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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 09:00

    869a1 La tour de Galata à Istanbul 

 

    869a2 La tour de Galata à Istanbul 

 

La Tour de Galata est, sans conteste, l’un des monuments emblématiques d’Istanbul. Si les musées archéologiques répondent à notre musée du Louvre (moins le département de peintures), si Sainte-Sophie répond à Notre-Dame de Paris et Topkapi à Versailles, la Tour de Galata est notre Tour Eiffel, où l’on grimpe pour voir le panorama sur la ville. Bon, d’accord, j’avoue que mes rapprochements sont un peu tirés par les cheveux…

 

La première tour de Galata était un phare en bois élevé, dit le panneau informatif, par l’empereur byzantin Anastase en 528. Mais Anastase, qui a accédé au trône en 491, est mort en 518. Par conséquent, ou bien il s’agit de l’empereur Justinien (527-565), ou la date est fausse et l’on peut aussi envisager Justin (518-527). Peu importe, d’ailleurs, il suffit de voir que c’était dans la première moitié du sixième siècle, donc très loin dans le passé. Ce sont les Génois qui, en 1348, l’ont remplacé par une tour de pierre appelée “Tour du Christ”, à usage défensif. Un siècle plus tard, en 1453, Mehmet le Conquérant devient le maître des lieux et respecte le monument, mais à l’époque de Bayezid (Bajazet) II (1481-1512), un tremblement de terre le met à mal, et c’est l’architecte Mourad Bin Hayreddin qui est chargé des réparations et qui en fait un observatoire astronomique. À partir de 1579, plus d’observatoire, la tour va servir à loger les prisonniers de guerre chrétiens utilisés comme esclaves dans les docks de la Corne d’Or. Un inventeur génial, Hezârfen Ahmed Çelebi (1609-1640), dont je ne sais s’il est le frère du célèbre voyageur Evliya Çelebi (1611-1682, voir mon article Istanbul 20, car ce nom de Çelebi n’était pas de naissance), reprenant les recherches de Léonard de Vinci publiées en 1505 dans son Codex sur le vol des oiseaux comportant les plans de sa machine volante, s’élance du haut de la tour de Galata à une altitude de 97,60 mètres et parvient à se poser sain et sauf à Üsküdar à une altitude de 12 mètres, à plus de trois kilomètres de là mais après environ six kilomètres de vol non rectiligne. Admiratif, le sultan Mourad IV (1623-1640) veut le récompenser, mais ses conseillers, et surtout les autorités religieuses, parviennent à le convaincre que ce vol est impie et qu’un tel homme est dangereux, et Mourad se résout à l’exiler en Algérie, où il ne tardera pas à mourir à l’âge de 31 ans.

 

Face aux ravages causés en ville par les incendies, en 1714 est créée une brigade de pompiers qui place jour et nuit des sentinelles au sommet de la tour pour pouvoir donner l’alarme le plus tôt possible. Il est aussi assigné aux veilleurs un rôle de surveillance concernant toute approche de bateaux suspects de vouloir attaquer. Et voilà que cette tour chargée de veiller sur les incendies a brûlé elle-même dans le grand incendie de 1794. La toiture de bois et de plomb, les escaliers, plusieurs pièces sont partis en fumée. Et à la suite d’un autre incendie, en 1831, le toit conique est venu coiffer la tour. En 1864, les remparts qui descendaient jusqu’au rivage ont été démolis, les fossés qui l’entouraient ont été comblés. En 1967, au terme de trois ans de travaux, la Tour de Galata avait retrouvé l’apparence qu’elle avait à l’époque du sultan Mahmoud II (1808-1838), c’est-à-dire après la restauration de 1831.

 

Du bas vers le haut, les murs de la tour vont en s’amincissant, mais à la base ils font 3,75 mètres d’épaisseur, et par conséquent le diamètre extérieur de 16,45 mètres se trouve réduit, à l’intérieur, de 3,75x2=7,50 mètres, soit seulement 8,95 mètres. On peut monter dans les étages pour avoir une vue panoramique sur la ville.

 

    869a3 Le pont de Galata vu depuis la tour de Galata à Ista 

 

    869a4 Vue depuis la tour de Galata à Istanbul 

 

    869a5 Vue depuis la tour de Galata à Istanbul

 

 

Lorsque nous sommes montés, le 10 décembre, il faisait nuit noire, et par intermittences il pleuvait une petite pluie fine de neige plus ou moins fondue. La photo était rendue difficile, mais nous avons pensé que de nuit la vue serait plus surprenante. Une galerie permet de tourner tout autour, mais c’est le côté de la Corne d’Or qui m’a le plus intéressé. Sur la première de ces trois photos, c’est le pont de Galata que l’on voit.

 

    869b1 Istanbul, le ''Tünel'' 

 

    869b2 Istanbul, le ''Tünel'' 

 

    869b3 Istanbul, le ''Tünel'' 

 

    869b4 Istanbul, le ''Tünel'' 

 

Ayant traversé la Corne d’Or du sud au nord par le pont de Galata, me voici dans le quartier qui porte aujourd’hui le nom de Karaköy, l’ancien nom de Galata n’étant plus usité que pour les constructions traditionnelles, le pont et la tour. De là, je souhaite monter vers la ville haute, le quartier de Beyoğlu, autrefois Pera. C’est au dix-neuvième siècle la ville moderne, la ville des Occidentaux, la ville commerciale active, mais les deux quartiers de Galata et de Pera sont à deux niveaux différents, Galata au niveau de la mer près de la Corne d’Or et Pera sur la colline, et les constants allers et retours de l’un à l’autre sont fatigants et longs. C’est un ingénieur civil français, Eugène-Henri Gavand, qui a l’idée de proposer au sultan Abdülaziz un projet de funiculaire souterrain. Le temps de constituer une société et le projet est accepté en 1869. Les travaux commencent à la mi-1871 et, menés rondement, ils sont achevés en décembre 1874, la ligne étant inaugurée et ouverte au public en janvier 1875. Le tout premier métro au monde a été celui de Londres en 1863, mais sur le continent européen c’est celui-ci, appelé Tünel (en français, bien sûr, cela signifie Tunnel), suivi en 1896 par celui de Budapest qui sera en fait le premier vrai métro desservant plusieurs stations.

 

Tandis que le Tünel est en réalité un funiculaire grimpant de 60 mètres sur une ligne qui ne fait que 573 mètres de long. Pas d’électricité à l’origine, l’éclairage dans les voitures est assuré par des lampes à huile, et la traction des câbles par deux moteurs à vapeur de 150 chevaux, la conversion n’intervenant que très tard, en 1971, avec un moteur électrique de 350 chevaux. Au début, l’exploitation est assurée par une compagnie anglaise, puis à partir de 1910 par une compagnie ottomane, et enfin le Tünel sera nationalisé en 1939. Aujourd’hui, avec ses deux voitures de 16 mètres chacune, il transporte 170 passagers en une minute et demie entre Karaköy et Beyoğlu. Certes, il y a aujourd’hui un métro traditionnel moderne, et parce que les taxis sont bon marché une famille de quatre personnes paiera moins cher en voiture qu’en achetant quatre jetons pour le Tünel. Mais y perdra beaucoup en plaisir.

 

    869c1 Istanbul, le consulat et l'Institut français

 

Nous arrivons ainsi au terminus du Tünel, juste à l’extrémité de l’avenue Istiklal, cette très célèbre voie que j’ai déjà plusieurs fois évoquée et qui va de ce Tünel à la place Taksim, considérée comme le centre de la ville moderne. Istiklal est une rue piétonne où se trouve tout ce qu’il y a de chic à Istanbul. L’entrée principale du lycée de Galatasaray, dont j’ai longuement parlé dans mon article Istanbul 05, donne sur Istiklal. Et il y a aussi le consulat de France et l’Institut culturel français proposant sergiler (des expositions), konserler (concerts), tiyatro oyunları (théâtre), dans gösterileri (spectacles de danse), fılm gösterimleri (projections de films), edebiyat buluşmaları (rencontres littéraires) et söyleşi ve konferanslar (interviews et conférences). J’ai cité les mots turcs pour que l’on puisse se rendre compte combien la langue turque a emprunté au français, en adaptant toutefois l’orthographe à la prononciation locale.

 

    869c2 le passage Cité de Syrie à Istanbul 

 

    869c3 le passage Cité de Syrie à Istanbul 

 

Cet élégant passage de style néoclassique est le Passage de Syrie. À l’origine, l’architecte Dimitri Bassiliadis avait construit en 1908 trois blocs séparés avec des commerces au rez-de-chaussée et des appartements aux étages et ces bâtiments, réunis plus tard, se sont convertis en un passage. En 1910 a eu lieu l’inauguration, avec un cinéma. Un journal en français, Stamboul, qui existait depuis 1875, bien avant que soit construite cette cité, a été imprimé ici jusqu’en 1964, avant de disparaître. En revanche, un quotidien grec, Απογευματινή (Apoguevmatini, ce qui veut dire Après-Midi), est encore édité dans ces bâtiments, et cela depuis 1925, soit juste après le Cumhuriyet (La République, 1924), premier quotidien créé dans la toute nouvelle République Turque. J’ai eu l’occasion de le dire, la population grecque de Turquie est désormais très peu nombreuse, ce qui fait que les 600 exemplaires produits chaque jour touchent presque toutes les familles de Grecs, d’autant plus que, la distribution ayant lieu essentiellement à la main, dans la boîte aux lettres, il existe une possibilité d’abonnement à une version dématérialisée, lisible sur Internet. Mais ce quotidien a beau n’être qu’un quatre-pages, son coût de revient excède largement son chiffre d’affaires car l’apport des abonnements  ne représente que quarante pour cent du financement et la crise économique en Grèce a fait disparaître les annonceurs dont les publicités le faisaient vivre. Quand le journal a fait savoir qu’il était sur le point de mettre la clé sous la porte, une grande campagne de recherche de subventions a été lancée, et –entre autres– les étudiants de l’université privée Bilgi (dont dépend le musée Santralistanbul, sujet de mon futur article Istanbul 15) ont souscrit des abonnements. Le journal est provisoirement sauvé, mais avec la décrue du nombre des résidents grecs de Turquie, il est à craindre que ce soit pour fort peu de temps.

 

    869c4 Belle façade sur Istiklal, à Istanbul 

 

Promenons-nous sur Istiklal. Ce Passage de Syrie (rien ne dit pourquoi il porte le nom de ce pays voisin) n’est pas seul, loin de là, à témoigner de ce qu'a été ce quartier de Pera. Les belles façades y abondent.

 

    869d1 le Markiz à Istanbul 

 

    869d2 le Markiz à Istanbul 

 

    869d3 le Markiz à Istanbul ''le Printemps''

 

    869d4 le Markiz à Istanbul ''l'Automne'' 

 

On ne peut évidemment pas entrer dans tous ces beaux immeubles privés. Il n’en va pas de même de ce café brasserie. En 1940, un certain Avadis Ohanyan Çakir a acheté ce bâtiment avec l’intention d’y ouvrir une pâtisserie où il produirait et vendrait des chocolats et des fondants haut de gamme. En référence à la marque française Marquise de Sévigné, il appela son établissement Markiz. Très vite, du fait du cadre, de la qualité des produits et du service, avec ses assiettes en porcelaine de Limoges et ses couverts en argent de chez Christofle, la pâtisserie Markiz est devenue le rendez-vous des artistes et de la bourgeoisie d’Istanbul. Et même, pour accueillir des clients de passage qui ne seraient pas vêtus assez chic pour pouvoir être admis dans ce lieu prestigieux, on a ouvert à côté une boutique où le client pouvait louer une cravate, la cliente un chapeau, pour la durée du séjour chez Markiz.

 

Quand la pâtisserie s’est installée, la décoration existait déjà. Quatre panneaux de carrelages représentant les saisons avaient été achetés en 1920 à la Maison Hippolyte Boulenger & Cie, à Choisy-le-Roi, celle-là même qui, à la fin du dix-neuvième siècle, avait obtenu le marché des carreaux de grès émaillé des stations de métro de Paris. Les dessins étaient de J.-A. Arnoux, qui dirigeait les ateliers de décoration de la manufacture de Choisy, et avaient été fixés sur des murs de bois. Nul ne sait ce qu’il est advenu de l’Été et de l’Hiver, ni quand ni par qui ils ont été démontés, ou s’ils ont été brisés. Mais les deux autres saisons n’en ont acquis que plus de valeur quand l’usine de Choisy a été contrainte de fermer du fait des grandes grèves de 1936 et non pas, comme le dit l’information (en français) affichée sur l’établissement, détruite par un bombardement de la Première Guerre Mondiale, car alors elle n’aurait pu produire ces panneaux après la guerre, en 1920.

 

Aujourd’hui, la superbe décoration a été conservée dans la salle du rez-de-chaussée (à l’étage, c’est très quelconque), mais la célèbre pâtisserie a été remplacée par Markiz by Robert’s Coffee, qui sert pour des prix extrêmement raisonnables des plats de type fast food tout à fait corrects. Bref, une excellente adresse si l’on veut profiter du décor en se restaurant à bon compte, mais sans rechercher la gastronomie ni le style. Plus d’obligation de porter la cravate !

 

    869e1 foule, un samedi soir, sur Istiklal à Istanbul

 

    869e2 Istanbul, le tramway de Taksim au Tünel 

 

    869e3 carrelage décoratif à Istanbul 

 

Tous les soirs en général, mais tout particulièrement le samedi soir, la foule se presse sur Istiklal. On ne risque pas d’avoir peur de se sentir seul… Parcourant l’avenue tout du long, depuis la place Taksim jusqu’à la gare de Tünel, cet amusant petit tramway –évoqué dans mon tout premier article sur Istanbul– qui n’a rien à voir avec les tramways dernier cri des autres lignes est rarement dépourvu de passager clandestin sur son attache avant ou son attache arrière, sans que le conducteur, qui ne peut manquer de s’en rende compte, réclame le prix du ticket. C’est ce tramway, je suppose, qui est représenté sur ce panneau de carrelage qui décore la gare du Tünel côté Karaköy, c’est-à-dire en bas (on voit la Tour de Galata sur la gauche).

 

    869f1 galerie d'exposition sur Istiklal, à Istanbul 

 

    869f2 galerie marchande grande et chic sur Istiklal 

 

S’il fallait encore des preuves que la rue Istiklal est branchée, je pourrais ajouter ces deux images. La première a été prise dans une galerie d’exposition très chic, très moderne, au dernier étage de laquelle est cultivé un jardin botanique. Quant à la seconde, elle montre le puits des escalators d’une grande et belle galerie marchande à la mode. Alors oui, il faut voir Topkapi et Sainte-Sophie, mais il ne faut pas manquer non plus Galata, ni Istiklal un samedi soir.

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Published by Thierry Jamard
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