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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 01:52

667a Musée archéologique de Ioannina

 

Aujourd’hui, nous nous sommes rendus au musée archéologique de Ioannina, un splendide bâtiment moderne en plein cœur de la ville. La notice dit que, datant du début des années 1960, il a voulu combiner des éléments de modernisme, la tradition grecque et l’architecture épirote. Moderne, c’est sûr. Grec et épirote peut-être, quoiqu’à la vérité je n’y voie pas grand-chose qui me rappelle le style de la Grèce en général, ni celui de l’Épire en particulier. Mais peu importe, les collections qu’il renferme, provenant du sanctuaire de Dodone et de la région, notamment de la campagne et de la montagne, ce qui donne aussi un aperçu de la vie rurale, sont très riches, très variées, très intéressantes, et j’ai tout particulièrement apprécié la muséographie claire, aérée, avec des explications abondantes, accessibles aux plus jeunes ou aux moins cultivés tout en étant complètes pour qui souhaite en savoir plus. Donc, j’attribue une excellente note à ce musée.

 

667b1 Ioannina, musée archéologique 

667b2 Ioannina, musée archéologique, Corps d'Hector 

667b3 Ioannina, musée archéologique, Priam et Achille 

Commençons la visite par ce sarcophage d’époque romaine, deuxième siècle de notre ère. Sa façade est sculptée d’une scène de l’Iliade. Achille s’était retiré sous sa tente à cause d’un conflit avec Agamemnon au sujet d’une belle captive, Briséis. Voyant les Troyens sur le point d’atteindre les vaisseaux des Grecs et de les brûler, Patrocle, l’ami très cher d’Achille, son écuyer, demande et obtient son accord pour aller, lui, s’attaquer aux Troyens. Achille le revêt de ses propres armes d’origine divine. Mais Hector, fils du vieux roi Priam et chef de guerre, tue Patrocle. Achille est partagé entre le chagrin et la rage. Il tue Hector et venge Patrocle en traînant chaque jour autour des murailles de Troie le cadavre de son ennemi attaché à son char. La scène du sarcophage représente Priam demandant à Achille de lui rendre le corps de son fils. La deuxième photo montre le cadavre d’Hector accroché au char. Mais Achille est représenté à la fois comme un guerrier valeureux, intrépide, implacable, et comme un poète, il est musicien, il est sensible, et lorsque Priam vient le supplier, tous deux pleurent ensemble. La troisième photo montre Priam, avec sa longue barbe de vieillard, la tête couverte d’un pan de son vêtement en signe de deuil, agenouillé aux pieds d’Achille, et Achille, nu comme le sont les guerriers grecs pour combattre, détourne la tête en pleurant.

 

667c1 Ioannina, musée archéologique, Pyrrhus 

Cette copie romaine d’un original hellénistique perdu (de la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ ou du début du second) représente un roi ou un dignitaire d’Épire. On suppose qu’il s’agit de Pyrrhus premier, roi des Molosses, c’est-à-dire l’une des tribus d’Épire, né vers 318 avant Jésus-Christ et mort en 272. Son lien de parenté, au sein de la famille royale, avec cette Olympias dont j’ai parlé avant-hier 19 décembre, la mère d’Alexandre le Grand, signifie qu’il était aussi parent de ce roi de Macédoine mort quelques années avant sa naissance. Mais son destin n’a pas été aussi brillant. Dépossédé de son royaume à sa naissance, devenu adulte (mais très jeune adulte, en 301 il avait environ 17 ans) il l’a reconquis, puis manquant d’hommes et de ressources il a cherché des conquêtes, et après avoir augmenté ses possessions il a tout reperdu. Alors, appelé à l’aide par Tarente, il a préféré aller se battre en Italie du sud contre les Romains, espérant sans doute conquérir des terres de ce côté-là de l’Adriatique. Il est parvenu à vaincre la puissante armée romaine, mais malgré des pertes moindres que celles de l’adversaire (3000 hommes à lui contre 6000 Romains), il est grandement affaibli parce que sans ressources humaines alors que Rome dispose d’un réservoir inépuisable d’hommes : “Comme une fontaine coulant continuellement de la cité, le camp romain était rapidement et abondamment rempli d’hommes frais, pas du tout diminués dans leur courage par la perte subie, mais au contraire, du fait de leur grande colère, gagnant en force et en résolution pour avoir le dessus à la guerre”, écrit Plutarque. Pyrrhus aurait alors déclaré “Encore une victoire comme celle-là, et je suis perdu”. D’où l’expression “victoire à la Pyrrhus” pour parler d’une réussite dont le coût est supérieur au bénéfice escompté. Puis les cités grecques de Sicile l’appellent pour lutter contre les Carthaginois, il accepte en renonçant au trône de Macédoine qui lui est offert, il remporte des victoires, mais mécontente tout le monde et préfère retourner en Italie. Battu en 275 par les Romains à Maleventum, il repart pour l’Épire, et les Romains rebaptisent leur Maleventum en Beneventum (Bénévent). En 273, il prend la Macédoine. Puis il veut prendre tout le Péloponnèse, va pour attaquer Sparte, mais devant la résistance de la ville, il renonce et repart en direction du nord. En chemin, il passe par Argos, où se produisent des troubles intestins. Il veut intervenir et mettre tout le monde d’accord en s’assurant le contrôle de la ville, entre dans Argos avec ses hommes, mais ne sait trop comment agir car dans les rues étroites de la ville, il est difficile de manœuvrer et même de comprendre qui se bat contre qui. Grimpée sur le toit de sa maison, une vieille femme veut prendre part aux combats et lui lance une tuile sur la tête. Assommé, Pyrrhus tombe à terre. Là, un soldat le tue. Pour Hannibal, qui était un connaisseur dans l’art de la guerre, Alexandre était le plus grand stratège de tous les temps, et Pyrrhus venait tout de suite après lui. Cette carrière toute faite d’échecs, ou plutôt de victoires qui ne lui ont rapporté en fin de compte aucune possession, puis cette mort stupide et sans gloire, était le pire que l’on puisse imaginer pour ce grand homme. Cette existence très particulière est ce qui a motivé mon choix de montrer cette sculpture, outre la beauté plastique de l’œuvre.

 

667c2 Ioannina, musée archéologique 

Cette femme à la coiffure encombrante et originale fait partie d’une collection privée qui a été donnée au musée, et le commentaire concerne la collection tout entière, qui comporte des objets couvrant depuis la période mycénienne jusqu’à l’époque hellénistique. Quoique rien n’indique qui est cette femme, il est clair qu’elle est hellénistique. Et si, ce qui justifierait sa présence dans ce musée, elle est Épirote, il se peut qu’elle ait rencontré Pyrrhus…

 

667c3 Ioannina, musée archéologique 

Alcetas premier (410-370) est un roi des Molosses qui, pour une raison qu'à ma connaissance les historiens n’ont pas déterminée, a perdu son trône et a été expulsé de son royaume. Il s’est alors réfugié à Syracuse, chez le tyran Denys l’Ancien qui l’a par la suite aidé à reprendre sa place. Cette stèle, datée 373 et représentant un splendide cheval, porte le texte d’une citation honorifique pour, dit-elle, le Syracusain Alcetas. Comme j’aime la ligne de ce cheval, j’ai préféré couper la base pour le montrer en un peu plus grand, mais en-dessous il y a une couronne de laurier. Cette distinction a par conséquent certainement été accordée pour une victoire en compétition sportive. Et je profite de cet Alcetas pour compléter l’information donnée dans mes articles précédents, à sa mort son royaume qui avait toujours été gouverné par un seul souverain a été partagé entre ses deux fils.

 

667c4 Ioannina, musée archéologique 

Cette petite statuette de bronze qui représente Zeus lançant la foudre et qui date des alentours de 470 ou 460 est peut-être sortie de l’atelier d’un artisan corinthien. Elle a été trouvée dans le temple de l’oracle de Zeus, à Dodone.

 

667c5 Ioannina, musée archéologique 

Ce petit char en bronze, tout simple mais de très belle facture, a été trouvé dans une tombe du sud de l’Épire qui date de la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

667d1 Ioannina, musée archéologique, aigle de Zeus 

Revenons à Dodone pour cet aigle qui a été trouvé près du temple d’Aphrodite. Il s’agit de la décoration fixée à l’extrémité d’un sceptre. Par conséquent, il est très probable que, malgré l’endroit de sa découverte, il appartenait à une statue de Zeus, à la fois parce que l’aigle est son oiseau, et parce que le sceptre est l’attribut des rois, et Zeus est le roi des dieux. Il a été daté fin du sixième siècle avant Jésus-Christ ou tout début du cinquième. Et malgré cette date à la charnière de l’époque archaïque et de l’époque classique, il est extrêmement élaboré, très beau.

 

667d2 Ioannina, musée archéologique, ornement de chaudron 

Le couvercle des chaudrons de l’époque archaïque, et parfois la partie supérieure de leur corps, portaient couramment plusieurs sculptures diverses, généralement taureaux ou griffons. C’est l’origine de cette tête de taureau. En outre, les chaudrons reposaient sur des trépieds à pattes de lion.

 

667e Ioannina, musée archéologique, drachmes 

Le musée présente un bon nombre de pièces de monnaie, mais je ne veux pas manquer de présenter celles-ci. Il s’agit de drachmes en argent émises par la Ligue Épirote et représentant Zeus. Ce que l’on a appelé l’Alliance Épirote (331-233 avant Jésus-Christ) a émis des pièces de bronze valables dans tout l’Épire. Après la chute de la monarchie (233-231), cette alliance s’est poursuivie sous forme de Ligue Épirote (231-167) et a émis des pièces de bronze ou d’argent comme celles-ci. Les figures représentées étaient généralement celles de dieux vénérés à Dodone, et pas seulement Zeus. Leur valeur était garantie dans le reste du monde par les Épirotes, qui les marquaient systématiquement APEIROTAN. Ils ont continué à émettre des pièces, mais seulement en bronze, après la venue des Romains qui ont saccagé le pays et tout détruit en 148, et cela jusqu’au premier siècle avant notre ère.

 

667f1 Ioannina, musée archéologique, question à l'oracle 

Les vitrines du musée que j’aborde à présent m’ont particulièrement retenu. Leur contenu est à la fois intéressant, émouvant et amusant. Il s’agir de petits morceaux de cuir, en bandelettes ou en carré, sur lesquels les pèlerins de l’oracle écrivaient les questions posées au dieu. Il en a été retrouvé un grand nombre, mais aucune réponse n’a été mise au jour. Sans doute parce qu’elles étaient données oralement. Sur cette petite bande du quatrième siècle, il est écrit : “Dieu. Les Kerkyriens (les habitants de Kerkyra, Corfou) demandent à Zeus à quel dieu ou héros ils doivent sacrifier”. Venant de Corfou, je me suis senti concerné par cette question.

 

667f2 Ioannina, musée archéologique, question à l'oracle

 

Nous sommes toujours au quatrième siècle. La question émane d’un homme en quête de descendance, qui demande : “Si elle se met avec moi, aura-t-elle des enfants ?”

 

667f3 Ioannina, musée archéologique, question à l'oracle 

Celle-ci est beaucoup plus ancienne, elle remonte à 525-500 avant Jésus-Christ. Elle est rédigée une ligne de gauche à droite, une ligne de droite à gauche. Comme le chemin suivi par les bœufs quand ils labourent un champ. Et comme en grec un bœuf se dit BOUS et que tourner repose sur une racine STREPH- / STROPH- (cf. une strophe, en poésie ou une catastrophe, quand les événements tournent à la dégringolade), cette façon d’écrire en directions alternées s’appelle boustrophédon. “Hermon demande quel dieu il doit prier pour obtenir de Kretaia une progéniture utile (c’est-à-dire mâle. Excusez-moi Mesdames, mais la question n’est pas de moi !), –à part les enfants existants”.

 

667f4 Ioannina, musée archéologique, question à l'oracle 

Cette question est de 350-300 avant Jésus-Christ et émane, comme la première, de Corfiotes auxquels s’associent les habitants d’Orikos (aujourd’hui Vlorë), colonie créée au sixième siècle par Corfou sur la côte de l’Épire d’Albanie, un peu plus au nord (à peu près en face de Lecce ou de Brindisi en Italie) : “Dieu. Les Kerkyriens et les habitants d’Orikos demandent à Zeus Naios et à Dionè à quel dieu ou quel héros ils doivent sacrifier et qu’ils doivent prier pour pouvoir mettre en valeur leur terre de la façon la meilleure et la plus sûre possible et pour obtenir une récolte riche et bonne”. J’ai cherché, je n’ai guère trouvé d’informations sur les récoltes dans ces régions à cette époque, mais de toute façon sans savoir l’année à un demi-siècle près, cela n’aurait pas eu grand sens. Dommage, car j’aurais aimé savoir si leurs prières et leurs sacrifices au dieu indiqué par Zeus et Dionè avaient été exaucés. Dionè est une déesse-mère, parèdre de Zeus, objet d’un culte particulier à Dodone. Elle veille sur les champs et protège les chênes (l’oracle était rendu sous ou dans un chêne). Il est donc convenable de l’associer à Zeus pour obtenir une bonne récolte. Une dernière remarque. Deux raisons peuvent justifier une demande conjointe des Corfiotes et des habitants d’Orokos. En effet, la récolte dépend de la température et des précipitations (de la pluie pour irriguer, mais pas d’orage qui casse les tiges, et encore moins de grêle), et cette île et cette ville côtière proche jouissent d’un climat similaire. Toutefois, les orages sont très localisés et l’une peut être touchée, pas l’autre. C’est donc très probablement la seconde raison qui justifie l’association, à savoir que l’offrande au sanctuaire est coûteuse, et le sacrifice, un bœuf peut-être, encore plus. Or un sou est un sou, mieux vaut faire dépense commune.

 

667g1 Ioannina, musée archéologique 

667g2 Ioannina, musée archéologique 

667g3 Ioannina, musée archéologique 

Quittons ces demandes à l’oracle. On voit ici la variété des récipients utilisés. L’élégante coupe métallique était dans une tombe entre le sixième et le quatrième siècle avant Jésus-Christ. Le travail du bronze était pratiqué en Épire dès le deuxième millénaire avant Jésus-Christ, puis il est attesté dans des questions d’artisans du bronze à Dodone, mais beaucoup de pièces retrouvées à la campagne, surtout du côté de Vitsa, dans la montagne au nord de Ioannina, ou dans les tombes proviennent de Corinthe ou de Macédoine. On enterrait les morts parfois avec des ustensiles qui avaient servi, et parfois avec des coupes fabriquées spécialement pour le rite funéraire. Cette coupe fait peut-être partie de la deuxième catégorie.

 

On trouve dans la région de la poterie en provenance de l’Attique, de Corinthe, d’Italie du sud, mais à la campagne et dans la montagne, c’est surtout la fabrication locale qui est en usage. Ou bien elle ne porte aucune décoration (troisième photo), ou bien ce sont des motifs géométriques (seconde photo), mais jamais de représentations. Sur mes photos, la poterie géométrique date de l’époque classique tandis que les ustensiles bruns sont bien plus tardifs, second siècle avant notre ère.

 

667g4 Ioannina, musée archéologique 

Ce récipient mérite, je crois, une mention à part. L’Épire était traditionnellement une région d’élevage. Les auteurs anciens vantent ses vaches laitières aux grandes cornes qui donnent un lait abondant et parfumé et une chair délicieuse. Les brebis d’Épire également étaient réputées. Pour garder les troupeaux, on élevait des chiens grands et puissants, d’où l’expression aujourd’hui en français, un molosse, en référence au nom du peuple où ils étaient élevés. Notamment à Vitsa (décidément, il va falloir que nous allions voir comment se présente cette ville) l’élevage était l’activité principale, et ce récipient était destiné à recueillir le lait.

 

667h1 Ioannina, musée archéologique, casque épirote

 

Je vais achever cette visite du musée par la présentation d’accessoires. D’abord pour les messieurs. Ce casque du quatrième siècle avant Jésus-Christ vient de… Vitsa. Il est d’une élégance raffinée. Je pense qu’il devait être très efficace : tandis que l’ennemi se tenait les côtes de rire, l’Épirote très sérieux et furieux que l’on moque sa mode raffinée pouvait aisément le tuer.

 

667h2 Ioannina, musée archéologique, accessoires de toile 

Et pour les dames, ce nécessaire de toilette. On y trouve tout ce qu’il faut, peigne, pince à épiler, épingles, fibules, cuillère à fard, bagues… Le présentoir est beaucoup plus large que ma photo, on ne voit pas tout ici. Et je termine avec cela parce que si, bien sûr, certains de ces accessoires sont très démodés, en revanche je trouve intéressant de constater combien d’autres n’ont pratiquement pas évolué en deux millénaires et demi.

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Published by Thierry Jamard
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