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16 avril 2014 3 16 /04 /avril /2014 09:00

    867a1 Istanbul, université

 

    867a2 Université d'Istanbul, 1453 

 

Parce qu’Istanbul n’est pas seulement la ville où l’on se doit de visiter Topkapi et Sainte-Sophie et d’arpenter les rues à touristes avec leurs boutiques de souvenirs et de loukoums, mais aussi une ville où il fait bon flâner au hasard des rues, j’ai eu envie de consacrer un article aux promenades sans but précis, parfois au milieu des foules de touristes, parfois dans des quartiers plus secrets. Ici, passant devant ce bâtiment au nom de l’université, j’ai été surpris d’y lire, en chiffres romains, la date de 1453, soit l’année de la conquête de Constantinople par les Ottomans, au-dessus d’un immense drapeau turc.

 

    867a3 Istanbul, lycée technique 

 

Puisque l’université m’a amené à l’enseignement, restons sur le thème avec ce lycée technique. Sur la plaque, on peut lire Sultanahmet Endüstrı meslek lisesi, ce qui signifie Lycée professionnel industriel Sultanahmet. Ce simple libellé cache en fait une longue et riche histoire. C’est le fils de Léon VI le Sage, l’empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète (945-959), qui décide de créer ici un hôpital psychiatrique, mais en 1054 l’empereur Constantin IX Monomaque (1042-1055) le transforme en atelier de ferronnerie d’art. Après sa prise de Constantinople en 1453, Mehmet le Conquérant avait l’ambition de substituer l’Empire Ottoman à l’antique Empire Romain en l’islamisant, et donc de conquérir l’Italie. Pour ce faire, il nomma grand vizir Gedik Ahmed Pacha en 1473, lequel convertit l’atelier de ferronnerie en fabrique d’épées. Au début du dix-septième siècle, le sultan Ahmed Ier (1603-1617) en fait l’atelier de confection des uniformes des janissaires, de sorte que l’établissement continue de travailler pour l’armée. Un siècle plus tard, nous trouvons sur le trône le sultan Ahmed III (1703-1730), celui-là même qui avait offert l’asile au roi de Suède Charles XII dont j’ai longuement raconté les aventures dans mon article Didymoteicho et Mikri Doxipara, daté du 9 octobre 2012, et que nous retrouverons au musée de Pera (article Istanbul n°14). Cet Ahmed III charge Sedefkar Mehmet Aga, le grand architecte à qui l'on doit la Mosquée Bleue (à laquelle j’ai prévu de consacrer mon article sur Istanbul n°18) de construire là un grand hôpital, qui sera le seul d’Istanbul au dix-huitième siècle. Selim III (1789-1807) rend aux bâtiments leur fonction de fabrique d’épées. On peut imaginer que l’arme avec laquelle il a été assassiné en 1808, un peu plus d’un an après sa déposition et son emprisonnement, avait été forgée dans ces ateliers… Et puis le 4 septembre 1868, les lieux sont enfin dédiés à l’enseignement, utilisant cependant les anciennes installations puisque le futur grand vizir réformateur Midhat pacha crée un centre de redressement école industrielle. En 1909, l’établissement devient École régionale d’artisanat. Arrive Atatürk qui proclame la république, et nous trouvons ici l’Institut d’artisanat pour garçons Sultanahmet qui s’appelle aujourd’hui Lycée technique industriel Sultanahmet.

 

    867a4 lycée privé italien à Istanbul 

 

La connaissance d’une langue et d’une culture étrangères, surtout s’il s’agit de celles d’un pays à l’économie développée, et à plus forte raison si l’on est titulaire d’un diplôme de ce pays, permet généralement d’obtenir un emploi plus ou moins élevé dans l’entreprise, voire dans l’administration publique. Et, parce qu’il est plus facile de discuter et de négocier dans cette langue qu’à travers un interprète, sans doute aussi parce que l’on a créé avec ce pays des liens affectifs, on a tendance à doter son entreprise ou son administration de machines, de véhicules, de technologies en provenance de ce pays. Considérant cela, les grandes puissances ont compris tout l’intérêt qu’elles pouvaient tirer de l’implantation d’établissements scolaires en terre étrangère, appelant joliment “coopération culturelle” ce qui devrait s’appeler “juteux investissement économique”. D’ailleurs ces établissements, qu’ils soient gérés par la puissance publique ou que, privés, ils en reçoivent l’aide, ne sont pas liés au Ministère de la Culture ni au Ministère de l’Éducation Nationale, mais au Ministère des Affaires Étrangères. C’est ainsi que dans les années 80 j’ai été proviseur du lycée Charles de Gaulle et de l’institut culturel franco-chilien à Concepción, seconde ville du Chili avec, à l’époque, cinq cent soixante mille habitants, et que dans la même ville il y avait un lycée britannique, un lycée allemand et un institut culturel des États-Unis.

 

Lors de nos promenades dans Istanbul, j’ai vu plusieurs établissements scolaires étrangers, et je choisis de montrer ici cet Özel Italyan Lisesi (Lycée privé italien) en clin d’œil à notre ami palermitain Angelo qui est venu nous rejoindre à Istanbul pour quelques jours de vacances.

 

    867a5a lycée de Galatasaray à Istanbul 

 

    867a5b lycée de Galatasaray à Istanbul 

 

Concernant la présence culturelle française à Istanbul, l’histoire est bien différente. Ce n’est absolument pas ici comme dans les autres villes du monde. Lorsque Mehmet le Conquérant prend Constantinople, il n’existe dans l’Empire Ottoman que des écoles coraniques dont l’enseignement n’est certes pas exclusivement religieux, mais presque, et dont les connaissances sont strictement fixées par la foi islamique. Les cadres du régime manquent d’une solide formation générale, et le sultan souhaite doter sa nouvelle capitale d’une école dispensant un enseignement de qualité. C’est son fils Bayezid II (en français on l’appelle généralement Bajazet II) qui, dès 1481 quelques mois après la mort de Mehmet, va créer Galata Sarayi Enderunu, c’est-à-dire l’École du sérail [autrement dit du palais] de Galata. Parce que Mehmet avait été un lettré passionné d’art et artiste lui-même, et qu’il considérait l’art comme essentiel à la pensée, à la réflexion philosophique, c’était l’une des disciplines enseignées. Parce que les langues étaient utiles pour les relations diplomatiques, économiques et culturelles et que Mehmet en parlait plusieurs, en plus de lire le grec ancien et le latin, l’école enseignait les langues. Enfin, les sciences occupaient également une grande place dans les programmes.

 

Quand, en 1838, on reconstruit les bâtiments qu’un incendie a détruits, l’établissement devient école de médecine mais moins de trente ans plus tard les circonstances vont infléchir l’histoire. En 1867 se tient à Paris une exposition universelle. La Turquie y prenant part, le sultan Abdülaziz se rend à Paris où il est reçu par Napoléon III et ses ministres. Victor Duruy, ministre de l’instruction publique, accepte de collaborer avec Djemil pacha, ambassadeur de l’Empire Ottoman à Paris et Fouad pacha, ministre des affaires étrangères, à une modernisation et à une occidentalisation de l’école souhaitées par ce sultan réformateur, et dès 1868 les locaux accueillent le Lycée impérial ottoman de Galatasaray. L’établissement –fait révolutionnaire– est laïque, puisque les élèves ne sont plus obligatoirement musulmans, mais aussi des autres religions fréquentes dans l’Empire, Orthodoxes (Grecs, Bulgares) ou Juifs, ou encore des religions très minoritaires, Catholiques, Arméniens, Coptes, etc. Les programmes sont calqués sur les programmes français, mais en option des langues vivantes ou anciennes sont proposées, latin, grec, persan, arabe, italien, allemand, arménien, et il est interdit aux élèves de s’exprimer dans une langue autre que le français, même en récréation.

 

Puis est arrivé Atatürk, qui a proclamé la République Turque. En 1924, l’établissement prend le nom de Lycée de Galatasaray. Très pro-français, énergiquement décidé à l’occidentalisation de son pays, Atatürk entend aussi lui conserver une forte image nationale. Pas question de devenir la copie d’un autre pays sous couvert de modernisation. Désormais, les élèves peuvent parler turc entre eux s’ils le souhaitent. Par ailleurs, si toutes les matières scientifiques ainsi que la sociologie, la philosophie et bien entendu la littérature française sont enseignées en langue française, c’est en revanche la langue turque qui est utilisée pour l’enseignement de la littérature turque et des littératures étrangères autres que francophones, pour l’histoire, pour la géographie, pour la morale, pour les disciplines artistiques. Rassemblant mes souvenirs de mon époque “Concepción”, je me rappelle que la loi chilienne exigeait que dans tous les établissements, même privés, même étrangers, les cours d’histoire soient dispensés en langue espagnole, et par un professeur de nationalité chilienne. Poursuivant sa modernisation et son ouverture, dès 1965 le lycée admet l’inscription de filles, mais dans des bâtiments différents dans un premier temps (dans le quartier d’Ortaköy).

 

En 1992, Mitterrand signe avec le Gouvernement turc un protocole aux termes duquel le lycée devient Galatasaray Eğitim ve Öğretim Kurumu (G.E.Ö.K.), ou Établissement d'Enseignement Intégré de Galatasaray (E.E.I.G.). Il est dit intégré parce qu’autour du lycée, noyau dur de l’ensemble, il rassemble en amont l’école primaire et en aval l’université, qui s’est installée à Ortaköy dans les locaux autrefois réservés aux filles. Non seulement le diplôme de fin d’études du lycée est reconnu comme passeport pour l’entrée dans les universités de France, mais les diplômes obtenus à l’université de Galatasaray, où l’essentiel de l’enseignement est dispensé en français selon des programmes compatibles avec ceux de France, sont reconnus en France au même titre que les diplômes français. Pourtant, l’établissement n’a jamais cessé d’être national depuis sa création en 1481, ottoman puis turc, à la différence du lycée italien vu plus haut, de “mon” lycée Charles de Gaulle de Concepción, du lycée franco-argentin de Buenos Aires, etc., etc. On peut y étudier la philosophie, les Lettres, les mathématiques, la communication, l’économie et la gestion, les sciences politiques et les relations internationales, l’ingénierie et la technologie, le droit. Mon cher cousin Joël-Pascal Biays, qui avait été nommé vice-recteur de l’Université de Galatasaray à la rentrée 2007, est subitement mort en mars 2008 dans le taxi qui le ramenait chez lui après une réunion du comité paritaire. C’est aussi à sa mémoire que je consacre tant de lignes à cet établissement qui, pour cette raison, a pour moi une valeur sentimentale particulière.

 

L’entrée principale du lycée est située sur la grande rue Istiklal, fermée d’une lourde grille. Sur le côté, dans la rue Turnacıbaşı, il y a une autre entrée, seulement protégée par une barrière… et un gardien qui m’a formellement interdit d’entrer, même de quelques pas. Je me suis alors résolu à prendre seulement la photo ci-dessus, depuis la rue. Et, sur la grille, le monogramme du lycée.  

 

    867a6a Lycée grec d'Istanbul créé en 1893 

 

    867a6b fronton du lycée grec d'Istanbul 

 

De tourner dans la rue Turnacıbaşı m’a donné l’occasion de passer devant le lycée grec de la ville, créé en 1893 et arborant fièrement une Vierge chrétienne sur son fronton dans ce qui était encore la capitale de l’Empire Ottoman dont le sultan était le calife, le commandeur des croyants (croyants de l’Islam, bien sûr). Mais après avoir si longuement parlé de son voisin le lycée de Galatasaray, je ne m’étendrai pas davantage sur le lycée grec.

 

    867a7 Istanbul, bibliothèque, 18e siècle 

 

Une plaque nous dit en turc, devant ce bâtiment “Diffusion des connaissances Fondation de la Bibliothèque Reca efendi”, tandis qu’une autre plaque dit, en turc également “L’école primaire Reca Mehmet efendi a été construite au 18ème siècle”.

 

    867b1 la poste d'Istanbul 

 

    867b2 la poste d'Istanbul 

 

    867b3 la poste d'Istanbul 

 

Autre bâtiment public, cette belle construction abrite la grande poste. Tranquillement, sous l’œil de gardes et des employés, j’ai fait à l’intérieur quelques photos, quand soudain, une personne aussi imposante par son uniforme que par son tour de taille, son opulente poitrine et son visage sévère est venue m’interdire cet acte qui lui semblait contraire à la morale publique. Il y a aussi un musée de la poste –que nous n’avons pas visité– qui présente les installations du dix-neuvième siècle, le matériel téléphonique et télégraphique ancien, des sacs postaux pour dos de cheval ou de chameau, des timbres ottomans, des enveloppes premier jour, etc. Je pense que ce sera une visite intéressante à effectuer lorsque nous retournerons à Istanbul.

 

    867b4a rue Sogukcesme à Istanbul 

 

    867b4b Istanbul. Ici a logé la reine Sofia d'Espagne 

 

Nous sommes ici dans une voie aristocratique, la rue Sogukcesme percée au début du dix-huitième siècle et comportant une citerne byzantine et douze maisons  habitées au début par les hauts dignitaires du régime. Quand le sultan Abdülmecid déménagea, en 1853, du vieux palais de Topkapi pour le moderne palais de Dolmabahce, qui venait d’être achevé, sur le Bosphore, ces braves dignitaires déménagèrent eux aussi, pour se rapprocher de leur maître, et ces maisons furent occupées par la classe moyenne. Plusieurs, mal entretenues, ont disparu, d’autres ont brûlé. Celle de ma photo a pu être sauvée, et elle a eu l’honneur, en 2000, d’accueillir la reine Sofia d’Espagne.

 

    867b5 Istanbul 

 

    867b6 Istanbul 

 

    867b7 Istanbul 

 

    867b8 Istanbul, près de la mosquée Sokullu Mehmet Pacha 

 

Parfois juste deux mots sur une plaque, parfois rien du tout, en marchant dans Istanbul le regard est sans cesse attiré par des curiosités architecturales raffinées. Il est vrai que les maisons privées, ordinaires ou même luxueuses, étaient en bois et sont quasiment toutes parties en fumée dans les innombrables incendies dévastateurs, et ne restent que les bâtiments de pierre qui ont été construits avec un souci esthétique particulier. La reconstruction du centre a été assez intelligente pour ne pas écraser toutes ces merveilles au milieu de barres de béton. Les grands ensembles se sont développés à la périphérie, pour accueillir les populations qui affluaient vers cette métropole qui compte aujourd’hui plus de treize millions et demi d’habitants, et dix-sept millions avec les banlieues (Paris 2,24 millions et un peu plus de 12 millions avec les banlieues).

 

    867b9 petit cimetière à Istanbul 

 

Tous les voyageurs occidentaux des siècles passés ont été frappés par la proximité des morts avec les vivants. Les cimetières (le Petit champ des morts, le Grand champ des morts) sont d’agréables jardins lieux de promenade, de méditation, de jeux des enfants. Aujourd’hui, en se promenant en ville, on rencontre partout des espaces où des arbres font de l’ombre à des tombes. Si je n’en montrais pas un ici je ne serais pas fidèle à l’image d’Istanbul.

 

    867c1 fresque sur un mur d'Istanbul 

 

Ceci n’est pas typique d’Istanbul, mais j’ai envie de le montrer parce que c’est une fresque intéressante qui représente Constantinople et le Bosphore.

 

    867c2 antiquités à Istanbul 

 

Les boutiques d’antiquaires regorgent d’objets intéressants, à des prix variables selon qu’elles sont situées dans les zones fréquentées par les touristes étrangers ou que leurs chalands sont plutôt des locaux. Mais ici j’ai été arrêté par ce livre français édité chez Nathan, parce que –de mon temps, et jusqu’à ce que j’entre au lycée, il y avait des distributions de prix en fin d’année– j’ai reçu une année, en prix, un livre de cette collection sur l’Égypte et un autre sur Rome.

 

    867d1 vue sur la Corne d'Or à Istanbul 

 

    867d2 Istanbul, vue depuis Süleymaniye 

 

Je consacrerai mon article Istanbul 09 à la Corne d’Or. Je ne m’étendrai donc pas sur le sujet aujourd’hui, mais parlant de promenades dans Istanbul je me dois d’au moins l’évoquer. Sur ma seconde photo, elle est vue depuis l’esplanade de la mosquée Süleymaniye (mosquée de Soliman) qui, elle, sera l’objet de mon article Istanbul 19.

 

    867d3 Istanbul, voies arrivant à la Corne d'Or 

 

Nous sommes ici sur la Corne d’Or, près de la gare de Sirkeci, et ces rails qui arrivent jusqu’à l’eau témoignent d’un temps où, à défaut d’un grand pont ferroviaire, on devait embarquer les trains sur un ferry pour rejoindre la rive nord. À moins que ce ne soit pour rejoindre la rive asiatique du Bosphore, voire des rivages plus lointains. Je n’ai pu obtenir de réponse à ma question.

 

    867d4 Istanbul, le vapeur des échelles d'Üsküdar 

 

Ce bâtiment porte inscription de sa fonction, c’est la gare du Vapeur des échelles d’Üsküdar. Je m’explique. Üsküdar, que l’on appelait autrefois Scutari, c’est un quartier d’Istanbul situé sur la rive asiatique du Bosphore. Quand, peu à peu, au dix-neuvième siècle, les bateaux à moteur ont remplacé les caïques à rames que l’on prenait comme des taxis pour traverser le Bosphore ou pour se rendre d’un point à l’autre de la côte de la Corne d’Or ou du Bosphore, les Turcs ont pris le mot français [bateau à] vapeur pour en faire le mot turc vapur, désignant ces bateaux locaux. Enfin, les échelles, dont dérive le mot turc iskelesi, ce sont les ports côtiers. Remontons au seizième siècle. François Premier et Charles Quint s’opposent. Au grand scandale de la chrétienté, pour qui politique et religion sont liées, François Premier s’entend avec le sultan musulman Soliman le Magnifique, l’autorisant par exemple à faire hiverner sa flotte militaire à Marseille. En 1536, sont signés entre les deux monarques des accords, appelés capitulations, selon lesquels des comptoirs commerciaux sont concédés à des Français, sous législation française, dans des ports ottomans, merveilleuse aubaine financière pour la France. Les embarcadères sur pilotis, avec leurs marches en bois, étaient appelées échelles, et le mot s’est étendu au comptoir tout entier. L’activité commerciale française dans les échelles a cessé à la Révolution, l’Angleterre a pris la place les Français sans jouir de capitulations, mais le mot d’échelle est resté. En Grèce, qui a longtemps été occupée par les Ottomans, il y avait aussi des échelles, comme la Skala Marion, à Thasos. Nous sommes donc ici à l’embarcadère du bateau qui traverse le Bosphore.

 

    867e1 le pont de Galata 

 

    867e2 le pont de Galata 

 

    867e3 pont Vinci en Norvège (image Wikipedia) 

 

À son débouché dans le Bosphore, la Corne d’Or est franchie par le pot de Galata. Ce Bayezid II qui a créé l’école du Sérail de Galata a eu l’excellente idée de vouloir créer un pont pour enjamber la Corne d’Or en cet endroit, et l’exécrable idée de refuser le génial projet de Léonard de Vinci qui consistait en un unique tablier de 240 mètres de long sur 24 de large, soit le plus long pont du monde de l’époque, alors qu’avec leurs longueurs moindres les autres ponts reposaient sur plusieurs piles. Et pourtant ce projet était réaliste puisqu’en 2001 les Norvégiens ont créé à Ås, à 42 kilomètres au sud-est d’Oslo, un pont piéton et bicyclette qui enjambe l’autoroute E18 reproduisant très exactement, mais à plus petite échelle, le pont de Léonard. La troisième photo ci-dessus le représente (image que j’ai prise dans Wikipédia, photo Egil Kvaleberg). Les données techniques et de belles photos (que je ne peux reproduire ici parce qu’elles sont protégées par un copyright) se trouvent sur ce site professionnel.

 

    867e4 ancien pont de Galata 

 

    867e5 nouveau pont de Galata 

 

Ce ne sera finalement qu’en 1845 que la mère du sultan Abdülmecid (une mère de sultan porte le titre de sultane valide) fera construire ici un pont. Bien entendu, c’est le sultan qui a eu l’honneur de franchir le pont le premier, mais c’est un navire français commandé par le capitaine Magnan qui le premier est passé dessous. Dix-huit ans plus tard, en 1863, il est remplacé par un autre pont de bois, car Napoléon III doit venir à Constantinople et le sultan Abdülaziz veut que sa capitale rayonne. De 1872 à 1875, on construit un troisième pont posé sur 24 pontons flottants. Une telle structure rend possible son déplacement plus en amont en 1912 pour laisser la place à un autre pont flottant. À chaque extrémité de ce pont comme des précédents, depuis 1845 et jusqu’en 1930, des employés vêtus d’uniformes blancs perçoivent un péage. Par la suite, le passage devient gratuit.

 

Là, je rencontre une difficulté. À l’exposition “Philoxenia” que j’ai déjà évoquée dans mes articles “Images d’Edirne” et “Premier contact avec Istanbul”, j’ai vu les deux plateaux métalliques ci-dessus. Le premier, nous dit-on, représente le vieux pont de bois et date du milieu ou de la fin du dix-neuvième siècle, tandis que le second représente le nouveau pont de Galata et date de la fin du dix-neuvième siècle. Il faut donc supposer que le second a été peint d’après nature et qu’il s’agit du pont de 1875, tandis que le premier a été peint de mémoire (ou d’après gravures), après coup, et qu’il s’agit de celui de 1845 ou de celui de 1863.

 

Toujours est-il qu’un incendie, en 1992, détruit le quatrième pont, qui est alors remplacé par le pont actuel, le numéro cinq, achevé en 1994. Avec ses 42 mètres de large, il permet le passage des voitures, du tramway, des piétons et recouvre de chaque côté une rangée de restaurants seulement interrompue au centre pour permettre le passage des bateaux. À toute heure du jour, tout du long, d’innombrables pêcheurs trempent leur ligne dans la Corne d’Or. Mieux vaut, en bas, entre les tables des restaurants, ne pas se pencher vers l’eau au moment où un pêcheur remonte son hameçon sans poisson… Ce pont sympathique, nous l’avons franchi d’innombrables fois.  

 

    867f1 Istanbul, bazar fondation Ayasofya 

 

Au passage un petit coup d’œil à ce bâtiment dont une plaque nous dit que ce bazar Sainte-Sophie a été construit par le Conquérant.

 

    867f2 en gravissant la colline de Galata 

 

    867f3 en gravissant la colline de Galata 

 

Depuis que nous avons franchi le pont de Galata, nous sommes sur la rive nord de la Corne d’Or, et maintenant nous gravissons la colline de Galata. Il y a des bâtiments de pierre qui sont anciens, cette partie de la ville ayant été habitée en majorité par des non musulmans, occidentaux, alors que les habitations des Turcs étaient faites de bois. La pente est rude à gravir.

 

    867f4 escalier construit par la famille Camondo 

 

    867f5 escaliers Camondo 1870-1880 

 

Après avoir peiné dans la montée, nous arrivons à ces élégants escaliers, dits escaliers Camondo, parce que c’est la famille Camondo qui les a construits vers 1870-1880. Il s’agit d’une famille juive sépharade de Constantinople dont plusieurs membres sont venus ensuite s’installer à Paris. Un membre de cette famille, Moïse, a fait don à la France de ses collections pour en faire le musée Nissim de Camondo, rue de Monceau à Paris, du nom de son fils aviateur abattu pendant la Première Guerre Mondiale.

 

    867g1 costumes de théâtre près d'Istiklal, Istanbul 

 

    867g2 costumes de théâtre près d'Istiklal, Istanbul 

 

    867g3 costumes de théâtre près d'Istiklal, Istanbul

 

    867g4 costumes de théâtre près d'Istiklal, Istanbul 

 

Au fond d’une galerie de la rue Istiklal on trouve cet original et immense magasin de vieux vêtements qui peuvent servir d’accessoires pour des films, ou satisfaire des envies d’originalité. Sur les manches des uniformes de ma quatrième photo, je peux lire Welsh Guards, Je maintiendrai (devise des Pays-Bas), Polizei…

 

    867h1 restaurant Ara Güler à Istanbul 

 

    867h2 restaurant Ara Güler à Istanbul 

 

    867h3 restaurant Ara Güler à Istanbul 

 

L’un des photographes turcs les plus connus de par le monde est sans conteste Ara Güler (né en 1928 à Istanbul), qui a été un proche de Cartier-Bresson, a été membre de l’agence Magnum, a collaboré avec le Time, Paris-Match, etc. On lui doit de remarquables photos de Turquie et d’Istanbul en particulier. Une exposition de ses œuvres a eu lieu à Paris à la Maison de la Photo à l’automne 2009. Dans le bâtiment qu’il a hérité de son père, dans une petite rue calme proche d’Istiklal, il a installé son atelier à l’étage, et confié le rez-de-chaussée à Yasar Kartoglu pour en faire un restaurant appelé Ara Café. Sur une vitre de la devanture, son portrait en grand format. Et à l’intérieur, aux murs, des photos d’Ara Güler, bien sûr. On mange bien, ce n’est pas trop cher, on est bien traité avec le sourire et l’ambiance est sympathique, dans la salle en bas ou sur la mezzanine. Lorsque nous y avons dîné, nous n’avons pas vu Ara Güler, mais il paraît qu’il descend souvent y faire un tour.

 

    867i1 place Taksim à Istanbul 

 

    867i2 Istanbul, place Taksim 

 

    867i3 Istanbul, place Taksim 

 

Le sud de la Corne d’Or, c’est la vieille ville traditionnelle, avec le palais de Topkapi, Sainte-Sophie, le Grand Bazar, etc. De ce côté-ci, au contraire, c’est la ville moderne, et la vaste place Taksim, à vrai dire sans grand charme, est considérée comme le cœur de l’Istanbul d’aujourd’hui. Je suis si en retard dans mes publications que je peux insérer la précision que c’est là qu’a eu lieu la contestation du pouvoir en juin 2013. Le monument, au centre, est à la gloire d’Atatürk, le restaurateur de la dignité turque mise à mal lors des guerres des Balkans, de la Première Guerre Mondiale et de la Guerre de Libération, le fondateur de la République, le père de la Turquie moderne.  Les pigeons sont presque aussi nombreux et familiers que sur la place Saint-Marc à Venise, et si j’ai envie de les photographier volant près de cette dame, je n’ai besoin pour respecter son droit à l’image ni de lui flouter le visage ni de lui demander une autorisation…

 

    867j1 dans le bas de Galata 

 

    867j2 dans le quartier kurde d'Istanbul 

 

    867j3 dans le quartier kurde d'Istanbul 

 

Je disais tout à l’heure que cette rive de la Corne d’Or était celle des Occidentaux. Dans cette catégorie, il faut ranger les Grecs qui, si leur pays est sur les mêmes longitudes que l’est de la Pologne, la Roumanie, l’Ukraine, n’en sont pas moins plus occidentaux que les Turcs qui sont arrivés d’Asie trois millénaires plus tard et parce que leur religion chrétienne les rapproche davantage des autres pays européens. Cela pour dire que les Grecs vivaient dans le quartier que je montre. Le terrible échange de populations de 1923 qui a contraint les Grecs de Turquie à intégrer une mère patrie qu’ils ne connaissaient pas (cf. les Pieds-Noirs en 1962) et les Turcs de Grèce à en faire autant dans les mêmes conditions dramatiques, n’a pas touché officiellement les Grecs de Constantinople ni les Turcs de Thrace, quoique beaucoup, craignant des réactions dangereuses de la population, aient fui sans que les décisions politiques les y obligent. Ils sont encore environ cent trente mille en 1955. Or voilà qu’en Grèce, à Thessalonique qui est la ville natale d’Atatürk, explose une bombe dans le consulat turc. On peut sans doute relever des erreurs dans l’œuvre immense d’Atatürk, mais on ne peut lui refuser l’admiration pour ce qu’il a fait de son pays en un laps de temps aussi bref, et les Turcs n’ont pu supporter que l’on s’attaque à son image de cette façon. En réalité, sur le coup, personne n’a su que c’était le “département de guerre spéciale” de l’armée turque qui avait commis cet attentat dans le but de discréditer les Grecs d’Istanbul. Le résultat a été tel que souhaité, un déchaînement de violence. Les 6 et 7 septembre 1955 un abominable pogrom a ravagé le quartier grec, faisant de nombreuses victimes et poussant les autres à fuir au plus vite. Depuis, les habitations ont été laissées sans entretien, et investies par les Kurdes. Tout ce linge séchant en travers de la rue rappelle un peu l’Italie du Sud.

 

    867j4 dans le quartier kurde d'Istanbul 

 

    867j5 dans le quartier kurde d'Istanbul 

 

C’est un autre Istanbul que l’on découvre ici. Rien à voir avec le vieux Constantinople de l’Empire Byzantin puis de l’Empire Ottoman avec son Hippodrome, son palais impérial de Topkapi, ses églises chrétiennes converties en mosquées et ses vastes mosquées construites après la conquête. Rien à voir non plus avec les quartiers modernes et européens de Taksim, Galata, Istiklal, Péra. C’est un quartier pauvre, dont les populations vivent à part. Il faut même faire attention, en prenant des photos, que les gens ne se croient pas dans le cadre, car certains n’apprécieraient pas du tout.

 

    867k1 rénovation du vieux Constantinople 

 

    867k2 vieux Constantinople, quartier kurde, ex-grec 

 

    867k3 vieux Constantinople, quartier kurde, ex-grec 

 

    867k4 vieux Constantinople, quartier kurde, ex-grec

 

Dans cette tristesse, dans cette pauvreté, les Kurdes occupent les tristes restes de fort belles demeures. Mais ces bâtiments vont, pour bon nombre d’entre eux, être réhabilités. En fait, leur état est tel que l’on va, je suppose, procéder comme dans d’autres pays, à la destruction de tout l’intérieur, ne conservant que les façades ou peut-être les quatre murs, et construire tout à neuf et en moderne par-derrière. Je serais prêt à applaudir des deux mains, car cela sauvegardera un riche patrimoine, mais il me reste une grande, très grande crainte concernant ce que l’on va faire des populations pauvres qui vivent là. D’autant plus que les Kurdes, qui –pour certains avec violence attentats– réclament leur indépendance des deux côtés de la frontière turco-irakienne ainsi que sur une frange d’Iran et dans un coin de Syrie pour reprendre les droits qu’ils ont perdus en 1639, ne sont pas bien vus des Turcs.

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Published by Thierry Jamard
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