Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 09:00

 

887a1 Navette entre Europe et Asie à Istanbul

 

887a2 Sur le Bosphore, en route vers l'Asie

 

887a3 Istanbul, navette entre Europe et Asie

 

Nous sommes loin d’avoir tout vu sur la rive européenne d’Istanbul. Par exemple, sans aller plus loin que mon précédent article, à Saint-Sauveur-in-Chora nous étions à deux pas des grands murs de Théodose datant de 413, et nous ne les avons vus qu’en passant en voiture sans pouvoir nous arrêter. J’ai évoqué aussi l’église Sainte-Marie-des-Mongols du monastère où cette Maria Paléologina que nous avons vue en mosaïque à Saint-Sauveur a vécu plus de vingt-cinq ans et où elle est morte. Et il y a encore bien d’autres lieux très intéressants que nous n’avons pas vus. De même, nous n’avons mis que le bout du pied sur la rive asiatique d’Istanbul, de l’autre côté du Bosphore. Ce sera le sujet du présent article, le dernier de la série de 25 sur Istanbul et des 34 au total sur la Turquie pour ce premier voyage. Il semble évident qu’il nous faudra revenir. Traversons donc le Bosphore en bateau.

 

Les Grecs installés à Chalcédoine, plus au nord sur le Bosphore, ont créé l’ancêtre d’Üsküdar, Chrysopolis, pour en faire leur arsenal et y entreposer leurs réserves. L’Italien Fortunato Bartolomeo De Felice (1723-1789), dans son Encyclopédie (1775) rédigée en français, dit: “On trouve ensuite, dit Denys de Byzance [auteur, vers le troisième siècle de notre ère, d’un Voyage du littoral du Bosphore], un port très beau et très bon, à cause de sa gran­deur, et du calme qui y règne. Au-dessus de la mer est une campagne, qui par une douce pente descend vers le rivage. On l’appelle Chrysopolis à cause, selon quelques-uns, que les Perses y étant maîtres, y assemblaient des monceaux d’or, des tributs levés sur les villes; mais plusieurs disent que ce nom lui vient de Chrysès, fils d’Agamemnon et de Chryséis, que ce jeune prince fuyant la cruauté d’Égisthe et de Clytemnestre, et voulant se réfu­gier dans la Taurique auprès d’Iphigénie sa sœur, qui y était prêtresse de Diane [c’est-à-dire plutôt d’Artémis], tomba malade à Chrysopolis, y mou­rut, et y eut sa sépulture, de sorte qu’on donna son nom à cette ville. On pourrait aussi l’appeler ainsi, c’est-à-dire la ville d’or, à cause de la bonté de son port, se­lon l’usage des anciens, qui comparent à l’or tout ce qu’il y a d’excellent”.

 

Puis ce même De Felice poursuit : “À présent ce n’est plus une ville, mais un village, dont les maisons sont écartées l’une de l’autre. […] C’est présentement le village de Scutari, nom qui peut lui être venu de scutarii [les scutarii, porteurs du bouclier appelé scutum, étaient les soldats romains formant la garde des empereurs]”. Nous allons voir qu’en 237 ans ce “village” a retrouvé beaucoup d’ampleur!


887a4 Istanbul, Beyoğlu vu du Bosphore

 

 

887a5 Mosquée Cihangir (Beyoğlu) vue du Bosphore

 

 

887a6 Istanbul, l'Europe vue depuis l'Asie 

Regardons quand même la rive européenne pendant que nous traversons, de jour à l’aller, de nuit au retour. Et aussi de loin, la rive sud de la Corne d’Or qui se perd dans une brume romantique. Cette dernière photo, qui efface les éléments trop modernes du décor, permet de se faire une idée du spectacle tant admiré des voyageurs des siècles passés lorsqu’ils arrivaient à Constantinople par la mer.


887a7 Istanbul, arrivée à Üsküdar

 

 

887b1 Fontaine d'Ahmed III à Üsküdar

 

Nous voici arrivés au débarcadère de la navette, à Üsküdar. Sur la première de ces deux photos nous voyons qu’il y a une grande place avec la fontaine de la deuxième photo. C’était là que se rassemblaient chaque année tous les chameaux qui allaient constituer la grande caravane partant pour le pèlerinage de La Mecque. Il est bien évident que les deux grands ponts qui enjambent le Bosphore aujourd’hui n’existaient pas, et puisque la route de Constantinople à La Mecque passe par ce qui est aujourd’hui la Syrie et la Jordanie, c’est-à-dire l’Asie, il est logique de partir de cette rive du Bosphore. Quant à la fontaine, elle a été construite en 1728, durant ce que l’on a appelé “l’ère des Tulipes”, par le même sultan Ahmed III que celle qui se trouve face à l’entrée principale du palais de Topkapi. Elle a beaucoup plu à Théophile Gautier qui dit d’elle que c’est “une fontaine toute bordée d’arabesques, de rinceaux et de fleurs, toute bariolée d’inscriptions turques sculptées en relief dans le marbre, surmontée d’un de ces charmants toits en auvent dont le ‘bon goût’ moderne a décoiffé la fontaine de Top-Hané”. À l’origine, comme encore pour Théophile Gautier, cette fontaine était juste au bord du quai, car elle était destinée à pourvoir en eau les voyageurs du Bosphore, mais lorsque la place a été remodelée pour permettre la circulation des voitures et des bus, elle a été transportée à son emplacement actuel.

 

887b2 petite rue d'Usküdar (rive asiatique d'Istanbul)

 

Tout à l’heure, j’ai cité l’Italien De Felice. Un autre Italien, Edmondo de Amicis (1846-1908), a publié en 1877 son Constantinopoli où, à Üsküdar, il voit “un autre Istanbul, moins impressionnant, mais plus gai et plus frais que celui des sept collines. C'est comme une grande ville rurale. La campagne l’envahit de toutes parts. Les rues, bordées de petites maisons comme des crèches, montent et descendent en vallées et en collines, et se perdent dans la verdure des jardins et des potagers. Dans les quartiers hauts de la ville, règne la paix profonde de la campagne, dans les quartiers bas grouille la vie animée des villes côtières”. Si Üsküdar n’a plus rien d’un village, en revanche cette remarque qui date d’il y a 135 ans reste vraie. Plus on monte, plus la campagne envahit la ville. C’est très sympathique.


887b3 Mosquée de Yeni Validé à Üsküdar

 

 

887b4 Mosquée de Yeni Validé à Scutari

 

Nous jouons de malchance. Les mosquées que nous voulons visiter sont fermées. L’une parce que ce n’est pas l’heure de la prière, l’autre parce qu’elle est en travaux. Nous devrons nous contenter de les voir de l’extérieur pour l’une, de loin pour l’autre. Celle-ci, c’est la Yeni Validé Camii (Nouvelle Mosquée de la Validé) construite de 1708 à 1710 par la sultane mère (en turc Validé) des sultans Mustapha II et Ahmed III, Emetullah Râbi'a Gülnûş Sultan (1642-1715). Cette femme était une Grecque de Crète, enlevée comme esclave quand les Ottomans ont pris sa ville des mains des Vénitiens alors qu’elle n’était âgée que de quatre ans. Au harem de Topkapi, elle était encore très jeune quand Mehmet IV l’a remarquée, en a fait sa favorite, et a eu d’elle deux garçons qui se sont succédé sur le trône. On dit qu’elle avait sur Ahmed III une très grande influence, et que c’est elle qui l’a décidé à faire la guerre à la Russie en 1711, pour servir les intérêts du roi de Suède Charles XII (dont j’ai parlé amplement dans mon article sur Didymoteicho daté du 9 octobre 2012, puis dans l’article Istanbul 14, Œuvres d’art au musée de Pera daté du 23 novembre 2012).


887b5 Mosquée de Mihrimah Sultan (Üsküdar)

 

Quant à cette autre mosquée, emmaillotée dans ses palissades de travaux, nous n’avons pas pu l’approcher. Elle est due au grand architecte Sinan en 1548, sur commande de Mihrimah, la fille de Soliman le Magnifique et de Roxelane, pour son mari le grand vizir Damat Rüstem Pacha qui n’exercera ses fonctions que quelques mois, d’où l’impératif de rapidité dans la construction. J’ai parlé de cette Mihrimah et de sa mosquée avec ses particularités dans ce même article Istanbul 14 que je viens d’évoquer.


887b6 mosquée de Karadavud Pacha (1495)

 

 

887b7 Üskudar, mosquée de Karadavud Pacha

 

 

887b8 Üskudar, mosquée de Karadavud Pacha

 

Celle-ci, c’est la mosquée de Kara Davud Paşa (soit le Pacha David Noir). Plusieurs personnages s’appellent Davud Pacha, dont l’un, Kara Nişancı Davud Paşa, a été Grand Amiral de la Flotte Ottomane de 1492 à 1503, et un autre, Davud Pacha, a été grand vizir de Soliman le Magnifique de 1482 à 1497. Je ne saurais, dans ces conditions, dire qui est l’éponyme de cette mosquée de la fin du quinzième siècle puisque, pour les dates, l’un comme l’autre a pu en commanditer la construction.


887c1 Mosquée de Chemsi Ahmed Pacha, Üsküdar

 

 

887c2 Mosquée de Şemsi Ahmed Paşa, Üsküdar

 

Il était vraiment partout, ce Mimar Sinan. C’est encore lui qui est l’auteur, en 1580, de cette mosquée de Şemsi Ahmed Paşa, très brièvement grand vizir de Soliman le Magnifique, du 12 octobre 1579 au 28 avril 1580, soit 199 jours. Ce n’est pas l’œuvre la plus importante de cet illustre architecte, mais ce complexe comprenant la mosquée, une medrese (école coranique), un hammam, une bibliothèque, ainsi que la tombe du pacha, construit en bordure du Bosphore, ne manque pas de charme. C’est l’une des dernières œuvres et l’une des plus petites de Sinan. On sait que les pigeons et autres oiseaux souillent de leurs excréments les bâtiments qu’ils fréquentent, mais une légende (?) veut que, par respect pour le grand architecte, jamais un oiseau n’oserait se poser sur le dôme ou sur le minaret de cette mosquée.


887c3 Mosquée de Chemsi Ahmed Pacha, Üsküdar

 

 

887c4 Üsküdar, Mosquée de Şemsi Ahmed Paşa

 

 

887c5 Mosquée de Chemsi Ahmed Pacha, Üsküdar

 

Seule la mosquée est accessible, le reste des bâtiments étant fermé depuis des décennies, mais des travaux de restauration ont été entrepris, et de grands panneaux explicatifs, hélas seulement rédigés en turc, donnent beaucoup d’indications… que je suis bien incapable de comprendre. Oh, j’ai bien photographié les panneaux, je les ai passés à l’OCR pour récupérer le texte sous Word, puis j’en ai demandé la traduction à Google, à Bing, à Babylon. De belles traductions, totalement incompréhensibles… Mais heureusement les images, elles, parlent un langage international.


887d1 bazar Mimar Sinan, Üsküdar, Istanbul

 

 

887d2 bazar Mimar Sinan, Üsküdar, Istanbul

 

 

887d3 Bazar Sinan, ancien hammam (Istanbul, Üsküdar

 

Voilà pour ce qui est des quelques mosquées que nous avons vues de l’extérieur. Maintenant, le bazar Mimar Sinan. Parmi les neuf enfants de Soliman le Magnifique, il en avait eu cinq de Roxelane. En effet, Mihrimah avait quatre frères, dont Selim II, sultan de 1566 à 1574. Ce Selim, qui était donc le fils d’une Ruthénienne, née dans l’extrême ouest de ce qui est aujourd’hui l’Ukraine et dépendait alors de la Pologne, a épousé une chrétienne. La petite Cecilia Venier-Baffo est une Vénitienne, nièce du doge de Venise, née dans l’île de Paros, alors dominée par les Vénitiens. Elle n’a que douze ans lorsqu’en 1537 elle est prise par les Ottomans, vendue comme esclave, envoyée au harem de Topkapi. Là elle va recevoir une éducation musulmane et prendre le nom de Nurbanu (nur, en turc, veut dire lumière. Elle est donc Princesse de Lumière) et elle devient la favorite de Selim II à qui elle donnera un fils, le futur sultan Mourad III. En 1579, elle commande à l’omniprésent Mimar Sinan la construction d’un hammam qui prend le nom de Atik Valide Sultan. L’alphabet turc comporte un I sans point et un I avec point. Atık (sans point) veut dire usé, hors d’usage, ordure. Non seulement la sultane validé Nurbanu n’a que 54 ans, mais de plus ce serait bien peu respectueux pour elle. Les sites Internet en langue turque, d’ailleurs, écrivent Atik (avec un point), mot que mes traducteurs interprètent unanimement comme agile. Je ne comprends donc pas pourquoi plusieurs sites parlent du “hammam de la vieille sultane mère”. Mais ce hammam, qui a fonctionné près de 350 ans, ferme ses portes en 1917. Grâce à des capitaux privés, en 1966 il est réhabilité en galerie marchande, le Bazar Mimar Sinan. Mais ses coupoles percées de trois ronds ou en étoile trahissent ses origines de hammam, ces ouvertures étant destinées à éclairer un peu, et surtout à permettre l’entrée d’air car si l’on recherche le bain de vapeur il est nécessaire d’assurer un minimum de ventilation pour respirer.


887e commerces à Üsküdar (Istanbul asiatique)

 

Il est temps de retourner vers la navette qui nous permettra de retraverser le Bosphore vers notre Europe natale (et notre camping-car). Descendant vers l’embarcadère, nous passons par ces voies animées et sympathiques. C’est la vraie vie d’Istanbul, loin des hordes de touristes. C’est ainsi que s’achève mon dernier article sur la Turquie pour notre premier voyage dans ce pays fascinant. 

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche