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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 09:00

 886a1 Istanbul, St-Sauveur in Chora  

886a2 Istanbul, St-Sauveur in Chora

Kariye Müzesi (en turc, cela veut dire “Musée de Chora”), c’est une mosquée transformée en musée, comme Sainte-Sophie. Et, comme Sainte-Sophie, avant d’être une mosquée c’était une merveilleuse église byzantine, gorgée de fresques et de mosaïques, Saint-Sauveur-in-Chora, ce qui, en grec, veut dire Saint-Sauveur-à-la-Campagne, ou Saint-Sauveur-des-Champs (comme il y a Port-Royal de Paris et Port-Royal-des-Champs), Constantinople ne connaissant pas en ces siècles reculés la folle urbanisation de nos jours. En effet, au quatrième siècle, ce lieu était hors les murs, jusqu’à ce qu’au cinquième siècle, en 413, l’empereur Théodose fasse élever des murs autour de la ville. Or un premier monastère s’était élevé là au quatrième siècle du temps de Constantin, fortement endommagé par un tremblement de terre à l’époque de Justinien (empereur de 527 à 565). Il s’en est suivi une restauration, et finalement il a été remplacé par l’actuelle église à la fin du onzième siècle par Alexis Comnène (empereur de 1081 à 1118). Puis, au quatorzième siècle, en même temps que nombre d’ajouts de constructions qui semblent des excroissances désordonnées, les fresques et les mosaïques sont venues l’embellir par la volonté de l’administrateur du trésor byzantin sous l’empereur Andronic II Paléologue (1259-1332), un homme du nom de Théodore Métochitès.  

 

886a3 Théodore Metochitès (Istanbul, Chora)

 

Ce Monsieur, représenté ici sur une mosaïque offrant l’église à Jésus, qui a vécu de 1270 à 1332, était le fils d’un auxiliaire de l’évêque de Constantinople, jeté en prison en Bithynie (nord de l’Asie Mineure) en 1285 pour ses idées favorables à la réunion des Catholiques et des Orthodoxes. Son fils Théodore est alors âgé de quinze ans, il achève ses études à Nicée, capitale de la Bithynie, actuelle Iznik, où il est remarqué pour son intelligence par l’empereur Andronic II cinq ans plus tard, en 1290/1291, qui l’emmène avec lui à Constantinople et va en faire le logothète (trésorier) du trésor privé, et plus tard du trésor public. Devenu extrêmement riche, il procède à ces agrandissements, restaurations, et décorations de l’église du monastère Saint-Sauveur-in-Chora, entre 1315 et 1320. Mais quand Andronic II est renversé en 1328 par Andronic III, son petit-fils, Théodore Métochitès est envoyé moisir dans un monastère à Didymoteicho (je parle de cette ville dans mon article daté du 9 octobre 2012), et tous ses biens sont confisqués. Lorsqu’enfin, en 1330, il est autorisé à revenir à Constantinople sans que ses biens lui soient rendus, il se retire dans ce monastère de Saint-Sauveur, prenant en religion le nom de Théoleptos. Noter que leptos, en grec, est le participe passé du verbe lépô, et signifie tondu, pelé, écorché (dans le sens de dépouillé de sa peau), décortiqué. Il a donc choisi de s’appeler “l’Écorché de Dieu”, celui qui est martyrisé pour sa foi. Il mourra en 1332.

 

La transformation en mosquée par Atik Ali Pacha au début du seizième siècle rendait scandaleuses, impies, blasphématoires toutes ces représentations du visage humain, formellement prohibées par l’Islam. Je note au passage que j’ai vu nombre de femmes touristes, venues paraît-il d’Arabie Saoudite, en vastes robes noires leur descendant jusqu’aux pieds, et se voilant soigneusement la tête et la face, ne laissant voir que leurs yeux et leurs mains, et prenant allégrement des photos de leur conjoint et de ses autres femmes. La transformation en mosquée aurait dû faire détruire fresques et mosaïques mais, par chance, elles ont seulement été enduites d’une couche de plâtre qui les a protégées jusqu’à ce qu’en 1948, la mosquée perdant sa fonction de lieu de culte, elles soient rendues à la lumière et à l’admiration des visiteurs.

 

 

 

886a4 Istanbul, St-Sauveur in Chora

 

886a5 Istanbul, St-Sauveur in Chora

    *

On voit dès l’abord que l’architecture est intéressante, les espaces entre colonnes étant couverts par des dômes, et par ailleurs les dimensions étant à l’échelle humaine on se rend compte que l’on ne se trouve jamais si loin d’une fresque ou d’une mosaïque qu’on ne puisse pas la voir.  

 

886b1 coupole du Christ, St-Sauveur in Chora

 

886b2 Vierge à l'Enfant, St-Sauveur in Chora

  

886b3 Vierge à l'Enfant, St-Sauveur in Chora

 

La distance entre le spectateur et le sujet, c’est souvent le problème pour les coupoles. Ici, nous voyons très bien le Christ Pantocrator, et deux coupoles représentant une Vierge à l’Enfant. Et c’est à cause de l’exiguïté de ce blog si l’on ne voit pas bien ce qui entoure le médaillon central.

  

886b4 détail d'une coupole, Saint Sauveur in Chora

  

886b5 détail d'une coupole, Saint Sauveur in Chora

  

886b6 détail d'une coupole, Saint Sauveur in Chora

 

Mais avec un zoom (en fait, seulement 145mm pour la première photo ci-dessus et 110mm pour chacune des deux autres, ma focale normale étant de 36mm), on peut apprécier les détails. Ce personnage à cape rouge, qui se trouve sur la première coupole de Vierge que j’ai montrée, serait le roi David si je lis bien l’inscription, les seize personnages représentés constituant la généalogie de Marie, tandis que Jésus, en Pantocrator, était lui aussi entouré de sa généalogie comportant vingt-quatre personnages. mais je ne peux pas déchiffrer les inscriptions au-dessus des anges qui ornent la seconde coupole de Vierge.

 

886c1 Istanbul, St-Sauveur in Chora

 

Revenons à l’architecture. L’espace central de l’église, ou nef, est entièrement revêtu de marbre récupéré sur des édifices plus anciens. On joue ici avec les veines de la pierre et avec les couleurs.

 

886c2 Istanbul, St-Sauveur in Chora

 

886c3 Istanbul, St-Sauveur in Chora

 

886c4 chapiteau, Istanbul, St-Sauveur in Chora

 

Les mosaïques et fresques ne sont pas les seuls éléments décoratifs de cette église. On voit en effet que la pierre était très délicatement sculptée, mais là il n’a pas été possible aux Musulmans de simplement recouvrir de plâtre les représentations humaines (s’agissant d’anges, disons plutôt anthropomorphes), ce qui représentait pour eux une économie de temps et une plus grande simplicité d’exécution, ils ont arasé les visages en les martelant au ciseau.

 

886c5 Istanbul, St-Sauveur in Chora, détail du sol

 

Encore un petit coup d’œil à ce travail du marbre en chevrons du plus bel effet, avant de revenir à nos fresques.

 

886d1 Anastasis (Résurrection), St-Sauveur, Istanbul

 

L’un des éléments architecturaux ajoutés est le parecclésion, ou chapelle funéraire. Là ce ne sont pas des mosaïques que l’on trouve, mais de somptueuses fresques. La plus célèbre, et qui est même sans doute plus célèbre que toutes les mosaïques si j’en crois les guides, les dépliants, les sites Internet, est l’Anastasis, c’est-à-dire la Résurrection. On voit Jésus, le diable à ses pieds et les grilles de l’enfer brisées, qui donne la main à un homme et à une femme pour les relever de la mort. En cet homme et en cette femme, il convient de voir Adam et Ève, le premier homme et la première femme qui sont aussi les premiers à être relevés.

 

Il est probable, en considération du style, que les fresques de ce parecclésion sont du même artiste que les mosaïques des autres espaces. Parce que c’est ici que se trouvaient les tombes, les thèmes représentés sont tous en relation avec la mort, comme cette Résurrection. Il y a aussi, entre autres, un grand Jugement Dernier.

 

886d2 chapelle funéraire, St-Sauveur, Istanbul

 

886d3 Panagia Eleousa ou Glykophilousa (détail)

 

886d4 ange, parecclésion, St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

Encore quelques-unes des fresques de ce parecclésion. La seconde de ces photos représente une vierge à l’Enfant qui est interprétée tantôt comme Éleousa (Vierge de Pitié) et tantôt comme Glykophilousa (la philia c’est l’amour, et l’adjectif glykos veut dire doux, tendre, sucré, c’est donc une Vierge de Tendresse).

 

886e1 naissance de Marie (Chora, Istanbul)

 

886e2 Istanbul, Chora, Ste Anne, naissance de la Vierge

 

886e3 Istanbul, Chora, Naissance de la Vierge

 

Pour les mosaïques, je ne sais dans quel ordre les présenter. Alors, arbitrairement, sans tenir compte de leur emplacement (parce qu’en regardant mes photos je ne sais plus très bien dans quelle partie de l’église je les ai prises), je commence par la sainte Vierge, en suivant un ordre chronologique. Ici, c’est sa naissance, l’accouchement de sainte Anne, avec deux gros plans, l’un sur la maman, l’autre sur le premier bain du bébé.

 

886f1 Joachim et Anne avec Marie

 

La naissance est passée, et maintenant Marie est un petit bébé entre ses parents, Joachim et Anne. J’aime beaucoup la façon dont elle les regarde, et je suis dans l’admiration devant la technique liée à l’art qui a permis de rendre cela avec des petites pierres de couleur.

 

886f2 St-Sauveur in Chora, Istanbul. Annonciation

 

Grand saut dans le temps, c’est l’Annonciation. Cette scène de l’Annonciation est très différente d’un artiste à l’autre pour ce qui est de la façon dont Marie reçoit la nouvelle. Parfois hésitante et inquiète, parfois recueillie et soumise, ou encore ici accueillante, les mains levées vers l’archange Gabriel. Dans son sobre vêtement noir, elle n’est nullement étonnée de ce qui se passe, à la différence de la femme assise sur le seuil. Pourtant, selon l’évangile de saint Luc (I, 26-29) “L'ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille, une vierge, accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph; et le nom de la jeune fille était Marie. L'ange entra chez elle et dit: ‘Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi’. A cette parole, elle fut toute bouleversée, et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation”. Il est en outre curieux de voir cette jeune vierge totalement innocente assise sur un trône doré auquel on accède par plusieurs marches.

 

886f3 les mages chez Hérode (Chora, Istanbul)

 

Marie a mis Jésus au monde. Les rois mages viennent de l’Orient, guidés par une étoile, pour apporter à Jésus des présents. Continuons avec l’évangile, de saint Matthieu cette fois (II, 1-2 et 8): “Voici que des mages d'Orient arrivèrent à Jérusalem, disant: ‘Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Car nous avons vu son étoile à l'orient et nous sommes venus l'adorer’. […] Alors Hérode, ayant fait venir secrètement les mages, s'enquit avec soin auprès d'eux du temps où l'étoile était apparue. Et il les envoya à Bethléem en disant: ‘Allez, informez-vous exactement au sujet de l'enfant, et lorsque vous l'aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que moi aussi j'aille l'adorer’.” C’est cette scène que représente la mosaïque de ma photo.

 

886f4 Sts Innocents (Chora, à Istanbul)

 

886f5 Sts Innocents (Chora, à Istanbul)

 

L’intention d’Hérode n’était pas d’aller adorer l’enfant, mais de le supprimer, car les prêtres lui avaient dit que de Bethléem “sortira un chef qui paîtra Israël” et il craignait d’être détrôné par ce chef. Je continue donc avec l’évangile de saint Matthieu (II, 11-14 et 16): “[Les mages] entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et l'adorèrent; ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. Lorsqu'ils furent partis, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et dit: ‘Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte, et restes-y jusqu'à ce que je te parle; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire périr’. Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Égypte. […] Alors Hérode, voyant qu'il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléem et dans tout son territoire, selon la date dont il s'était soigneusement enquis auprès des mages”. On voit ici les soldats d’Hérode tuant des nourrissons devant leurs mères affolées, la première tentant de s’y opposer tandis qu’un soldat la repousse en la menaçant de son épée, l’autre se résignant et détournant le regard.

 

L’Église rappelle le massacre des Saints Innocents le 28 décembre. Même si la naissance de Jésus n’a sans doute pas eu lieu en l’année qui a été prise pour le numéro un de notre ère, il faut quand même signaler que le roi Hérode est mort en 4 avant Jésus-Christ ce qui, selon le calendrier officiel, rend impossible cet épisode de sa rencontre avec les mages. Quant à Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, il rédige un article intitulé Innocents: “Quand on parle du massacre des innocents, on n’entend ni les vêpres siciliennes, ni les matines de Paris, connues sous le nom de Saint-Barthélemy, ni les habitants du Nouveau-Monde, égorgés parce qu'ils n'étaient pas chrétiens, ni les autodafés d'Espagne et de Portu­gal, etc. etc. etc.; on entend d'ordinaire les petits en­fants qui furent tués dans la banlieue de Bethléem par ordre d'Hérode-le-Grand, et qui furent ensuite trans­portés à Cologne, où l’on en trouve encore. […] On a incidenté sur l'étoile qui conduisit les mages du fond de l'orient à Jérusalem. On a dit que, le voyage étant long, l'étoile avait dû paraître fort longtemps sur l’horizon; que cependant aucun historien, excepté saint Matthieu, n'a jamais parlé de cette étoile extraordinai­re; que, si elle avait brillé si longtemps dans le ciel, Hérode et toute sa cour, et tout Jérusalem, devaient l'avoir aperçue, aussi bien que ces trois mages ou ces trois rois; que par conséquent Hérode n'avait pas pu s'infor­mer diligemment de ces rois en quel temps ils avaient vu cette étoile; que si ces trois rois avaient fait des présents d'or, de myrrhe et d'encens à l'enfant nouveau-né, ses parents auraient dû être fort riches; qu'Hérode n'avait pas pu croire que cet enfant né dans une étable à Bethléem fût roi des Juifs, puisque ce royaume appar­tenait aux Romains, et était un don de César; que si trois rois des Indes venaient aujourd'hui en France, conduits par une étoile, et s'arrêtaient chez une femme de Vaugirard, on ne ferait pourtant jamais croire au roi régnant que le fils de cette villageoise fût roi de France”. Laissons à Voltaire la responsabilité de ses propos...

 

886f6 la Vierge et Jésus (St-Sauveur in Chora, Istanbul)

 

Tant qu’Hérode est en vie, Joseph et Marie restent en Égypte avec Jésus. S’il est mort avant sa naissance, ce séjour n’a pas dû être bien long… Peu importe, d’ailleurs, si cette mosaïque représentant Marie qui pose un regard d’amour sur son fils est censée situer la scène en Égypte ou en Palestine, car elle est magnifique tant elle montre la tendresse réciproque de la mère et de son enfant.

 

886f7 Dormition, naos de St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

Nous arrivons, en ce qui concerne Marie, à la fin. Si les Catholiques la font enlever au ciel (Assomption), les Orthodoxes la font s’endormir. Mère de Dieu, elle ne peut mourir, ou du moins après sa mort elle ressuscite. Le mot grec utilisé, η Κοίμηση της Θεοτόκου se traduit généralement par la Dormition. Traditionnellement, elle est entourée des apôtres, avec en particulier saint Pierre et saint Paul, et Jésus lui-même vient, dans sa gloire, chercher son âme, qui est représentée comme un nouveau-né emmailloté dans ses langes. Cela ne s’appuie nullement sur un évangile, mais sur un texte apocryphe dont la version la plus ancienne, toute pleine d’images et de symboles, remonte seulement au cinquième siècle.

 

886g1 Pantocrator, porte 2nd narthex (Chora, Istanbul)

 

Venons-en à Jésus. Cette image du Christ Pantocrator est très classique, nous en avons déjà vu un sous une coupole, mais celui-ci est superbe, avec ses petites rangées de pierres blanches autour des yeux pour figurer les plis de la peau. Il orne le dessus de la porte du second narthex.

 

886g2 Noces de Cana (St-Sauveur in Chora, Istanbul)

 

886g3 Multiplication des pains (St-Sauveur in Chora, Istanb

 

Ces deux miracles de Jésus sont si connus qu’il n’est pas besoin de les commenter longuement, il s’agit des noces de Cana où il change l’eau en vin, et de la multiplication des pains où, avec cinq pains et deux poissons (selon les évangiles, le nombre est quelquefois de sept pains) Jésus nourrit quatre ou cinq mille personnes (également selon les évangélistes).

 

886g4 mosaïque, St-Sauveur in Chora, Istanbul)

 

Ici, je ne suis pas très sûr de ce que représente cette mosaïque. C’est, sans aucun doute, un miracle de Jésus, mais je me demande si l’homme couché sur ce lit est Lazare, qui était mort, et que Jésus vient de ressusciter –le miracle est donc accompli–, ou si c’est plutôt le paralytique, à qui Jésus est en train de dire “Prends ton grabat et marche” –le miracle va s’accomplir–, mais je pencherais pour la première interprétation, parce que le mot “grabat” peut s’appliquer à la civière sur laquelle gît in homme paralysé, non à ce luxueux lit, et d’autre part parce qu’il faut être un puissant déménageur pour prendre un tel lit, tandis que Jésus pouvait logiquement dire à un homme couché sur une civière et qui vient d’être miraculeusement guéri de partir avec cette civière. Mais quand on a vu tout à l’heure Marie assise sur un trône en or au moment de l’Annonciation, on se rend compte qu’il faut se montrer très prudent lorsque l’on veut manipuler la logique.

 

886g5 Hémorroïse (St-Sauveur in Chora, Istanbul)

 

En revanche, il n’y a aucun doute sur ce que représente cette mosaïque. C’est bien sûr ce que l’on appelle le miracle de l’hémorroïse. Voici ce qu’en dit saint Luc (VIII, 42-48): “Et tandis que Jésus s’y rendait, les foules le pressaient au point de l’étouffer. Or, une femme qui avait des pertes de sang depuis douze ans, et qui avait dépensé tous ses biens chez les médecins sans que personne n’ait pu la guérir, s’approcha de lui par-derrière et toucha la frange de son vêtement. À l’instant même, sa perte de sang s’arrêta. Mais Jésus dit : ‘Qui m’a touché?’ Comme ils s’en défendaient tous, Pierre lui dit : ‘Maître, les foules te bousculent et t’écrasent’. Mais Jésus reprit: ‘Quelqu’un m’a touché, car j’ai reconnu qu’une force était sortie de moi’. La femme, se voyant découverte, vint, toute tremblante, se jeter à ses pieds, elle raconta devant tout le peuple pourquoi elle l’avait touché, et comment elle avait été guérie à l’instant même. Jésus lui dit: ‘Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix’.” L’artiste a oublié la foule qui bouscule Jésus, et comme on voit qu’il est retourné on se rend compte qu’il n’a pas besoin de demander qui l’a touché…

 

886g6 saint Pierre (St-Sauveur in Chora, Istanbul)

 

Oh, oui, je sais, je suis en plein arbitraire si je dis que maintenant, après Marie, il y a eu son fils, et après Jésus, saint Pierre qui préfigure les papes à Rome. Mais il faut bien le mettre quelque part, ce brave homme avec ses grandes clés dans la main gauche.

 

886h1 Déesis, St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

886h2 ''Chalke Jesus'', St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

886h3 Panagia de la Déesis, St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

Et nous voilà encore plus tard. Exit saint Pierre, il est là-haut au Paradis en train de m’attendre pour m’y dérouler le tapis rouge (en toute modestie), puisque nous sommes arrivés au quatorzième siècle (il va donc m’attendre encore quelques siècles) avec cette grande mosaïque qui représente une déesis, c’est-à-dire la Vierge intercédant auprès de Jésus pour l’humanité. Il y a aussi, souvent, saint Jean-Baptiste, absent ici. Le fond, qui était tout doré, a malheureusement presque complètement disparu, mais il reste l’expression des visages et la finesse du dessin. À la Porte Chalke de l’ancien palais impérial byzantin était représenté un Christ debout, qui a très probablement servi de modèle pour celui-ci, que l’on appelle par conséquent “Jésus Chalke”.

 

886h4 Isaac Comnène, St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

De même que dans les représentations païennes de l’Antiquité les dieux étaient beaucoup plus grands que les humains, de même ici on voit deux toutes petites créatures agenouillées et suppliantes auprès de Marie et de Jésus. À gauche, auprès de Marie, cet homme couronné est, dit une source, Michel VIII Paléologue. Et en effet on peut penser que Théodore Métochitès a voulu vénérer cet empereur byzantin qui, au cours de son règne (de 1261 à sa mort en 1282), a reconquis Constantinople sur les Latins. Par ailleurs son père a été proche de Michel VIII, tandis que le successeur de ce dernier, Andronic II, l’a exilé. Mais d’autres sources voient dans cette mosaïque un autre personnage, et il me semble évident que ces autres sources ont raison, parce que je lis sur la mosaïque elle-même, près de la tête de l’intéressé, ΒΑCΙΛΕωC ΑΛΕξΙC ΚΟΜΝΗΝ ΙCΑΑΚΙΟC, soit Isaac [fils du] roi Alexis Comnène.


886h5 nom d'Isaac Comnène (Chora, Istanbul)

 

N’ayant pas pensé, lorsque j’étais dans l’église, à prendre ce nom en gros plan, je suis contraint aujourd’hui d’agrandir démesurément le détail ci-dessus à partir de ma photo de l’ensemble de la déesis, d’où la nécessité de nombreuses manipulations dans Photoshop pour redresser, contraster en noir et blanc, éliminer le fond. C’est donc Isaac Comnène. Mais il y a plusieurs Isaac Comnène. D’abord, Isaac I, empereur de 1057 à 1059. Ensuite, son neveu (1050-1102), frère du successeur sur le trône, Alexis I. Puis le fils (1093-1152) d’Alexis, frère du nouvel empereur Jean II. Et enfin le fils (1113-1154) de Jean II, frère du nouvel empereur Manuel I. Parmi eux, on peut tout de suite éliminer le premier, car la couronne de notre personnage n’est pas la couronne impériale. Il est absolument sûr qu’il faille choisir –puisque c’est ce qui est écrit– le fils d’Alexis I et frère de Jean II qui a joué un grand rôle politique, qui est un érudit, qui se retire à la fin de sa vie dans un monastère qu’il fonde à Phères (ou Fères), le monastère de la Panagia Cosmosoteira (voir mon article Alexandroupolis, Traianoupolis, Fères, Avas daté 18, 19 et 25 septembre 2012), et qui, si sa tombe a été transférée par la suite dans ce monastère, a d’abord été enterré ici, à Saint-Sauveur.  

 

886h6 Maria Palaiologina, St-Sauveur in Chora, Istanbul

 

De l’autre côté, agenouillée en suppliante aux pieds du Christ, il y a une femme. C’est Maria Paléologina, une fille illégitime née vers 1244, que l’empereur Michel VIII Paléologue avait eue avec sa maîtresse, une Diplobatatzaina. À la demande de Houlagou (1217-1265), petit-fils de Gengis Khan et khan de Perse au sein de l’Empire Mongol, qui désire se lier à l’Empire Byzantin, au terme d’une concertation diplomatique Michel VIII choisit Maria et l’envoie en Perse en 1265, accompagnée du patriarche Euthymius, pour devenir l’une des épouses de Houlagou, dont l’épouse principale a nom Doqouz Khatun. Mais le voyage est long, et lorsqu’elle arrive à destination, Houlagou est mort. Puisqu’il s’agissait d’une alliance diplomatique, qu’à cela ne tienne, en échange elle va épouser le fils de Houlagou, Abaqa Khan, dont l’épouse principale est Haimash Khatun. On peut imaginer la situation morale de cette princesse chrétienne envoyée à Tabriz, loin de son pays, pour être la femme d’un prince polygame. Néanmoins, elle était bien considérée là-bas, et quoique Abaqa soit bouddhiste cette chrétienne était considérée comme référence spirituelle chez les Mongols, qui l’appelaient “Despoina Khatun”, en un mélange de grec et de persan, le mot grec despoina signifiant maîtresse, princesse, et le mot persan khatun étant le féminin de khan, soit à peu près la même chose.

 

Mais à l’époque, il n’était pas inscrit sur les flacons de vin que “l’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération”, et Abaqa ne se modérait nullement dans ce domaine, en conséquence de quoi il mettait sa santé en danger. C’est sans doute ce qui a provoqué la crise de delirium tremens dont il est mort en 1282. Le premier avril, quoique les poissons ne nagent pas dans le vin. Quelques années plus tard, on a dit qu’en réalité il avait été empoisonné par Shams ad-Din Juvayni, son ministre des finances. Quel qu’ait été le motif de son décès, Maria Paléologina, veuve, est revenue à Constantinople, et s’est retirée dans un monastère qu’elle a créé, près d’une église dont la construction remontait à 1261 par la volonté de son père Michel VIII lors de sa reconquête de Constantinople sur les Latins, sur l’emplacement d’une autre beaucoup plus ancienne, et qui est la seule de Constantinople à ne pas avoir été transformée en mosquée après la conquête de la ville par Mehmet II en 1453. Cette église, c’est Sainte-Marie des Mongols, aussi appelée Mouchliotissa (j’ai vu quelque part que c’était le nom de la patronne des Mongols sans en trouver nulle part la confirmation, alors que le mot semble formé sur un radical arabe qui signifie pur, sincère), mais son vrai nom, celui de sa dédicace, est Théotokos Panagiotissa (la Très Sainte Mère de Dieu). Maria Paléologina, comme religieuse, avait pris le nom de Melanê qui signifie “la Noire”, en français Mélanie (c’est ce nom qui est inscrit au-dessus de sa tête), et elle mourra dans ce monastère à une date imprécise mais postérieure à 1307.

 

Tout à fait indépendamment de mon absurde classification des mosaïques, j’ai souhaité terminer par cette déesis, parce que c’est celle que je préfère. À part le Christ, très beau mais très conventionnel, les trois autres personnages sont merveilleusement expressifs et me touchent beaucoup. Et puis, ce qui me passionne dans la rédaction de mon blog, c’est quand je trouve des histoires, or avec Isaac Comnène je fais le lien avec notre visite de Fères en Thrace grecque, et l’existence de Maria Paléologina est digne de constituer la matière d’un roman.  

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

suzanne 29/06/2016 19:54

Beau travail. Existe-t-il un ouvrage aussi bien renseigné ? J'ai beaucoup aimé cette église

miriam 18/06/2014 18:55

merci pour ces photos! c'est un endroit que j'adore

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