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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 09:00

 

Le musée archéologique d’Istanbul, c’est un monde. Il est immense, et tout y est passionnant. Nous nous y sommes rendus trois fois (au diable l’avarice), et quand lors de notre troisième passage on nous a mis dehors à la fermeture, nous n’avions pas réussi à tout voir. C’est pourquoi j’ai décidé de lui consacrer deux articles. Mais où faire la césure, je ne sais pas trop, le partage entre les deux articles est arbitraire. Alors tant pis si ça n’a pas de sens, le second article portera sur l’Anatolie (Turquie d’Asie) sauf pour les trouvailles d’époque préhistorique, et le premier, aujourd’hui, sur tout le reste.

 

864a1 Lion hittite, musée archéologique d'Istanbul

 

Dès l’entrée du premier bâtiment, nous sommes accueillis par ce grand lion hittite du huitième siècle avant Jésus-Christ. La civilisation hittite, nous allons souvent avoir l’occasion de la rencontrer dans ce musée (et sur place le jour où, si nos projets se réalisent, nous reviendrons en Turquie pour en voir la partie asiatique). Il provient de Sinjerli, un site au pied de l’Anti-Taurus, au sud de l’Anatolie centrale. En 1190, l’Empire Hittite était tombé, mais cette haute civilisation a continué d’exister. En ce lieu, s’est créé par la suite un état hittite indépendant, Sam’al, et cette cité de Sinjerli, qui s’était déjà développée du temps de l’Empire, est devenue alors particulièrement brillante, jusqu’à ce que les Assyriens annexent Sam’al, au septième siècle avant Jésus-Christ. Désormais, Sinjerli sera abandonnée.

 

864a2 Méduse, musée archéologique d'Istanbul

 

Dans le parc du musée archéologique, sont aussi déposées en vrac nombre d’antiquités. Cela n’est pas exposé, il n’y a aucune explication. Au hasard, je montre cette sculpture, très expressive, et qui me plaît bien. Pas besoin d’explication pour reconnaître une tête de Méduse, mais d’où elle provient et de quand elle date, je ne saurais le dire.

 

864a3 musée archéo d'Istanbul, bâtiment des céramiques

 

Poursuivant ma promenade à l’extérieur, je vois ce beau bâtiment qui abrite la collection de céramiques. Malgré nos visites multiples, nous n’aurons même pas le temps d’y mettre les pieds. Vu son ampleur, cette partie du musée doit être d’une richesse exceptionnelle. Pour une autre fois peut-être…

 

864a4 Osman Hamdi Bey

 

Ce buste représente Osman Hamdi Bey qui, de 1881 à 1910, a été directeur général des musées impériaux et à qui cet extraordinaire musée archéologique doit beaucoup. Né le 30 décembre 1842, il n’est pas tombé dans n’importe quelle famille. En effet, son père avait été choisi par le sultan pour être l’un des quatre jeunes Turcs envoyés étudier en Europe –quatre seulement– et en était revenu pétri de cette double culture ottomane et occidentale. Cela lui avait valu par la suite d’avoir assumé plusieurs postes d’ambassadeur, de ministre, et même d’avoir été grand vizir (quelque chose comme premier ministre). Quant à la mère d’Osman, elle était la fille du directeur de la guilde des fabricants de mouchoirs, fonction moins brillante, certes, que celle du père de son gendre, mais qui lui assurait une position en vue et des responsabilités. En 1857, Osman, à quatorze ans, part étudier le droit à Paris, mais entraîné par son goût pour les arts, il fréquente l’École des Beaux-Arts où il a pour maîtres Jean-Léon Gérôme et Gustave Boulanger et suit aussi des cours d’archéologie. C’était aussi un peintre de talent, j’aurai l’occasion de reparler de lui et de sa biographie plus en détail lorsque j’en viendrai à l’article réservé aux peintres exposés au musée de Péra (article 14 sur Istanbul).

 

864b1 vaisselle du chalcolithique (4e millénaire)

 

Ces poteries du quatrième millénaire avant Jésus-Christ (chalcolithique) sont en terre cuite peinte. Mais si l’on a pu les dater, en revanche on ne sait pas d’où elles proviennent.

 

864b2 vaisselle de l'âge du bronze (3000-1900 avt JC)

 

Ces deux cruches de terre cuite sont plus récentes, puisqu’on les situe entre 3000 et 1900 avant Jésus-Christ. Nous sommes maintenant à l’âge du bronze. Au chalcolithique, le cuivre était déjà employé (le mot khalkos désigne le cuivre, en grec), mais l’essentiel de l’outillage restait en pierre (lithos, en grec), et l’on n’avait pas encore découvert les qualités du bronze, obtenu en alliant le cuivre à de l’étain. Mais je ne dis cela que pour le nom de l’époque, puisque ces cruches ne sont pas métalliques. Sans certitude sur leur origine, on suppose qu’elles proviennent du centre ouest de l’Anatolie.

 

864b3 cymbales du troisième millénaire

 

Plus rares que les ustensiles de cuisine sont les instruments de musique. Ici, ce sont des cymbales de bronze du troisième millénaire avant Jésus-Christ provenant d’Anatolie. Il semblerait qu’elles aient été destinées à un usage durant les cérémonies rituelles.

 

864b4 Lettre en assyrien, 19e siècle avant JC

 

Dans le quartier des marchands assyriens (Karum) du site archéologique turc de Kültepe, à l’est de l’Anatolie centrale, c’est-à-dire l’ancienne ville hittite de Kanesh, ont été découvertes d’innombrables tablettes de terre cuite comme celle de ma photo. Ces textes constituent une mine d’informations sur l’activité commerciale de la ville, et plus généralement sur la vie de cette civilisation hittite. Ma photo représente une lettre en dialecte assyrien ancien, du dix-neuvième siècle avant Jésus-Christ, adressée par Shu-Ishtar à Imdilim. “Tu m’as écrit ceci : Dada peut te confier les tissus, laisse-le aller et venir avec moi. J’ai demandé à Dada, et il a dit : Sin-Bani va me donner satisfaction avec mon argent et il va faire partir les tissus. Les tissus sont chez Pilah-Asshur, le fils de Al-Tab. J’ai aussi demandé à Pilah-Asshur, il a dit qu’il a donné son équivalent à Sin-Bani. […] Laisse-nous donner ton tissu à un passeur, pour qu’il puisse te l’apporter. Pilah-Asshur est contrôlé de très près chez lui, il ne veut pas les remettre à un passeur. Il attend tes instructions”. L’assyrien ancien n’étant pas ma langue maternelle, je m’en suis remis, pour cette traduction, à ce que les spécialistes indiquent dans le musée. Et je trouve tout cela embrouillé et confus…

 

864b5 contrat de mariage en assyrien, 19e s. avt JC

 

Même lieu de découverte, même époque, même langue pour cette autre tablette de terre cuite. “La-Qepum a épousé la fille d’Enisru, Hatala. Il ne devra pas épouser de seconde femme [esclave] dans le pays [en Anatolie], mais il peut épouser une prostituée de la ville [Assur]. Si elle ne peut pas être enceinte dans un délai de deux ans, elle devra lui acheter une esclave et, ensuite, dès qu’elle en aura obtenu un garçon, elle pourra revendre l’esclave où elle veut. Si La-Qepum la répudie, il devra payer cinq mines d’argent. Si Hatala divorce de lui, elle devra également payer cinq mines d’argent. En présence de quatre témoins”. Ce contrat de mariage, au contraire, est très clair et précis. Au début, cette obligation faite à la femme d’être enceinte et sinon, en compensation, d’acheter sur son budget une esclave pour donner un fils à son mari, est très patriarcale et met la femme en état d’infériorité. Mais quand, ensuite, on voit que le dédommagement est le même de part et d’autre en cas de divorce, on constate que cette société, il y a près de quatre mille ans, n’était pas systématiquement préjudiciable aux femmes.

 

864b6 vente de fillette, assyrien, 19e siècle avant JC

 

Toujours le même lieu, la même datation, le même assyrien ancien. Si, sur ma photo, figurent deux parties de terre cuite, c’est parce que celle de droite, la plus grande, contenait celle de gauche, jouant le rôle d’enveloppe. Il s’agit d’un contrat de vente d’une enfant. “Ahatutum a acheté la fille de Hana et a payé une demi mine et un shekel et demi d’argent. Si Hana saisit sa fille, elle devra payer une mine d’argent et emmener sa fille chez elle. Si quelqu’un d’autre la saisit, alors Hana saisira Ahatutum. Si elle commet des actions incorrectes ou si elle se comporte mal, elle pourra la vendre où elle voudra. Deux témoins”.

 

864c1 Vaisselle, Troie, 1700-1250 avt JC

 

Nous en venons aux trouvailles de Troie. On se rappelle que Heinrich Schliemann, étudiant la géographie décrite par Homère dans l’Iliade et comparant avec les cartes à sa disposition, a un jour posé le doigt sur la carte en disant “c’est là”. Du moins c’est à peu près en ces termes que l’histoire est généralement racontée. En 1870, fouillant la butte d’Hissarlik, il découvre en effet des vestiges d’une ville antique qu’il identifie comme Troie. Or une soixantaine d’années plus tôt, en 1811, Chateaubriand publie son Itinéraire de Paris à Jérusalem, récit du voyage qu’il a effectué en 1806-1807, où je lis “Il me semblait que nous eussions dû nous rendre de Pergame à Adramytti [aujourd’hui Edremit], d’où, longeant la côte ou franchissant le Gargare, nous fussions descendus dans la plaine de Troie”. Mais le guide, par peur d’être attaqué dans la montagne, a pris un autre chemin. Quand Chateaubriand s’en aperçoit, il se fâche, l’altercation se termine chez l’aga de la première ville rencontrée. Chateaubriand doit accepter de se rendre directement à Constantinople. “Voilà les soins que me coûtaient Ilion et la gloire d’Homère. Je me dis, pour me consoler, que je passerais nécessairement devant Troie, en faisant voile avec les pèlerins, et que je pourrais engager le capitaine à me mettre à terre”. S’il est vrai que Schliemann a déterré les premiers objets, si le premier il a localisé Troie avec une parfaite précision, il est donc faux, en revanche, qu’il ait identifié comme Troie un site qui aurait été parfaitement ignoré avant lui.

 

En fait, sur le site d’Hissarlik, il y a de nombreuses couches archéologiques superposées, chaque fois la ville ayant été reconstruite au-dessus des restes de la précédente. Si, comme nous en avons l’intention, nous revenons l’an prochain en Turquie pour visiter, entre autres, ce site, j’en parlerai plus en détails. Pour l’instant, je me limiterai à dire que cette coupe a été trouvée dans le niveau numéro 6, qui correspond à la fourchette 1700-1250 avant Jésus-Christ.

 

864c2 fouilles de Dörpfeld et de Schliemann à Troie

 

Schliemann a creusé jusqu’au niveau qui l’intéressait, écartant sans grand soin ni respect ce qui se trouvait au-dessus. Le musée d’Istanbul présente à part dans cette vitrine ce qu’ont mis au jour Schliemann (à droite) et Dörpfeld (à gauche) qui a travaillé avec Schliemann à Troie à partir de 1882.

 

864c3 fouilles de Schliemann à Troie


 

864c4 fouilles de Schliemann à Troie

 

Les objets ci-dessus proviennent de la vitrine de droite, celle de Schliemann. Ces poteries, ces deux têtes de terre cuite, proviendraient donc des ruines de Troie incendiée par les Achéens, si l’on s’en tient à la version sans doute la plus largement admise et cependant souvent contestée selon laquelle la Guerre de Troie aurait réellement eu lieu, et ne serait pas une pure invention poétique. Mais ce qui est sûr, c’est que le niveau où ont été retrouvés ces objets a été anéanti par un grand incendie, et qu’après nivellement on a reconstruit une ville par-dessus.

 

864d1 Sarcophage de Méléagre, Durazzo, 2e s. après JC


 

864d2 Sarcophage de Méléagre, Durazzo, 2e s. après JC

 

Ce sarcophage du deuxième siècle de notre ère provient de l’antique Dyrrachium, devenue Durazzo sous la domination de Venise, et aujourd’hui Durrës en Albanie, sur la côte de l’Adriatique. Pour les Romains qui avaient construit la via Appia depuis Rome jusqu’à Brundisium (Brindisi), c’était le port, situé à 200 kilomètres, qui permettait de mettre le pied sur l’autre rive de l’Adriatique, et par conséquent le départ de la via Egnatia qui menait à Byzance, plus tard Constantinople. Le sarcophage représente la légende de Méléagre, dont Homère, dans l’Iliade, est le premier à parler. “Les Curètes et les braves Étoliens combattaient autour des remparts de Calydon. Ces deux peuples s’égorgeaient avec furie, les Étoliens pour défendre la riante Calydon, les Curètes brûlant de la ravager. Artémis, assise sur un trône d’or, leur avait suscité ce malheur car elle était irritée contre Œnée, qui ne lui consacra pas les prémices de ses champs, dans le lieu le plus fertile. Et tandis que les autres dieux savouraient les hécatombes, soit oubli, soit négligence, seule de toutes les divinités, cette fille du grand Zeus ne reçut point d’offrandes. Combien l’âme de ce héros était frappée d’aveuglement! Dans sa colère, la déesse qui se plaît à lancer des flèches envoie un farouche sanglier aux dents éclatantes, qui cause d’affreux ravages en parcourant les champs d’Œnée. Il arrache les grands arbres, et les renverse sur la terre avec leurs racines, leurs fleurs et leurs fruits”. Méléagre, le fils d’Œnée, parvient à tuer le sanglier. Maintenant, Curètes et Étoliens se disputent la tête et la peau du sanglier et, dans la lutte, Méléagre est avec les Étoliens, deux oncles maternels sont du côté des Curètes. Une version beaucoup plus tardive veut que, dans la chasse au sanglier de Calydon, Méléagre ait été aidé par la chasseresse Atalante dont une flèche infligea à l’animal sa première blessure. Méléagre, qui avait achevé le sanglier, avait droit à la tête et à la peau, mais amoureux d’Atalante il lui en fit cadeau. Les deux oncles, qui étaient d’affreux machos, furent outrés qu’une femme bénéficiât de telles dépouilles, d’où la guerre.

 

Revenons à l’Iliade. Parce que, dans la guerre, Méléagre a tué l’un des frères de sa mère Althée, celle-ci lui en veut. “Tout le temps que le brave Méléagre parut dans les combats, les Curètes éprouvèrent de grands maux, et ne purent, quoique nombreux, rester hors des murailles ; mais lorsque la colère, qui enfle le cœur même des plus sages, se fut emparée de Méléagre, plein de courroux contre sa mère Althée, il garda le repos auprès de la belle Cléopâtre, sa fidèle épouse. […] Il était furieux des imprécations de sa mère, qui, dans sa vive douleur, demandait vengeance du meurtre de son frère, et qui, frappant la terre de ses mains, à genoux, le sein baigné de larmes, suppliait Hadès et l’horrible Perséphone de donner la mort à son fils”. Les Étoliens, en l’absence du héros, perdent pied. Tous l’implorent de reprendre le combat, “mais ils ne parviennent pas à le fléchir avant que son palais soit fortement ébranlé, que les Curètes aient escaladé les tours, et qu’ils aient embrasé la ville. C’est alors que sa jeune épouse le prie en pleurant, […] le cœur de Méléagre s’émeut au récit de ces malheurs, il se lève et couvre son corps d’armes éclatantes. C’est ainsi qu’il repousse l’heure fatale loin des Étoliens, en apaisant sa colère”. Mais les prières d’Althée ont été entendues et Apollon, qui combattait du côté des Curètes, tue Méléagre d’une flèche. Consciente que, par sa prière faite dans un moment de colère, elle est responsable de la mort de son fils, Althée se donne la mort. Sur la première photo, les compagnons de Méléagre transportent son corps et, sur la seconde photo, Althée se suicide.

 

864d3 mosaïque, Istanbul, époque des Antonins

 

Cette mosaïque de sol de Byzance est de l’époque des Antonins, c’est-à-dire les empereurs romains qui ont directement succédé aux douze Césars, soit Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux, Marc Aurèle et Commode, couvrant la période de 96 à 192, soit grosso modo le second siècle de notre ère.

 

864d4 Lion, Istanbul, fin Rome, début Byzance

 

Ce grand lion placé au pied de l’escalier ornait la porte monumentale de ce que la notice appelle Bucaleon Palace, nom généralement utilisé en anglais pour désigner à Istanbul Küçük Saray (le Petit Palais, en turc), résidence d’été des empereurs byzantins construite en 842.

 

864e1a Babylone, 604-562 avant JC


 

864e1b Babylone, 604-562 avant JC

 

Ces deux photos représentent des sujets en brique émaillée de Babylone, à l’époque de Nabuchodonosor II (604-562 avant Jésus-Christ). Il n’est pas dit précisément quel édifice décorait l’animal cornu de la première photo, mais les deux murs encadrant la Rue de la Procession, une voie de 16 mètres de large sur 300 mètres de long utilisée pour des célébrations religieuses ou militaires, représentaient une file de ces lions de ma deuxième photo, l’animal sacré de la déesse Ishtar. Cette rue sortait de la ville par la porte d’Ishtar et allait jusqu’au bâtiment où l’on célébrait le nouvel an. Rappelons qu’Ishtar était une déesse babylonienne et sumérienne qui présidait à l’amour physique, à laquelle les Grecs ont aisément identifié leur Aphrodite.

 

864e2 femmes allaitant, babylone, 731-539 avt JC

 

On connaît bien, dans le monde grec, le modèle de la kourotrophos, étymologiquement la nourrice d’enfant, cette représentation d’une femme allaitant, généralement une déesse de la fertilité. Cette figure existait aussi dans la religion babylonienne, en voici trois exemples ci-dessus datant de la période néo-babylonienne, soit 731-539 avant Jésus-Christ.

 

864e3 Stèle, nord de l'Irak, 782-727 avant JC

 

Cette stèle trouvée à Tall-Abta, dans la steppe du Wadi Tartar, près de Mossoul tout au nord de l’Irak non loin de la frontière syrienne, est fort intéressante. En effet, à l’image gravée elle ajoute un texte significatif. Elle est due à un certain Bel-Harran-beli-usur, haut fonctionnaire royal, chambellan du palais de Salmanazar IV (782-773 avant Jésus-Christ), roi d’Assyrie et de l’un de ses successeurs, Teglath-Phalasar III (745-727). Cela fait dire, dans la notice, qu’il a vécu “au moins” de 782 à 727 avant Jésus-Christ, mais cela voudrait dire qu’il était chambellan de Salmanazar au berceau, il faut donc supposer qu’il était né des années auparavant, et par ailleurs, rien ne dit qu’il a vécu jusqu’à la fin du règne de Teglath-Phalasar, ce qui contredit le “au moins”.

 

La gravure le montre face aux symboles représentant, de gauche à droite, les divinités Marduk, Nabû (fils de Marduk), Sîn, Ishtar et Shamash. “Moi, Bel-Harran-beli-usur, majordome de Salmanazar et de Teglath-Phalasar, rois d’Assyrie, qui crains les grands dieux, les seigneurs puissants, à leur parole inspirée et par leur grâce sûre, j'ai fondé une ville dans le désert, en un lieu déshérité. Des fondations au sommet, je l’ai intégralement réalisée. J’ai construit un temple et j’ai placé un autel aux grands dieux à l’intérieur. La plateforme de ses fondations, je l’ai faite solide comme en-dessous des montagnes. J’ai établi les murs de sa fondation pour toute éternité. Je l’ai appelée Dur-bel-harran-beli-usur [c’est-à-dire Forteresse de Bel-Harran-beli-usur]. J’ai gravé une stèle, j’ai façonné les statues des grands dieux dans la divine habitation, j’ai fait des offrandes, de l’encens, que j’ai institués pour ces dieux pour toujours. J’ai institué la liberté de cette ville. On ne devra pas lever d’impôt sur le grain, la paille ne devra pas être taxée. Son eau ne s’écoulera dans aucun autre canal. Personne ne touchera à la frontière ni à la pierre qui la marque. Personne ne saisira l’accroissement du bétail et des brebis. Sur les populations vivant là, personne n’imposera de droits féodaux ni de tribut. Personne n’enverra un autre homme pour leur être supérieur et personne ne leur imposera de service militaire”.

 

Sur cette stèle, Bel-Harran-beli-usur se représente dans la posture traditionnelle des rois d’Assyrie, sauf qu’il n’en a ni la barbe, ni la coiffe, et il décrit les privilèges dont il dote la ville et que normalement seul le roi peut accorder. Je, je, je… Certes, il évoque la parole et la grâce des rois, mais laisse bien entendre qu’il agit de son propre chef. “J’ai institué la liberté de cette ville”, dit-il. Or, si l’on sait peu de chose de Salmanazar IV, on sait en revanche que Teglath-Phalasar III a pris en mains un royaume en difficulté et que, volontaire et autoritaire, il y a remis de l’ordre. Je me demande alors si notre Bel-Harran-beli-usur n’aurait pas usé de pouvoirs excessifs auprès d’un souverain faible, aurait construit la ville à cette époque, ce qui ne l’empêche nullement d’avoir été par la suite chambellan d’un souverain qui le tenait mieux en bride. Mais cette stèle m’intéresse trop, je m’attarde. Passons.

 

864f1 Anatolie, période hittite ancienne, 2100-1200 avt JC


 

864f2 Anatolie, période hittite ancienne, 2100-1200 avt JC

 

Ce pot de terre cuite, cette hache de bronze, sont des objets anatoliens de la période hittite ancienne, c’est-à-dire entre l’émergence du royaume hittite vers 2100 avant Jésus-Christ et son apparition comme grande puissance régionale au dix-septième siècle avant Jésus-Christ.

 

864f3a Anatolie, fin époque hittite, char de guerre


 

864f3b Anatolie, fin époque hittite, banquet


 

864f3c Anatolie, fin époque hittite, hommes marchant

 

Ce char de guerre, ces deux convives face à face évoquant un banquet, et ces deux hommes marchant sont de la fin de l’époque hittite, sachant que l’effondrement du royaume s’est produit au douzième siècle avant notre ère. Ces reliefs de basalte du neuvième siècle avant Jésus-Christ proviennent de la porte de la citadelle de Sinjerli, cette cité-état que j'ai déjà mentionnée tout au début. Elle existait à la grande époque, mais a surtout brillé après la chute de l’Empire hittite, prenant son autonomie et devenant la capitale du royaume araméen de Sam’al après que les derniers rois hittites ont dû quitter leur capitale Hattusa, et jusqu’à son annexion par les Assyriens au septième siècle, ce qui a déterminé son abandon. Si l’on a pu identifier cette ville située au sud de l’Anatolie, au pied de l’Anti-Taurus, un peu au sud de la route d’Adana à Gaziantep, c’est grâce à une inscription de 670 avant Jésus-Christ célébrant la victoire du roi assyrien Assarhaddon (680-669 avant Jésus-Christ) dont le nom en assyrien, Assur-aha-iddina, signifie “Assur  a donné un frère” (Assur est le dieu protecteur de la ville du même nom).

 

864f4a base de colonne, hittite tardif (8e s. avt JC)


 

864f4b base de colonne, hittite tardif (8e s. avt JC)

 

Nous sommes toujours à Sinjerli sous domination araméenne, mais au huitième siècle maintenant. Ces deux sphinx de basalte étaient stylophores, ce qui veut dire qu’ils servaient de support de colonne. Ils proviennent de l’entrée de l’un des palais qui se trouvaient dans l’enceinte de la citadelle. Tout autour de la citadelle s’étendait la ville, entourée d’un rempart hérissé de cent tours.

 

864f5 table d'offrandes, période urartéenne (7e s. avt JC

 

Transportons-nous à Toprakkale, près de la rive sud-est du lac de Van, tout à l’est de la Turquie, non loin de l’Iran et de l’Arménie. Cette table d’offrandes du septième siècle avant Jésus-Christ provenant du temple du dieu Haldi est en trachyte. C’est l’époque urartéenne, ce royaume d’Urartu s’étant organisé en 858 avec pour capitale Tushpa (l’actuelle Toprakkale) et s’étant maintenu jusqu’à ce qu’au sixième siècle les Mèdes le conquièrent et l’annexent.

 

864g1 sarcophage, Beyrouth, 5e s. avant JC

 

Venons-en aux rites funéraires avec ce sarcophage phénicien –nous sommes au Liban–, de la deuxième moitié du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Il a été trouvé à El-Baramieh, et la notice ajoute, entre parenthèses, Beyrouth, Liban. Or El-Baramieh est tout proche de Sidon, à quelque quarante kilomètres au sud de Beyrouth à vol d’oiseau. Dans les parages de Sidon, on a découvert d’importantes nécropoles comportant deux types de sarcophages anthropoïdes, les uns importés d’Égypte, et les autres réalisés sur place en s’inspirant des sarcophages égyptiens mais en fait y mêlant l’artisanat local et le style ionien. Les spécialistes supposent que ce second type est l’œuvre d’artistes ioniens ayant fui leur terre après l’invasion perse et qui ont parcouru la Mésopotamie, créant cet intéressant mélange d’art occidental qui leur était propre et d’art oriental exotique pour eux.

 

864g2 sarcophage, Sidon, 5e s. avt JC

 

C’est dans la nécropole royale de Sidon que se trouvait ce sarcophage lycien en marbre de Paros datant de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Ces deux centaures luttant entre eux ornent son petit côté.

 

864g3 sarcophage du roi Tabnit, Sidon, vers 500 avt JC


 

864g4a momie du roi Tabnit, Sidon, vers 500 avt JC


 

864g4b momie du roi Tabnit, Sidon, vers 500 avt JC


 

864g4c momie du roi Tabnit, Sidon, vers 500 avt JC

 

Tabnit est un roi de Sidon mort vers 500 avant Jésus-Christ. Une inscription en écriture hiéroglyphique fait comprendre que le sarcophage que montre ma première photo a été réalisé pour ensevelir le général égyptien Penephtah qui a vécu à l’époque de la vingt-sixième dynastie, entre 600 et 525 avant Jésus-Christ, puis a fait l’objet d’un réemploi pour le roi Tabnit. Considérant les dates, je me dis que l’on n’a laissé que bien peu de temps le pauvre Penephtah profiter de son beau sarcophage de diorite. Mes trois autres photos, impressionnantes, montrent la momie de Tabnit.

 

864g5 stèle funéraire hellénistique, Sidon

 

Tous les morts ne bénéficient pas d’un sarcophage. À l’époque hellénistique, Sidon fait partie de ce royaume de Séleucie qui a un temps, et de façon instable, dominé la Syrie, et les tombes des soldats mercenaires, la plupart originaires d’Anatolie, qui se sont battus pour la Séleucie sont généralement marquées par des stèles. Et parce que la région de Sidon ne dispose pas de marbre de bonne qualité, on se rabat sur du calcaire que les goûts du Moyen-Orient font décorer de la représentation en couleurs du défunt dans son costume militaire et portant ses armes. “Salmamodes d’Adada, homme vertueux, adieu”, dit l’inscription. La ville éthiopienne dont le nom est transcrit phonétiquement Addis-Abeba en français, Addis-Ababa en anglais n’ayant été fondée qu’en 1886 (de notre ère), et son nom signifiant “Nouvelle Fleur” ayant été inventé par la reine, il ne peut ici être question de cette ville. Et mes recherches sur les cartes de l’Anatolie antique ne m’ont pas permis de découvrir une ville du nom d’Ababa ou d’Adada. J’ignore donc de quel coin du monde venait ce mercenaire du nom de Salmamodes.

 

864g6 sarcophage, Gaza, 5e s. avant JC

 

Quittons Sidon pour Gaza. Nous retrouvons ici un très beau sarcophage de marbre blanc qui nous fait remonter au troisième quart du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Cette sculpture relève, nous dit-on, du style phénicien d’Ionie, mais malheureusement pour qui n’est pas initié il n’est pas expliqué en quoi consistent les particularités de ce style afin que le visiteur puisse voir en quoi le sarcophage s’y rattache.

 

864h1 cadran solaire, Arabie Saoudite (1er s. avt JC)

 

Onze raies divisent la surface concave de cet objet en douze secteurs, et l’on voit que quelque chose était à l’évidence fixé à leur convergence. Il est donc clair qu’il s’agit d’un cadran solaire qui a perdu son gnomon. Les douze heures ainsi déterminées s’étalent du lever au coucher du soleil, ce qui fait varier leur durée un peu chaque jour, s’allongeant progressivement de l’hiver à l’été, régressant de l’été à l’hiver, chacune des douze étant égale à chacune des onze autres. Ce système très ancien a été inventé en Mésopotamie par les Sumériens, même si son appellation de cadran babylonien laisse penser que c’est plus récent, puisque Sumer a duré du sixième au troisième millénaires avant Jésus-Christ et que Babylone n’a acquis sa puissance qu’au début du second millénaire. Ce système dit babylonien était encore en usage dans la Rome impériale, et d’ailleurs le cadran de grès de ma photo, qui porte une inscription en araméen, est du premier siècle avant Jésus-Christ. Il a été trouvé à Madain Saleh, au nord-ouest de l’Arabie Saoudite, à moins de 200 kilomètres à vol d’oiseau de la Mer Rouge, sur le site de la ville antique d’Hégra (al-Hijr) qui était une cité nabatéenne (la capitale des Nabatéens était la célèbre Petra en Jordanie, et c’est Trajan qui, annexant les territoires de ce peuple au début du deuxième siècle de notre ère, mettra fin à cette civilisation).

 

864h2 statue, Arabie Saoudite (3e-1er s. avt JC)

 

C’est également de Madain Saleh que provient cette tête sculptée dans le grès local. On la date entre le troisième et le premier siècle avant Jésus-Christ. C’est directement dans la roche gréseuse que les Nabatéens ont taillé 138 tombeaux monumentaux. Aurons-nous un jour la chance de pouvoir visiter les ruines de cette ville et ces tombeaux, je le voudrais bien… Il n’est pas dit, dans le musée, si cette tête a été trouvée dans l’un des tombeaux ou en ville.

 

864h3 sculpture sur tombe au Yemen

 

Cette tête d’albâtre trouvée dans une tombe au Yémen (sans plus de précision géographique) représente le défunt. Sa datation, très imprécise, la situe entre le troisième siècle avant Jésus-Christ et le premier siècle après.

 

864h4 inscription, Yemen, 3e s. après JC 

 

Restons au Yémen pour cette inscription sculptée en relief dans le calcaire au troisième siècle après Jésus-Christ. Elle décrit la construction d’un temple dédié au dieu Talab Riyam, un dieu de fertilité dont le nom signifie Le Puissant de Riyam. Ma manie de la linguistique m’oblige ici à signaler que ce mot talab, c’est-à-dire puissant, fort, est TLB en arabe, qui ne note pas les voyelles. Ce que l’on retrouve dans le nom des Talibans. Et puisque nous parlons du Yémen, j’en profite pour noter que YAMIN signifie “la main droite”, d’où aussi “le côté droit, la droite”. Les Arabes déterminaient leur orientation en se tournant vers le soleil levant, à l’est. Sur leur droite se trouvait le sud, ce qui a entraîné l’évolution de ce mot YAMIN vers la signification de “sud”, et il n’est pas nécessaire d’être un grand géographe pour savoir que le Yémen est au sud de l’Arabie Saoudite. Et par ailleurs, puisque BEN ou BIN signifie “fils de”, Benyamin (devenu en français Benjamin) signifie “le fils de la main droite”. Au chapitre 35 de la Genèse, on lit au verset 18 “Mais Rachel, qui sentait que la violence de la douleur la faisait mourir, étant prête d'expirer, nomma son fils Bénoni, c'est-à-dire le fils de ma douleur, et le père [c’est-à-dire Jacob] le nomma Benjamin, c'est-à-dire fils de la droite”.

 

864i1a stèle égyptienne, 332-330 avant JC


 

864i1b stèle égyptienne, 332-330 avant JC

 

Mais revenons à nos moutons et migrons vers l’Égypte avec cette stèle calcaire d’époque ptolémaïque (332-30 avant Jésus-Christ). Le texte, hélas, n’est pas traduit par les égyptologues du musée et moi, je suis bien incapable de déchiffrer ces hiéroglyphes. Il est seulement dit que c’est Takerseb, une prêtresse du dieu Min-re, qui fait des offrandes aux dieux. On voit en effet, à l’extrême droite, faisant face aux dieux, la prêtresse les mains levées en un geste de prière. Face à elle, le premier dieu porte ce haut bonnet appelé couronne Hedjet, attribut des pharaons de Haute-Égypte. C’est donc Osiris, pharaon mythique d’Égypte divinisé. Puis vient un dieu portant une énorme protubérance sous sa tunique. Ce ne peut être que Min, le dieu ithyphallique fils de la déesse du ciel avec qui quotidiennement il engendre le soleil. Derrière lui suivent un dieu à tête de faucon et un dieu à tête de chacal, dont les représentations typiques sont bien connues, ce sont Horus et Anubis. En observant bien la déesse derrière Anubis, on constate qu’elle porte une croix suspendue à une poignée. C’est l’ânkh, le symbole de la vie, que portent aussi, ici, les autres dieux, mais cette coiffe en forme de trône royal la signale comme étant Isis. La dernière… si je ne lisais pas sur l’étiquette qu’elle est Met’is, je ne vois pas du tout grâce à quoi j’aurais pu identifier cette déesse que je ne connais pas. Dans la mythologie grecque, je connais bien une Métis mère d’Athéna, mais je ne la trouve même pas en Égypte dans Wikipédia qui, dans sa rubrique Divinité égyptienne, répertorie pas moins de 234 noms.

 

864i2 autel égyptien, 712-332 avant JC

 

Cette photo montre un autel, dit le musée –je dirais plutôt une table d’offrandes– égyptienne de la dernière période dynastique précédant la conquête par Alexandre, soit de 712 à 332 avant Jésus-Christ. Le relief que l’on voit au centre, c’est Nefer, symbole de la beauté, tandis que de chaque côté les cavités sont destinées à recevoir les offrandes et qu’un petit canal court tout autour et se déverse dans un bec (au bas de l’image) pour les libations.

 

864i3a Égypte , déesse Bastet en bois

 

864i3b Égypte , déesse Bastet en bronze

 

La déesse égyptienne Bastet était représentée sous l’aspect d’un chat, ou avec un corps anthropoïde avec une tête de chat. C’est elle que l’on voit ci-dessus, sculptée dans le bois (tête, première photo) ou coulée en bronze (seconde photo). Dans les tombes, aux côtés des momies des défunts, on a retrouvé nombre de chats, eux aussi momifiés.

 

864i4 canopes pour entrailles de momies

 

Les Égyptiens croyaient que la survie dans l’au-delà était conditionnée par la conservation du corps mortel, ce qui explique la pratique de la momification. Comme lorsque nous étions en Grèce, je vais faire appel à Hérodote. “Quand on apporte un mort [aux embaumeurs], ils montrent à leurs clients des maquettes de cadavres, en bois, peintes avec une exactitude minutieuse. Le modèle le plus soigné représente, disent-ils, celui dont je croirais sacrilège de prononcer le nom en pareille matière [c’est-à-dire Osiris]. Ils montrent ensuite le deuxième modèle, moins cher et moins soigné, puis le troisième, qui est le moins cher de tous. Après quoi, ils demandent à leurs clients de choisir le procédé qu’ils désirent voir employer pour leur mort. La famille convient du prix et se retire. Les embaumeurs restent seuls dans leurs ateliers, et voici comment ils procèdent à l’embaumement le plus soigné. Tout d’abord à l’aide d’un crochet de fer ils retirent le cerveau par les narines, ils en extraient une partie par ce moyen, et le reste en injectant certaines drogues dans le crâne. Puis avec une lame tranchante en pierre d’Éthiopie [obsidienne], ils font une incision le long du flanc, retirent tous les viscères, nettoient l’abdomen et le purifient avec du vin de palmier et, de nouveau, avec des aromates broyés. Ensuite, ils remplissent le ventre de myrrhe pure broyée, de cannelle, et de toutes les substances aromatiques qu’ils connaissent, sauf l’encens, et le recousent. Après quoi, ils salent le corps en le recouvrant de natron [qui agit comme déshydratant] pendant soixante-dix jours. Ce temps ne doit pas être dépassé. Les soixante-dix jours écoulés, ils lavent le corps et l’enveloppent tout entier de bandes découpées dans un tissu de lin très fin et enduites de la gomme dont les Égyptiens se servent d’ordinaire au lieu de colle [en fait, de la résine d’acacia]. Les parents reprennent ensuite le corps et font faire un coffre en bois taillé à l’image de la forme humaine, dans lequel ils le déposent […]. Pour qui demande l’embaumement à prix moyen et ne veut pas trop dépenser, voici leurs méthodes. Les embaumeurs chargent leurs seringues d’une huile extraite du cèdre et emplissent de ce liquide le ventre du mort sans l’inciser et sans en retirer les viscères. Après avoir injecté le liquide par l’anus, en l’empêchant de ressortir, ils salent le corps pendant le nombre de jours voulu. Le dernier jour ils laissent sortir de l’abdomen l’huile qu’ils y avaient introduite. Ce liquide a tant de force qu’il dissout les intestins et les viscères et les entraîne avec lui. De son côté, le natron dissout les chairs et il ne reste que la peau et les os du cadavre. Après quoi les embaumeurs rendent le corps, sans lui consacrer plus de soins. Voici la troisième méthode d’embaumement, pour les plus pauvres : on nettoie les intestins avec de la syrmaia [sans doute de l’huile ou du jus de raifort], on sale le corps pendant les soixante-dix jours prescrits, puis on le rend aux parents qui l’emportent”. J’ai pris cette traduction dans l’édition d’Andrée Barguet, Folio Classique n°1651, où j’ai également trouvé dans les notes les explications que je donne entre crochets droits. Hérodote donne encore bien des détails passionnants sur les mœurs des Égyptiens, mais il néglige de dire que, dans le cas de l’embaumement le plus complet, les viscères retirés du corps ne sont pas jetés, mais embaumés séparément, puis déposés dans des “canopes” qui seront placés près du corps. Ces vases sont à l’effigie de dieux, celui qui représente Amset, à tête humaine, reçoit l’estomac, le dieu singe Hapi reçoit les intestins, le dieu chacal Anubis les poumons et le dieu faucon Horus le foie. Ce sont des canopes qui figurent ci-dessus.

 

864i5a coffret dans tombe égyptienne


 

864i5b dans tombes égyptiennes


 

864i5c dans tombes égyptiennes

 

Puisque le mort, ainsi préparé, va connaître dans l’au-delà une vie qui ressemble à celle qu’il aura vécue sur terre, il n’est pas question pour un grand personnage de se livrer aux basses besognes et pour cela on enterre avec lui des statuettes figurant les serviteurs qui effectueront à sa place les travaux  manuels nécessaires dont il sera ainsi dispensé. Une telle figurine est appelée shabti (au pluriel shabtiu). Cet usage se rencontre depuis les alentours de 1900 avant Jésus-Christ, soit le milieu du Moyen Empire, et se poursuivra jusqu’à la fin de l’époque ptolémaïque, marquée par le suicide de Cléopâtre en 30 avant Jésus-Christ.

 

Le scribe Nebseni, du temple de Ptah, dit à un shabti “Ô toi, figurine shabti du scribe Nebseni, fils du scribe Thena et de la maîtresse de maison Muthrestha, s’il arrive que l’on me demande, ou que l’on m’y condamne, à effectuer une tâche quelconque parmi les travaux manuels que doit effectuer dans le monde souterrain –car on ne peut s’y opposer– un homme quand vient son tour, laisse toujours la décision tomber sur toi au lieu de moi, qu’il s’agisse d’ensemencer les champs, d’alimenter en eau les canaux ou de transporter des sables de l’est à l’ouest”. À quoi le shabti lui répond “Je suis ici et je viendrai là où tu le souhaiteras”.

 

Au début, les shabtiu étaient sculptés dans le bois ou modelés en terre, parfois même ils étaient seulement en cire, ils étaient représentés comme des momies, et rangés dans une boîte en bois.  C’est le cas de ceux de ma photo, mais pendant le règne de Thoutmosis IV (1401-1390 avant Jésus-Christ), le huitième pharaon de la dix-huitième dynastie, on commence à les représenter vraiment comme des serviteurs, ils portent des paniers, des sacs, des outils agricoles. Ensuite, au cours de la vingt-et-unième dynastie, à partir de 1070 environ avant Jésus-Christ, les shabtiu deviennent parfois très nombreux dans les tombes, il arrive qu’ils jonchent tout le sol, sans boîte. Fini, l’usage de matériaux périssables, le shabti est en pierre, en verre, en métal, le plus souvent en faïence. Et comme on peut s’y attendre, leur qualité est très variable selon le niveau socio-économique du défunt. Pour les riches, ce sont des pièces uniques finement travaillées, quelquefois de véritables œuvres d’art. Pour les pauvres ce sont des pièces moulées grossièrement en terre cuite et produites en nombre.

 

Je viens de montrer 51 images dont certaines contiennent plusieurs objets, mon brouillon sous Word fait dix pages, il est grand temps que je m’arrête. Sans quitter ce même musée, mon prochain article portera sur l’Anatolie gréco-romaine, comme je le disais au début.

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Published by Thierry Jamard
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miriam 07/04/2014 13:26

quelle richesse, quelle variété!

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