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1 mai 2014 4 01 /05 /mai /2014 09:00

    872a1 débouché du Bosphore dans la mer de Marmara

 

872a2 débouché du Bosphore dans la mer de Marmara

 

Nous avons vu la Corne d’Or, maintenant le Bosphore, ce bras de mer long de 32 kilomètres qui relie au nord la Mer Noire, nom actuel du Pont Euxin souvent appelé en bref “le Pont”, et la Mer de Marmara (la Propontide, dans l'antiquité grecque) qui elle-même est liée à la mer Égée et au reste de la Méditerranée par le détroit des Dardanelles. Ce même Bosphore sépare l’Europe de l’Asie et coupe la ville d’Istanbul en deux. Nous ne pouvions nous passer d’une mini-croisière pour le découvrir. C’était le 21 novembre après-midi, à l’aller il faisait grand jour mais au retour, après 16h45, la nuit est tombée. Ma première photo est prise depuis la promenade qui longe la mer de Marmara, et montre le débouché du Bosphore sur la gauche. La seconde regarde le Bosphore du sud vers le nord.  

 

    872b1 pont du Bosphore (Boğaziçi Köprüsü) 

 

    872b2 Boğaziçi Köprüsü (Pont du Bosphore) 

 

Depuis 1973, on peut se passer de caïque ou de “vapur” pour traverser le Bosphore d’Europe en Asie, car le Boğaziçi Köprüsü (Pont du Bosphore) le franchit à une hauteur de 64 mètres. Il le fallait bien, puisqu’avec ses 80 mètres de profondeur ce détroit permet le passage des plus gros cargos, des plus grands paquebots. C’est un immense pont suspendu dont les deux piliers porteurs sont distants l’un de l’autre de 1074 mètres.

 

    872b3 les deux ponts sur le Bosphore 

 

    872b4 les deux ponts sur le Bosphore 

 

En 1991 est venu s’ajouter, plus loin vers le nord, le Mehmet Fatih Köprüsü (Pont de Mehmet le Conquérant). Nous allons le revoir tout à l’heure. Pour l’instant, je vais d’abord m’intéresser à la rive ouest, le côté européen, de la mer de Marmara jusqu’au second pont puis, après le demi-tour de notre bateau, je suivrai l’autre rive, côté asiatique.

 

    872c1 l'entrée du palais de Dolmabahçe 

 

    872c2a le palais de Dolmabahçe à Istanbul

 

    872c2b le palais de Dolmabahçe à Istanbul 

 

Ici autrefois le Bosphore s’élargissait en une baie qui servait de port. Au dix-huitième siècle, on a fermé le port et comblé la baie. Un polder, en quelque sorte, sur lequel on a aménagé de somptueux jardins pour le sultan. Et puis, de 1842 à 1853, on a construit ce grand palais, dont on voit d’abord ci-dessus une entrée du parc. Il a nom Palais de Dolmabahçe, ce qui signifie “jardin comblé”, en raison de l’origine du terrain. Et, parce que le palais de Topkapi –quoique splendide et luxueux– ne répondait plus aux normes de confort de l’époque, les sultans sont venus s’installer ici dès 1856. Et c’est de là que le dernier sultan Mehmet VI est parti précipitamment en exil vers Malte quand le grand Mustapha Kemal (pas encore appelé Atatürk) a proclamé la République. Et c’est dans ce palais qu’Atatürk est mort le 10 novembre 1938.

 

Il n’est donc pas tout à fait terminé à l’été 1952 quand Théophile Gautier, qui l’appelle Dolma-Baktché, a séjourné à Constantinople. “Quand on se promène en caïque sur le Bosphore […], on aperçoit en face de Scutari [aujourd’hui Üsküdar] un immense palais en construction qui baigne ses pieds blancs dans l’eau bleue et rapide. Il existe en Orient une superstition soigneusement entretenue par les architectes, c’est qu’on ne meurt pas tant que la demeure qu’on se fait construire n’est pas achevée. Aussi les sultans ont-ils toujours soin d’avoir quelque palais en train. […] Vignole sans doute ne se reconnaîtrait pas dans cette façade hybride où les styles de tous les temps et de tous les pays forment un ordre composite qu’il n’avait pas prévu. Mais on ne peut nier que cette multitude de fleurs, de rinceaux, de rosaces, ciselés comme des bijoux dans une matière précieuse, n’ait un aspect touffu, compliqué, fastueux et réjouissant à l’œil. C’est le palais que pourrait construire un ornemaniste qui ne serait pas architecte, et n’épargnerait ni la main d’œuvre, ni le temps, ni la dépense […]. Il est probable que les hardis constructeurs de nos cathédrales n’en savaient pas davantage, et leurs œuvres n’en sont pas moins admirables pour cela”.

 

    872c3a le palais de Dolmabahçe (expo à Athènes) 

 

    872c3b Dolmabahçe expo ''Philoxénie'', Athènes 

 

Pour la quatrième fois, je vais utiliser ici des photos faites un an plus tard, le 3 octobre 2013. C’est en effet en visitant l’exposition “Philoxénia” au musée Benaki d’Athènes que j’ai vu ces deux plateaux métalliques peints destinés au marché ottoman et datant de la fin du dix-neuvième siècle, et donc postérieurs à la visite de Gautier. Ils représentent tous deux le palais de Dolmabahçe, le premier avec, stationné devant, le bateau du sultan, et le second avec en premier plan le passage d’un bateau à vapeur, un “vapur”, mû par ses roues à aubes.

 

872c4 le palais Çirağan (Istanbul) sur le Bosphore

 

Un peu plus loin, c’est le palais Çirağan, construit par le sultan Abdülaziz, inauguré en 1871 pour sa résidence (celui que décrit Gautier en 1852 en l’orthographiant Schiragan est donc une construction antérieure) et occupé en 1908 par le Parlement. Deux ans plus tard, en 1910, il est ravagé par un incendie, et abandonné. De nos jours, réhabilité et rénové, il est investi par un hôtel de grand luxe. Si j’en crois ce que je lis selon le guide du Petit Futé trouvé sur Internet, il y a un bâtiment moderne où la chambre est quand même à quatre cents Euros. Quant au bâtiment historique de ma photo, la suite y est à deux mille Euros (le guide précise “minimum”), et la grande suite du sultan à vingt-sept mille Euros. Pour le prix d’une nuit, on peut s’offrir deux Renault Clio 75ch et il reste encore mille Euros pour les agrémenter de quelques options…

 

872c5 Arnavutköy (rive européenne du Bosphore)

 

Au passage, je remarque cette jolie “échelle”, comme on appelle les haltes des bateaux, mot qui auparavant désignait des escales commerciales. C’est Arnavutköy.

 

872d1 Istanbul, forteresse Rumeli Hisari

 

872d2 Istanbul, forteresse Rumeli Hisari

 

872d3 Istanbul, forteresse Rumeli Hisari

 

Vers la fin du trajet aller, nous arrivons à cette forteresse Rumeli Hisari. Il s’agit d’une construction militaire turque due à Mehmet le Conquérant et datant de 1452, soit un an avant la prise de Constantinople. Quatre mois et demi tout juste ont suffi à édifier cet imposant ouvrage, un vrai tour de force. Déjà en 1393-1394, Bajazet premier avait construit, juste en face, sur la rive asiatique, une autre forteresse. Il s’agissait ainsi, en vue d’une attaque de Constantinople, d’être en mesure de barrer la route à toute aide qui, venant de la Mer Noire, aurait pu tenter de secourir l’empereur byzantin. C’est, là où a été jeté le second pont –Mehmet Fatih Köprüsü (Pont de Mehmet le Conquérant) que l’on voit sur mes deux photos ci-dessous–, l’endroit où le Bosphore est le plus étroit, avec six cent soixante mètres d’une rive à l’autre. C’est donc là que le contrôle est le moins difficile à effectuer.

 

872d4 Istanbul, forteresse Rumeli Hisari

 

872d5 Istanbul, sous le pont Mehmet Fatih, côté Asie

 

Et c’est là également, très précisément, que Darius a fait franchir le Bosphore à ses troupes sur un pont de bateaux en 513-512 avant Jésus-Christ lors d’une expédition contre les Scythes. Mes photos montrent le côté européen puis le côté asiatique. Hérodote nous raconte que “Darius se préparait à marcher contre les Scythes et expédiait partout des messagers pour réclamer aux uns des soldats, à d’autres des vaisseaux, et en charger d’autres encore de jeter un pont sur le Bosphore de Thrace. […] Darius quitta Suse et parvint en Chalcédoine, à l’endroit où se trouvait le pont sur le Bosphore. Là il s’embarqua pour les îles appelées Cyanées [un groupe de rochers à l’entrée de la Mer Noire]. […] Les contingents s’élevaient, sans compter la flotte, à sept cent mille hommes, y compris la cavalerie. La flotte comprenait six cents navires. […] Darius fut très satisfait de ce pont de bateaux et récompensa richement son architecte, Mandroclès de Samos. Mandroclès préleva sur ces présents de quoi faire exécuter un tableau qui représentait le pont jeté sur le Bosphore, avec le roi Darius siégeant au premier plan et son armée en train de franchir le détroit. Il consacra le tableau à Samos dans le temple d’Héra, avec cette inscription :

En souvenir du pont qu’il jeta sur le Bosphore poissonneux,

Mandroclès à Héra consacre ce tableau.

 Il a gagné, pour lui, une couronne, et pour Samos, la gloire,

 En exécutant ce qu’a voulu le roi Darius”.

 (Traduction d’Andrée Barguet, édition Folio Classique n°1651).

 

872e1 sur la rive européenne du Bosphore

 

Nous avons entamé le retour. Même si, en réalité, j’ai pris des photos des deux rives lors de l’aller comme du retour, je vais maintenant me consacrer à la rive d’Asie, en commençant par cette luxueuse résidence.

 

872e2 en regardant vers le sud du Bosphore

 

Sans oublier toutefois qu’entre les deux rives il y a quand même la mer, le ciel, et aussi le trafic incessant d’énormes cargos chargés de containers, de pétroliers géants, de toutes sortes de bateaux de toutes tailles.

 

872f1 Villa sur la rive asiatique du Bosphore

 

872f2 Villas sur la rive asiatique du Bosphore

 

Sur cette rive, se sont multipliées depuis le dix-huitième siècle et jusqu’au début du vingtième toutes sortes de ce que nous appellerions aujourd’hui des résidences secondaires, généralement construites en bois. Il en reste aujourd’hui fort peu, elles ont été remplacées par des constructions en matériaux moins combustibles, mais toujours avec un souci d’élégance ou d’originalité.

 

    872g1 Küçüksu Kasrı (Palais Küçüksu)

 

Débouche sur cette rive d’Asie une petite rivière aux berges encore très agréables en ce vingt-et-unième siècle très urbanisé, mais qui était au dix-neuvième siècle un but de promenade extrêmement prisé tant des Turcs que des Occidentaux. Gérard de Nerval ou Théophile Gautier se réjouissent de leurs déambulations aux “Eaux Douces d’Asie”. Et sur la rive nord de cette rivière, juste à son embouchure sur le Bosphore, s’est construit en 1856 ce joli palais, nommé “Palais Petite Eau” (Küçüksu Kasrı en turc) en raison de sa situation. Avant de devenir un musée, il a été l’une des résidences d’été des sultans, puis sous la République il a été récupéré par la Présidence pour y héberger les hôtes officiels de l’État.

 

    872g2 Ecole militaire Kuleli 

 

    872g3 Ecole militaire Kuleli 

 

Cet immense bâtiment blanc est la prestigieuse école militaire Kuleli. Djemal Gürsel, quatrième président de Turquie (1960-1966), en a été l’élève, comme de très nombreuses autres personnalités moins commues du public français (de moi en particulier), mais dont les Turcs déroulent la longue liste avec fierté.

 

    872g4 mosquée de Beylerbeyi 

 

Continuant de glisser vers le sud, nous passons devant la mosquée de Beylerbey (le mot signifie “bey des beys”, titre des gouverneurs de province) construite en 1778 à la mémoire de la sultane Rabia Sermi par son fils le sultan Abdülhamid Premier (1774-1789). Elle est toujours là malgré les deux incendies qu’elle a subis, en 1969 et en 1983.

 

    872g5 petit kiosque du palais de Beylerbey 

 

    872g6 palais de Beylerbey 

 

    872g7 pont du Bosphore (Boğaziçi Köprüsü) 

 

Encore plus loin, juste avant le Pont du Bosphore, le Boğaziçi Köprüsü (le plus au sud), et dans ce même quartier que la mosquée, c’est le palais de Beylerbey. Ce joli petit kiosque est pris dans sa clôture sur le Bosphore. Il y en a un identique de l’autre côté du palais. Le rôle d’hébergement des étrangers hôtes officiels de l’État, tenu par Küçüksu Kasrı au temps de la République, était tenu par le palais de Beylerbey au temps des sultans. Entre autres, en 1869, l’impératrice Eugénie (de Montijo), la femme de Napoléon III, y a été invitée. Un grave incident diplomatique s’est déroulé lors de cette visite, mais hélas je n’ai trouvé nulle part s’il avait eu des suites. Le sultan Abdülaziz, élevé à l’occidentale, a offert son bras à l’impératrice Eugénie. Voyant cette femme, non voilée de surcroît, pénétrer dans le château au bras du Grand Seigneur, Pertevniyal la mère du sultan en a été si profondément choquée qu’elle a giflé l’impératrice française.

 

J’ai dit qu’Abdülaziz avait été élevé à l’occidentale, au même titre que son frère Abdülmecid auquel il a succédé. Tous deux, comme leur père Mahmoud II, ont été des sultans réformateurs, s’inspirant des nations européennes. On peut s’étonner de ce virage du sultanat, et c’est pourquoi j’ai envie ici de m’écarter de mon sujet sur le Bosphore pour raconter comment Mahmoud II a été élevé. Il était une fois dans l’île de la Martinique, qui était à cette époque une colonie française (et non un département d’outre-mer comme aujourd’hui), une petite fille nommée Aimée Dubuc de Rivery qui était née en 1766. C’est un siècle plus tôt, en 1657, que son ancêtre venu de Normandie s’est installé dans l’île après avoir pris part à des opérations militaires contre les Indiens Caraïbes. Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, usuellement appelée Rose Tascher, est une autre créole de la Martinique, qui épouse en premières noces un voisin de la Martinique, Alexandre de Beauharnais. Quand, après la mort de son mari, guillotiné pendant la Révolution, elle épouse le jeune Napoléon Bonaparte, il préférera la surnommer Joséphine. Ces trois familles, Dubuc de Rivery, Tascher de la Pagerie et Beauharnais, appartenant toutes trois à la très restreinte aristocratie de la Martinique, vont souvent mêler leur sang. C’est ainsi que la jeune Aimée Dubuc était une petite-cousine de l’impératrice des Français qui n’était que de trois ans son aînée (et qui, pour se rajeunir, se faisait passer pour sa cadette de deux ans).

 

Afin de lui donner une éducation digne de son rang, tant pour la culture que pour le savoir-vivre, les parents d’Aimée Dubuc  l’ont envoyée à Nantes, où les religieuses du couvent de la Visitation l’ont prise en internat. Parce que Maman était nantaise et que je suis souvent allé voir ma famille maternelle, je revois très bien “la Visitation”, qui existe encore rue Gambetta, à deux pas de la cathédrale. Quand elle a atteint ses dix-huit ans, Aimée est repartie en direction de la Martinique pour y retrouver sa famille, mais le navire qui la transportait ainsi que la dame de compagnie qui la chaperonnait, menaçait de couler parce qu’une voie d’eau s’était ouverte dans la coque. Heureusement, un navire anglais qui croisait dans les parages a pu sauver l’équipage et les passagers avant que le bateau ne sombre. Ce navire anglais se dirigeait vers l’île de Majorque, en Méditerranée. Il n’était qu’à quelques milles du port quand des pirates algériens l’ont arraisonné et ont emmené tout le monde. C’est un Slave trafiquant d’esclaves qui a acheté Aimée et l’a revendue au dey d’Alger. À l’époque, et jusqu’à la conquête de l’Algérie par la France en 1830, le pays était inféodé à l’Empire Ottoman, sous l’autorité d’un dey résidant à Alger. Lequel dey décida d’en faire cadeau au sultan Abdülhamid, pensant que le don d’une esclave si belle et si bien éduquée lui assurerait la bienveillance du Grand Seigneur. Nous sommes alors en 1784. Je ne sais si le sultan a su manifester sa reconnaissance au généreux dey, mais il est certain qu’il apprécia Aimée, qu’il intégra dans son harem sous le nom de Nakş-i-Dil Haseki. Devenue sa favorite, elle lui donna un fils dès 1785, le futur sultan Mahmoud II. Abdülhamid l’émancipe et en fait la quatrième de ses douze épouses. La sultane mère va soigner l’éducation de son fils, l’élevant à la française, lui donnant les meilleurs précepteurs, faisant venir de France des religieuses catholiques. Il semble assuré que toute sa vie elle a conservé –plus ou moins discrètement– sa religion chrétienne, et même sans doute que Mahmoud était musulman de façade (le calife de l’Islam y était contraint), mais catholique en cachette. Ce qui est sûr, c’est que pour ses sujets il était “Gavur Sultan” (le Sultan Infidèle). Cette histoire explique, je pense, pourquoi à partir de son règne les sultans ont été réformateurs de père en fils et tournés vers l’Occident.

 

    872h1 Şemsi Paşa Camii (mosquée de Semsi Pacha) 

 

Mais revenons à nos moutons. Plus loin, approchant vers la fin de la mini-croisière, arrivés en face d’Üsküdar on passe devant la mosquée de Şemsi Paşa, du nom du grand vizir qui l’a commandée au célèbre architecte Mimar Sinan qui l’a édifiée en 1580-1581. Il fait hélas tout à fait nuit à présent, il est difficile de bien apprécier l’œuvre.

 

    872h2 tour de la Jeune Fille (ou tour de Léandre) 

 

    872h3 tour de Léandre (ou tour de la Jeune Fille) 

 

    872h4 tour de Léandre (ou tour de la Jeune Fille) 

 

Terminons par cet îlot, tout près de la côte d’Asie mais juste en face de la Corne d’Or. La petite tour qui s’y dresse porte deux noms au choix, selon la légende à laquelle on se réfère. À part que l’une des légendes est ici mal placée. La mauvaise, d’abord. Quand on parle de la “Tour de Léandre”, on fait allusion aux aventures de Léandre et Héro. Mais le géographe Strabon (vers 64 avant Jésus-Christ – entre 21 et 25 après Jésus-Christ) nous dit qu’Abydos “commande le détroit qui donne accès, d'une part, dans la Propontide [la mer de Marmara], de l'autre, dans l'Hellespont [la mer Égée aux Dardanelles]. […] Sestos est située en face d'Abydos. […] Située comme elle est en deçà d'Abydos par rapport à la Propontide, Sestos se trouve au-dessus du courant qui sort de cette mer, aussi la traversée est-elle plus facile quand on vient de Sestos : on commence par s'écarter un peu en gouvernant droit sur la tour d'Héro”. Pas de doute, donc, la légende antique de Héro se situe dans les Dardanelles puisque la tour qui porte son nom se trouve dans le détroit là où il est le plus étroit, soit mille trois cents mètres. Mais puisque certains, depuis quelques siècles, croient devoir situer ici la légende, la voici. Léandre et Héro s’aiment. Apparemment leurs amours sont sous des auspices favorables, parce que Héro est prêtresse d’Aphrodite, la déesse qui favorise l’amour. Comme elle vit dans une tour à Sestos (c’est-à-dire une ville située dans la longue péninsule sur la rive européenne du détroit des Dardanelles) et que Léandre vit à Abydos (la grande ville en face de Sestos, sur la rive asiatique du même détroit), chaque nuit Héro allume une lampe au sommet de sa tour, et Léandre se jette à l’eau pour rejoindre sa bien-aimée à la nage. Mais une nuit d’orage, la lampe s’éteint, Léandre se perd et se noie. Le lendemain, découvrant son corps rejeté par la mer, Héro désespérée se jette du haut de la tour et meurt près de Léandre. Comme on le voit, non seulement il y a une grossière erreur géographique à situer cette tour dans le Bosphore, mais de plus il n’y a aucune raison de lui donner le nom de l’homme puisqu’elle était habitée par la jeune fille.

 

La “Tour de la Jeune Fille”, tel est l’autre nom de notre tour sur l’îlot du Bosphore. Mais cette jeune fille n’est pas Héro. La légende ne dit pas son nom, on sait seulement qu’elle est la fille chérie d’un sultan, lui aussi anonyme. Selon un devin, il était écrit qu’elle mourrait, mordue par un serpent, le jour de ses dix-huit ans. Effrayé, son père le sultan fit construire sur ce rocher isolé dans les eaux du Bosphore une tour où elle devrait vivre recluse jusqu’après ses dix-huit ans, ne recevant de visites que de son père. Lequel, après bien des années, lorsque vint enfin le jour tant redouté, voulut offrir à la jeune fille un panier débordant de fruits exotiques pour son anniversaire. Et lorsqu’elle tendit la main pour prendre un fruit, un serpent caché dans le panier la mordit et elle mourut. Telle est la légende de la Tour de la Jeune Fille.

 

Toutefois, c’est de phare pour les navires que cette tour a servi pendant des siècles, ce qui peut expliquer le rapprochement et la confusion avec la lumière que Héro allumait pour guider Léandre. C’est en 408 avant Jésus-Christ que l’on a utilisé l’îlot pour supporter une tour contrôlant les passages dans le Bosphore. À cette époque, ce sont deux villes différentes sur chacune des rives, Chrysopolis là où est Üsküdar en Asie, Byzance là où Constantin a créé Constantinople en Europe. Le souvenir des Guerres Médiques (terminées en 479) est encore proche, et l’on juge bon de contrôler les allées et venues des Perses dans le Bosphore. Ce n’est que bien plus tard, en 1110, qu’Alexis Comnène, empereur de Byzance, remplace la tour antique par une nouvelle tour fortifiée, celle-là même que nous voyons aujourd’hui, profondément remaniée et modifiée toutefois à plusieurs reprises par les Ottomans. Il paraît qu’aujourd’hui un restaurant s’y est installé. Nous ne l’avons pas essayé.

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Published by Thierry Jamard
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