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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 09:00

Dans mon dernier article, nous avons visité le palais de Topkapi, mais sans entrer dans les bâtiments, réservant la visite de l’intérieur pour le présent article.  

 

885a1 Topkapi, salle du Divan (conseil impérial)

   
885a2 Topkapi, salle du Divan (conseil impérial)

 

885a3 Topkapi, salle du Divan (conseil impérial)

 

Juste à gauche en pénétrant dans la deuxième cour, nous trouvons un bâtiment essentiel pour l’Empire Ottoman, la salle du Conseil, ou Divan. Outre les réunions du Divan, la salle servait aussi à la réception des ambassadeurs par le Grand Vizir et au mariage des filles du sultan. Le bâtiment actuel, quoique très endommagé par l’incendie de 1665 et largement remodelé lors de sa reconstruction, garde cependant l’aspect général de celui que Soliman le Magnifique avait fait construire par l’architecte Alaeddin. Le style rococo des décorations date de rénovations menées en 1792 et en 1819. La première des deux salles que nous voyons ci-dessus est celle où le conseil se réunissait, et l’on voit la très grande ouverture donnant sur une salle (ici obscure) d’où les secrétaires pouvaient suivre le déroulement des débats et où ils rédigeaient les minutes des séances. La seconde salle (troisième photo) montre la fenêtre par laquelle le sultan pouvait suivre les délibérations. Plus loin se trouvait la salle des archives.

 

Depuis le transfert à Constantinople de la capitale de l’Empire, c’est-à-dire depuis la conquête de la ville, le sultan a laissé au Grand Vizir la présidence de ce conseil qui réunissait chaque samedi, dimanche, lundi et mardi, juste après la prière du matin, tous les vizirs (notamment finances et affaires étrangères), les chefs des juges militaires d’Anatolie et de Roumélie, parfois aussi le Cheikh al-Islam (le Grand Mufti) ainsi que les personnalités qui pouvaient apporter leur concours au gouvernement, qu’il s’agisse de politique générale, de religion ou de problèmes de gestion administrative. Tous, sauf le Grand Vizir, avaient fait leur prière du matin à Sainte-Sophie –la basilique chrétienne, en grec Hagia Sophia, n’avait pas réellement changé de nom en devenant la mosquée Ayasofya–, puis avaient franchi, dans l’ordre protocolaire fixé en fonction de leur rang, la Porte Impériale et étaient allés prendre place dans la salle du Divan. Le Grand Vizir, lui, avait fait sa prière du matin chez lui, puis s’était rendu dans cette salle où un cérémonial réglementaire l’avait accueilli. Les débats s’achevaient vers midi. Un repas était alors servi aux membres du conseil, puis les citoyens, tous les citoyens qui le désiraient sans aucune exclusive, pouvaient venir exposer des requêtes.

 

    885a4 grille dorée pour la fenêtre du sultan

 

Plus haut, ainsi que dans mon précédent article, je disais que le sultan suivait la séance depuis la Tour de Justice, où une fenêtre protégée d’une grille lui permettait de voir et d’entendre tout ce qui se passait. La grille ci-dessus était en usage au début du dix-neuvième siècle. Lorsque, frappant la grille ou tirant le rideau rouge, le sultan indiquait que la séance était levée, chacun des vizirs, l’un après l’autre et selon un ordre strictement établi par le protocole, venait présenter au sultan les décisions, ou plutôt les propositions qui résultaient des débats de la séance, et le sultan décidait alors de leur adoption, auquel cas elles entraient immédiatement en application, ou de son refus.

 

    885a5 Ahmed III et un ambassadeur, par Vanmour 

 

Le Grand Vizir recevait les ambassadeurs étrangers dans la salle du Divan, mais ensuite ils étaient introduits en présence du sultan dans la salle d’audience, juste en face de l’entrée dans la troisième cour. Cette huile sur toile de Jean-Baptiste Vanmour (détail) peinte vers 1725 représente le sultan Ahmed III recevant un ambassadeur européen. C’est la semaine dernière, le 23 novembre, que j’ai pris cette photo au musée de Pera (mon article Istanbul 14).

 

    885b1 Bibliothèque d'Ahmed III à Topkapi 

 

    885b2 Bibliothèque d'Ahmed III à Topkapi 

 

Troisième cour. La bibliothèque d’Ahmed III, à l’intérieur, est extrêmement claire avec ses hautes fenêtres qui sont au nombre de trente-deux. La décoration est soignée, qu’il s’agisse du travail de la pierre ou des carrelages de céramique qui proviennent d’Iznik et datent du seizième siècle (alors que ce bâtiment est de 1719). Sur le plan architectural, elle est typique de l’Ère des Tulipes. La tulipe est, à l’origine, une fleur sauvage des contreforts de l’Himalaya et des steppes de l’Altaï, possessions de l’Empire Ottoman qui s’est étendu jusqu’au Pendjab et aux confins de la Mongolie. Au seizième siècle, Soliman le Magnifique se faisait expédier des bulbes, entre autres contributions de ses vassaux. Le grand vizir Ibrahim Pacha Nevşehirli Damat (1666-1730, grand vizir de 1718 à sa mort), qui avait épousé l’un des trente-et-un enfants du sultan Ahmed III, sa fille Hatice âgée de 14 ans, adorait les tulipes, et en importait des bulbes en grand nombre. Toute l’aristocratie a voulu l’imiter, et cette période de paix, d’ouverture, d’occidentalisation, a marqué une évolution de l’Empire en même temps qu’un style particulier dans les arts. Notamment, la fleur de la tulipe ayant la forme du turban turc, on la retrouve souvent dans la décoration des céramiques et des porcelaines. En architecture, le baroque occidental est venu se mêler au style islamique traditionnel. Nous avons vu, dans mon précédent article, la fontaine d’Ahmed III, sur l’esplanade devant Topkapi, qui est un autre exemple de ce style des Tulipes.

 

    885b3 Topkapi, dôme des Placards 

 

Mais revenons dans la deuxième cour, juste à l’angle du bâtiment du Divan. Après avoir franchi la porte dite des Carrosses, nous entrons dans la Coupole aux Placards, dont lesdits placards renferment des documents qui définissent le statut des Villes Saintes, ainsi que le trésor impérial. C’est le chef des Eunuques Blancs qui est chargé d’administrer tout cela, et la collecte des impôts.

 

    885b4 Topkapi, antichambre à la fontaine 

 

    885b5 Topkapi, antichambre à la fontaine 

 

    885b6 Topkapi, antichambre à la fontaine 

 

Ce passage est une pièce appelée l’Antichambre à la Fontaine, ou encore Salle des Ablutions, gérée par les eunuques du harem. Nous sommes déjà dans le harem, mais ce n’est pas encore la partie hermétiquement close à tout contact extérieur. En conséquence, les femmes n’y ont absolument pas accès. D’où le nom d’antichambre. Les murs en sont revêtus de carreaux de céramique de Kütahya datant du dix-septième siècle.

 

Je vais être obligé de ne choisir que quelques lieux clés, car rien que le harem comporte plus de trois cents chambres, il ne représente qu’une partie du palais et, même si nombre de pièces sont fermées à la visite, mon article ferait vingt pages pleines incluant cent cinquante photos si je voulais montrer tout ce que j’ai vu.

 

    885b7 L'entrée du harem, palais de Topkapi, Istanbul 

 

De l’autre côté de cette antichambre, la porte donne sur la cour des eunuques noirs, au fond de laquelle se situe la véritable entrée du harem. Cette entrée, sur ma photo, se trouve derrière moi à gauche. Droit devant moi, à côté du miroir, ce couloir va me mener vers la Cour des Concubines et des Épouses, tandis que la porte devant à droite ouvre sur la Cour de la sultane Valide. À chaque extrémité de la pièce, ces deux grands miroirs datent du dix-huitième siècle.

 

    885b8 Topkapi, le passage des concubines 

 

    885b9 Topkapi, cour des Concubines (détail d'une fresque) 

 

Dirigeant mes pas vers la Cour des Concubines et des Épouses, je traverse ce Passage des Concubines. Sur cette tablette de pierre, qui court sur le mur de gauche, les eunuques déposaient les plats qu’ils étaient allés chercher aux cuisines du palais, hors du harem. Je ne montre pas de nouveau la Cour des Concubines, que j’ai présentée dans mon précédent article, mais seulement ce détail d’une fresque qui en décore les murs.

 

    885c1 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

    885c2 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

    885c3 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

En face de la cour des Concubines, nous entrons dans le domaine de la sultane Valide, titre de la mère du sultan. J’ai un peu dit, dans mon article précédent, quelle était la hiérarchie des femmes dans ce harem. Je pense qu’il est intéressant de citer ici un passage d’une lettre adressée par Lady Mary Wortley Montagu, épouse de l’ambassadeur anglais à Constantinople, à sa sœur en mars 1718. En effet, totalement introduite dans les milieux turcs musulmans, elle recueille des informations de première main, alors que nombre de voyageurs du dix-septième au dix-neuvième siècles se contentent de rapporter des on-dit comme s’ils parlaient en connaissance de cause.

 

“J’ai été voir la sultane Hafiten ; c’était la favorite du feu empereur Mustapha, qui, comme vous savez, ou peut-être ne le savez-vous pas, a été déposé par son frère le sultan actuel [sultan Mustapha II auquel a succédé Ahmed III en 1703], et est mort quelques semaines après empoisonné, suivant l’opinion la plus générale. Aussitôt après sa mort, cette femme fut saluée d’un ordre très positif de quitter le sérail et de choisir un époux parmi les grands de la Porte. Vous vous imaginez peut-être que cette proposition lui fit grand plaisir, c’est tout le contraire; ces femmes, qui ont porté le nom de reines, et qui se regardent toujours comme telles, ne considèrent leur liberté que comme une disgrâce, comme le plus grand affront dont on puisse les accabler. Celle-ci   alla se jeter aux pieds du sultan, et le pria de lui percer le cœur plutôt que de traiter avec un tel mépris la femme de son frère; elle lui représenta, avec l’expression de la plus vive douleur, qu’elle se croyait quelques droits à détourner d’elle un pareil malheur, par l’avantage qu’elle avait eu de donner cinq princes à la famille ottomane. Mais comme tous étaient morts, et qu’il ne lui restait qu’une jeune princesse, ses représentations ne furent point accueillies, et elle fut obligée de faire un choix”.

 

    885c4 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

    885c5 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

    885c6 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

Parce que, dans les appartements de la sultane valide, ce paysage en trompe-l’œil derrière de fausses fenêtres ainsi que ces volets incrustés de nacre se passent de commentaires, je vais compléter le témoignage de Mary Montagu. Un siècle plus tard, en l’an 9 de la République, soit entre septembre 1800 et septembre 1801, Guillaume Antoine Olivier publie son Voyage dans l’Empire Ottoman, l’Égypte et la Perse (j’ai ce livre sous les yeux, en format PDF, et j’y lis “À Paris, chez H. Agasse, imprimeur-libraire, rue des Poitevins n°18, an 9”, preuve irréfutable que Wikipédia se trompe en datant l’ouvrage de 1807). Olivier y fait un amalgame entre les favorites et les épouses lorsqu’il écrit:

 

“La loi de Mahomet permet, comme on sait, à chaque Musulman, non-seulement quatre épouses légitimes, mais elle l’autorise encore à prendre pour concubines tel nombre d’esclaves qu’il veut, et que son état ou ses richesses lui permettent de nourrir. Le grand-seigneur, par un sentiment d’orgueil ou par des motifs politiques, ne doit point se marier comme ses sujets ; il se croit trop au-dessus du reste des humains pour s’engager avec une femme par les nœuds du mariage, et la placer en quelque sorte au même rang que lui. Il a un nombre indéterminé d’esclaves destinées à ses plaisirs et à lui donner des successeurs. Mais parmi ce grand nombre, sept d’entre elles seulement, après avoir joui plus ou moins des faveurs du sultan, sont élevées à un rang au-dessus des autres, elles deviennent ses favorites, ce sont elles qui participent le plus ordinairement à ses plaisirs, et qui acquièrent quelquefois une assez grande influence sur les affaires publiques”.

 

    885c7 Topkapi, appartements de la sultane validé 

 

Encore une image des appartements de la sultane valide, avec ces sanitaires. Le luxe de ces appartements, équivalent à celui des appartements du sultan, témoigne du respect, de la considération que les sultans accordaient à leur mère, de la place sentimentale, mais aussi hiérarchique qui était la leur, et aussi du rôle politique, direct ou par influence, qu’elles assumaient. Olivier se trompe quand il dit que les sultans ne se mariaient pas, mais leurs épouses occupaient un rang inférieur aux femmes qui leur avaient donné des enfants, et ces dernières un rang au-dessous de la Valide.

 

Toutes ces femmes, la valide aussi bien que les favorites et que les simples courtisanes, étaient totalement recluses, et ne pouvaient en aucun cas quitter le harem, sauf si par décision du sultan elles étaient amenées à épouser un homme extérieur au palais. Certaines, en nombre très réduit, comme la valide, pouvaient préférer cette réclusion dorée à un mariage qui rabaisserait leur condition, aussi brillant fût-il. Cependant, il faut être conscient que les femmes des autres harems, en ville, n’étaient nullement prisonnières, et que leur sort pouvait paraître enviable à des concubines de Topkapi qui ne jouissaient pas de ce statut d’impératrice qui avait été celui de Hafiten. Voici le témoignage de Lady Montagu à ce sujet, dans une autre lettre datée de 1717:

 

“Les femmes ne sont point renfermées aussi durement que quelques écrivains l’ont fait croire, elles jouissent au contraire de leur liberté dans un très haut degré, quoiqu’au sein de l’esclavage; elles ont une manière de sortir déguisées très propre à favoriser les aventures galantes, mais en récompense elles sont dans une inquiétude et une appréhension continuelles d’être découvertes; quand elles le sont, elles se trouvent exposées aux effet d’une jalousie furieuse, impitoyable, qui est ici un monstre altéré de sang, et qui s’y baigne impunément”.

 

    885d1 Topkapi, salle de la fontaine 

 

    885d2 Topkapi, salle de la fontaine 

 

    885d3 Topkapi, salle de la fontaine 

 

    885d4 Topkapi, salle de la fontaine 

 

Passons rapidement dans cette salle de la Fontaine, située à l’entrée des appartements du sultan. Magnifique cheminée, faïences d’art de Kütahya et d’Iznik datant du dix-septième siècle et recouvrant tous les murs, etc. Il s’agit de la pièce où les princes et les épouses du sultan attendaient avant d’être admis dans la salle impériale.

 

    885e1 Chambre de Murad III à Topkapi 

 

    885e2 Chambre de Murad III à Topkapi 

 

    885e3 Chambre de Murad III à Topkapi 

 

    885e4 Chambre de Murad III à Topkapi 

 

Voici maintenant les appartements du sultan Murad III. Les trois premières photos ont été prises dans sa chambre, œuvre de l’omniprésent Mimar Sinan en 1578. Sur les murs, ces carreaux de céramique proviennent d’Iznik et datent du seizième siècle. L’inscription sur la bande bleue qui court au haut des murs est l’Âyat al-Kursî, le “verset du Trône” qui est un verset clé du Coran à la gloire d’Allah.

 

    885e5 pavillons jumeaux, Topkapi 

 

    885e6 pavillons jumeaux, Topkapi 

 

    885e7 pavillons jumeaux, Topkapi 

 

Les Pavillons Jumeaux sont deux pièces qui jouxtent les appartements du sultan, construites l’une après l’autre au cours du dix-septième siècle et revêtues de céramiques d’Iznik. Il était d’usage de garder les princes fils du sultan dans le harem jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge adulte pour faire leur éducation. On les envoyait alors gouverner des provinces en Anatolie pour s’initier au pouvoir concret. Dans notre système éducatif, cela s’apparenterait au stage professionnel. À partir du dix-huitième siècle, le harem a commencé à être mêlé aux affaires de l’Empire –alors que précédemment ce n’était que le pouvoir souterrain de la Valide ou d’une favorite sur le sultan qui permettait au harem de s’exprimer– et dès lors les princes ont logé au sein du harem, précisément dans ces Pavillons Jumeaux. Du moins est-ce l’explication qui fut donnée officiellement car en réalité ces princes, vivant dans des provinces reculées de l’Empire et au contact de pays comme l’Iran dont ils étaient susceptibles de solliciter l’aide afin de renverser le sultan étaient infiniment moins dangereux si on les gardait à Constantinople, dans l’enceinte du palais de Topkapi, à l’ombre du harem, sous l’œil vigilant du Grand Seigneur.

 

Je parlais de l’éducation des princes, et puisqu’aujourd’hui je ne suis pas avare de citations, je vais continuer avec François Pouqueville (1770-1838, voir mon article sur Gytheio, 11 au 13 mai 2011), ce médecin qui a accompagné la mission scientifique française en Égypte avec Bonaparte en 1798, pris par les Turcs et emprisonné à Tripoli (centre du Péloponnèse) un an, puis à Constantinople deux ans, mais qui, une fois libéré et rentré à Paris, sera nommé en 1805 consul de France à Ioannina auprès d’Ali Pacha, où il restera jusqu’à ce que la Restauration lui accorde le même poste, mais à Patras. Dans un passage de son Voyage en Grèce, à Constantinople et en Albanie, il parle de la culture livresque chez les Turcs:

 

“Le Turc est un observateur éclairé sur ses inté­rêts; mais il est peu curieux de s’instruire. Le nombre de ses livres s’est cependant augmenté de quelques-uns de nos bons ouvrages de sciences. Ainsi, Bezout a été traduit par Selim aga, et il communiqua l’intention où il était de tra­duire en turc la Chimie de M. Chaptal. Mais les livres dans lesquels on puise l’instruction sont les histoires, les traditions, ouvrages d’une telle extravagance, qu’ils permettent à peine d’y re­cueillir quelques faits épars ; on peut même dire que les Orientaux se sont arrangé une genèse, une chronique, et une histoire tout exprès. Ils ne parlent, dans leurs fastes, que de victoires, d’en­nemis subjugués, de villes détruites. Dans leur chronique, ils mettent l’Histoire en contes. Pour donner une idée de leur manière de mutiler les connaissances anciennes, je citerai cet article d’un Dictionnaire persan et turc, où ils traitent l’article de Platon:


 “Platon, qu’ils nomment Flaton, était un sa­vant distingué, qui fut chargé de l’éducation du fils d’un roi de l’Irak dont ils ne désignent pas le pays. Ce roi le fit son grand vizir, et il n’y avait sorte de grâces dont il ne le comblât; mais il lui recommandait surtout l’éducation de son fils; Platon y donnait en conséquence tous ses soins, sans que l’élève profitât. Il le disait au roi qui ne croyait pas la chose possible, n’ayant ja­mais été éconduit en rien. C’était un usage dans le pays que, chaque an­née, les jeunes gens montassent sur une tribune élevée, d’où, en présence des plus illustres per­sonnages, ils étaient interrogés et recevaient le prix de leurs travaux. Le roi voulut, contre l’avis de Platon, que son fils y parut. Mais, hélas! les volontés d’un monarque ne donnent pas la science! Le jeune prince ne put articuler un mot. Le roi s’emporta, et dit à Platon que c’était sa faute; qu’il n’avait pas pris un soin assez particulier de son fils. Pla­ton, se prosternant devant le roi, lui répondit qu’il allait juger du contraire: Vous voyez, ajouta-t-il, ce jeune esclave, (en lui montrant un enfant) il n’a entendu que de loin les leçons que j’ai données au prince votre fils: ordonnez qu’il paraisse sur la tribune, et vous aurez une idée des choses que j’ai enseignées au prince. Le roi y consentit, et le jeune esclave, qui était Aristote, ou, suivant eux, Aristotelis, étonna l’assemblée, et se fit dans la suite une gloire qui vivra éternellement. Ils écrivent ainsi les faits historiques les plus incontestables, qu’ils assai­sonnent des traits de leur génie, enclin au mer­veilleux”.  

 

    885e8 L'allée Dorée, palais de Topkapi 

 

Après avoir longé la Cour des Favorites depuis les appartements du sultan, tout le long de la limite sud-est du harem qui le sépare de la troisième cour et jusqu’à la porte par laquelle nous sommes entrés qui débouche sur la cour des Eunuques du Harem, court l’Allée Dorée dont des portes ouvrent sur les appartements du sultan, sur ceux des princes, sur la cour des Favorites et sur celle de la Sultane Valide. Le sultan l’empruntait lorsqu’il voulait se rendre directement de sa chambre privée aux appartements du harem, et sur son passage tous les résidents du harem faisaient la haie. Les jours de fête, tout en marchant le sultan avait pris l’habitude de leur jeter quelques pièces d’or, et c’est ainsi que ce couloir précédemment appelé “la Route Longue” a pris au dix-neuvième siècle le nom d’Allée Dorée.

 

    885f1 La Chambre des Turbans, palais de Topkapi 

 

Dans mon article précédent, j’ai parlé du Pavillon de Revan (ou d’Erevan), ou Chambre des Turbans, construit en 1635-1636, l’un des derniers témoins de l’architecture de style classique ottoman. En voici le somptueux intérieur, avec ses céramiques du dix-septième siècle et avec ses volets de fenêtres et portes d’armoires en marqueterie incrustée de nacre. 1n 1733, Mahmoud I (sultan de 1730 à 1754) avait fait placer dans ce pavillon une bibliothèque où il conservait les plus précieux de ses manuscrits.

 

    885f2 Topkapi, Chambre de la Circoncision 

 

    885f3 Topkapi, Chambre de la Circoncision 

 

    885f4 Topkapi, Chambre de la Circoncision 

 

Selon un livre sur Topkapi, c’est Soliman le Magnifique (sultan de 1520 à 1566) qui a fait construire ce pavillon, sans doute pour en faire sa chambre à coucher, mais sur le site le panneau visible sur ma photo dit que c’est Ibrahim I (sultan de 1640 à 1648), en 1640. Une différence d’un siècle… Mais ce qui est sûr, c’est qu’Ahmed III (sultan de 1703 à 1730) l’a choisi pour la cérémonie de circoncision de ses fils, fonction qu’il conservera par la suite. Ce que l’on appelait jusqu’alors le Pavillon d’Été a pris désormais le nom de Chambre des Circoncisions. Parce que cet article est consacré aux intérieurs, je dois m’expliquer sur cette publication de trois photos de l’extérieur du pavillon, une vue générale et deux détails. C’est parce que ce bâtiment offre un ensemble exceptionnel de carrelages extérieurs et intérieurs, et que j’ai jugé préférable de ne pas les séparer entre deux articles. Ceux de l’extérieur, que l’on voit ici, monochromes bleus sur fond blanc, qui sont fortement influencés par les styles d’Extrême-Orient, datent de 1529. Ce quadrupède est un chi-lin, créature fabuleuse dans les croyances chinoises. Les longues feuilles dentelées sont typiques de ce que l’on appelle le style saz, originaire d’Iran et introduites dans l’art ottoman après la prise de Tabriz en 1514. Les troupes du sultan se sont emparées dans cette ville d’un célèbre graveur nommé Şahkulu qu’ils ont ramené à Constantinople. C’est à lui que l’on doit ces remarquables carrelages.

 

    885f5 Topkapi, Chambre de la Circoncision (pavillon d'été 

 

    885f6 Topkapi, Chambre de la Circoncision 

 

    885f7 Topkapi, Chambre de la Circoncision 

 

    885f8 Topkapi, Chambre de la Circoncision 

 

Et ici, à l’intérieur, nous voyons que la salle est intégralement revêtue de carrelages, plafond et murs. Nous nous situons bien avant l’ère dite des Tulipes, qui ne viendra qu’au début du dix-huitième siècle, mais on voit que déjà les Ottomans raffolent des fleurs. Dès l’époque de Mehmet le Conquérant, à peine délogés les Byzantins, le palais de Topkapi se construit autour de jardins et dans des cours ornées de massifs de fleurs, et Mehmet fait créer divers espaces floraux dans Constantinople, employant au total 920 jardiniers. C’est ainsi que les carrelages de céramique représentent souvent des fleurs, mais aussi les tissus, les miniatures, etc. sont décorés de fleurs.

 

    885g1 Pavillon de Bagdad, palais de Topkapi 

 

    885g2 Pavillon de Bagdad, palais de Topkapi 

 

    885g3 Pavillon de Bagdad, palais de Topkapi 

 

Nous terminerons notre visite du palais de Topkapi en entrant dans le Pavillon de Bagdad, le plus raffiné de tous ces pavillons extérieurs au harem. Ici encore, on remarque les splendides volets des fenêtres et portes d’armoires qui sont incrustés de nacre, d’ivoire et d’écaille, tandis que les décorations de la coupole sont brodées sur de la peau de gazelle. Et l’on ne peut manquer de remarquer ce brasero en argent qui est un cadeau du roi Louis XIV de France au Grand Seigneur. On se rappelle que Louis XIV, qui avait épousé une Habsbourg, avait commencé son règne en refroidissant l’alliance avec l’Empire Ottoman, qui datait de François 1er et Soliman le Magnifique parce que la Sublime Porte était en guerre avec l’Autriche. Mais lorsque le pape Innocent XI a créé, en 1683, la Sainte Ligue contre l’Empire Ottoman, Louis XIV a refusé de se joindre aux troupes pontificales, à Venise, à Léopold 1er de Habsbourg, empereur du Saint Empire Romain, à la Pologne et à la Russie.

 

J’ai dit que nous terminions ici notre visite de Topkapi, mais je souhaite ajouter quelque chose qui est indépendant de notre visite avec photos, il s’agit de la visite tout à fait exceptionnelle effectuée par ce Pouqueville que j’ai cité tout à l’heure, au sein même du harem.

 

“Un eunuque noir qui se serait trouvé à la porte du harem aurait puni notre témérité par cent coups de poignard, mais ces farouches gardiens étaient absents, et ils avaient suivi au palais de Bechik-Tasch les victimes dont ils sont justement abhorrés. Malgré cet avantage, M. Jaques [un Allemand, jardinier du Grand Seigneur] nous re­commanda le silence, en me permettant toutefois de prendre, sur les lieux mêmes, les notes que je désirerais recueillir. […] Une seconde porte qui était en bois se présenta devant nous, à douze pieds de distance de la première, et notre conducteur l’ayant ouverte, la referma aussitôt, parce qu’il aperçut des Turcs dans l’intérieur de la cour : ayant observé leurs démarches, il crut même prudent de nous faire entrer dans l’appartement des femmes esclaves, et de nous y tenir cachés, […] nous fûmes obligés d’enfoncer un contrevent, et de pénétrer par une fenêtre, qui était au rez-de- chaussée. Je visitai, pendant ce temps, le local des es­claves, qui se trouve au premier étage. […] On a pra­tiqué de petits espaces environnés d’une balustrade de trois pieds de haut, et garnis de sofas, sur lesquels les odalisques couchent, réunies par bandes de quinze. Entre ces sofas et les armoires où chacune d’elles renferme ce qu’elle possède, il y a un corridor, ou plutôt un trottoir large de six pieds, qui permet de circuler dans la longueur de la galerie. Comme plusieurs de ces armoires pein­tes en bleu, rouge et blanc étaient ouvertes, je me permis de visiter ce qu’elles contenaient, et quel­ques misérables nippes d’étoffes d’Alep ne me donnèrent pas une haute idée du luxe des oda­lisques. Je déplorai bien plus vivement leur sort lorsqu’en calculant le nombre des compartiments, je vis qu’on pouvait encombrer jusqu’au-delà de trois cent cinquante femmes dans ces galeries: je pensais au méphitisme de l’air qui remplit cet espace, quoique les planchers fussent élevés de près de vingt pieds […].

 

Les Turcs que M. Jaques avait aperçus nous contraignirent de rester plus d’une heure renfer­més dans l’appartement des esclaves. Dès qu’ils se furent retirés, nous en sortîmes par la fenêtre du rez-de-chaussée qui nous avait donné entrée, nous ouvrîmes la seconde porte qui est en bois, et nous descendîmes dans la cour du harem, que notre conducteur nous pressa de quitter, afin de ne pas être aperçus. Il nous guida dans les appartements des kadines ou sultanes.

 

“[…Il s’y trouve] trois pavillons des sultanes, divisés entre eux, et peints de couleurs différentes. Ces pavillons ne forment pourtant pas des maisons isolées, mais ils font partie de l’ensemble général, et l’étiquette seule ou la jalousie y a établi des limites. Le côté du jardin par où nous entrâmes est consacré au logement des esclaves, et on y trouve les cuisines. Dans la partie qui lui est opposée, on ne voit qu’une haute muraille crénelée, avec une porte qui donne dans une seconde cour, où sont les appartements des esclaves noirs, et du kislar agassi, ou chef des eunuques. Une partie de ces êtres, qui n’appartiennent plus à aucun sexe, se tient accroupie près de cette porte, et ceux qui sont dans la cour intérieure ne quittent presque jamais le mousquet. L’espace compris dans ce carré est occupé par des jardins mal tenus, où M. Jaques pouvait à peine venir quelquefois pour y rétablir l’ordre, et par une terrasse qui divise la cour de l’orient à l’occident. C’était dans cette cour du harem qu’on célébrait la fête des Tulipes, abolie depuis longtemps dans le sérail. Elle de­vait être bien peu de chose, d’après les apparences, mais que ne peut embellir la plume des faiseurs de romans, pour orner leurs écrits! Quelques bouquets de lilas et de jasmins, des saules pleu­reurs qui se courbent en voûte sur un bassin, et des arbres à soie, sont l’ornement naturel de cet Éden imaginaire, que les femmes mêmes qui l’habitent prennent plaisir à dévaster, dès qu’il y paraît quelque fleur qui frappe leur curiosité.

 

“[…] Nous entrâmes aussitôt dans l’appartement de la première sultane, ainsi nommée, car les fem­mes du sultan, au nombre de sept, sont distin­guées par ordre numérique, et n’ont de préroga­tives que celles que pourrait leur donner l’avan­tage de devenir mères. Cet appartement était une vaste chambre carrée, ayant vue sur la cour, dont les lambris étaient chargés de dorure, et les murs de glaces. J’y vis quelques commodes d’aca­jou, et rien de plus, les sofas ayant été transpor­tés à Bechik-Tasch pour le service de cette prin­cesse, ce qui prouve que les palais de sa hautesse ne sont pas très riches en meubles. De la chambre de la sultane, en suivant un corridor étroit et tortueux, éclairé par quelques petites lucarnes qui donnent sur la mer, nous vînmes à l’appartement de la Validé sultane, ou mère du sultan. Il est bâti en partie sur le kiosk, qu’on connaît par le nom de kiosk de la sultane Validé, et dont on admire les colonnes de mar­bre qui se voient en dehors, sur le quai. La partie qui donne sur la cour diffère peu de la chambre d’où nous sortions, excepté par les meubles. J’y vis deux secrétaires ornés de fleurs de lis, un gros lustre de cristal d’un goût ancien et gothique, des murailles revêtues de glaces, des sofas en brocard de Lyon, enfin, quelques vases en porce­laine, destinés à contenir des fleurs. […] Il faut le dire, il n’y a rien que de pitoyable et de ridi­cule dans les ameublements de ce harem, et les appartements mêmes ne seraient pas dignes de loger une de nos bourgeoises modernes. Cela prouve jusqu’à l’évidence que Milady Montagu n’avait jamais pénétré dans cet endroit, car elle avait trop de discernement pour s’être méprise, au point de nous donner une description brillante de ce qui est pauvre et mesquin.

 

“De l’appartement de la Validé sultane, nous allâmes visiter un bain totalement revêtu en marbre blanc. La baignoire du sultan n’est assurément point un ouvrage des Turcs, elle a plutôt l’air d’un sarcophage antique, ou de quel­que meuble employé dans les temples, auquel on a donné cette destination. L’appartement du bain lui-même n’est point dans le style oriental, il approche plutôt de ceux dont nous faisons usage en Europe. […] Quant au bain, on pourrait, sans offenser la vérité, le vanter, et dire que c’est probablement ce qu’il y a de mieux à voir dans le sérail. L’eau y arrive par des robinets dorés, et forme à volonté une nappe sur le marbre. Quelle atmosphère d’odeurs ou doit respirer en ce lieu! Combien elle est différente de celle des bains de Constantinople! où l’épaisse vapeur du savon et de la transpira­tion frappent l’odorat au moment où on y est in­troduit! J’admirai enfin ce local, que je puis dési­gner comme quelque chose digne des arts, et sa solidité fait espérer qu’il n’a rien à craindre des dégradations du temps […].

 

“On m’entretenait, pendant ce voyage, des mœurs et des usages du harem, du sort malheureux des femmes qui y gémissent, de ce lieu où les passions, où l’intrigue et les fureurs exercent leur empire, pour se disputer le cœur flétri d’un sul­tan. C’est là où des femmes douées d’une imagi­nation ardente divinisent les fantômes de leur délire amoureux! Elles deviennent les amants de leurs compagnes, et souvent le désespoir s’emparant de leurs âmes, la consomption ou le suicide ont été le terme d’une vie qu’elles détestaient. Chaque sultane a sa maison montée et ses es­claves particulières, mais il paraît que, pour le traitement, ces malheureuses filles vivent et ha­bitent en communauté. Leurs maîtresses se ren­dent entre elles des visites de cérémonie, et donnent quelquefois de petites fêtes auxquelles le sultan assiste. Elles déploient dans ces occasions le charme de leur voix, et elles font exécuter, ou elles exécutent elles-mêmes, des danses voluptueuses. Quand le sultan honore une femme de sa pré­sence, il se rend ordinairement près d’elle en tête- à-tête. […] Il y vient après s’être fait annoncer par un eunuque noir, qui se prosterne devant la princesse qu’il tyran­nise par sa surveillance. Selim III préfère à ces rendez-vous les douceurs de la société de sa mère, qu’il respecte et qu’il chérit tendrement. S’il vient dans le harem, c’est pour lui rendre ses hommages, c’est pour épancher ses peines dans son sein. Prince trop faible pour prendre une grande résolution, il a toutes les vertus et les qualités d’un simple parti­culier! On l’accuse cependant d’un vice commun à la nation en voyant l’espèce d’abandon dans lequel il laisse ses femmes, mais c’est un de ces bruits populaires dont rien ne démontre la vérité. Les résultats ne prouvent pas davantage, quand on réfléchit qu’un prince est énervé dès sa plus tendre jeunesse. Plaignons donc plutôt ce mo­narque, qui n’a d’autres vices que sa bonté et l’i­gnorance d’une nation, qu’aucunes conceptions humaines ne peuvent plus remettre sur la ligne des puissances de l’Europe.

 

“Nous sortîmes du harem sur la pointe du pied, et après avoir bien examiné si nous n’avions pas été aperçus. Notre introducteur nous assura que nous étions les seuls Européens qui y eussent jusqu’à ce jour pénétré. Il fallut, avant de nous séparer, venir prendre des rafraîchissements chez M. Jaques, qui nous témoigna combien il s’ennuyait au service du sultan, où il recevait six mille piastres par an. Il se proposait de retourner sous peu dans sa patrie, de vivre à Rastadt […]”.

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Published by Thierry Jamard
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