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10 avril 2014 4 10 /04 /avril /2014 09:00

Et voici le second volet de mes publications concernant nos visites du musée archéologique d’Istanbul. Depuis fort longtemps, des Grecs s’étaient installés sur les côtes de l’Asie Mineure. Mon cher Hérodote est né à Halicarnasse (aujourd’hui Bodrum) au début du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Les élèves de quatrième planchent sur le théorème d’un certain Thalès qui est né au septième siècle avant Jésus-Christ à Milet. Encore plus ancienne, la Guerre de Troie remonte aux alentours du douzième siècle. Mais hormis les côtes, la plus grande partie du territoire a appartenu aux Perses jusqu’à la conquête d’Alexandre le Grand. Hellénisée alors, elle deviendra romaine par la suite. Aujourd’hui, je vais donc présenter ce qui concerne l’Anatolie et la Thrace aux temps gréco-romains.

 

865a1 kouros archaïque, Samos, 6e s. avt JC

 

Mais pour mieux voir et comprendre l’époque gréco-romaine et à quoi elle se substitue, ou plutôt à quoi elle se mêle, faisons un bref retour en arrière. Ce kouros archaïque de l’île de Samos, en marbre, remonte au sixième siècle avant Jésus-Christ. L’île était déjà occupée par des Grecs ioniens depuis le dixième siècle.

 

865a2 terre cuite de Myrina (en Mysie)

 

En revanche Myrina, qui se situe entre Pergame et Smyrne, aurait été créée, selon une légende, par la reine des Amazones Myrina. Or les Amazones sont parfois présentées comme un peuple de Cappadoce, mais le plus souvent (et le plus vraisemblablement) comme des Scythes et des Sarmates, c’est-à-dire un peuple vivant sur la rive nord de la Mer Noire, les côtes des actuelles Ukraine et Roumanie. Nous ne sommes donc pas en territoire grec. Une vitrine du musée présente de nombreux objets, collectivement décrits de façon fort succincte, “Myrina, 6e-1er siècle avant Jésus-Christ”. En fait, les fouilles ont révélé la présence de plus de cinq milles tombes, d’époques hellénistique et romaine pour la plupart. Et ces tombes contenaient un grand nombre de figurines de terre cuite extrêmement fines, comme celle de ma photo. Sa grâce, la qualité de l’exécution, le vêtement aussi, me la feraient placer à l’époque hellénistique.

 

865a3 tête de taureau, terre cuite 3e s. avant JC

 

865a4 Colombe, 3e s. avant JC

 

865a5 Aphrodite, terre cuite, 3e s. avant JC

 

865a6 terre cuite 3e s. avant JC 

 

Nous sommes à présent en Thrace. Le site archéologique de Maltepe est situé sur une colline, dans la province d’Istanbul, dans les terres à une quarantaine de kilomètres à l’ouest à vol d’oiseau de cette ville. On a retrouvé quelques restes de fondations de bâtiments, mais surtout une très importante nécropole, faisant penser que là se trouvait un gros bourg ou une petite ville habités du cinquième siècle avant Jésus-Christ au troisième siècle de notre ère. Des fouilles sauvages pratiquées de 1982 à 1992 ont malheureusement fait disparaître bien des objets et ont endommagé le site, mais les archéologues ont pris possession des lieux en 1992 et ont mis au jour beaucoup d’objets qui avaient été enterrés avec les défunts, notamment des statuettes et des lampes de terre cuite, comme ce que montrent mes photos ci-dessus. On pense qu’il a dû y avoir ici un culte d’Aphrodite car les objets l’évoquant sont particulièrement nombreux, comme sur ma troisième photo, une Aphrodite, et sur la seconde, la colombe qui est l’oiseau de la déesse. Quant à la dernière photo, cette femme accroupie, je pense qu’elle représente cette même déesse, quoique le musée se contente de dire “une femme”.

 

865a7 supplice de Marsyas, Tarse, copie romaine

 

Cette œuvre en marbre est une copie d’époque romaine d’un original du troisième siècle avant Jésus-Christ. Elle vient de Tarse, la ville d’origine de saint Paul, dans l’Antiquité port sur la côte sud-est de l’Asie Mineure et aujourd’hui à quinze kilomètres de la mer. La statue représente Marsyas. J’ai déjà raconté (28 octobre 2011 à Athènes, du 19 au 26 juillet 2012 à Thessalonique) comment Athéna, qui avait inventé l’aulos, la flûte double, avait été effrayée de se voir enlaidie, les joues gonflées, un jour que l’eau d’un ruisseau lui avait renvoyé son image et elle avait jeté au loin l’instrument qui était tombé en Phrygie. Le satyre Marsyas, qui était phrygien (or le royaume de Phrygie s’est étendu jusque non loin au nord de Tarse), a trouvé l’aulos et l’a adopté. L’instrument lui a tant plu, qu’il s’est cru de taille à rivaliser avec Apollon et sa lyre. Apollon a accepté le défi, le gagnant ayant le droit de faire ce qu’il voulait de l’autre. Au cours de la compétition, Apollon a retourné sa lyre et a continué d’en tirer des sons harmonieux, tandis que Marsyas ne pouvait évidemment rien faire en soufflant à l’autre bout de sa flûte. Gagnant, Apollon a attaché Marsyas à un pin et l’a écorché vif. C’est ce terrible supplice que nous voyons ici.

 

865a8 masque de satyre, Derince, début 2e s. après JC

 

Ce masque de satyre en marbre date du début du deuxième siècle de notre ère. Il provient de Derince, ville de la province de Kocaeli, laquelle province est mitoyenne de celle d’Istanbul, du côté asiatique du Bosphore.

 

865b1 deux Eros et combat de coqs, Tarse, 2e s. après JC

 

Symbolisant l’amour, Éros est tantôt représenté comme un dieu, avec ses légendes (par exemple celle où il aime Psychè), et tantôt comme l’amour lui-même, ce qui lui permet d’être multiple. Dans ce cas, il n’est pas un beau jeune homme séduisant, mais un ou plusieurs petits garçons ailés. C’est le cas dans ce marbre du deuxième siècle de notre ère trouvé à Tarse, représentant deux petits Éros dans un combat de coqs, animal au symbolisme sexuel.

 

865b2 Cybèle, Nicée (Iznik), 2e s. après JC

 

Le nom de la ville de Nicée est surtout connu pour les deux conciles œcuméniques qui s’y sont tenus, le premier en 325 (empereur Constantin) pour rejeter l’hérésie arienne et fixer le credo dans le Symbole de Nicée, le second en 787 (impératrice Irène) pour en finir avec l’iconoclasme qui interdisait les représentations de Dieu et des saints, icônes ou statues, sous prétexte d’idolâtrie. C’est dans cette ville de Nicée, aujourd’hui Iznik (à l’extrémité est d’un lac situé au sud de la partie de l’Asie Mineure qui s'avance vers Istanbul et le Bosphore, et à l’est de la mer de Marmara), qu’a été trouvée cette statue de la déesse-mère Cybèle, traditionnellement représentée assise sur un trône, accompagnée de deux lions. Elle est ici sur ses terres, puisqu’elle est phrygienne et n’est entrée dans le panthéon grec qu’à travers son assimilation à Rhéa, mère des dieux de l’Olympe. Ce marbre est du deuxième siècle après Jésus-Christ, mais c’est une copie d’un original hellénistique.

 

865b3 Zeus, Nicomédie (Izmit), 2e s. après JC

 

865c1 Zeus en bronze (musée archéo d'Istanbul)

 

Et maintenant, Zeus. Celui de marbre est du deuxième siècle après Jésus-Christ, comme la Cybèle précédente, mais lui n’est pas une copie de plus ancien, du moins je ne le crois pas. Il provient de Nicomédie, la moderne Izmit (à une centaine de kilomètres d’Istanbul, en Asie, sur la mer de Marmara). Même s’il n’était pas accompagné de son aigle, rien qu’à la posture on l’identifierait. L’autre Zeus, celui de bronze, est non seulement pourvu de son aigle, mais aussi de son foudre. Le musée n’indiquant ni date, ni origine, je me garderai bien de m’avancer sur ce terrain, même si, concernant l’époque, j’ai ma petite idée. N’étant qu’amateur, je crains trop de me tromper.

 

865c2 Aphrodite en bronze (musée archéo d'Istanbul)

 

Alors que Zeus est courtaud et gesticulant, cette Aphrodite en bronze est de facture toute différente, en grâce et séduction. Pas plus d’informations de datation ou d’origine pour elle que pour Zeus, néanmoins un grand panneau explicatif qui ne se rapporte à aucun objet en particulier, mais à toute une section, parle du “monde des croyances en Thrace”. Nous serions donc en Thrace, c’est-à-dire la partie européenne de la Turquie, plus la région la plus orientale de la Grèce actuelle. Il y est dit que les Thraces d’origine vivaient près de la nature, ce qui avait induit la sacralisation de lieux sauvages et un panthéon lié à la terre. Puis, avec le mouvement de colonisation ionien dès le huitième siècle avant Jésus-Christ en Anatolie occidentale, en Thrace et sur les bords de la mer Noire, les dieux grecs vénérés en Anatolie sont arrivés ici en Thrace. Les statuettes votives retrouvées montrent que les divinités les plus honorées dans cette région étaient Zeus, Apollon, Asclépios, Poséidon, Dionysos, Héraklès, avec en outre des statues de culte de Cybèle, Artémis et Aphrodite. Cybèle et Artémis étaient souvent assimilées l’une à l’autre (alors qu’ailleurs on voyait plutôt en Cybèle la déesse grecque Rhéa), et Aphrodite semble elle aussi avoir été l’objet d’un culte très fort.

 

865d1 Alexandre le Grand, Pergame, 2e s. avt JC

 

Alexandre le Grand est mort en 323 avant Jésus-Christ. Dans ce marbre trouvé à Pergame, il ressemble beaucoup au buste réalisé quelques décennies après sa mort que nous avons vu à Pella le 15 juillet 2012, et à son effigies sur les monnaies de son règne, quoique ce buste-ci soit de la première moitié du deuxième siècle avant Jésus-Christ. L’artiste n’a donc pu connaître son modèle, mais il l’a copié sur une œuvre antérieure.

 

865d2a Sapho, copie romaine d'un marbre hellénistique

 

865d2b la poétesse Sapho, Smyrne. Détail

 

Poursuivons notre galerie de portraits en marbre avec cette Sapho, la poétesse de l’île de Lesbos. Il s’agit d’une copie d’époque romaine trouvée à Smyrne (l’actuelle Izmir) d’un original hellénistique. C’est curieux comme ces œuvres romaines, pourtant copies de modèles grecs, n’en ont pas la vie, la vivacité. Peut-être tout simplement parce que, ne disposant pas de génie créateur, leurs auteurs peu talentueux en sont réduits à copier des modèles de grands artistes.

 

865d3 caryatide, Tralles, 1er s. avt JC (style archaïque)

 

Cette caryatide de la fin du premier siècle avant Jésus-Christ (époque d’Auguste), quoique d’époque romaine, a été réalisée dans le style grec archaïque, sans toutefois qu’il s’agisse à proprement parler d’une copie d’un original ancien. Elle provient de la ville antique de Cæsarea (Séleucie du Méandre avant la conquête romaine, Tralles à l’époque byzantine et Aydin depuis les Ottomans jusqu’à aujourd’hui, au sud-ouest de l’Anatolie, à une cinquantaine de kilomètres à vol d’oiseau de la côte ouest).

 

865d4 l'empereur Auguste, Pergame

 

Comme Alexandre, c’est à Pergame que l’on a trouvé ce marbre de l’empereur Auguste, sculpté du vivant de son modèle. Auguste a été empereur de 27 avant Jésus-Christ à 14 après, mais il était né en 63. Il a donc régné de l’âge de 35 ans et demi à presque 77 ans. Voyant ce portrait, je ne lui donne pas plus de 50 ans, mais peut-être l’artiste l’a-t-il rajeuni, et de plus selon Suétone il “était d'une rare beauté, qui garda son charme tout le long de sa vie”, mais de toute façon ce buste est nécessairement antérieur au changement d’ère, il ne peut représenter un homme de plus de 63 ans.

 

865d5 Agrippine l'Aînée, Pergame, 1er siècle après JC

 

Cette très jolie femme aux traits si fins est Agrippine l’Aînée (née en 14 avant Jésus-Christ et morte en 33 de notre ère), petite-fille d'Auguste, femme de Germanicus, mère de Caligula (entre Auguste et Caligula a régné Tibère). Parmi ses neuf enfants, sa fille Agrippine la Jeune sera la mère de l’empereur Néron de sinistre mémoire. Là, au contraire du buste précédent, quoique très jeune elle n’est plus une adolescente, l’œuvre est donc du début du premier siècle après Jésus-Christ. C’est à Pergame qu’on l’a trouvée.

 

865d6 Cornelia Antonia, 2e siècle après JC

 

Avançons dans le temps, nous sommes dans la deuxième moitié du deuxième siècle de notre ère, à Antioche de Pisidie (aujourd’hui Yalvaç au cœur de l’Asie Mineure, plutôt un peu vers le sud). Ce que je montre n’est pas un buste, mais un détail d’une statue en pied qui représente une certaine Cornelia Antonia. À ma connaissance, cette dame –visiblement une aristocrate– n’a pas de généalogie établie. Mes connaissances étant, hélas, loin d’être universelles, j’ai effectué une petite recherche qui n’a abouti à rien.

 

865e1 stèle votive (chasse au sanglier), 6e s. avant JC

 

les portraits, venons-en aux très nombreuses stèles. Nous allons repartir de beaucoup plus loin dans le temps, au sixième siècle avant Jésus-Christ, à l’époque où les Perses s’étaient rendus maîtres du lieu où a été trouvée cette stèle votive –donc après 546– à Vezirhan, un bourg de 3000 habitants au nord de Bilecik, à une petite cinquantaine de kilomètres au sud-est d’Iznik. C’est une belle chasse au sanglier.

 

865e2 aurige, Cyzique, fin 6e s. avt JC

 

C’est dans le dernier quart du sixième siècle avant Jésus-Christ, encore chez les Perses qui resteront ici jusqu’en 333, à Cyzique (aujourd’hui Erdek, sur une péninsule de la côte sud de la mer de Marmara), qu’a été représenté cet aurige sur une stèle en marbre de Proconnèse. Il y a encore peu, les occupants du lieu, Lydiens, étaient des autochtones d’Anatolie, et maintenant on assiste à un intéressant mélange d’art anatolien et d’art perse, avec certaines œuvres produites par et pour des Lydiens, d’autres par et pour des Perses, mais de plus en plus l’art devient mixte, la dominante étant perse, comme le peuple dominant, mais avec beaucoup d’éléments relevant du style ionien d’Anatolie.

 

865f1 stèle funéraire, Cyzique, époque hellénistique

 

Nous sommes toujours à Cyzique pour ce banquet funèbre, mais à l’époque hellénistique, qui commence à la mort d’Alexandre le Grand, en 323. La stèle funéraire porte quatre noms, “de Dionysios, fils de Candion; de Pammenos, fils de Noumenios; de Dionysios, fils de Bacchios; de Théocrite, fils de Bacchios”. Les deux derniers sont donc frères. Les deux autres, enterrés avec eux, sont peut-être des cousins, des oncles… Ou peut-être des compagnons d’armes, quoique le sujet ne soit pas guerrier. Mais un cheval apparaît à l’arrière-plan. Par ailleurs, je vois deux enfants auprès d’une femme sur la droite, à gauche il semble que ce soit une adolescente ou une jeune femme, et prenant part au banquet trois hommes et une femme. Or les quatre noms sont clairement masculins.

 

865f2 pierre funéraire, Kadiköy, 3e s. avant JC

 

Bostanci est une banlieue d’Istanbul, du côté asiatique. C’est en ce lieudit qu’a été découverte la stèle hellénistique ci-dessus (troisième siècle avant Jésus-Christ), qui marquait la tombe d’une certaine Théotima. Laquelle Théotima reçoit des mains d’une petite servante un coffret censé contenir les offrandes funéraires.

 

865f3 relief funéraire, 2e-3e s. avt JC, Pazarköy

 

Difficile de dater cette stèle dédiée à un certain Menas, début du troisième siècle ou début du deuxième avant Jésus-Christ. Représenté au sol près de son bouclier, on pourrait en conclure qu’il est mort au combat, même en l’absence du texte gravé qui dit “J'ai arrêté les cavaliers, combattant en première ligne sur leurs pistes, comme nous nous sommes battus sur les plaines de Kyros. Avant cela, j'avais abattu un Thrace dans son armure ainsi qu’un Mysien, et ensuite je suis tombé à cause de mon grand courage”. Les archéologues et les historiens hésitent entre 281 avant Jésus-Christ, la bataille entre Lysimaque et Séleucos, et 191, la bataille entre Antiochus III et les Romains. En effet, le texte ne fait allusion ni au chef de Menas, ni au motif de la guerre. Et à ce propos, le commentaire du musée est très judicieux, montrant la différence fondamentale entre le regard porté à cette époque sur le courage du soldat, quelle que soit la cause qu’il défendait, et le regard porté aujourd’hui, qui ne peut s’abstraire d’un jugement sur la justification du combat (nos monuments aux morts disent “mort pour la France”, et le plus courageux des Nazis n’a pas droit, chez nous, à une plaque commémorative). Ce que nous savons de sûr, c’est que Menas est un fantassin, de très grande taille selon le relief le représentant, et qu’il s’est battu avec intrépidité, tuant des ennemis et trouvant la mort au combat. Cette stèle funéraire était à Pazarköy, village situé à une soixantaine de kilomètres –à vol d’oiseau– au sud de la mer de Marmara, au sud-est de Yenice.

 

865f4 pierre funéraire, Strobilos, 2e s. avant JC

 

À présent nous sommes au deuxième siècle avant Jésus-Christ, à Strobilos, aujourd’hui Çiftlikköy, banlieue est de Yalova sur la côte sud-est de la mer de Marmara. Dans l’Antiquité, cette région faisait partie de la Bithynie, un royaume s’étendant au nord de l’Asie Mineure depuis l’est de la mer de Marmara et sur la rive sud de la mer Noire. Après avoir été lydien puis perse, le royaume de Bithynie est indépendant à l’époque de cette stèle qui marquait la tombe d’une certaine Hadea. Lorsque j’étais étudiant en licence de lettres, il y avait au programme les lettres de Pline le Jeune, proconsul de la province de Pont-Bithynie, avec les réponses de l’empereur Trajan. C’était passionnant. Mais Pline a exercé ces fonctions de 111 à 113 après Jésus-Christ, soit plusieurs siècles après la date de notre stèle. L’influence grecque ionienne est évidente ici, puisque le sujet représentant le défunt ou la défunte assis est courant en Attique depuis le sixième siècle.

 

865f5 pierre funéraire 2e s. avant JC, Haraççi köy

 

Restons au deuxième siècle avant Jésus-Christ, mais pour cette stèle funéraire portant le nom de Phadus déplaçons-nous plus à l’est, en Thrace, à Haraççi köy (village d’Haraççi), près de Silivri, à l’ouest d’Istanbul. Les Thraces étaient célèbres dans l’Antiquité pour leur spécialité d’éleveurs de chevaux de différentes races et pour leurs qualités de cavaliers. De leurs contacts avec l’Anatolie et les Ioniens ils ont conçu un dieu cavalier et, tout naturellement, ils en sont venus à donner au cheval une valeur particulière et au cavalier une place spéciale. Il n’y a qu’en Thrace que l’on voit des sépultures de chevaux (comme à Mikri Doxipara, mon blog au 9 octobre 2012). On ne s’étonnera donc pas de voir sur les tombes des représentations de cavaliers.

 

865f6 pierre funéraire, Kadiköy, 1er s. avant JC

 

Plus récent, premier siècle avant Jésus-Christ. Cette stèle de marbre provient de Chalkedon. Situons-nous : Sur la rive asiatique d’Istanbul, juste en face de la Corne d’Or, se trouve le quartier d’Üsküdar. Plus au sud, sur la mer de Marmara, on passe au quartier de Kadiköy. Et Chalkedon est à Kadiköy. Cette ville était à l’extrême ouest de la Bithynie, même si un temps ce royaume a franchi le Bosphore et a occupé une partie de la Thrace.

 

865f7 pierre funéraire, Prusa ad Olympum, 1-2e s. après J

 

Encore beaucoup plus tardif, nous arrivons au premier ou au second siècle de notre ère, avec cette stèle de Prusa ad Olympum, c’est-à-dire la moderne Bursa. En Bithynie occidentale également, mais plus au sud. La notice, dans le musée, se contente d’une date et d’une localisation. Rien de plus. Pourtant, le visiteur est en droit de se demander ce que fait cet homme nu devant ce chaudron, ou cette baignoire, car il est curieux, sur une pierre funéraire, de représenter le défunt se préparant à prendre un bain. Il semble avoir en main une petite cruche. Par ailleurs, au sol à gauche, je remarque une hache, et en haut à droite une couronne de laurier. J’identifie mal ce que peut être l’espèce de colonne sur laquelle est posée cette couronne, et encore plus mal le gros objet pendu au mur à gauche. Comment interpréter tout cela, j’ai beau me torturer les méninges, je ne trouve pas d’explication.

 

865f8 stèle de gladiateur, Tralles (Aydin), 2e s. après J

 

En revanche, il est clair que cette stèle du deuxième siècle après Jésus-Christ et provenant de Tralles, aujourd’hui Aydin (mais au sujet de la caryatide, un peu plus haut, j’ai parlé de cette ville), marque la tombe d’un gladiateur. On voit six couronnes, ce qui veut dire qu’il a été six fois vainqueur. “Mentor a été vainqueur de tous sur des stades célèbres, et il est mort selon sa destinée. La puissante Moïra [divinité du destin] m’a entraîné dans l’Hadès, et maintenant je gis dans cette tombe. Ma vie a fini entre les mains ensanglantées d’Amarantos”. Mentor n’était sans doute pas son vrai nom, car l’usage pour les gladiateurs était de prendre des pseudonymes, choisissant des noms de héros célèbres. Chez Homère, Mentor est un compagnon d’Ulysse, précepteur de son fils Télémaque. Avec son casque, sa courte épée et son bouclier rectangulaire, le Mentor de la stèle était un “secutor”, ce type de gladiateur que l’on opposait à un “rétiaire” qui, lui, était armé d’un filet dans lequel il tentait d’immobiliser son adversaire, et d’une fourche. C’était sans doute la spécialité d’Amarantos, qui a dû cruellement embrocher Mentor.  Cette cruauté réjouissait les Romains beaucoup plus que les Grecs. L’empereur Constantin, né dans ce qui est aujourd’hui la Serbie, et non en Italie, et qui avait été sensibilisé aux valeurs humanistes de la doctrine chrétienne (selon la tradition, il se serait fait baptiser à la veille de sa mort), a interdit les combats de gladiateurs en 325. Puisque l’on ne pouvait plus affronter d’autres hommes, on a affronté des animaux, et ces jeux se sont poursuivis jusque vers l’an 500.

 

865g1 frise de gladiateurs, taureau

 

865g2 frise de gladiateurs, ours

 

865g3 frise de gladiateurs, ours

 

865g4 frise de gladiateurs, lion

 

La stèle du gladiateur Mentor me sert d’introduction à cette frise, dont j’ai choisi quatre images, où l'on voit des gladiateurs luttant contre des animaux. Elle est cependant antérieure à l’interdiction de Constantin, puisqu’elle a été datée du deuxième ou du troisième siècle de notre ère, mais d’une part ces populations étaient moins friandes de cruauté que les Romains, et d’autre part les animaux sauvages, quoique chers, n’étaient pas aussi coûteux que les gladiateurs dont les entraîneurs demandaient un prix très élevé. C’est dans le village de Germiyan, près de Malkara, ville au nord de la longue péninsule qui resserre le détroit des Dardanelles, qu’a été trouvée cette frise.

 

865h1 sarcophage des Pleureuses, Sidon, milieu 4e s. avant

 

865h2 crâne trouvé dans le sarcophage des Pleureuses

 

865h3 sarcophage des Pleureuses, Sidon, milieu 4e s. avant

 

865h4 sarcophage des Pleureuses, Sidon, milieu 4e s. avant

 

mon précédent article, j’ai parlé de la nécropole royale de Sidon, en fait à El-Baramieh près de Sidon, à une quarantaine de kilomètres au sud de Beyrouth. C’est là que se trouvait ce sarcophage dit “des Pleureuses” en raison de sa décoration si sensible, si expressive, si belle que je regrette de n’en montrer que deux images en gros plan, cette femme affligée et le chariot mortuaire dont même les chevaux ont l’ait triste. On a même retrouvé à l’intérieur de ce sarcophage du milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ, en marbre pentélique, le crâne d’animal de ma seconde photo. Sur Google, j’ai regardé plusieurs centaines de crânes de chiens, en essayant de savoir si celui de ma photo ressemblait à l’un d’entre eux. Peut-être bien… Sans aucune certitude, j’en conclus l’hypothèse que l’animal de compagnie de la défunte a été enterré avec elle. Si un zoologue, un biologiste, un spécialiste de l’une des disciplines qui peuvent identifier des ossements, me lit et veut bien confirmer ou infirmer mon hypothèse, j’en serai très heureux.

 

865i1 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

865i2 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

De la même nécropole royale de Sidon et de la fin de ce même quatrième siècle avant Jésus-Christ, voici ce que l’on a appelé le “sarcophage d’Alexandre”, découvert en 1887 par le directeur général des musées impériaux Osman Hamdi Bey (dont j’ai parlé dans mon précédent article), descendu jusqu’à la côte sur des rails et apporté par mer à Constantinople. Comme nous allons le voir, il s’y trouve une représentation d’Alexandre le Grand, ce qui l’a fait attribuer à ce roi de Macédoine, mais en réalité il a été réalisé pour accueillir la dépouille du roi de Sidon Abdalonymos. Après avoir assiégé Tyr pendant sept mois, de janvier à août 332 avant Jésus-Christ, Alexandre s’est élancé seul pour redonner courage à ses troupes durement affectées et enfin la ville est prise. C’est Diodore de Sicile qui le raconte (en donnant à Abdalonymos le nom de Ballonymos). “Il offrit à Héraclès de magnifiques sacrifices, distribua des récompenses aux plus braves soldats, ensevelit les morts avec pompe, institua roi de Tyr Ballonymos dont la fortune singulière mérite d'être mentionnée. L'ancien roi Straton perdit le trône par son amitié pour Darius. Alexandre laissa Héphœstion maître de choisir parmi ses hôtes celui qu'il voudrait pour roi de Tyr. Voulant du bien à l'hôte chez lequel il était logé, Héphœstion avait d'abord songé à le proclamer souverain de la ville. Mais celui-ci, quoiqu'un des citoyens les plus riches et les plus considérés, refusa cette offre, comme n'ayant aucune parenté avec la famille royale. Héphœstion lui demanda alors de désigner à son choix un descendant de race royale. Son hôte lui répondit qu'il en existait un, homme sage et vertueux, mais extrêmement pauvre. Héphœstion lui ayant répliqué qu'il le ferait nommer roi, l'hôte se chargea de la négociation. Il se rendit donc auprès de celui qui venait d'être nommé roi de Tyr et lui apporta le manteau royal. Il trouva ce pauvre homme couvert de haillons et occupé dans un jardin à puiser de l'eau pour un faible salaire. Après lui avoir appris l'événement, il le revêtit des ornements royaux, le conduisit sur la place publique et le proclama roi des Tyriens. La multitude accueillit ce nouveau roi avec des démonstrations de joie, et admira elle-même ce caprice de la fortune. Ballonymus resta attaché à Alexandre, et sa royauté peut servir d'exemple à ceux qui ignorent les vicissitudes du sort”.

 

865i3 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC 

 

De façon très judicieuse, le musée présente deux frises dessinées représentant les deux grands côtés du sarcophage. Chaque personnage porte un petit numéro permettant de se reporter à la description de qui il est. Parce qu’il reste des traces de peinture –rouge, bleu, jaune, ocre, violet, terre de sienne, noir, blanc–, il y a aussi une reconstitution en relief et colorée comme à l’origine des sculptures du sarcophage.

 

865i4 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

865i5 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

865i6 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

Il m’est difficile de savoir si le musée se trompe dans son commentaire, ou si volontairement la frise n’est que symbolique, mêlant l’histoire sans souci de la réalité. En effet, le personnage de ma première photo est Alexandre, coiffé d’une tête de lion évoquant le lion de Némée d’Héraclès, et attaquant le Perse de ma seconde photo. Quant à la troisième photo, elle montre un cavalier se battant aussi contre des Perses, c’est notre Abdalonymos fidèle à Alexandre. N’étant, avant de devenir roi, qu’un pauvre homme employé à arroser les jardins, il ne peut combattre à cheval qu’après être devenu roi de Tyr et Sidon. Donc après août 332. Mais on nous dit ici que la bataille représentée est la bataille d’Issos, qui s’est déroulée quelques mois auparavant, le premier novembre 333. Il est vrai que le choix de cette grande bataille, l’une des plus grandes victoires d’Alexandre qui est parvenu à faire fuir Darius abandonnant sa femme et ses enfants, est tout à fait logique sur ce sarcophage. Mais alors associer la bataille de l’Issos et Abdalonymos est un anachronisme… Ce qui n’enlève rien à la remarquable beauté de la sculpture.

 

865i7 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

Encore une image de cette face, parce que ces reliefs me fascinent. Il s’agit d’un soldat macédonien arrêtant le cheval d’un guerrier perse. Ce que l’on ne voit pas, c’est qu’à l’origine, les armes ainsi que les harnais des chevaux étaient recouverts d’argent, mais hélas les pilleurs sont passés par là et il ne reste plus qu’une hache d’argent.

 

865i8 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

865i9 sarcophage d'Alexandre, Sidon, fin 4e s. avant JC

 

Pas besoin de se soucier de chronologie pour interpréter l’autre face. Il convenait de montrer les deux aspects de la vie d’un roi, la guerre et la chasse. Puisque l’autre côté évoquait une bataille célèbre, celui-ci représente des scènes de chasse. On voit donc ici un lion attaquant le cheval d’Abdalonymos, et deux chasseurs tuant un cerf, l’un à gauche nu à la façon des guerriers macédoniens, à part une grande cape qui vole au vent, l’autre à droite vêtu à la mode perse.

 

865j1 Alabastron (vase à parfums), 5e s. avant JC

 

Pour finir, quelques objets de la vie quotidienne. Nous voilà repartis au début du cinquième siècle avant Jésus-Christ, en un lieu que le musée oublie de préciser. Ce petit récipient de terre cuite est un alabastron, c’est-à-dire un flacon à parfum ou à huile de massage. Ces petits récipients, utilisés partout, ont en fait été répandus par les Grecs.

 

865j2 guerrier galate sur un bouclier, 3e s. avant JC

 

Il n’est pas commun de porter une telle boucle d’or à sa ceinture. C’est pourtant celle d’un aristocrate galate enterré sous le tumulus d'Hidirşihlar, près Bolu, ville située à quelque deux cents kilomètres à l’est d’Istanbul sur la route d’Ankara. Précisons que la Galatie est une région qui s’étend à l’est et au sud de la Bithynie. La racine GAL de ce nom, la même que dans la Galice en Espagne, le gaélique d’Irlande, le Pays de Galles (Wales) en Grande-Bretagne, ou les Gaulois, est liée aux peuples celtes, ainsi appelés par les Grecs parce qu’ils ont “la peau blanche comme le lait”, du mot grec gala, qui désigne le lait. En effet, c’est bien une peuplade celte. Si les grandes migrations de peuples indo-européens nomades parties d’Asie Centrale se sont toujours systématiquement dirigées d’est en ouest, bifurquant ensuite vers le nord (Scandinavie) ou vers le sud (Méditerranée), il en va tout différemment de ces soldats complètement sédentarisés originaires du sud du Massif Central qui, après leurs revers lorsqu’ils avaient tenté d’attaquer le sanctuaire de Delphes en 279 avant Jésus-Christ (voir mon article sur l’exposition, à Paris, “Les Gaulois”, le 2 février 2012), se sont scindés en deux groupes, les uns rentrant s’installer dans les Cévennes, les autres traversant la Thrace et le Bosphore et allant offrir leurs services au roi de Bithynie qui a besoin de preux soldats pour s’opposer à Antiochus Premier et en remerciement les installe au sud de son royaume, d’où ces bouillants Celtes ne vont pas tarder à aller faire quelques conquêtes ou à se livrer à quelques opérations de pillage. Les Gaulois étaient des guerriers réputés. Parmi les autres combattants, on les reconnaissait à leurs triges (chars à trois chevaux), à leurs pantalons bouffants resserrés à la cheville, à leurs boucliers ovales, à leurs courtes épées de forme triangulaire et à leurs casques qui pouvaient être munis de cornes. Mais quand ils ne faisaient pas la guerre, c’étaient des agriculteurs réputés, et l’on appréciait particulièrement leur bière, leur charcuterie et leur pain. Et sur ces deux derniers points, la réputation de la France fait suite à celle des Gaulois.

 

Quoique discutée, la date de ce tumulus est très vraisemblablement à situer à la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire dans les années suivant l’arrivée des Galates dans ce pays. On peut penser que cet aristocrate gaulois a participé à l’attaque de Delphes, et peut-être même qu’il a fait réaliser cette boucle de ceinture dans l’or qu’il a volé dans le sanctuaire. Le relief qui la décore est un guerrier galate, elle n’a donc pas été volée telle quelle en Grèce.

 

865j3 mors en bronze, fin 3e s. avant JC

 

J’ai évoqué les chars des Galates. C’étaient aussi des cavaliers, et c’est avec ce mors retrouvé dans la même tombe du tumulus d'Hidirşihlar que je terminerai. Puisque c’est la même tombe, il est inutile de préciser que la datation est la même. Avec les saillants sur les anneaux de bronze passant dans la bouche du cheval, ce mors est sévère. Ceux qui n’étaient ni fantassins, ni combattants en char, mais cavaliers, étaient les chefs. Le même mot indo-européen qui a donné le latin rex, le roi, a donné le mot gaulois rix, le chef de tribu, que l’on retrouve dans les noms de Vercingétorix, Dumnorix, Orgétorix, Ambiorix, etc. Dans la bande dessinée de Goscinny et Uderzo, que j’aime beaucoup (alors que les films me déplaisent), il faut quand même noter que si le chef est Abraracourcix, et non quelque chose en –rix, il ne peut y avoir sous ses ordres des “chefs” au nom en –rix, comme Astérix, son neveu Amérix ou le barde Assurancetourix. Il ne faudrait pas que l’extrême drôlerie des histoires, l’inventivité des auteurs, la popularité des personnages, donnent aussi des idées fausses… Par ailleurs, en dehors de ce RIX, les autres noms gaulois ne se terminent pas par –ix comme le laissent supposer Obélix, le druide Panoramix, le doyen Agecanonix ou le poissonnier Ordralfabétix.

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Published by Thierry Jamard
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