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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 23:22
712a1 Plage au sud-est de Kalamata
 
Après notre visite, lundi, des grottes de Diros et d’Aréopoli, nous avons gagné Kalamata. Parce que nous avions envie de découvrir un peu la ville, parce que nous avions aussi diverses basses tâches matérielles à y effectuer (hé oui, la culture nourrit l’esprit, dit-on, mais l’estomac est jaloux du cerveau et quand le réfrigérateur est vide il réclame que l’on abandonne un peu les châteaux, églises, ruines antiques et musées et que nos visites s’orientent de temps à autre vers le supermarché), nous avons passé ici mardi et mercredi. La photo ci-dessus montre la plage sur laquelle nous avons passé ces nuits. Puisque Kalamata est hors du Magne mais juste au seuil, nous sommes donc basés dans le nord de la péninsule du Magne, et cette baie qui se referme au fond est le Golfe de Messénie, dans le creux la ville de Kalamata s’étire sous la montagne, et à droite de la photo commence la rive d’en face, le "doigt" le plus occidental du Péloponnèse.
 
712a2 La tour Benaki à Kalamata (Sir William Gell)
 
712a3 Vue de Kalamata (Baccuet, 1835)
 
La ville, à vrai dire, ne ressemble plus du tout à ce qu’elle était à l’époque de ces gravures, que j’avais photographiées dans le musée des voyageurs du Magne à Gytheio. La première orne le livre publié par Sir William Gell, un diplômé de Cambridge, archéologue et topographe, après ses deux voyages dans le Magne en 1801-1802 et 1805-1806, et représente la Tour Bénaki qui, paraît-il, avait brûlé en 1770. La gravure de la seconde photo, datée de 1835, est de ce Baccuet dont j’ai parlé il y a quelques jours dans mon article daté du 11 au 13 mai et elle s’intitule "Vue de Kalamata". Il suffit que je dise que cette ville tourne aujourd’hui autour de cinquante mille habitants et qu’elle est en décrue pour se rendre compte en regardant cette image que l’exode rural du Magne a fait exploser sa population.
 
Je change complètement de sujet. Lorsque nous ne sommes pas raccordés au 220 volts, dans un camping ou avec notre générateur, le réfrigérateur et le congélateur fonctionnent au gaz. Et parce que j’avais lu que les bouteilles de gaz propane sont différentes dans chaque pays et qu’il faut débourser à chaque fois 200 ou 300 Euros pour s’adapter à un nouveau standard, avant de quitter la France j’ai fait installer le GPL qui nécessite seulement, dans certains pays, un raccord adaptateur et qui est infiniment plus pratique car on s’alimente à la pompe sans avoir à débrancher, transporter, rebrancher de lourdes bouteilles. En France, en Italie, pas de problème, il y a des pompes à GPL partout. En Grèce, c’est autre chose. Les stations sont extrêmement rares. Déjà en débarquant de Corfou à Igoumenitsa, nous avions dû aller jusqu’à Ioannina (90km) qui n’était pas dans nos projets. Cela a été l’occasion d’une découverte merveilleuse et nous sommes très loin de le regretter, mais cette fois-ci, sous peine de voir pourrir ce que nous avons au réfrigérateur et décongeler ce qui est au congélateur, parce que nous sommes au bord de la panne après tous ces jours dans la nature et que nous croyions fermement qu’une ville comme Kalamata possédait au moins une pompe à GPL (mais non), il faut absolument trouver une solution. De sorte que, balade passionnante, jeudi 19 nous faisons un aller et retour jusqu’à Tripoli, située à 150 kilomètres. Et l’autoroute en chantier n’est ouverte que sur un bref tronçon aux alentours de Tripoli, le reste du trajet escaladant la montagne au milieu du trafic de poids lourds et avec notre engin qui n’est pas extrêmement maniable dans les épingles à cheveux.
 
712b1 Koroni
 
712b2 Koroni
 
712b3 Koroni
 
Enfin, vendredi 20, après une nouvelle nuit sur notre plage proche de Kalamata, nous partons explorer la péninsule (le "doigt") la plus occidentale du sud du Péloponnèse, à savoir la Messénie. Longeant la côte est de cette péninsule, nous parvenons à Koroni, située presque tout au bout. Il s’agit d’une ville qui existait dans l’Antiquité puisque Pausanias la visite, mais surtout elle a été occupée par les Byzantins qui, aux sixième et septième siècles, y construisent une forteresse. On se rappelle qu’après le sac de Constantinople en 1204 par les Francs de la quatrième Croisade, Venise avait reçu des territoires pour prix de sa participation aux opérations. Il s’agissait de terres jalonnant ses routes de navigation, et donc essentiellement des îles, mais aussi quelques ports, dont celui de Koroni à partir de 1206. La forteresse a été consolidée et complétée par les Vénitiens, mais en 1500 l’Empire Ottoman réussit à s’en emparer et, à part une petite trentaine d’années où Venise est parvenue à récupérer la place, elle est restée aux mains des Turcs jusqu’à ce qu’en 1828 le général Maison, avec les militaires français de l’Opération de Morée, lui gagne l’indépendance et le rattachement à la naissante république grecque.
 
712c entre Koroni et Methoni
 
Poursuivant notre tour de Messénie, nous nous rendons à Methoni, elle aussi tout au bout de la péninsule, mais sur la côte ouest. La route, qui ne longe pas la côte, traverse ce paysage de montagne érodée.
 
712d1 Methoni
 
712d2 Methoni
 
712d3 Methoni
 
Et nous voici à Methoni. Avant de parler de ce que nous avons vu dans cette ville, avant de parler de son histoire, je me dois de dire qu’Homère l’évoque comme une ville qui doit être belle et riche. (Iliade, chant IX, vers 286 à 294). Il l’appelle Pêdasos, et c’est Pausanias qui, passant par là au second siècle de notre ère, identifie Pêdasos comme étant Methoni. Au cours de la Guerre de Troie, les parts de butin ont été faites. Agamemnon, le chef de l’expédition, a reçu en partage Chryséis, la fille d’un prêtre d’Apollon, et Achille a reçu la belle Briséis. Or Chrysès a voulu racheter sa fille, et Agamemnon l’a renvoyé en l’insultant. "Je la préfère, dit-il, à Clytemnestre, que j'ai épousée vierge. Elle ne lui est inférieure ni par le corps, ni par la taille, ni par l'intelligence, ni par l'habileté aux travaux". Apollon, alors, pour venger son prêtre insulté, envoie ses flèches sur les Grecs, qui meurent en grand nombre de la peste. Pour enrayer l’épidémie, il convient de rendre Chryséis à son père et d’offrir un sacrifice au dieu courroucé. Agamemnon s’y résout, mais en compensation, il envoie deux hérauts prendre Briséis chez Achille. Lequel, furieux, "se retire sous sa tente", c’est-à-dire dans la baraque construite près de la mer dans le camp où vivent les Grecs pendant les dix ans que dure la guerre. Cela, c’est au Chant I. Il se produit ensuite toute une série d’événements sur lesquels je passe, et j’en viens au chant IX. Voyant qu’en l’absence du valeureux Achille les Troyens sont sur le point de forcer les Grecs à se rembarquer, Agamemnon est prêt à donner bien des choses pour calmer la colère du Péléide (c’est-à-dire du fils de Pélée, Achille), et entre autres Briséis, objet du conflit, qu’il n’a pas touchée et qui est toujours vierge. Et il ajoute (pour qui lit le grec, il faut absolument que je donne le texte original) :
"Τρεῖς δέ οἵ εἰσι θύγατρες ἐνὶ μεγάρωι εὐπήκτωι
Χρυσόθεμις καὶ Λαοδίκη καὶ Ἰφιάνασσα,
τάων ἥν κ᾽ ἐθέληισθα φίλην ἀνάεδνον ἄγεσθαι
πρὸς οἶκον Πηλῆος· ὁ δ᾽ αὖτ᾽ ἐπὶ μείλια δώσει
πολλὰ μάλ᾽, ὅσσ᾽ οὔ πώ τις ἑῆι ἐπέδωκε θυγατρί·
ἑπτὰ δέ τοι δώσει εὖ ναιόμενα πτολίεθρα
Καρδαμύλην Ἐνόπην τε καὶ Ἱρὴν ποιήεσσαν
Φηράς τε ζαθέας ἠδ᾽ Ἄνθειαν βαθύλειμον
καλήν τ᾽ Αἴπειαν καὶ Πήδασον ἀμπελόεσσαν.”
 
Et pour qui ne lit pas le grec, voici la traduction de ce passage par Leconte de Lisle (je modernise seulement la transcription des noms propres, comme Laodicè ou Pélée) : "J'ai trois filles dans mes riches demeures, Chrysothémis, Laodicè et Iphianassa. Qu'il emmène, sans lui assurer une dot, celle qu'il aimera le mieux, dans les demeures de Pélée. Ce sera moi qui la doterai, comme jamais personne n'a doté sa fille, car je lui donnerai sept villes très illustres : Cardamylè, Énopè, Hira aux prés verdoyants, la divine Phéra, Anthéia aux gras pâturages, la belle Aipéia et Pêdasos riche en vignes. Toutes sont aux bords de la mer, auprès de la sablonneuse Pylos".
 
712e1 Methoni
 
712e2 Methoni
 
Occupée par Philippe II de Macédoine en 354 avant Jésus-Christ, alors que son fils, le futur Alexandre le Grand, n’a que deux ans (difficile pour moi d’oublier sa date de naissance, nous sommes nés le même jour, à… bof ! 2300 ans d’écart. Une paille), elle deviendra ensuite romaine et, au début du second siècle de notre ère, l’empereur Trajan lui accordera l’autonomie. Mais de la longue vie de la cité dans l’Antiquité, il ne reste pratiquement aucune trace, hormis ces deux mots d’Homère et cette référence de Pausanias. Aucune trouvaille dans les fouilles. En revanche, l’époque byzantine a laissé bien des traces jusqu’à ce qu’en 1125 les Vénitiens arrivent et rasent la ville. Ce n’est qu’après le terrible sac de Constantinople en 1204 par les Croisés de la quatrième croisade que ce qui restait à l’emplacement de la ville a été accordé, en 1206, à Venise. Dès lors, et jusqu’en 1500, Methoni va être l’un des principaux centre du commerce de la Sérénissime, avec Koroni, la Crète et Chypre. Nombre de voyageurs ou de pèlerins en route vers la Terre Sainte y font escale pour avitailler, calfater, réparer. C’est de l’époque vénitienne que datent le château et la tour de mes photos ci-dessus. En 1500, le sultan Bayezid II (1447-1512) s’empare du château au terme d’un long siège. Les habitants sont massacrés, la ville est repeuplée au moyen de déportations de populations d’autres régions du Péloponnèse.
 
712e3 Methoni
 
712e4 Methoni
 
Les Vénitiens vont parvenir à reprendre la ville en 1686, mais ils ne la garderont que peu de temps, les Ottomans la récupèrent en 1715. Pendant la Guerre d’Indépendance, à partir de 1821, la ville sert de refuge aux Musulmans et en 1825 Ibrahim Pacha y établit sa garnison égyptienne. En novembre 1828, un corps expéditionnaire français commandé par le général Maison débarque à l’invitation du gouverneur Capodistrias, et obtient la libération de la ville. Mais c’est, cette fois-ci, pour éviter que ne se répandent des épidémies que la majeure partie des bâtiments intra-muros sont abattus. Aujourd’hui, on peut voir un mélange de murs qui, pour une très petite part d’entre eux, datent de l’époque byzantine et n’ont pas été mis à bas en 1206, et dont la majorité ont été élevés au début de la première occupation vénitienne. Lors de la seconde occupation, les Vénitiens qui se croyaient revenus pour longtemps ont renforcé les murs, les ont épaissis pour résister aux projectiles des canons de l’époque. Dès le treizième siècle, des fossés entouraient le château, mais les douves actuelles ont été creusées lors de la seconde période vénitienne.
 
712f1 Methoni
 
712f2 Methoni
 
L’entrée principale du château date de la seconde occupation vénitienne. Et, en 1714, soit un an avant d’être expulsés des lieux, ils ont construit vers cette entrée un pont de bois supporté par des piliers de pierre. Le pont actuel, à quatorze arches de pierre, l’a remplacé lors de l’intervention du corps expéditionnaire français du général Maison, de 1828 à 1830.
 
712g1 Methoni
 
712g2 Methoni
 
712g3 Methoni
 
Encore quelques images de ce château de Methoni que les Vénitiens appelaient Modon. Lors de la seconde occupation, au début du dix-huitième siècle, les Vénitiens auraient voulu approfondir les douves en les ouvrant du côté de la mer, afin d’isoler le château du continent comme une île. Mais comme on le voit sur la première de ces photos, ils n’ont pas réussi à aller suffisamment profond. La deuxième photo, où l’on voit un lion de Saint-Marc sculpté sur la muraille, témoigne que les Turcs ne se sont pas souciés de supprimer les marques de leurs ennemis. Et je termine avec cette vue des remparts côté mer.
 
712h Methoni
 
Lorsque nous sommes arrivés, nous nous sommes garés sur un parking devant la mer. Sur le côté, débarquant d’un car devant un bar restaurant, un groupe de jeunes enfants d’âge école primaire, accompagnés de leurs professeurs (je ne sais si, en Grèce, ils sont des "instituteurs" ou des "professeurs des écoles"), est venu jouer sur la plage. Soudain, un homme en furie est sorti du restaurant comme un diable de sa boîte, et dans un mauvais anglais (maîtrisant bien, cependant, les mots orduriers, "f… the campers", par exemple) nous a copieusement insultés pour nous dire de partir. Un jeune enseignant est venu vers nous, et nous a dit qu’il connaissait le droit, que l’occupation de cet emplacement par le restaurant était illégale, et que si nous appelions la police c’est lui qui se ferait dresser un procès verbal avec obligation de déménager tables et parasols. Mais nous ne sommes pas ici pour jouer les justiciers, et nous sommes allés nous garer un peu plus loin sur le même parking pour y passer la nuit. À quelques mètres de là, nous sommes allés nous restaurer un peu dans un bar où nous avons été accueillis avec le sourire, où les prix sont très raisonnables, où on nous a autorisés à brancher nos ordinateurs sur le courant électrique et où la communication d’un mot de passe pour Internet par leur wi-fi est gratuite. Alors, non, n’évitez pas Methoni, il s’y trouve des gens et des établissements très sympa. En revanche, je retiens le nom du restaurant (qui loue aussi des chambres) pour ne jamais aller chez ce malotru, cet homme mal embouché. Cet établissement que je fuirai si je reviens porte un grand panneau, INOUSES ESTIA…

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Published by Thierry Jamard
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