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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 19:58

Lundi 27 septembre. Nous partons du camping de Catanzaro un peu tard, mais aujourd’hui nous avons seulement l’intention de jeter un coup d’œil à Crotone, ne serait-ce que pour y saluer Pythagore, dont c’est la ville. Mais, dixit le guide Michelin, cette colonie achéenne fondée dès 710 avant Jésus-Christ était célèbre dans l’Antiquité pour la beauté de ses femmes, ce qui justifie bien un détour (quoiqu’elles aient dû prendre un sacré coup de vieux, depuis le temps). Et, toujours selon Bibendum, il y a en outre un splendide trésor d’Héra au musée archéologique et le centre ancien comporte de beaux palais et un château aragonais. Las, las, nous ne pouvons pas entrer dans la ville avec notre grand camping-car, nous ne trouvons pas de parking sûr proche de transports en commun, cela nous énerve et, sur un coup de tête (partagé, mais dans le même sens pour éviter le choc), nous renonçons à Crotone et ne cherchons pas davantage. Nous avons seulement l’intention de faire des kilomètres pour nous rapprocher de Rossano, à une centaine de kilomètres mais après environ 70 kilomètres je trouve toute une file de poids lourds arrêtés. Ne comprenant pas ce qu’ils font là, je remonte la file sur deux kilomètres (on se croirait à la frontière entre Pologne et Biélorussie, sauf que ce serait sur cinq kilomètres) et, à l’entrée du village de Camigliano, nous tombons sur un barrage routier. Au milieu de la route des tables, des chaises, des gens qui festoient au son de la musique, et sur le côté un grand feu de joie où rôtissent des viandes. Je demande ce qui se passe, on me dit que c’est une manifestation pour maintenir l’hôpital que le Gouvernement veut fermer. Ils manifestent depuis ce matin et ils ont l’intention de rester toute la nuit. Demi-tour, et nous allons chercher un coin calme dans le village précédent pour y passer la nuit.

 

Mardi 28 septembre. Nous reprenons la route. La file de camions s’est allongée. Entre la montagne à l’ouest et la mer à l’est il n’y a que la route principale, la voie ferrée et une petite route qui dessert les maisons le long de la mer. Comme on nous dit que les manifestants ont décidé de rester jusqu’à ce que le Gouvernement cède (pour franchir la frontière polaco-biélorusse, 24h "suffisent", ici ça risque fort d'être bien pire), nous repartons un peu plus loin, franchissons un passage à niveau et prenons la route côtière. Hélas, les manifestants ont bien calculé, car elle rejoint la route principale à cent mètres en amont du barrage. Nous sommes coincés, bien coincés. Seule solution, monter dans la montagne, loin, très loin, et redescendre en aval du barrage. Nous en profiterons pour voir deux lacs réputés du parc national de la Sila, là-haut dans la montagne, le lac Arvo et le lac de Cecito.

 

618a1 Entre Cirò et Savelli

 

618a2 Entre Cirò et Savelli 

 Lors d’une petite halte, nous faisons un tour à pied, ce qui permet de fixer le camping-car dans le paysage. Je crois qu’ici, nous ne sommes pas encore dans le parc national, mais la nature est intacte, magnifique.

 

618a3 Entre Cirò et Savelli

 

 

618a4 Entre Cirò et Savelli 

 Sans cesse, la route s’élève. Il y a quelques minutes, nous étions sur ce viaduc, et maintenant il apparaît tout petit, en bas. Les lacets se succèdent pour escalader les collines et les monts. Dès que le bas-côté le permet, nous nous arrêtons quelques instants, pour admirer le paysage, à l’œil nu d’abord, et puis aussi à travers le viseur de l’appareil photo. Je tiens à la fois à garder le souvenir de ces splendeurs et à en faire profiter par procuration ceux qui me lisent.

 

618b Camping sur le lac Arvo 

 Enfin, nous arrivons près du lac Arvo. Le parc a installé un camping officiel, immense, et très sauvage. Certains se plaindront sans doute que les emplacements ne soient pas délimités, mais l’espace est si vaste, dans la forêt et sur l’herbe près du lac que l’on n’a nul besoin de haies, de lignes, de barrières. Quand nous sommes arrivés –mais il est vrai que ce n’est plus la saison– on nous a dit d’aller nous installer où nous voulions, il suffit de repérer où il y a des bornes pour la connexion électrique. Nous avons choisi d’être un peu plus loin du lac (gare aux moustiques), dans la forêt.

 

618c1 Le Lac Arvo 

618c2 Le Lac Arvo 

618c3 Le Lac Arvo 

 Bien évidemment, nous n’avons pas manqué d’aller faire un tour sur les bords du lac pour y contempler le coucher de soleil. Somptueux. Ce lac est très vaste, mais du fait de ses contours légèrement en zigzag on ne capte pas immédiatement du regard toute son étendue. Par la route, le tour représente environ 35 kilomètres.

 

618d1 Le Lac Arvo 

618d2 Le Lac Arvo 

Mercredi 29 septembre. Même si cela nous prend du temps, nous décidons d’une part de faire le tour du lac Arvo, d’autre part d’aller jeter un coup d’œil au lac Cecito. Bien sûr, nous nous arrêterons ici ou là sur les rives, mais avant de partir nous avons envie de faire une vraie promenade à partir de notre camping. Brève par nécessité, mais promenade. Pas la simple halte photo.

 

618d3 Le Lac Arvo 

618d4 Le Lac Arvo 

618d5 Le Lac Arvo 

 Nous voilà partis. Et ce ne sont, comme prévu, que de petites haltes que nous faisons autour du lac Arvo. Mais cela nous suffit pour voir, en bout, combien à la fin de l’été son niveau est bas. Cela a beau être très différent d’un lac bien plein jusqu’à ses rives, je trouve que ce paysage ne manque pas de charme.

 

618e1 Près du lac de Cecito 

618e2 Le lac de Cecito 

 Indubitablement, le lac de Cecito est très beau également, mais il n’est pas aussi saisissant que le lac Arvo. Peut-être cela est-il dû à sa situation, au tracé de la route, ou même à l’heure du jour où nous le voyons. En revanche, nous admirons les belles vaches qui paissent auprès du lac. Nous n’en faisons pas le tour, nous nous contentons de le longer sur dix ou douze kilomètres parce qu’après avoir quitté le lac Arvo, notre prochaine étape de visite est Rossano, à 110 kilomètres de petites routes de montagne.

 

619a1 Site de Rossano

 

619a2 Site de Rossano 

 Et nous voici arrivés à Rossano. Un grand parking gratuit nous accueille à l’entrée de cette ville qui a été au Moyen-Âge la capitale du monachisme grec byzantin en Europe. Les moines installés ici sont venus pour la même raison que ceux de la Cattolica de Stilo que nous avons visitée il y a trois jours, dimanche dernier. En suivant la route des voitures, on peut monter par le tunnel, mais nous choisissons de monter par le vieux petit chemin qui serpente sur le flanc de la colline. Dans cette ville, nous allons nous promener par les vieilles rues typiques, mais nous allons particulièrement visiter deux monuments.

 

619b Rossano, le lion de st Marc devant l'église 

 Le premier est le plus frappant, c’est une église consacrée à saint Marc, et c’est pourquoi sur la toute petite place devant l’église, a été placé un grand lion, symbole de l’évangéliste. Sa gueule tient un robinet, je suppose qu’il y coule parfois, ou qu’il y coulait autrefois, une fontaine.

 

619c1 Rossano, église byzantine San Marco 

619c2 Rossano, chiesa bizantina San Marco 

619c3 Rossano, église byzantine Saint Marc 

 Mais ce qui mérite vraiment la visite, c’est l’église. Je disais il y a un instant que les moines de Stilo et ceux de Rossano avaient fui leur établissement précédent pour les mêmes raisons, et nous avions vu leur église byzantine. En voici une autre, à peine plus récente, puisqu’elle est à cheval sur le dixième siècle et le onzième. Et elle aussi est belle et bien caractéristique.

 

619d Rossano, église byzantine San Marco 

 Nous pensions la voir d’extérieur seulement parce qu’il n’était plus très tôt cet après-midi quand nous sommes arrivés, mais les portes en étaient grandes ouvertes. Sans doute n’y a-t-il pas ici de voleurs parce que même si les murs ne sont pas couverts de tableaux, même si les statues ne sont pas innombrables, il pourrait y avoir des personnes tentées par une razzia. Sans compter les vandales qui iraient écrire sur les murs blancs. Heureuse ville !

 

619e1 Rossano, église byzantine San Marco 

619e2 Rossano, église byzantine Saint Marc 

 Voilà à quoi ressemble l’église byzantine San Marco de Rossano. De lourdes arcades blanches délimitant trois nefs, plan calqué sur le plan dit basilical des basiliques paléochrétiennes, lui-même hérité des édifices antiques où avaient lieu les jugements, et appelés basiliques.

 

619f1 Rossano, église byzantine Saint Marc 

L’autel est constitué du placement judicieux sur quatre discrets pieds modernes d’une très belle pierre antique. Voilà un objet pour la sécurité duquel j’ai peur, car je me rappelle une aventure survenue alors que j’étais encore professeur à Pontoise, autant dire que ce n’est pas hier (Et ceci se passait dans des temps très anciens, comme dit Hugo pour Booz endormi). J’ai eu dans ma classe plusieurs des enfants d’un certain Monsieur Hyest, agriculteur et, les enfants comme les deux parents étant très intéressants et sympathiques, j’avais lié des liens amicaux avec la famille. Et c’est ainsi que j’ai appris que Monsieur Hyest avait un jour, dépierrant un champ de maïs, remarqué que plusieurs pierres semblaient superposées et, en homme intelligent et avisé, avait préféré ne pas y toucher et il avait averti des services archéologiques. Tout près, passait une ancienne voie romaine appelée la Chaussée de César et il avait ainsi découvert une ancienne hôtellerie des deuxième et troisième siècles de notre ère. Les fouilleurs ont ensuite mis au jour une multitude d’objets et monnaies perdus là par les visiteurs. Parmi les fragments de bâtiments, une pierre de seuil portant la marque d’usure faite par les passages de roues de voitures et une rigole pour faire coulisser la porte ainsi que, sur le côté, l’emplacement de la petite porte battante pour le passage des cochers quand la voiture avait été rangée et les chevaux pansés. Une pierre d’un modèle presque unique au monde et pesant plus de deux tonnes. En attendant de pouvoir la transporter, on l’avait réenterrée après sa découverte, mais ni cette précaution ni son poids n’évitèrent sa disparition. Alors cette pierre d’autel…

 

 

619f2 Rossano, église byzantine Saint Marc 

 Dans cette église écrasée par ses épaisses arcades toutes blanches, avec un mobilier minimum dont cette simple pierre d’autel, ce grand Christ pendu au plafond sous la coupole est vraiment impressionnant et son visage exprime, sans l’affectation de traits torturés, sans excès de sang partout, une profonde souffrance et cela, je trouve, a un impact beaucoup plus fort.

 

619g1 La cathédrale de Rossano 

619g2 La cathédrale de Rossano 

 Un autre monument remarquable de Rossano est sa cathédrale. Contrairement à ce que l’on trouve généralement, un bourg groupé autour de sa cathédrale posée au sommet d’une colline ou autre éminence, ici la cathédrale se découvre de haut. À un premier petit oratoire du sixième siècle destiné aux ermites et fréquenté entre autres par le moine Efrem (580-582) a succédé un autre bâtiment plus ample fin huitième, début neuvième siècle et l’actuelle cathédrale est peut-être du onzième siècle décidée par Robert d’Hauteville (Robert Guiscard) lors de la conquête de la ville en 1059-1060, mais elle a été achevée au plus tard courant douzième.

 

619h1 La cathédrale de Rossano 

619h2 La cathédrale de Rossano 

619h3 La cathédrale de Rossano 

 L’église comporte trois vastes nefs élégamment décorées. La construction initiale des onzième et douzième siècles (car des siècles précédents seuls quelques éléments avaient été conservés) a été profondément remaniée au dix-huitième siècle sans pourtant en modifier la structure, mais il est clair que la décoration et l’aspect général ne datent pas du Moyen-Âge. Ils sont fortement influencés par le baroque du sud italien.

 

619i1 La cathédrale de Rossano 

 Baroque également est cette chaire. Dans une église catholique, je n’oserai pas appeler Hermès un buste terminé en socle, et pourtant cet atlante (personnage qui joue le rôle de pilier) en est bien un… Et la blancheur de son marbre sur le fond coloré de la chaire lui donne un relief intéressant.

 

619i2a La cathédrale de Rossano 

619i2b La cathédrale de Rossano 

Cet autel dressé dans la nef est surmonté de la fresque de la Vierge Achiropita, c’est-à-dire non faite de main d’homme (j’explique le mot au sujet d’une autre Achiropita vue à la cathédrale de Taormina, le 19 septembre), peinture qui daterait, d’après des études stratigraphiques et de micro prélèvements, de l’époque d’Efrem pour une première fresque en sous-couche, et du huitième siècle pour le visage actuellement visible. Parce que ce siècle est celui des iconoclastes, la première aurait pu être détruite par eux, et la seconde repeinte après leur passage. Réutilisant certains murs anciens et les décapant, les bâtisseurs du onzième siècle découvrirent cette fresque et l’estimèrent de nature divine. Lors de sa visite en 1193, le roi Tancrède donna trois onces d’or pour que l’on fasse brûler devant elle une lampe perpétuelle (très brièvement, Roger I est le frère de Robert Guiscard et premier roi de Sicile, Roger II est son fils, et le fils aîné de Roger II aura, d’une liaison extra conjugale avec Emma, fille du comte de Lecce, un fils bâtard, Tancrède de Lecce, qui est donc l’arrière-petit-fils de Roger I et l’arrière-petit-neveu de Robert Guiscard. Ce Tancrède est couronné roi de Sicile en 1190 et, en 1191, il conquiert les territoires continentaux, Calabre entre autres : sa tante Constance, fille de Roger II, avait épousé Frédéric Barberousse dont elle avait eu Henri VI à qui revenaient ces territoires continentaux. C’est donc son cousin que Tancrède a spolié). Dès avant cette époque et encore de nos jours, cette Vierge Achiropita est l’objet d’une grande vénération, et elle a donné son nom à la cathédrale, Maria Santissima Achiropita.

 

 

619j Rossano, un graffito romantique 

 Nous ressortons de la cathédrale. Sur un mur, je vois cette phrase romantique d’un amour déçu et longuement fidèle. Cédant à mon goût pour les graffiti, je la photographie. Elle dit : "Je cesserai de t’aimer le jour où je retrouverai dans l’océan toutes les larmes que j’ai versées pour toi".

 

619k Métaponte IMG 7428 

Ce graffito, je l’ai vu lors de la promenade que nous avons faite en ville après la visite de la cathédrale. Puis nous sommes redescendus vers le camping-car par la voie directe, c’est-à-dire par le tunnel moderne et sans charme, mais nous avons décidé de gagner Tarente dès ce soir, soit 160 ou 170 kilomètres, et il est déjà plus de dix-neuf heures. En route, nous croisons Sibari, l’héritière de Sybaris, puis Metaponto, la Métaponte dont le Voyage de Saint-Non montre le temple de Junon que j’ai scanné ci-dessus, dessiné par Desprez, architecte pensionné par le roi à Rome. Nous ne nous arrêtons pas, nous contentant de verser une larme de regret à la vue des panneaux indicateurs méprisés. À Tarente, après avoir tourné sans succès pendant plus d’une heure à la recherche d’une sosta camper équipée, nous nous rabattons sur un petit parking calme en ville pour passer la nuit.

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Published by Thierry Jamard
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