Quoique généralement peu matinal, je me suis réveillé ce matin à l’aube et, voyant à la faible lueur qui filtrait par la
petite fenêtre dont nous n’avions pas baissé le rideau que le soleil devait être en train de se lever, j’ai sauté du lit en empoignant mon appareil photo. Nous étions basés le long de la plage
de Kato Zakros. Et j’ai vu apparaître la déesse qu’Homère appelle l’Aurore aux doigts de rose. Non seulement, en France, il n’y a pas beaucoup de plages regardant vers l’est, sauf sur
la Golfe du Lion, ce qui fait que sur la mer on connaît surtout les couchers de soleil, mais en outre jamais encore je n’ai vu ces couleurs merveilleuses. Il faut connaître ce pays pour goûter
pleinement la poésie homérique. L’Aurore aux doigts de rose…
La Crète, comme la presque totalité de la Grèce, est une montagne. Une immense montagne posée sur la mer. Nous sommes au bord
de la mer et, en direction du site où les Minoens ont construit une grande cité, Zakros, nous sommes face à ce paysage au pied duquel s’étend la villa. C’est d’abord sur les flancs de cette
montagne que, lors de fouilles menées en 1901, les archéologues ont découvert douze résidences, et dans l’une d’entre elles se trouvaient environ 500 empreintes de sceaux en terre cuite,
représentant des animaux fabuleux.
Puis, en 1962, les archéologues ont commencé à mettre au jour le palais, dans l’étroite plaine au pied de la montagne et tout
près de la côte. Un premier palais a été construit à Zakros vers 1900 avant Jésus-Christ. Détruit vers 1600 d’après le document donné avec le billet à l’entrée du site (qui n’a pas dû être
rédigé par des ignorants), ou vers 1750 selon un archéologue auteur de mon livre (un érudit au courant des découvertes les plus récentes), il a été immédiatement reconstruit en intégrant,
semble-t-il, trois bâtiments de l’ancien palais, et c’est cet ensemble que nous visitons aujourd’hui. Chronologiquement, c’était le quatrième palais minoen à être découvert et, par chance, le
premier à ne pas avoir été pillé, pour la raison qu’après sa destruction en 1490 il n’a plus été habité. Quoique petit, six fois moins étendu que Cnossos (que nous visiterons un jour prochain
avant de repartir pour le continent, puisqu’il est tout proche d’Héraklion), il est néanmoins intéressant en ce qu’il est le centre commercial d’un grand port.
Nous sommes dans l’aile ouest du palais, où se trouvent le sanctuaire et ses annexes. Ici, ce sont les magasins du sanctuaire.
Beaucoup d’objets intéressants y ont été retrouvés, jarres, vases, rhytons de pierre, deux défenses d’éléphant…
Le sanctuaire a été pour moi la partie la plus intéressante, parce que recelant des éléments plus parlants que de simples
murs, même quand les pièces délimitées par ces murs ont été identifiées par les archéologues. Par exemple, le sanctuaire nous livre ce petit autel, le bassin lustral servant aux ablutions
rituelles et auquel on accède par un étroit escalier, une pièce à banquettes où se déroulent les cérémonies.
Intéressante aussi est cette grande pièce à trois nefs et à six colonnes qui, de bois, n’ont laissé que leur base de pierre.
On pense que ce secteur, au nord du site, est celui des serviteurs, avec leurs appartements, et cette grande pièce serait à la fois la cuisine communautaire et leur salle à manger. En fait, une
“cuisine américaine” avant la lettre.
Lorsque l’on retrouve des ustensiles de cuisine ou des statuettes votives, des jarres et autres conteneurs de stockage ou des
tablettes avec des listes de matériels et des empreintes de sceaux, on peut identifier une cuisine, un lieu de culte, un magasin ou une salle d’archives. Mais lorsque l’on ne retrouve rien de
particulier dans une salle, on est parfois bien en peine d’en déterminer l’usage. Je ne sais si c’est le cas ici, mais nulle part je n’ai trouvé l’explication de ce bâtiment à étage…
Tout près de ce qui a été interprété comme les appartements royaux, se situe cette "salle du bassin", avec cette sorte de
grand puits de sept mètres de diamètre, alimenté par une source souterraine qui jaillit au fond, et dont les parois étaient revêtues de mortier hydraulique. Sur ma photo, on voit qu’un escalier
y descend. Il comporte huit marches, dont la plupart sont sous le niveau de l’eau. Et comme l’eau n’est pas particulièrement transparente, je suis obligé de faire confiance aux archéologues qui
ont mené les fouilles. Et selon eux, ces marches servaient autant à aller puiser l’eau qu’à y descendre pour se baigner.
Le site a particulièrement bien conservé un réseau de rues, ainsi qu’une route, mais à vrai dire de la même étroitesse qu’une
rue, qui descend vers le port. On le voit sur la première de ces photos, ces voies dallées étaient de bonne qualité, et si leur sol, selon les autres photos, est irrégulier, il n’en était pas
de même dans l’Antiquité. Lorsque l’on s’extasie sur les voies romaines, il faut avoir à l’esprit qu’elles ont été tracées près d’un millénaire et demi plus tard. Après cette visite du site
minoen de Zakros, nous sommes redescendus en ville.
Hier au soir nous nous promenions dans Kato Zakros, et suivions l’avenue qui longe la mer. Il y a là quelques tavernes. Nous
avons l’habitude de nous faire héler par des employés qui nous proposent le meilleur poisson, ou le plus bas prix, ou je ne sais quoi, c’est même horripilant car ils s’approchent, vous disent
bonsoir, alors ou bien on a l’impression d’être un goujat si on les ignore, ou bien on répond à leur salutation et on refuse leur proposition, et il n’y a plus de conversation possible pendant
la promenade, on passe son temps à saluer des gens qu’on ne connaît pas, dont on n’a rien à faire, et qui n’ont d’attrait que pour votre portefeuille. Mais là, Natacha s’était arrêtée pour
regarder par curiosité le menu, et cette jeune femme, qui n’est pas préposée à l’accrochage de clients, s’est approchée avec un aimable sourire et a proposé une table. Nous avons répondu que
nous avions déjà dîné. "Alors je vous offre un raki", et nous avons eu beau protester que nous partions le lendemain et que par conséquent nous ne serions pas clients, elle a insisté que
c’était par philoxénie crétoise qu’elle nous invitait, et qu’elle serait heureuse que nous acceptions. Ce que nous avons fait. Du coup, aujourd’hui, cet accueil exceptionnellement sympathique
nous a incités à laisser dans le réfrigérateur le déjeuner prévu et à aller nous installer dans sa taverne. Nous croyant partis elle a été surprise et nous avons un peu parlé. Elle s’appelle
Karmen et, si vous la voyez, vous serez bien reçu, vous mangerez bien et pour pas cher et vous partirez avec un excellent souvenir de Kato Zakros.
Mais nous ne sommes pas là pour traîner à table. Cet après midi, nous nous sommes rendus à Palaikastro, en repartant vers le
nord, le long de la côte est de l’île. On a repéré là quelques traces de maisons néolithiques puis prépalatiales. La ville s’est développée, et elle était déjà importante vers 2000 avant
Jésus-Christ, disposée selon un plan d’urbanisme, ce qui est l’unique cas dans le monde minoen. Vers 1750, elle a été détruite par un tremblement de terre, mais immédiatement reconstruite.
Lorsque le volcan de Santorin (Thera) explosa, sans doute vers 1630-1620, le tremblement de terre fut terrible, et le raz de marée –on dit aujourd’hui le tsunami– dont la vague, à l’origine, a
dû atteindre la hauteur phénoménale de 250 mètres, était encore de 25 mètres en touchant la Crète. Et comme, aux alentours de cette date, la ville de Palaikastro a été de nouveau détruite, on
suppose que l’explosion du volcan en a été la cause. Qu’à cela ne tienne, courageusement on reconstruit, et vers 1490, du fait des hommes cette fois-ci et pas de la nature, la ville est
détruite, comme la plupart des cités et palais minoens. Les Achéens s’installent. Des tablettes en linéaire B nous donnent le nom antique de la ville, qui s’appelait Dikta. La ville elle-même a
cessé d’être habitée lorsqu’elle a brûlé comme tous les palais mycéniens, mais à l’époque classique on y trouve un sanctuaire de Zeus Diktéos. Une stèle porte l’hymne chanté par les Courètes en
l’honneur de Zeus. Zeus y est assimilé au Jeune Dieu de la fécondité, honoré par les Minoens. On l’invoque pour qu’il revienne à Dikta, son pays d’origine, et qu’il y accueille au sein de la
société les jeunes citoyens qui viennent de recevoir l’initiation.
Je n’ai pas trouvé, pour Palaikastro, de plan détaillé indiquant pour chaque endroit fouillé ce que l’on y a trouvé, et par
conséquent à quoi il correspondait. Je ne commenterai donc ni cette rue, ni ce puits. Sauf pour dire que la ville néopalatiale, qui s’étendait sur trente hectares, comportait des rues
soigneusement pavées qui recouvraient un réseau d’égouts et que bordaient des maisons de deux étages.
Mais la ville de Dikta est liée à une légende célèbre. Héphaïstos, le dieu forgeron, avait construit un robot de bronze, le
géant Talos, qu’il avait donné au roi Minos. Du fait du matériau qui le constituait, il était invincible, sauf par un détail. En effet, tout son corps était irrigué par une seule veine qui
passait par sa cheville, en un endroit où le bronze laissait une petite ouverture. Et ce géant de bronze a été chargé par Minos de la surveillance de la Crète, dont trois fois par jour il fait
le tour, repoussant tout navire qui chercherait à y aborder, et aussi empêchant toute personne d’en partir sans la permission du roi. Lorsque, de loin, il apercevait un navire, il lui lançait
d’énormes blocs de rochers qu’il arrachait du rivage. Si, malgré cela, l’équipage parvenait à toucher terre, Talos sautait dans le feu et quand le métal était rouge, il étreignait contre lui
les malheureux arrivants. Or, une génération avant les héros de la Guerre de Troie, Jason part à la conquête de la Toison d’Or sur le navire Argo, le premier bateau à voile, à la tête d’une
troupe de cinquante camarades appelés les Argonautes (soit les marins, ou navigateurs, de l’Argo) parmi lesquels Héraklès, Thésée, les Dioscures Castor et Pollux. Si
Jason a pu s’emparer de la Toison d’Or, c’est parce que la fille du roi, la magicienne Médée est tombée amoureuse de lui et l’a aidé avec ses sorts et ses artifices. Il l’a épousée et au retour
elle fait donc partie de l’équipage de l’Argo. Quand Jason a approché de la Crète, le géant Talos a lancé en direction du bateau ses habituels blocs de pierre. Médée, alors, intervient pour lui
donner, par ses enchantements, des visions qui lui font perdre l’esprit et le rendent furieux. Talos se met dans un tel état qu’il se déchire la veine sensible contre l’arête d’un rocher, et
meurt. Jason et les Argonautes peuvent alors débarquer à Dikta. Ils y passent la nuit en dormant sur le rivage. Au matin, ils élèvent un sanctuaire en l’honneur d’Athéna Minoenne, puis
repartent. Ainsi, la ville est citée dans les œuvres de l’Antiquité.
Je dis, pour chaque palais mycénien visité, à Mycènes, à Pylos, à Phaestos, à Agia Triada, pour n’en citer que quelques uns,
qu’ils ont été détruits par le feu vers 1100 avant Jésus-Christ. Et aujourd’hui, à propos de Dikta / Palaikastro, j’ai dit la même chose. Sur ces deux photos, mais encore plus clairement sur la
seconde, on voit des traces de cet incendie. La ville brûle, elle n’est plus habitée, je peux mettre là le point final à cette visite…
…mais pas à cet article, car la journée n’est pas tout à fait finie. Demain, nous comptons visiter le musée
archéologique de Siteia, à vingt et quelques kilomètres sur la côte nord, aussi au prix d’un tout petit détour Itanos, que nous aimons beaucoup, se trouve quasiment sur notre route. Nous
décidons d’aller y passer la nuit. Comme il n’est pas bien tard, nous faisons avant de préparer le dîner une promenade par des sentiers sur la falaise le long de la mer, non pas en direction
des ruines qui sont vers le sud, mais vers le nord. Là le sentier descend vers une petite plage abritée (un couple y a monté sa tente au creux des rochers, et tandis qu’elle s’active à
cuisiner, lui s’efforce de fixer sa pastèque dans le sable, sous la mer, pour la garder au frais jusqu’à la fin de son repas). Comme il faut marcher un peu pour atteindre cette plage, il n’y a
pas de risque qu’elle soit bondée. Et là, ô merveille, la roche a des couleurs absolument incroyables. Totalement irréelles. Du vert et du rouge sang, avec aussi un peu de blanc. Comme elle est
feuilletée et tendre, elle se délite en petits cailloux. Parce que nous n’avons guère de temps et surtout parce que la pierre est lourde et que le pauvre camping-car traîne déjà par terre sous
le poids de presque 400 livres, je renonce à en ramasser, malgré mon envie de remplir une caisse de fragments de même taille et ayant une face plane, dont j’aurais essayé de faire une mosaïque.
Mais j’ai mis là un terme à mes velléités artistiques et nous avons regagné notre "maison".