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13 avril 2014 7 13 /04 /avril /2014 09:00

866a1 Istanbul, restes de colonnes

 La ville antique… Si, tôt le matin, alors que nous sommes encore dans notre maison roulante, l’appel du muezzin nous rappelle qu’en 1453 Mehmet le Conquérant a apporté l’Islam dans la ville où nous sommes, il suffit de faire quelques pas au dehors pour tomber sur des traces de tout ce qui l’a précédé, non seulement de l’Empire Byzantin, mais de l’Antiquité romaine. À peine a-t-on quitté l’emplacement pour les camping-cars, fort commode, tout près du centre-ville et de ses principaux lieux touristiques, juste en bord de la mer de Marmara, que l’on tombe sur ces restes de colonnes antiques. Mais c’est loin d’être tout.

  

866a2 Istanbul, emplacement du palais impérial

 

 De là à pouvoir en déduire l’emplacement exact de la ville antique, il y a une grande différence. On sait que les Perses ont pris position en 512 avant Jésus-Christ, on sait que Rome s’est emparée de la ville en 146 avant Jésus-Christ, on sait que Constantin en a fait la capitale de l’Empire à la place de Rome en 330 après Jésus-Christ, mais ces indications historiques ne disent rien de la situation géographique. Or voilà que des fouilles, actuellement en cours et auxquelles pour cette raison on n’a pas accès (il faut se contenter du panneau ci-dessus posé devant la barricade), révèlent que là se trouvait le palais impérial commencé dès 330 et dont la construction et les extensions, jusqu’à couvrir cent mille mètres carrés, se sont poursuivies jusqu’au onzième siècle. En 1204, les pieux Catholiques de la Quatrième Croisade prennent Constantinople, s’en prendre aux Orthodoxes étant beaucoup plus rentable que de restituer les Lieux Saints à la chrétienté. Le palais brûle entièrement, puis les Croisés pillent tout ce qui peut encore s’y trouver. Sur l’emplacement se construisent alors des habitations de bois. En 1846, le sultan Abdülmecid décide de construire là l’université. Les bâtiments sont transformés successivement en hôpital pour les soldats français de la guerre de Crimée et en divers ministères, avant de devenir palais de justice. Puis, en 1933, un incendie détruit les bâtiments et le tout reste en l’état jusqu’à ce qu’en 1997 la Direction de l’Archéologie décide que, sur une zone de 17000 mètres carrés, l’on procède à des fouilles en règle. Mettant au jour des structures romaines, byzantines, ottomanes, les fouilles font aussi émerger toutes sortes de choses, pièces de monnaie, poteries, lampes, objets de culte, etc. qui partent en dépôt au musée archéologique d’Istanbul. Quant aux bâtiments, comme les thermes byzantins, on les dégage, on les consolide, on les reconstruit en partie.

 

866a3 Istanbul, point de départ de toutes les routes antiq

 

Ceci est le reste, bien pauvre, découvert dans les années 1960 et redressé, d’un arc de triomphe byzantin du quatrième siècle de notre ère détruit au quinzième siècle, à partir duquel étaient calculées toutes les distances des villes de l’Empire. Parce que les distances routières étaient exprimées en milles, ce monument s’appelait le Million. C’est l’empereur Constantin qui l’avait fait construire à l’arrivée de la route venant de Rome, via Appia en Italie jusqu’à Brindisi, puis via Egnatia de l’autre côté de la mer Adriatique, de Dyrrachium (Durrës en Albanie) à Constantinople. Traversant la ville, cette route prenait le nom de via Regia, la Voie Royale, mais tout le monde l’appelait “la rue du Centre”. Après la conquête ottomane, quand les ministres rentraient chez eux en brillant équipage après une réunion du Conseil du sultan au palais de Topkapi, ils empruntaient cette rue. Or on sait que le mot “divan”, qui vient du persan et signifie une administration, désigne chez les Turcs le conseil des vizirs, les ministres et conseillers du sultan. La voie a dès lors pris le nom de “Divan Yolu”, ou “rue du Conseil”, entre le palais de Topkapi et la Porte Dorée dans les remparts de la ville. Après quoi, ce n’était plus une voie de la ville, mais la grand-route. Cette avenue porte encore le nom de Divan Yolu au départ de Sultanahmet, puis filant vers l’est, elle devient aujourd’hui Yeniçeriler caddesi (boulevard des Janissaires), et enfin Ordu caddesi (boulevard de l’Armée).

En 1865, ce que l’on appelle le grand incendie d’Hodja Pacha qui, en trente-deux heures, a rasé intégralement le tiers de la ville, de la Corne d’Or à la mer de Marmara et de la mosquée de Bajazet à Sainte-Sophie (alors mosquée Sultan Ahmet), a amené un nouveau plan d’urbanisme, privilégiant les constructions moins inflammables que le bois (détaxe sur la brique et le ciment) et a été l’occasion d’élargir Divan Yolu et de lui donner son aspect actuel, si l’on parvient à l’imaginer sans ses innombrables boutiques à touristes.

 

866b1 la Colonne Brûlée, à Istanbul

 

866b2 Istanbul, Cemberlitas, ou Colonne Brûlée

 

Constantin, donc, a créé la nouvelle capitale de l’Empire à Byzance, et l’a nommée Constantino-Polis, la ville de Constantin. En honneur de son installation dans la ville, et pour marquer le transfert de Rome à Constantinople, on a démantelé à Rome un temple d’Apollon, et l’on a apporté ici en l’an 330 l’une de ses colonnes de porphyre rouge que l’on a dressée dans un cimetière gréco-romain, car en fouillant le sol on a retrouvé à plus de deux mètres sous le niveau actuel des restes du dallage du forum, et aussi des tombes et des sarcophages. C’est à cette époque que l’on a associé la couleur de cette roche à la pourpre impériale. À cette occasion, Constantin a placé au sommet de ses neuf tambours de trois mètres de diamètre, à 57 mètres du sol, une statue en bronze d’Apollon saluant le lever du soleil prise à Héliopolis en Phrygie, il en a seulement remplacé la tête par la sienne, et cette colonne s’est appelée officiellement Colonne de Constantin, même si bien souvent aussi on l’a appelée la Colonne de Porphyre, en référence également à l’empereur. Lors de l’avènement de Julien l’Apostat, qui a voulu revenir au polythéisme, d’où son surnom, sa statue s’est substituée à celle de Constantin, et de même Théodose le très chrétien a remplacé Julien l’Apostat.

 

En 1081, attirée par la statue de bronze, la foudre s’est abattue sur la colonne et, fragilisés, les trois tambours supérieurs ont été jetés à bas par une tempête. L’empereur Manuel Comnène (1143-1180) l’a fait réparer et au sommet il a fait placer non son effigie mais une croix dorée monumentale que, bien sûr, Mehmet le Conquérant a fait ôter dès la prise de la ville. Dans les siècles qui ont suivi, les incendies se sont multipliés, faisant à chaque fois souffrir la colonne, aussi le sultan Moustapha II (1695-1703) décida-t-il, en 1701, de consolider le tout en entourant sa base d’une solide (et hideuse) maçonnerie qui ensevelissait jusqu’au deuxième tambour, et en faisant cercler son fût d’anneaux de fer tout aussi horribles. Les Turcs, depuis ce temps, l’appellent Çemberlitaş (en turc, çember signifie un cercle). Puis, en 1779, un nouvel incendie l’a complètement noircie, ce qui la fait appeler également Colonne Brûlée. N’oublions pas non plus, ensuite, en 1865, le grand incendie d’Hodja Pacha. Aujourd’hui, le niveau du sol ayant monté au cours des siècles, elle plonge sous le niveau de la rue, et dresse sa pauvre silhouette calcinée et cerclée, enchâssée dans une base elle-même bien usée, mais c’est l’un des symboles de la ville et tout le monde l’aime bien comme une ancêtre décatie.

 

J’ai reproduit la première photo ci-dessus lors de notre visite de l’exposition Voyage en Méditerranée orientale dont je parle dans mon article du 5 août 2012, collection réunie par Ioannis Trikoglou (1888-1975), photo signée Sebah et Joallier. Elle n’est pas datée mais elle a vraisemblablement été prise à la fin du dix-neuvième siècle ou au début du vingtième. En effet, Jean Sebah, fils du photographe turc Pascal Sebah, s’associe à un Français, Polycarpe Joallier, en 1890 et le studio devient photographe officiel du sultan Abdul Hamid II (1876-1909). La seconde photo montre la Colonne Brûlée telle que je l’ai vue.

 

866c1 Istanbul, l'obélisque sur l'Hippodrome

 

Constantin n’a pas créé sa ville dans un désert, ni autour d’un village. Avant d’être promue au rang de capitale de l’empire sous le nom de Constantinople, la ville existait et s’appelait Byzance. Aujourd’hui, sur une immense place se dresse cet obélisque. Cette place, si elle est si immense, c’est parce qu’elle était l’hippodrome antique que Septime-Sévère, empereur de 193 à 211, avait construit pour Byzance, et que Constantin (324-337) a agrandi et amélioré pour sa capitale. C’est sous Constance, le successeur de Constantin, que l’obélisque de ma photo a été démonté du temple de Karnak en Égypte et a été transporté dans un premier temps à Alexandrie, et sous Théodose en 390 qu’il a été placé sur l’hippodrome, pour décorer le muret central appelé spina autour duquel tournaient les chars ou les cavaliers.

 

Ne serait-ce que par la différence de couleur de la pierre, on se rend compte que l’obélisque lui-même et sa base ne sont pas de même nature. Les hiéroglyphes que l’on voit sur l’obélisque célèbrent les victoires remportées sur le fleuve Euphrate par le pharaon Touthmôsis III lors de la trente-troisième année de son règne (selon les historiens, la date est à situer entre 1471 et 1434 avant Jésus-Christ). La base, elle, taillée pour recevoir l’obélisque sur quatre supports de bronze, a été sculptée à l’époque de Théodose.

 

866c2 Transport de l'obélisque d'Istanbul

 

Concernant les hiéroglyphes, mon ignorance de leur lecture et de leur traduction me contraint à croire ce que m’en dit mon livre. Très peu de chose. Mais la base, elle, est très parlante. Chacun de ses quatre côtés comporte deux niveaux de bas-reliefs qui sont si intéressants que je ne peux résister à la tentation d’en montrer plusieurs. Ici, nous voyons le convoi de l’obélisque.

 

866c3 course de chars à Byzance

 

866c4 l'hippodrome d'Istanbul(documentaire Arte)

 

866c5 Istanbul, spina de l'hippodrome (documentaire Arte)

 

Puisque l’obélisque a été placé sur la spina, l’un des bas-reliefs montre une course de quadriges, avec des chevaux bondissants. Mais on voit aussi des obélisques décorant la spina. Et aussi un arc de triomphe. Je joins deux copies d’écran provenant d’un excellent documentaire de la chaîne Arte, qui montrent des reconstitutions numériques de l’hippodrome avec ses tribunes et sa spina. Théophile Gautier, qui a passé à Constantinople soixante-douze jours à l’été 1852 et en livre une fidèle description (392 pages dans l’édition que j’ai en main), ne voit que “des bas-reliefs assez barbares et assez frustes, qui ne laissent que difficilement deviner les sujets qu’ils représentent”. Poète et romancier, il préfère imaginer. “Ce devait être un beau spectacle lorsqu’une foule éblouissante d’or, de pourpre et de pierreries, scintillait sous les portiques qui entouraient l’Hippodrome et se passionnait alternativement pour les verts ou les bleus, ces factions de cochers dont les rivalités agitaient l’empire et causaient des séditions. –Les quadriges d’or, attelés de chevaux de race, faisaient voler sous leurs roues étincelantes la poussière d’azur et de vermillon dont on sablait l’Hippodrome par un raffinement de luxe. Et l’empereur se penchait du haut de la terrasse de son palais pour applaudir sa couleur favorite.– Les bleus, si l’on peut se servir d’une pareille expression à propos des cochers byzantins, étaient tories, les verts étaient whigs, car la politique se mêlait à ces cabales de cirque. Les verts essayèrent même de faire un empereur et de détrôner Justinien, et il ne fallut rien moins que Bélisaire et un corps d’armée pour avoir raison du soulèvement”.

 

866c6 L'empereur remet une couronne au vainqueur

 

L’empereur tenant à la main une couronne de lauriers s’apprête à la remettre au vainqueur de la course. Et puisque c’est au temps de Théodose que cette base a été sculptée, nul doute que l’empereur ici représenté n’est autre que Théodose lui-même.

 

866c7 Goths vaincus rendant hommage à Théodose

 

Ici encore, nous voyons l’empereur dans sa tribune, entouré des officiels. Mais cette fois-ci, il ne s’agit plus de remise de couronne de lauriers. En 380, Théodose est parvenu à stopper l’avancée des Goths, mais doit les stabiliser en les installant au sein de l’Empire, les Ostrogoths (Goths de l’Est) en Pannonie (plus ou moins la Hongrie actuelle) et les Wisigoths (Goths de l’ouest) en Mésie (à cheval sur les actuelles Roumanie, Bulgarie et Serbie. Et certes ces tribus barbares ont alors laissé un répit à l’Empire, mais les fixer ainsi en les intégrant, y compris dans les armées romaines, c’était introduire le loup dans la bergerie et les historiens s’accordent à penser que cela a été le début de la fin de l’Empire Romain. Les contemporains de Théodose, déjà, lui ont vivement reproché cela, et c’est sans doute pour répondre à ces critiques que ce bas-relief représente les Barbares lui rendant hommage en signe de soumission.

 

866d1 colonne serpentine sur l'hippodrome d'Istanbul

 

866d2 colonne serpentine sur l'hippodrome d'Istanbul

 

Plus loin sur ce même hippodrome, on peut voir la Colonne Serpentine. Dans mon article intitulé Ægosthènes, Platées, Éleuthères, daté du 10 juin 2012, je raconte comment la victoire des Grecs coalisés à Platées en 479 avant Jésus-Christ, après Salamine, met un terme à la Seconde Guerre Médique. Les Grecs consacrent dix pour cent de leurs prises de guerre sur les Perses, Salamine et Platées, à la confection d’un grand trépied et d’un vase en or de trois mètres de diamètre qui reposent sur une colonne de bronze représentant trois serpents enroulés les uns sur les autres, et en font présent à Apollon dans son sanctuaire de Delphes. Au pied, une inscription (découverte lorsqu’en 1856 on a dégagé la base) cite les trente-et-une villes ayant pris part à la coalition. Mais, de 356 à 346, les Phocidiens occupent le sanctuaire de Delphes et lui font subir de très graves déprédations pour couvrir leurs dépenses de guerre. Ils ont fondu toutes les statues de bronze (n’a été épargné que le célèbre Aurige), ainsi que ce trépied d’or, négligeant les serpents de la colonne qui le supportait. Quand l’empereur Constantin trouva cette colonne, elle lui plut et il la fit transporter à Constantinople, où elle ornait la spina de l’hippodrome. “On dit que le sultan Murat, écrit Tournefort en 1701, avait cassé la tête à un de ces serpents. La colonne fut renversée et les têtes des deux autres furent cassées en 1700, après la paix de Carlovitz. On ne sait ce qu'elles sont devenues, mais le reste a été relevé, et se trouve entre les obélisques, à égale distance de l'un et de l'autre”. L’autre obélisque dont il est question est plus tardif. J’en parlerai dans mon article sur la ville byzantine (Istanbul 12).

 

866d3 balayeurs hippodrome (image Google)

 

À l’époque de Constantin, donc, les trois serpents avaient encore leurs têtes, et au moins deux d’entre elles subsistaient jusqu’en 1700. Une seule d’entre elles a été retrouvée, à quelques centaines de mètres, près de Sainte-Sophie, en 1848. Peut-être s’agit-il de celle que le sultan avait brisée, qui aurait été déposée au pied de ce qui était alors une grande mosquée. La miniature ci-dessus, de 1582, représentant les balayeurs de l’hippodrome et que j’ai trouvée sur Wikipédia, montre comment étaient ces têtes, s’écartant l’une de l’autre pour servir de support au trépied.

 

866d4 chevaux de St-Marc à Venise

 

Les carceres –ce mot latin qui a donné Chartres en français veut dire prisons– sont l’espace clos d’où s’élancent chars et cavaliers. Le mot avait déjà ce sens avant Jésus-Christ parallèlement au sens de prison, on le trouve chez Cicéron pour désigner cet enclos. Ils étaient surmontés de quatre superbes chevaux de cuivre presque pur, doré. En 1204, catastrophe, la quatrième croisade dévoyée s’abat sur Constantinople, la ville est pillée, ce qui peut être récupéré est envoyé à Venise. Les chevaux de l’hippodrome font partie du butin. Ils iront orner la façade de la basilique Saint-Marc. La Révolution française envoie le général Bonaparte pour la première campagne d’Italie. Il rapporte les chevaux à Paris, ils décorent désormais le sommet de l’arc de triomphe du Carrousel. Arrivent l’Empire, puis la chute de l’Empire. Les Autrichiens remettent les chevaux en place sur la basilique. De nos jours, pour les mettre à l’abri des intempéries, les chevaux de Constantinople sont au sec au musée de San Marco, et ceux que j’ai pris en photo presque un an après notre visite d’Istanbul (exactement le 24 septembre 2013) et que je montre ci-dessus n’en sont que des copies.

 

866d5 Choiseul Gouffier, Hippodrome

 

Avant de quitter l’hippodrome, nous avons cette gravure tirée du Voyage pittoresque de la Grèce, voyage effectué en 1776, publié de 1778 à 1782, par celui qui allait devenir ambassadeur de France à Constantinople en 1784, Choiseul-Gouffier. J’ai pu télécharger intégralement son passionnant ouvrage sur le site de la Bibliothèque Nationale. J’aurai l’occasion de reparler de lui dès mon prochain article, Istanbul 06 Commerces et bazars, ainsi que dans l’article Istanbul 14 Œuvres d’art au musée de Pera.

 

866e1 aqueduc de Valens, à Istanbul

 

866e2 aqueduc de Valens, à Istanbul

 

866e3 aqueduc de Valens, à Istanbul

 

Un autre monument antique de Constantinople est l’aqueduc de Valens. Ainsi appelé parce qu’il a été achevé par cet empereur romain en 368, mais en fait commencé une quarantaine d’années plus tôt sous Constantin qui voulait amener au palais impérial, près de l’hippodrome,  l’eau d’une colline située à dix-neuf kilomètres. En son point le plus élevé, au milieu de la vallée, l’aqueduc mesurait plus de vingt-six mètres de haut, mais le niveau du sol, ici comme ailleurs, ayant monté de six mètres, il ne fait plus “que” vingt mètres, ce qui n’est déjà pas rien. Et en longueur, 971 mètres. Cet aqueduc est longtemps resté en service, réparé sous Justinien (527-565) des dégâts que lui avait causé un tremblement de terre, et entièrement restauré par le célèbre architecte Sinan (dont j’ai amplement parlé au sujet d’Edirne) sous Soliman le Magnifique (1520-1566). Mais en 1912, pour aménager les abords de la mosquée de Fatih, à son extrémité nord-ouest, on en a hélas abattu une partie importante.

 

866e4 aqueduc de Valens, à Istanbul

 

866e5 aqueduc de Valens, à Istanbul

 

J’ajoute ici deux photos, pour montrer du côté sud-est ces curieuses arches en arc brisé, et l’état des pierres partiellement rongées par le temps. Nous sommes du côté de la mosquée Şehzade, et comme le deuxième étage de l’aqueduc nuisait à la vue sur la mosquée il a purement et simplement été abattu…

 

866f1 Istanbul, la citerne

 

866f2 dans la citerne d'Istanbul

 

866f3Istanbul, la citerne antique

 

Pour la fin, je réserve ce que je trouve le plus spectaculaire. L’empereur Justinien a fait construire, en 532 ou 537 de notre ère, une gigantesque citerne de 70 mètres sur 140, soit 9800 mètres carrés pour 78000 mètres cubes, qui était alimentée par la source distante de dix-neuf kilomètres que j’ai évoquée tout à l’heure, les conduites franchissant les vallées par l’aqueduc Maglova long de 11545 mètres, et par les 971 mètres de l’aqueduc de Valens. Ses murs de brique, recouverts d’un mortier hydrofuge, font quatre mètres d’épaisseur. Quant au toit, il est soutenu par une forêt de 336 colonnes de marbre de neuf mètres de haut, soit douze rangées de vingt-huit. Évidemment, pour que la foule des touristes puisse visiter cette incroyable citerne, on a construit des pontons qui gâchent un peu le coup d’œil, sans compter l’éclairage rouge, mais c’est cependant très impressionnant.

 

866f4 les colonnades de la citerne d'Istanbul

 

866f5 forêt de colonnes dans la citerne d'Istanbul

 

En effet, qu’il s’agisse des longues allées en ligne ou des vues en diagonale, on est de partout cerné par ces colonnes qui plongent dans l’eau. C’est superbe. En turc, cette citerne est appelée Yerebatan Sarnici, soit “la Citerne sous la terre”. Après avoir servi pendant plusieurs siècles à stocker en hiver l’eau qui va manquer en été, car à Constantinople comme aujourd’hui à Istanbul, l’approvisionnement en eau est et a toujours été un problème à la saison chaude et sèche, la citerne est tombée dans l’oubli. Et voilà qu’en 1545 le Français Pierre Gilles, un esprit curieux de tout qui recherchait des antiquités byzantines, remarque que les gens du cru remontent des seaux d’eau puisés dans des trous pratiqués dans une maçonnerie de brique, et qu’en outre il y a parfois des poissons dans cette eau, ce qui n’est pas le cas dans les nappes phréatiques. C’est ainsi qu’il a redécouvert cette citerne.

 

866g1 chapiteau de colonne, citerne d'Istanbul

 

866g2 pieds de colonnes, citerne d'Istanbul

 

866g3 pieds de colonnes, citerne d'Istanbul

 

Il semble que ces colonnes n’ont pas été taillées pour cette citerne, ou du moins pas toutes, mais qu’elles ont été récupérées dans la démolition de temples anciens ou d’autres monuments, car les unes ont des chapiteaux corinthiens comme sur ma photo ci-dessus, d’autres sont ioniques, et même quelques-uns doriques. Quant aux bases, certaines sont coniques, d’autres sont surélevées pour les mettre à la hauteur voulue. En 532, une grande basilique à portiques, qui reposait sur une citerne construite sous Constantin, avait brûlé, et c’est sous ses ruines qu’a été creusée cette immense citerne (d’où le nom qu’on lui donne aussi parfois de Citerne basilique) pour agrandir la citerne primitive. On peut donc penser que les colonnes de la basilique détruite ont été réutilisées, mais il est fort probable qu’elles n’étaient pas en nombre suffisant et qu’il a fallu aller en chercher ailleurs, d’où la disparité.

 

866h1 poissons dans la citerne d'Istanbul

 

866h2 Istanbul, citerne antique avec poissons

 

Il y en a qui se moquent bien des types de colonnes et de tout ce que je raconte ici, ce sont les poissons qui vivent dans cette citerne. Peut-être les gros se nourrissent-ils des petits, mais pour les petits je ne vois pas trop ce qu’ils peuvent bien manger. La source est beaucoup trop lointaine pour qu’ils puissent y remonter quotidiennement, alors probablement les gardiens les nourrissent-ils. De poissons, il n’y en avait pas dans une autre citerne proche, car elle était à sec lors de la visite de Théophile Gautier en 1852. “À quelque distance de l’Hippodrome, au milieu d’un terrain semé de décombres incendiés, s’ouvre, au revers d’une espèce de monticule, comme une gueule noire, l’entrée d’une citerne byzantine tarie. L’on y descend par un escalier de bois. Les Turcs l’appellent Ben-Bir-Dereck ou les Mille et une Colonnes, quoi qu’elle n’en compte en réalité que deux cent vingt-quatre [oui, Théophile, “que 224”, il y en a juste cinquante pour cent de plus dans celle que nous visitons] […]. Elles ont, à la hauteur de trois ou quatre pieds, un renflement jusqu’où montaient les eaux et qui leur servait de base apparente lorsque le réservoir était plein. Le reste de la colonne figurait alors un pilotis submergé. Le sol s’est exhaussé de la poussière des siècles, des décombres de la voûte et de détritus de toutes sortes […]. Elle a été bâtie par Constantin dont le monogramme est empreint sur les grandes briques romaines dont se compose la voûte et sur plusieurs fûts de colonnes. Maintenant, des Juifs et des Arméniens y ont établi une manufacture de soie. Les rouets et les dévidoirs grincent sous les arcades de Constantin, et le bruit des métiers imite le bruissement de l’eau disparue. Il règne dans ce souterrain, éclairé par un demi-jour blafard combattu d’ombres profondes, une fraîcheur glaciale qui vous saisit, et c’est avec un vif sentiment de plaisir que je remontai du fond de ce gouffre à la tiède clarté du soleil, plaignant de tout mon cœur les pauvres ouvriers travaillant sous terre à des œuvres de patience, comme des gnomes ou des kobolds”. Certes je plains aussi ces ouvriers, mais les touristes d’aujourd’hui, à la différence de Gautier, apprécient comme moi-même la fraîcheur des citernes à l’abri du soleil brûlant de l’extérieur.

 

Au vingtième siècle, plus de manufactures de soie, l’humidité, des boues, de l’eau ont envahi les lieux. Des habitants viennent y pêcher. En 1968, constatant que des fissures risquent de provoquer l’écroulement de l’ensemble, on a procédé à quelques travaux de consolidation puis, en 1985, on a décidé de réhabiliter complètement la citerne, ouverte au public depuis 1987.

 

866i1 colonne des Larmes dans le bassin des Voeux

 

866i2 colonne des Larmes, citerne d'Istanbul

 

Parmi toutes ces colonnes, il y en a quelques-unes qui sont particulières, comme la colonne des Larmes, dans le bassin des Vœux. Larmes, parce que cette colonne aurait été sculptée en souvenir des esclaves morts lors de la construction de la citerne. En effet, il a fallu environ 7000 esclaves travaillant à un train d’enfer pour édifier cette citerne gigantesque en moins de six ans, et beaucoup d’entre eux sont morts à la tâche. Vœux, parce que l’on dit que se réalisera le vœu exprimé en posant son pouce dans l’un des ocelles de paon qui décorent la colonne. Mais, comme partout où il y a de l’eau, bien des touristes jettent une modeste pièce de monnaie. Histoire sans doute de doubler leurs chances de voir leur vœu exaucé.

 

866i3 initiales sur une colonne, citerne d'Istanbul

 

J’ai lu quelque part que Constantin avait fait graver son nom sur une colonne de la citerne initiale, comme sur les briques de l’autre citerne visitée par Gautier. Ailleurs, que c’était Justinien. Ici, je lis les lettres grecques Th et E, ce qui pourrait être le début de Théodose. Mais certains pensent que ces sept mille esclaves sont de la légende, que la citerne a été construite par des ouvriers salariés et que chacun gravait ses initiales sur ce qu’il avait taillé pour être payé en conséquence. Je ne sais qui croire…

 

866j1 tête de Méduse, citerne d'Istanbul

 

866j2 tête de Méduse, citerne d'Istanbul

 

Une autre curiosité parmi ces colonnes, ce sont deux d’entre elles représentant une tête de Méduse. Les Gorgones étaient trois sœurs, Sthéno, Euryalè et Méduse, filles de divinités marines et vivant loin à l’ouest, au pays des Hespérides (peut-être au Maroc actuel, ou du côté de Gibraltar). Selon les légendes anciennes, c’étaient d’horribles monstres avec des serpents en guise de cheveux, des défenses de sanglier, des ailes d’or et un regard terrible qui changeait en pierre quiconque les regardait en face. Les deux premières étaient immortelles mais Méduse était mortelle. Au cours des siècles, la légende s’est un peu transformée. Méduse, au contraire, était d’une grande beauté et sa chevelure splendide faisait sa fierté. Mais, la présomptueuse, elle voulut rivaliser en beauté avec Athéna, provoquant ainsi la colère de la déesse. qui la changea en monstre et lui donna des serpents en guise de cheveux. Quelle que soit la version, elle est repoussante et sa monstruosité fait horreur aux humains comme aux dieux. Seul, Poséidon l’avait approchée et l’avait violée, la rendant enceinte. Or Persée, ce héros argien fils de Zeus et ancêtre d’Héraklès, décida d’aller tuer Méduse. Hermès lui avait donné des sandales ailées lui permettant de voler. Prenant toutes les précautions, il arriva au pays des Hespérides par la voie des airs, pendant le sommeil de Méduse, et protégé par un miroir destiné à réfléchir loin de lui le regard si la monstrueuse jeune fille ouvrait un œil. C’est ainsi qu’il put la décapiter d’un coup d’épée. Les êtres conçus en elle par Poséidon naquirent alors en sortant du cou tranché, le cheval ailé Pégase et l’homme à l’épée d’or Géryon. Le sang qui coulait de la veine gauche de la tête tranchée était un poison mortel, celui de la veine droite pouvait ressusciter les morts. Asclépios, demi-dieu médecin, s’en est servi bien des fois, notamment pour Hippolyte, le fils de Thésée, ce qui lui a valu d’être foudroyé par Zeus qui craignait que l’ordre du monde soit bouleversé si la mort n’était plus irréversible. Athéna, s’emparant de la tête de sa rivale haïe, la plaça sur sa poitrine, changeant ainsi en pierre par le regard de Méduse celui qui l’attaquait.

 

866j3 tête de Méduse, citerne d'Istanbul

 

866j4 tête de Méduse, citerne d'Istanbul

 

On a vu que l’une des têtes de Méduse était couchée sur la joue. L’autre, ci-dessus, est carrément à l’envers. Même si ce sont des sculptures de réemploi (certains pensent qu’elles proviendraient du temple d’Apollon à Didymes, sur la côte égéenne ouest de l’Anatolie), ces têtes datant du Bas-Empire romain sont une énigme pour les archéologues. Le réemploi est rendu évident par le fait que les colonnes ont déjà une base sculptée et que ces Méduses sont d’une taille qui n’est pas adaptée aux colonnes qu’elles supportent. Comme ce ne sont pas des cubes parfaits, on pourrait supposer que l’on a utilisé comme support leur dimension la plus appropriée, ce qui serait envisageable pour celle qui est de côté, mais pas pour celle qui est à l’envers dont bien évidemment la taille est la même de haut en bas et de bas en haut. En outre, certains spécialistes, se fondant sur des arguments que je n’ai trouvés nulle part malgré ma curiosité, pensent qu’elles ont été conçues pour être ainsi placées, dès le bâtiment de leur premier usage.

 

Fin de cet article. Surtout, surtout, chers lecteurs, n’allez pas plus loin. Ne regardez pas la photo qui suit. En effet, c’est un gros plan retourné pour le mettre à l’endroit, du regard de Méduse. Moi-même, j’ai fait usage d’un miroir pour le faire pivoter puis pour le placer sur cette page. Je ne voudrais pas que vous fussiez transformés en statues de pierre.

 

866j5 tête de Méduse, citerne d'Istanbul

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Published by Thierry Jamard
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