon de parler, parce que les charges qu’il transporte en plus de son maître sont très pesantes.
 
749e1 île de Kea, en allant vers l'antique Karthaia
 
749e2 île de Kea, en allant vers l'antique Karthaia
 
749e3 île de Kea, en allant vers l'antique Karthaia
 
En empruntant une route qui contourne Ioulida puis file vers le sud, on arrive en un point assez élevé où un chemin part sur la gauche de la route. À partir de là, il faut marcher assez longtemps en dévalant vers la mer, par un sentier rocailleux d’abord, puis en suivant le lit du Vathipotamos, une petite rivière à sec (depuis que les nymphes ont fui le lion), et au bout de 45 à 50 minutes de bonne marche on arrive sur une plage. Sur cet itinéraire encore, les seuls animaux à pouvoir marcher sont les touristes bipèdes et les ânes.
 
749f1 Karthaia antique, sur l'île de Kea
 
749f2 Karthaia antique, sur l'île de Kea
 
749f3 Karthaia antique, sur l'île de Kea
 
À partir de la plage, un chemin aménagé en escalier permet de monter vers le site antique de Karthaia avec un temple antique datant de 530-525 avant Jésus-Christ et consacré à Apollon Pythien. Plus loin, un autre temple, à peine plus récent (500-490) est consacré à Athéna. Pindare, dans son quatrième Péan, écrit "Et en effet, Karthaia n’est pas qu’une étroite crête, et je ne l’échangerais pas contre Babylone". La ville, qui se consacrait à l’élevage et à l’apiculture, a connu des heures brillantes aux sixième et cinquième siècles avant Jésus-Christ, comptant environ 1500 habitants. Mais il se fait tard, nous devons penser à rentrer. Et dans ce sens, le chemin monte durement.
 
Nous sommes allés assez loin vers le sud-est pour voir ce site de Karthaia et n’avons pas le temps d’aller, moins loin d’ailleurs, vers le nord-ouest vers le site antique d’Agia Irini où un mur de fortification enclôt un établissement de l’âge du bronze s’étendant de 2000 à 1100 avant Jésus-Christ. Dommage. L’ensemble comprend un temple où ont été trouvées brisées en pièces une cinquantaine de statues de terre cuite qui sont présentées aujourd’hui au musée archéologique de Ioulida. NO PHOTO. Mais même si je ne peux en montrer de photo, elles sont trop originales pour que je me dispense d’en dire un mot. Ces statues sont de tailles diverses, depuis la taille humaine jusqu’à soixante centimètres pour la plus petite. La plupart sont d’une taille moyenne, comme la mieux conservée d’entre elles qui mesure 1,05 mètre. Toutes du même modèle avec les mains sur les hanches –sauf une, un bras levé au-dessus de la tête comme si elle dansait–, elles sont absolument uniques dans le monde. De même modèle, mais non pas identiques parce qu’elles ne sont pas moulées, elles ont été façonnées à la main. Nulle part ailleurs jusqu’à ce jour on n’a trouvé ce genre de représentation de cette taille. Elles portent une veste courte et une longue jupe qui leur tombe aux pieds, certaines ont une guirlande qui leur pend du cou jusqu’au haut de la poitrine, et de rares traces de couleur prouvent qu’elles étaient peintes, les parties du corps apparentes en blanc, leurs vestes et jupes en jaune, l’une des guirlandes conserve des traces de blanc et de rouge. On les date du quinzième siècle avant Jésus-Christ, à une époque où Kea, comme le prouvent des objets que l’on y a trouvés, était en relation culturelle et économique étroite avec la Crète et le Péloponnèse. Le temple a été détruit, apparemment par un tremblement de terre selon mes livres, vers 1450 avant Jésus-Christ, mais la concordance des dates avec les incendies de palais crétois et péloponnésiens me laisse des doutes. En tous cas, le cataclysme destructeur, humain ou naturel, a surpris parce que l’une des statues, avec des apports de plâtre, était en cours de restauration et a été laissée telle quelle. Leur situation à l’intérieur du temple témoigne de leur usage religieux, sans doute votif. Ne pouvant rien montrer, je m’arrête là, mais cette trouvaille était trop exceptionnelle, cette vitrine est trop impressionnante pour moi, pour que je la passe sous silence.
 
749g1 le lion de Kea
 
749g2 le lion de Kea
 
Dans le pays, le lion gigantesque qui a fait fuir les nymphes, cause de l’aridité de l’île, a évidemment laissé un souvenir cuisant. Mais si, de façon à vrai dire bien peu originale, le nom du lion, en grec ou en anglais, est utilisé à toutes les sauces (sur mes photos pour un bar et pour un bureau de location de voitures), ce n’est pas tant pour se référer à la légende elle-même qu’à la trace bien matérielle qu’elle a laissée à quelque distance de Ioulida, en pleine nature, et accessible par un petit chemin bien tracé.
 
749h1 le lion de Kea
 
749h2 le lion de Kea
 
749h3 le lion de Kea
 
En effet, bien visible de loin, un énorme lion de neuf mètres a été sculpté directement dans la roche vers l’an 600 avant Jésus-Christ. Il surprend non seulement par sa taille, par son emplacement, et par sa nature même (car enfin le lion n’est pas l’animal que l’on s’attend à rencontrer dans les Cyclades), mais surtout par le sourire qu’il arbore, un sourire de sérénité comme celui d’un kouros. Au reste, les kouroi sont de la même époque. Ce que signifie ce sourire de l’animal sculpté en action de grâces pour avoir reçu d’Aristée le Meltem qui contrait la malédiction engendrée par le lion, nul ne le sait. On a supposé un sourire moqueur à l’encontre de ceux qu’il a effrayés, un sourire de satisfaction figurant celui qui se peint sur le visage des habitants lorsque la brûlure de Sirius est atténuée, sourire philosophique répondant à la mentalité locale faite d’acceptation du monde tel qu’il est, ce sourire est aussi énigmatique que celui de la Joconde.
 
749h4 le lion de Kea
 
Mais quelle que soit la signification de ce surprenant sourire, le lion de Kea veille sur la ville et sur son île. Nous sommes donc tranquilles, Kea est protégée. Nous pouvons la quitter sans inquiétude.
 
749i1 Ferry Artemis à Kea
 
749i2 Kea
 
749i3 île de Kea
 
Et voilà, nous sommes embarqués. C’est encore une autre compagnie, Anek lines, qui nous transporte, à bord d’un ferry qui porte le nom d’Artémis. Nous sommes impatients d’arriver, parce que Raphaël, mon grand fils, ne connaissait pas encore ses dates de liberté pour venir nous voir avec Vanessa, son amie équatorienne, quand nous avons réservé nos billets pour ce petit tour des Cyclades du nord, et tous deux sont déjà à Athènes depuis deux jours. De plus, les bateaux de Kea ne vont pas au Pirée, relié à Athènes par le métro, mais à Lavrio, à une soixantaine de kilomètres vers le sud de l’Attique, et en arrivant nous avons dû attendre longtemps en plein soleil un autocar qui, ensuite, a procédé au ramassage de bien des bourgs avant de nous déposer dans Athènes à quelque distance d’une station de métro. Mais nous sommes enfin arrivés.

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Published by Thierry Jamard
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