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26 février 2010 5 26 /02 /février /2010 20:06

393a à Latina, Julia Hartwig

 

Il y a quelques jours, dans le métro où nous étions debout, bien serrés les uns contre les autres, Natacha (qui d’habitude ne regarde pas par-dessus l’épaule des gens, et n’aime pas quand moi je lui dis que j’ai vu ceci ou cela dans le journal de mon voisin) s’est trouvée placée de telle façon que, sans le vouloir, son regard est tombé sur le journal de la dame dont les circonstances lui faisaient partager la chaleur et le coude dans les côtes. Et là, quelle n’a pas été sa surprise de voir la photo de Julia Hartwig. Après avoir timidement hésité un moment, elle a demandé le titre de ce journal. Et cette dame, charmante comme la plupart des gens de ce pays que nous avons l’occasion de côtoyer, a répondu que c’était un journal local de Latina, qu’elle ne le trouverait pas ici, mais que si cet article l’intéressait elle le lui donnait. Et cette gentille dame de découper la page en question.

 

Or ce personnage phare de la littérature polonaise contemporaine, poétesse, traductrice (elle parle couramment le français), auteur de livres pour enfants et d’essais dont une célèbre monographie sur Guillaume Apollinaire, était invitée à une présentation de deux de ses recueils de poèmes traduits en italien, le deux février –aujourd’hui–, à Latina, à 17h30. Natacha, pour qui son œuvre n’a (presque) pas de secrets et qui l’apprécie beaucoup, brûlait d’envie de se rendre à cette cérémonie. Voilà pourquoi nous nous sommes rendus dans cette petite ville à environ 70 ou 80 kilomètres de notre implantation.

 

Julia Hartwig, ce n’était à vrai dire pour moi guère plus qu’un nom rencontré ici ou là dans des ouvrages sur la littérature internationale, et dans les bibliographies concernant Apollinaire puisque mon goût prononcé pour la poésie m’a conduit à voir pas mal d’ouvrages sur différents poètes. Mais j’étais attiré néanmoins par la curiosité, ainsi que par la perspective de pénétrer dans un établissement scolaire italien, car c’était le lycée classique Dante Alighieri, à Latina, qui accueillait l’événement. Et je me disais que, si l’on parlait polonais je ne comprendrais pas un traître mot, mais qu’en italien je pourrais peut-être saisir vaguement le sens général de ce qui se dirait.

 

393b à Latina, Julia Hartwig

 

Ce sont des messieurs très sérieux qui l’ont accueillie. Très sérieux et très importants. Cela se voit dans leur maintien et bien entendu aussi pour qui a l’occasion (la chance) de les entendre parler, dans leur façon de poser leur voix.

 

393c à Latina, Julia Hartwig

 

C’est d’abord Franco Luberti, président de l’Institut d’Études Angelo Tomassini de Latina qui a pris la parole pour présenter son invitée, pour parler brièvement des activités de son institut et de la poésie contemporaine.

 

393d à Latina, Julia Hartwig

 

Ce monsieur est le docteur Silvano De Fanti, chercheur au département de langue et de civilisation d’Europe centrale et orientale de l’université d’Udine (en Vénétie). Il est le traducteur de l’un des deux recueils de poèmes en édition bilingue polonais / italien présentés aujourd’hui, et que Natacha s’est offerts avec gourmandise à l’entrée. C’est quelqu’un qui aime bien prendre la parole et qui lira avec délectation des poèmes de Julia Hartwig, et d’autres.

 

393e à Latina, Julia Hartwig

 

Et voici monsieur Jaroslaw Mikolajewski. Je ne sais ce qui, de son apparence physique ou de son nom, révèle le mieux son origine polonaise. Il est directeur de l’Institut polonais de Rome. L’équivalent des fonctions que j’exerçais à l’Institut français de Concepción, au Chili. Rassurez-vous, je ne suis pas allé lui serrer la cuiller en le gratifiant d’un Bonjour, cher Collègue. Sauf lorsque monsieur De Fanti le faisait à sa place, il traduisait les paroles de Julia Hartwig à qui, à vrai dire, on a bien peu passé le micro. Sans doute pensait-on qu’une femme ne serait pas aussi passionnante que des hommes. Et puis Jaroslaw a bien insisté sur le fait qu’elle était née en 1921, qu’elle avait 89 ans, qu’elle faisait partie des poètes anciens, etc. Peut-être a-t-il dans une autre vie dirigé l’institut polonais de Pékin, où la galanterie consiste à traiter d’honorable vieillard celui que l’on respecte (origine de ma culture, Hergé, Le Lotus Bleu, éditions Casterman).

 

393f à Latina, Julia Hartwig

 

Et puis au bout de la table, quelqu’un qui détone un peu par son style dans cette assemblée. Sans doute est-ce pour cela qu’on l’avait placé en bout de table. Francesco Groggia est le traducteur de l’autre recueil de poèmes dont il est question aujourd’hui.

 

393g à Latina, Julia Hartwig

 

Après une longue série de discours masculins et une brève intervention féminine de l’invitée (mais elle ne parle pas italien, c’est fatigant de devoir traduire), nous avons eu droit à un intermède de clarinette, assez bien joué et agréable. Comme nous pouvons l’imaginer d’après le gros foulard du musicien, ce magnifique amphithéâtre qui ferait rêver bien des proviseurs français n’était pas chauffé. On peut voir les grosses bouches destinées à souffler de l'air chaud, mais essoufflées elles ne soufflaient rien cet après-midi.

 

393h à Latina, Julia Hartwig

 

L’intermède a été suivi, enfin, de lectures de poèmes de Julia Hartwig en traduction italienne. Ce lycée est un établissement classique, et d’après les affiches de représentations théâtrales passées, il semble avoir une forte orientation littéraire. Toujours est-il qu’un professeur avait préparé ses élèves pour ces lectures. Idée fort sympathique, et d’autant plus excellente que ces jeunes ont manifesté un réel talent.

 

393i à Latina, Julia Hartwig

 

Ils sont venus sans apprêt, dans leurs vêtements de tous les jours ou presque, avec naturel, exprimer des textes qu’à l’évidence ils ressentaient fortement. Je ne dis pas qu’ils n'éprouvaient pas le trac, cela se voyait lorsque, avant de monter sur la scène, ils s’entretenaient avec fièvre avec leur professeur qui, modestement, ne s’est montré à aucun moment au public, ou encore quand, attendant leur tour de lecture, ils se tordaient les mains. Mais en bons professionnels, dès lors qu’ils se trouvaient en face du micro, c’était fini, ils affirmaient leur voix et faisaient merveilleusement partager leur émotion littéraire.

 

393j à Latina, Julia Hartwig

 

Pendant chacune de leurs lectures, le musicien accompagnait d’une phrase musicale en sourdine de temps à autre les vers de Julia Hartwig, ou bien ponctuait un moment particulier. J’ai choisi trois de ces lecteurs talentueux pour illustrer mon propos, mais à la vérité tous ont été bons et auraient mérité que je les montre. Mais là n’est pas le but de mon blog, j’en ai donc pris trois seulement.

 

393k à Latina, Julia Hartwig

 

On dit que toute traduction est une trahison. Sans doute, mais lorsque l’on a entre les mains un roman la partie narrative est essentielle. Si l’on perd en traduction la richesse du style de l’auteur, c’est fort dommage, mais on n’a pas tout perdu. En poésie, c’est autre chose. Je ne prétends pas que le poète peut dire n’importe quoi et que ce qui compte, ce n’est que le style, le rythme, la musique de ses vers. Une transcription mot pour mot de Verlaine Les sanglots longs / Des violons / De l’automne / Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone n’a aucun sens. Le traducteur d’un poète doit alors procéder à une re-création pour essayer de rendre au mieux le sentiment du poète. C’est un exercice horriblement difficile, et ne parlant ni polonais, ni italien, j’ignore comment nos deux traducteurs s’en sont sortis. Mais j’ai apprécié que l’on demande à Julia Hartwig de lire en polonais deux originaux de ses poèmes. Ainsi, même sans rien comprendre, j’ai pu écouter et apprécier les sons de sa poésie. Mais… deux seulement. J’ignore si elle s’est sentie frustrée d’être venue de si loin pour une si brève participation.

 

393L à Latina, Julia Hartwig

 

J’ignore également si ses livres ont trouvé beaucoup d’amateurs. Mais dans la séance de dédicace qui a suivi, il y avait autant de jeunes élèves ayant participé aux lectures (et qui avaient reçu gratuitement un exemplaire, je suppose) que d’adultes, sinon plus.

 

393m à Latina, Julia Hartwig

 

Quand est venu le tour de Natacha, elle a pu converser en polonais. Évidemment, avec son compatriote directeur de l’institut polonais de Rome, avec ses deux traducteurs, Julia Hartwig ne se trouvait pas perdue, mais on voit à son visage qu’elle était contente de parler avec Natacha, qui ne lui a pas caché son admiration et son intérêt. Dans son travail de rapprochement est / ouest, Natacha s’est intéressée particulièrement aux Biélorusses, Polonais, Lituaniens, Ukrainiens qui ont été en relation avec la France ou avec l’Italie. Tous ces pays d’Europe centrale ont eu des frontières mouvantes, ont été réunis dans le Grand-Duché de Lituanie, ou dans le Royaume de Pologne, parfois absorbés par la Russie, selon les siècles. Bien des célébrités sont nées ou ont vécu dans la région de Grodno, dont Natacha est originaire. J’y ai vu la maison de Mickiewicz, celle du grand géologue Domeyko qui a donné son nom à deux villes et une Sierra au Chili, etc. Et c’est de cette région que vient Anjelika Kostrovicka, la mère de Guillaume Apollinaire. Natacha a, lors de séjours dans son pays, cherché à retrouver sa maison, en vain. Et puisque Julia Hartwig est une spécialiste d’Apollinaire et a publié à son sujet, toutes deux ont un moment discuté à ce propos. Il y a plusieurs hypothèses concernant le lieu précis de cette origine.

 

 393n à Latina, Julia Hartwig

 

À la fin de la conversation, cordiale, je dirai même presque amicale, Julia Hartwig a dédicacé les deux livres de Natacha. Nous avons un instant hésité à chercher un coin tranquille pour passer la nuit sur place, et puis nous avons pensé que cette ville n’avait pas l’air de présenter un grand intérêt, aucun de nos guides n’en fait même mention, alors nous avons repris la route et sommes rentrés au bercail, je veux dire à notre emplacement habituel en banlieue romaine.

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Published by Thierry Jamard
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