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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 21:01

Palerme héberge un musée archéologique provincial qui possède des antiquités préhistoriques, puniques, grecques, romaines, mais aussi en provenance d’autres pays comme l’Égypte ou la Syrie, au gré des donations et des acquisitions qui ne concernent pas seulement la région palermitaine.

 

563a1 musée archéologique de Palerme, inscription punique

 

563a2 musée archéologique de Palerme, inscription punique

 

Mais ici, c’est par une stèle punique que nous commençons. Elle date du troisième siècle avant Jésus-Christ et a été trouvée à Lilibée (actuellement Marsala, dans la province de Trapani, tout à l’ouest de la Sicile). On y distingue, sur un fond qui évoque une architecture avec un fronton reposant de chaque côté sur une colonne, un croissant de lune au sommet, sur la droite se tient un prêtre devant un brûle-parfum, et au-dessus deux trapèzes opposés représentent un autel, sur lequel trois espèces de colonnes constituent la représentation de la "triade bétilique". Cela demande explication, je pense, pour qui n’a pas plongé dans les religions antiques. Le bétile est une pierre dans laquelle réside la divinité et, dans la civilisation dite nuragique qui s’est développée en Sardaigne et en Corse mais a aussi touché les populations puniques du nord de Sicile, on rencontre des bétiles de triades féminines ou masculines. Lorsqu’il n’y a pas représentation d’attributs sexuels typiques de fécondité, c’est une triade masculine, et elle représente généralement la mort. Tout à gauche, surmontant ce bâton ce n’est pas un huit mal fermé, mais deux serpents et il s’agit donc d’un caducée qui est l’attribut des hérauts et symbolise la prospérité et la paix. Enfin, entre le caducée et le brûle-parfum, cette effigie est la représentation traditionnelle de Tanit, déesse d’origine berbère et punique liée à la fertilité et veillant aux naissances. Et il est à noter tout particulièrement qu’elle est la parèdre du dieu Ba’al Hammon, dieu cosmique de la fécondité et des récoltes, figure centrale du panthéon punique, évoqué dans le texte en langue carthaginoise situé sous cette représentation. Ignorant tout de cette langue, à commencer par son alphabet, je suis bien content qu’un écriteau en donne la traduction : "Au seigneur Ba’al Hammon. [Stèle] qu’a dédiée Hannon fils d’Adonibaal’al au fils de Cerastart, fils d’Adoniba’al. Parce qu’il a écouté sa voix il le bénit".

 

563b musée archéologique de Palerme, médaillon Scylla

 

Du troisième siècle avant Jésus-Christ également, ce médaillon en argent doré. Il représente Scylla, ce monstre qui veille sur le détroit de Messine, avec un corps de femme terminé en guise de jambes par six chiens féroces qui dévorent les marins passant à leur portée. C’est ainsi qu’Ulysse a perdu six de ses compagnons, chacun dévoré par l’un des chiens. Sur ce médaillon, je distingue trois têtes de chiens dont on ne voit pas de quelle manière ils sont attachés à son corps, mais aussi deux grandes formes de reptiles terminés en queue de poisson et que je suppose lui servir de jambes. Des serpents s’enroulent sur son corps et, levant un rocher au-dessus de sa tête, elle s’apprête à le lancer sur un bateau pour le faire sombrer et ainsi en offrir l’équipage en pâture à ses chiens. Si le monstre est affreux, le médaillon est superbe de finesse et de composition.

 

563c1 musée archéologique de Palerme, ancres de navires

 

563c2 musée archéologique de Palerme, ancre de marine

 

J’ai été particulièrement intéressé par une collection d’ancres de marine en plomb exposées dans la cour du musée. Toutes ont été trouvées dans les environs immédiats de Palerme, où ont été aussi trouvées des épaves de navires puniques. Dans le moulage du métal, certaines portent de brèves inscriptions ou, comme ici sur ce détail de la seconde photo, un caducée, symbole du dieu Hermès, protecteur des voyageurs et du commerce et donc tout indiqué sur un navire marchand. Dans le trou pratiqué au centre de l'ancre était fiché un madrier de bois, relié au navire par une chaîne ou un fort cordage.

 

563d1 musée archéologique de Palerme, stèle funéraire

 

563d2 musée archéologique de Palerme, stèle funéraire

 

563d3 musée archéologique de Palerme, stèle funéraire

 

Voici deux stèles funéraires que j’ai choisies parmi les quinze qui ont été retrouvées par un particulier, quelque part sur ses terres, mais il n’a pas été capable de dire exactement où, ce qui ne permet pas d’approfondir les recherches. On sait quand même que c’était dans la région de Lilibée (comme je le disais tout à l’heure, c’est la Marsala d’aujourd’hui). Ainsi, on reste vague pour leur datation, entre le troisième siècle avant Jésus-Christ et le premier siècle après. D’autre part, ce n’est que par la comparaison avec des tombes hellénistiques d’Égypte (et les Grecs de Sicile étaient en rapports commerciaux et culturels étroits avec leurs compatriotes de cette région) que l’on peut supposer qu’elles reposaient sur des socles de pierre et indiquaient l’emplacement de tombes monumentales enterrées.

 

Dans cette fourchette de dates, les Carthaginois n’étaient plus maîtres de la Sicile depuis longtemps, et les Grecs eux-mêmes étaient occupés par les Romains. Néanmoins, les éléments décoratifs manifestent à la fois le syncrétisme des cultures punique et grecque, et la persistance de ces cultures antérieures dans la vie de ces provinces romanisées. Ces stèles sont de deux types, et mon choix s’est donc porté sur chacun de ces deux types. Soit une niche quadrangulaire surmontée d’un fronton triangulaire (première photo), soit un petit temple sur une base élevée, entre deux colonnes lisses, surmonté lui aussi d’un fronton triangulaire (seconde photo. Le fronton est cassé, mais il faut bien croire les archéologues).

 

Au fond, une peinture à fresque représente toujours la même scène avec de riches couleurs où dominent le rouge, le jaune, le bleu-vert et le noir, le défunt allongé sur les coussins d’un lit de table, le front ceint d’une couronne, la main droite tendant une petite amphore de vin à une femme assise au pied du lit, et au premier plan une table ronde avec un petit pain ou une fougasse. Au-dessus de la scène est peinte une inscription dans un grec qui est assez éloigné de celui de la mère patrie et qui constitue un intéressant témoignage de la langue parlée à Lilibée au temps de la République romaine ou dans les premiers temps de l’Empire, du grec influencé par le carthaginois et le latin. Cette représentation, héritée de Grèce et d’Asie Mineure, doit exorciser la mort, car si le défunt a été juste dans sa vie, il sera accueilli dans la mort par les dieux qui le feront participer éternellement à leur banquet.

 

Dans la fresque du fond ou sur les bords de la stèle, certaines représentations symboliques traditionnelles se retrouvent aussi. Depuis que l’on a vu au début de cet article la stèle punique, la déesse Tanit et le caducée n’ont plus de secrets pour personne. Sur la première photo, la niche, on voit sur le mur du fond, tout à gauche pour commencer, deux objets en forme de L dont j’avoue ne pas être capable de donner la signification. Mais à côté, il y a quelque chose que l’on pourrait prendre pour des cerises, mais pas du tout, ce sont des cymbales, instrument asiatique utilisé dans les mystères orgiaques de Cybèle, la déesse mère. Plus à droite, ce cercle avec son centre bleu-vert est un miroir, objet sacré symbole du soleil. Encore plus à droite, un panier d’osier tressé, sans anses, plus étroit à la base et évasé en haut (le kalathos), est l’objet usuel dans lequel les femmes entreposent la laine prête à l’emploi. La déesse Athéna protégeant les travaux féminins, c’est devenu l’un de ses emblèmes. Et enfin tout à droite, non ce n’est pas un gros cafard qui monte le long du mur, c’est un autre instrument de musique, un tambourin (le tympanon), lui aussi oriental, une membrane de peau tendue sur un cadre de bois, appartenant en propre aux divinités infernales et pour cela utilisé dans les cérémonies des funérailles, mais que l’on retrouve aussi dans les cortèges dionysiaques entre les mains de satyres et de ménades. Certaines autres stèles (mais je ne peux pas tout montrer) portent des fruits, grappes de raisins, coings, grenades, un croissant de lune pour faire pendant au soleil du miroir, un éventail en forme de feuille, un coffret…

 

563e musée archéologique de Palerme, dieu syro-palestinie

 

Ce bronze très ancien, onzième ou dixième siècle avant Jésus-Christ, de production syro-palestinienne, a été trouvé dans la mer, face à Sélinonte (côte sud-ouest de Sicile). Il représente le dieu de la tempête Hadad-Reshef. Pour ces peuples de navigateurs, c’est une divinité qu’il convient d’apaiser.

 

563f1 musée archéologique de Palerme, criophore

 

Cette statuette de la seconde moitié du cinquième siècle avant notre ère représente un homme portant un mouton, en grec criophore. Cette statuette ne brille pas spécialement par sa finesse d’exécution ni par sa qualité artistique, mais je l’ai choisie parce que je trouve intéressante la réutilisation des images religieuses des civilisations précédentes dans les cultures suivantes, et cette image évoque irrésistiblement le Bon Pasteur, Jésus sauvant ses brebis égarées. Il est à la fois l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde (porté sur les épaules de saint Christophe), et le berger qui prend soin de son troupeau du peuple élu des croyants. C’est ainsi que la Grecque Athéna s’est implantée là où l’on célébrait le culte préhellène d’une chouette et que cet animal est devenu son symbole, c’est ainsi qu’en Crète Zeus a supplanté un dieu chèvre, alors cette chèvre nommée Amalthée l’a nourri de son lait et devenu adulte, en signe de reconnaissance, il l’a tuée et a revêtu sa peau, l’égide (en grec, aig- désigne la chèvre, et le suffixe –ide signifie fils de, comme –vitch en russe). Et puis, désolé, je ne peux me retenir de citer le second tercet du sonnet de José-Maria de Hérédia intitulé À Hermès Criophore :

 

          Ami, dressons un tertre aux bornes de ton pré

          Et qu’un vieux bouc, du sang de sa gorge velue,

          Fasse l’argile noire et le gazon pourpré.

 

563f2 musée archéologique de Palerme, poupée grecque

 

Amusante, mais surtout très émouvante est cette poupée de terre cuite trouvée dans la tombe d’une petite fille morte au cinquième siècle avant Jésus-Christ à Randazzo, sur la pente nord de l’Etna (est de la Sicile). Un joli jouet, avec un beau visage et des membres astucieusement articulés. Si on l’a ensevelie auprès de son jouet, c’est qu’elle devait l’aimer, sa poupée. J’imagine cette gamine serrant dans sa main son "enfant", soigneusement, sans la casser.

 

563g musée archéologique de Palerme, tombe d'enfant

 

Décidément, tout cela n’est pas gai. Encore une stèle funéraire. Cette fois-ci, c’est un petit garçon qui est enseveli, au Pirée, le port d’Athènes. D’après l’inscription en haut de la stèle, coupée sur ma photo, il s’appelait Philokratès et il est mort dans la première moitié du troisième siècle avant Jésus-Christ. Il devait aimer les animaux, lui, car il est représenté avec son chien qui saute sur lui pour jouer ou pour attraper l’oiseau qu’il tient dans la main droite. De l’autre main, il traîne un jouet, une roue fixée au bout d’un manche. Et dans sa mort, on représente sa vie. Émouvant, là encore. Et aussi instructif sur les jouets des enfants dans l’Antiquité.

 

563h musée archéologique de Palerme, baignoire

 

Cette photo représente un objet rare. C’est une baignoire datant du cinquième siècle avant Jésus-Christ et provenant d’Agrigente. Les bourgeois, les gens pauvres, les esclaves fréquentaient les thermes publics, et les riches disposaient de thermes privés. De plus, pour l’aspect convivial, on préférait utiliser ces installations collectives. Mais parfois, dans la classe moyenne supérieure, un pouvait trouver ce genre de baignoire sabot, très petite, en terre et donc extrêmement lourde à vider parce que si ces baignoires sont rares, plus rares encore sont les bondes qui, en leur partie inférieure avant, permettent de les vider sans avoir à les retourner après avoir retiré l’essentiel avec des seaux. Celle-ci est décorée, avec sur le dessus deux pieds chaussés de sandales (amusant !), un élégant dauphin et un joli visage de femme sur le côté.

 

563i musée archéologique de Palerme, crâne trépané

 

Passons au domaine médical, tout en remontant très, très loin dans le temps. Nous sommes au premier âge du bronze, vers 2000 ou 1900 avant Jésus-Christ. Le propriétaire de ce crâne est donc mort voilà environ 4000 ans. La Guerre de Troie, Agamemnon, Achille, la Belle Hélène, le retour d’Ulysse à Ithaque, c’est vers le treizième siècle, on est donc encore très loin d’en parler. Le squelette a été trouvé à Partanna, plein ouest de la Sicile, mais dans les terres, à une bonne quarantaine de kilomètres de la côte à vol d’oiseau. Des crânes, même âgés de quatre mille ans, ce n’est pas rare d’en voir. Mais comme celui-là, avec un beau trou bien régulier qui prouve qu’il a été trépané, c’est moins courant. L’histoire ne dit pas si le malheureux a survécu à son opération, mais il n’empêche qu’il est fabuleux de penser que ces gens que l’on se représente comme de grands singes, d’une main traînant leurs femelles par les cheveux et de l’autre tenant leur gourdin sur leur épaule, procédaient à de délicates opérations chirurgicales et l’on peut penser que s’ils s’y risquaient à plusieurs reprises (parce que, pour être rares, les crânes trépanés ne sont pas absolument exceptionnels) c’est qu’ils devaient bien, parfois, permettre à leurs patients de survivre.

 

563j1 musée archéologique de Palerme, poterie protocorint

 

Cette oinochoe (en grec, "verseuse de vin") en provenance d’une nécropole de Syracuse est protocorinthienne géométrique, c’est-à-dire qu’elle provient de Corinthe, fabriquée entre 750 et 630 avant Jésus-Christ, cette époque étant caractérisée par des poteries sans représentations de scènes mythologiques. Je trouve merveilleuse la précision du tracé des lignes sur le corps de l’oinochoe, car elles ont sans nul doute été peintes à main levée, et la simplicité du dessin ne retire rien à son remarquable effet décoratif. Si Ikea met en vente des copies, je me précipite.

 

563j2 musée archéologique de Palerme, Héraklès et lion

 

C’est à Gela, sur la côte sud de Sicile, entre Agrigente et Raguse, qu’a été trouvé ce lécythe datant de 500 avant Jésus-Christ. Un lécythe est un vase à col étroit et à embouchure évasée, destiné à recevoir de l’huile d’olive parfumée utilisée pour la toilette. L’étroitesse du col permet de réguler l’écoulement tandis que par le large goulot on peut recueillir l’huile dans le creux de la main. Celui-ci représente la lutte d’Héraklès contre le lion de Némée, l’un des douze travaux. C’est un lion monstrueux, frère du Sphinx de Thèbes, qui dévore habitants et troupeaux à Némée. Difficulté supplémentaire pour en venir à bout, il était invulnérable et habitait une caverne à double issue. Héraklès, voyant que ses flèches étaient inopérantes, boucha l’une des issues de la caverne, puis y pénétra de l’autre côté et, saisissant le lion à bras le corps, il le serra contre sa poitrine jusqu’à l’étouffer. Puis, le lion une fois mort, Héraklès l’écorcha et revêtit sa peau, la tête lui servant de casque. C’est pourquoi on le représente souvent avec une peau de lion sur le dos. Pas ici, pas encore, puisqu’il est en train de se saisir de l’animal qu’il se prépare à étouffer.

 

563j3 musée archéologique de Palerme, Achille et Chiron

 

Cet autre lécythe date de la même époque, 500 avant Jésus-Christ, mais provient d’un autre atelier. J’ai dû en mettre deux images côte à côte, parce que le sujet couvre un arc de cercle trop important pour qu’on puisse le voir sur une seule image. C’est Achille en compagnie du centaure Chiron. Chiron, fils de Cronos, est par conséquent de la génération de Zeus. Pour séduire Philyra, fille d’Océan, Cronos avait pris la forme d’un cheval, ce qui explique que le fruit de cette union ait eu cette forme mi humaine, mi équine. Ce centaure, qui était immortel, était extrêmement sage et savant, aussi lui fut-il confié l’éducation, entre autres, d’Achille, de Jason, d’Asclépios, et il aurait même donné des leçons à Apollon. Aussi expert en morale qu’habile à la chasse, en musique, en médecine ou en chirurgie, il donna à Asclépios les leçons de son art médical et il soigna la cheville d’Achille. Le héros et le centaure se donnent la main en signe d’amitié.

 

Ce musée est très riche, mais il n’est pas possible de multiplier les images à l’infini. Et puis je ne peux rendre, par mes petites photos et par des mots, toute la beauté, toute la richesse, tout l’intérêt des milliers d’objets présentés.

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Published by Thierry Jamard
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