Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 23:59

Il nous a fallu trois visites de plusieurs heures chacune pour estimer, non que nous avions épuisé les richesses du musée archéologique de Thessalonique, mais pour espérer ne pas en avoir manqué les pièces les plus importantes. J’y ai accumulé des masses de photos, et j’ai été incapable, au moment de faire des choix pour le présent article, d’en garder moins de 67. Néanmoins, pour ne pas faire de césure arbitraire, je n’en ferai qu’un seul article, tant pis s’il est très long.

 

834a1-antiquites-grecques-volees-et-recuperees.JPG

 

834a2 antiquités grecques volées et récupérées

 

Dès l’entrée du musée, dans le hall, il y a une exposition que je crois temporaire concernant le vol d’antiquités, et qui présente des objets récupérés, sans qu’il soit raconté comment ou par qui ils ont été volés, ni comment ils ont été retrouvés et récupérés. Ce que je sais, c’est que les fouilles sauvages la nuit ne sont pas l’exception, que des trafiquants sont parfois arrêtés aux frontières, et aussi parfois que les musées identifient des pièces mises en vente aux enchères à l’étranger. C’est ainsi que des musées américains, qui avaient acquis en toute bonne foi des antiquités grecques dans des ventes aux enchères ont rendu à la Grèce ce qu’ils avaient acquis honnêtement auprès d’escrocs. Ci-dessus, la photo du haut montre une statue d’Alexandre, un buste de philosophe, des têtes diverses, tout cela datant de l’époque hellénistique ou de l’époque romaine. Les objets divers de la seconde photo datent du sixième siècle avant Jésus-Christ, mais on en ignore l’origine, on suppose qu’ils ont dû être pillés dans une tombe macédonienne avant le passage des archéologues.

 

Mais le pillage d’antiquités n’est pas nouveau. C’est Tite-Live qui nous raconte ce qui s’est passé en 167 avant Jésus-Christ, après la prise de Thessalonique par les Romains : “La foule qui se trouvait là admira plus encore que les jeux scéniques, plus que les luttes des athlètes ou les courses des chevaux, le butin fait sur la Macédoine. On y voyait exposés des statues, des tableaux, des tapisseries, des vases d'or, d'argent, d'airain et d'ivoire; et tous ces chefs-d'œuvre, trouvés dans le palais du roi de Macédoine, n'étaient point faits seulement pour éblouir un moment les yeux, comme ceux qui remplissaient le palais d'Alexandrie, mais ils étaient destinés à un usage journalier. On fit placer tous ces trésors sur les vaisseaux, et on chargea Octavius de les transporter à Rome […]. Quelques jours après, Paul Émile s'approcha de Rome en remontant le Tibre sur un vaisseau du roi. Ce navire, d'une grandeur extraordinaire, était conduit par seize rangs de rameurs, et orné des dépouilles de la Macédoine, d'armes magnifiques et de tissus précieux enlevés au palais de Persée. Les rives étaient noires de monde sur leur passage ”. Ensuite, c’est la cérémonie du triomphe de Paul Émile, et je préfère laisser la parole à Plutarque : “La pompe triomphale avait été répartie sur trois jours, dont le premier suffit à peine au défilé des statues, des tableaux et des colonnes pris à l’ennemi et qui occupaient deux cent cinquante chars. Le lendemain, les plus belles et les plus riches armes des Macédoniens passaient sur de nombreux chariots. Elles resplendissaient de l’éclat du cuivre fraîchement fourbi et du fer […]. Casques contre boucliers, cuirasses contre jambières, boucliers crétois et boucliers d’osier thrace, carquois mêlés aux mors de chevaux, les épées nues surgissant dans cet amas où se dressaient aussi les piques macédoniennes […]. Après ces chariots, marchaient trois mille hommes, portant de la monnaie d’argent dans sept cent cinquante vases d’une contenance de trois talents (quatre hommes par vase). D’autres portaient des cratères d’argent, des coupes en forme de cornes, des gobelets, des calices, tous objets bien en vue, d’une grandeur aussi extraordinaire que l’épaisseur des ornements ciselés. Le troisième jour, dès l’aube, se mirent en marche des trompettes, qui faisaient entendre un air, non pas de parade ou de procession, mais de ceux par lesquels les Romains s’excitent eux-mêmes au combat. Après eux on menait cent vingt bœufs gras, aux cornes dorées, parés de bandeaux et de guirlandes. Les adolescents qui les conduisaient étaient ceints, pour le sacrifice, de tabliers richement brodés, et il y avait aussi des acolytes qui charriaient des vases d’argent et d’or destinés aux libations. Ensuite, les porteurs de la monnaie d’or, qui remplissait des vases de la contenance de trois talents, comme l’argent. Le chiffre total des vases était de soixante-dix-sept. À ceux-là succédaient les porteurs de la coupe sacrée que Paul-Émile avait fait faire, du poids de dix talents, et incrustée de pierres précieuses, puis ceux qui exhibaient les coupes d’Antigone, de Séleucos et de Thériclès, et toute la vaisselle d’or de Persée. Venaient ensuite le char de Persée, ses armes et son diadème reposant sur elles. Un petit intervalle, et les enfants du Roi étaient menés en esclaves et, avec eux, une masse de gouverneurs, de maîtres et de précepteurs en larmes, qui tendaient eux-mêmes les mains vers les spectateurs et montraient à ces petits enfants à prier et à implorer. Il y avait deux garçons et une fille, qui, à cause de leur âge, ne comprenaient pas du tout la grandeur de leurs maux, aussi inspiraient-ils plus de compassion dans leur inconscience de la catastrophe. C’est à peine si l’on remarqua l’approche de Persée, tant la pitié tenait les yeux des Romains fixés sur ces pauvres petits. Beaucoup de gens versaient des larmes […]. Persée lui-même marchait en arrière de ses enfants et de leur suite, vêtu de deuil et chaussé à la mode de son pays”.

 

Et puis… la visite du Louvre peut nous donner mauvaise conscience. Encore la Vénus de Milo (l’Aphrodite de Milo) a-t-elle été achetée et payée. En outre, selon la loi de l'époque, la moitié des trouvailles archéologiques revenait de droit à l'inventeur (en termes juridiques, l'inventeur est celui qui fait la découvertte) et l'autre moitié au pays, et ce jusqu'à la découverte de la tombe de Tout-Ankh-Amon. Mais le British Museum!!! Lord Elgin lui a vendu ce qu’il a pillé en Grèce, entre autres la frise du Parthénon. Byron a écrit à son sujet “Réchappé du ravage du Turc et du Goth, ton pays envoie un dévastateur pire qu’eux deux”.

 

Les fouilles sauvages continuent partout. En France, sur le site de la fontaine de Loulié au Puy d'Issolud (nord du département du Lot), l'antique Uxellodunum où a eu lieu l'ultime grande bataille des Gaulois contre Rome, jusque dans les années 1990 des amateurs armés de détecteurs de métaux procédaient à leurs fouilles personnelles, et personne ne sait aujourd'hui ni ce qui a été trouvé, ni où cela se trouve...

 

834b1 poignée de vase, inscription Chalcidique

 

Apparemment, ce morceau de poterie brisée ne présente aucun intérêt. Erreur, car cette poignée de vase qui porte quatre lettres à lire de droite à gauche nous livre la plus ancienne inscription de toute la Chalcidique. Il est écrit EMOI, ce qui veut dire “à moi” ou “pour moi”.

 

834b2 Athéna, Zeus, Héra et deux dieux ou héros barbus

 

Sur cette pierre sculptée en haut-relief à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, nous voyons au centre Athéna avec son casque sur la tête, et à sa gauche (à droite pour nous) Zeus avec son sceptre et Héra tout au bout. De l’autre côté, il est difficile de dire qui sont ces deux barbus. Peut-être d’autres dieux, ou des héros locaux. Mais cette pierre étant vraisemblablement en relation avec la fondation de Thessalonique, il peut s’agir de divinités locales patronnes de la cité nouvelle, ou de dieux protecteurs des divers bourgs réunis pour créer sur leur aire la grande ville.

 

834b3 borne bilingue sur via Egnatia

 

À deux reprises déjà dans mes articles précédents j’ai évoqué la via Egnatia tracée par les Romains pour relier le rivage de la mer Tyrrhénienne à Byzance, future Constantinople. La découverte de cette borne bilingue latin et grec citant le proconsul (gouverneur provincial) Cnæus Egnatius a donné l’explication de ce nom de via Egnatia, obscur jusqu’alors, car cet Egnatius est inconnu par ailleurs. À son sujet, je ne peux manquer mon couplet habituel concernant la prononciation de son prénom. Les Romains ont emprunté leur alphabet aux Étrusques, dont la langue ignorait le son G. Aussi ont-ils utilisé le C indifféremment pour noter le son K et le son G qui s’articulent de la même façon, l’unique différence étant que pour le C (K) les cordes vocales sont distendues, alors que pour le G elles sont tendues, ce qui fait qu’elles vibrent au passage de l’air. Et puis les Romains ont trouvé que ce n’était pas commode, et ils ont rajouté une petite barre horizontale au G pour marques la différence. Mais les prénoms prononcés Gaius et Gnæus ont gardé leur orthographe traditionnelle avec un C. Et c’est aussi pour cela que 2nd (second) s’écrit avec un C et se prononce avec un G. Fin de mon couplet (heureusement pour mes lecteurs, il est devenu plus rare depuis que nous avons quitté l’Italie).

 

Outre ce nom, la borne trouvée près de la rivière Gallikos indique 260 milles. On sait que le mille marin mesure 1852 mètres, tandis que le mile terrestre (avec un seul L) utilisé en Grande Bretagne fait 1609 mètres. Les Romains donnent ce nom à leur mesure parce que, logiquement, il correspond à mille pas. Et leurs pas de géants font 1,472 mètre. Le mille romain fait donc 1472 mètres, et 260 milles représentent 382,720 kilomètres, soit la distance du port de Dyrrachium (Durrës en Albanie) à la rivière Gallikos. Il y avait une borne milliaire… à chaque mille, pardi.

 

834b4a système de datation macédonien

 

834b4b système de datation en Macédoine romaine

 

Je viens de parler de mesures spatiales, voici maintenant des mesures temporelles. On distingue en Macédoine trois manières de définir l’année. Avant la conquête romaine de 168 avant Jésus-Christ, on se référait au règne d’un roi, et on comptait les années à partir de celle de son avènement. La première pierre ci-dessus dit “Dans la septième année du règne d’Antigone, alors que Nicolas fils de Pausanias était prêtre, neuf jours avant la fin du mois d’Oloios […]”. Il s’agit du roi Antigone Dosson (229-222 avant Jésus-Christ), et du mois de juillet. C'est donc l’année 223.

 

En 148, vingt ans après la conquête, la Macédoine est intégrée à l’Empire, au rang de simple province. C’est désormais cette année 148 qui est prise comme point de départ pour le calcul (comme nous calculons depuis la naissance de Jésus-Christ, ou comme l’Islam calcule depuis 622, Hégire de Mahomet de La Mecque à Médine). C’est ce que l’on appelle le système provincial macédonien, en usage jusqu’au quatrième siècle de notre ère. Mais en parallèle, depuis le règne d’Auguste (de 27 avant Jésus-Christ à 14 après), on a parfois aussi utilisé comme point de départ des “années respectables” ou sebasta en grec. Ce système se fonde en Macédoine sur la grande victoire d’Octave, futur Auguste, à Actium en 31 avant Jésus-Christ, qui lui a permis de devenir maître de Rome. On parle donc de chronologie sébastienne ou actienne. Ma seconde inscription est une dédicace au bas d’une statue. Elle dit “Dans l’année sébastienne ΣΟ et dans l’année BQP, [dédié à] l’empereur Tiberius Claudius […]”. L’inscription utilise donc les deux systèmes. ΣΟ en grec signifie 76. Par conséquent il faut ajouter 76 ans à l’année 31 avant Jésus-Christ, ce qui nous mène à 44 de notre ère. Par ailleurs, B=2, Q=90 et P=100. Le total est 192 et, en ajoutant 192 ans à l’année 148 avant Jésus-Christ, on arrive bien au même résultat de 44 de notre ère.

 

834b5 maquette d'engin de siège reconstitué

 

Cet objet n’a rien d’antique, c’est une maquette représentant la façon dont, à l’époque hellénistique, les Macédoniens pouvaient construire un engin de siège naval, en assemblant deux navires et en y plaçant une tour et leur matériel offensif.

 

834b6a flûte antique (musée de Thessalonique)

 

Puisque, avec l’engin de siège, je viens d’aborder la vie (et la mort) dans cette guerre qui fait hélas partie de la vie quotidienne des Macédoniens, des Grecs et autres peuples de l’Antiquité, je vais continuer avec d’autres éléments du quotidien. La flûte, par exemple. Généralement, elle était utilisée double, et on en jouait dans les cérémonies du culte, à l’armée, au théâtre, dans les festins. C’est Athéna qui a inventé cet instrument de musique mais, un jour qu’elle s’est vue dans le miroir des eaux d’un ruisseau, les joues gonflées, enlaidie, elle a renoncé à tout instrument à vent et a jeté sa flûte au loin. La flûte est tombée en Phrygie, où le silène Marsyas l’a trouvée. Imprudemment, il a osé défier, avec la flûte, Apollon et sa lyre. Apollon accepta le défi. Le gagnant pourrait faire de l’autre ce qu’il voudrait. Apollon, retournant sa lyre, put en jouer aussi bien, alors qu’à l’envers la flûte ne peut donner aucun son. Alors Apollon a suspendu Marsyas à un pin et il l’a écorché vif.

 

834b6b flûte en os, Italie (San Giacomo degli Schiavoni)

 

Le musée ne donnant pas de date pour les deux flûtes précédentes destinées à être utilisées simultanément, je publie aussi cette photo d’une flûte en os du premier siècle après Jésus-Christ, trouvée dans une villa rurale de San Giacomo degli Schiavoni, en Molise (province de la côte est de l’Italie, juste au nord des Pouilles).

 

834b7a écritoire en bronze (325-300 avant J.-C.)

 

Ceci, c’est pour l’image que l’on a des anciens écrivant dans l’argile crue avec un stylet ou gravant dans la cire dont est recouverte une tablette de terre cuite. Pourquoi pas un ciseau de sculpteur et un bloc de marbre dans la poche. Les Égyptiens n’étaient pas seuls à utiliser le papyrus et l’encre. Cette écritoire de bronze, avec un compartiment pour l’encre à droite et d’autres pour les accessoires, date de 325-300 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire la toute fin du règne d’Alexandre et le début de l’époque hellénistique.

 

834b7b papyrus de Derveni (milieu 4e s. avant J.-C.)

 

En 1962, lors de l’élargissement d’une voie de Derveni, à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Thessalonique, on a découvert par hasard ce que l’on appelle improprement le “cimetière de Derveni”, parce qu’il s’agit à proprement parler de tombes établies le long d’une route, hors de la ville. Le contenu de ces tombes était extrêmement riche, et entre autres on y a découvert le fameux “papyrus de Derveni”, datant du troisième quart du quatrième siècle avant Jésus-Christ et qui est le plus ancien papyrus jamais trouvé en Europe, et légèrement plus vieux que le plus ancien papyrus grec retrouvé en Égypte. Il contient une interprétation philosophico-allégorique d’une théogonie orphique. Son auteur cite Héraclite et semble adhérer à la philosophie d’Anaxagore. Sans doute pour des raisons religieuses on avait voulu brûler ce rouleau de papyrus qui a été retrouvé carbonisé dans les restes d’une incinération. Il manque au moins un autre rouleau après la fin du texte retrouvé, mais celui-là ou ceux-là ont dû bien brûler et se consumer.

 

834b8a Marchand de fruits et légumes, et son âne

 

Image très quotidienne, cette petite terre cuite polychrome représente un marchand de fruits et légumes avec son âne chargé de la marchandise dans des paniers, et elle date de la fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ ou du début du premier.

 

834b8b vente d'une femme esclave

 

L’esclavagisme a duré, dans cette région qui est restée ottomane jusqu’au début du vingtième siècle, encore plus longtemps que dans les colonies françaises. Dans les temps modernes, comme dans l’Antiquité, on se servait dans les pays conquis. Prisonniers de guerre, mais aussi achats auprès de pirates qui procédaient à des razzias sur les côtes. Cette pierre concernant une vente d’esclave date du troisième siècle après Jésus-Christ, mais il faudra encore attendre longtemps pour que ce genre de transactions disparaisse. Transactions légales, du moins, car un trafic existe toujours, hélas, dans certains pays. “Titos, fils de Lycos, achète à Amphotéra une fille esclave âgée de deux mois. Le nom de la fille est Nikè. Le prix est fixé à quinze pièces d’argent”. Pauvre petit bébé…

 

834b9a bassin lustral

 

Avant d’entrer dans un sanctuaire, il était requis de se laver les mains en signe de purification. Ce que montre ma photo est un bassin lustral, c’est-à-dire un récipient d’eau à la disposition des fidèles pour ces ablutions rituelles. Ces pratiques de purification existent toujours, puisqu’avant les prières rituelles, l’Islam réclame également des ablutions de purification, mains humides sur la tête, les mains et les avant-bras jusqu’au coude, les pieds. Un bassin lustral de cette dimension ne serait pas suffisant, aussi les mosquées offrent-elles des fontaines aux robinets multiples, comme on l’a vu dans mon dernier article, devant la Rotonda de Thessalonique. Et puis je me demande –mais nulle part je n’ai trouvé confirmation ou infirmation de ma supposition– si l’usage du bénitier à l’entrée des églises, où l’on trempe le bout de ses doigts avant de faire sur son front, sa poitrine et ses épaules le signe de la croix, ne serait pas également une purification symbolique, une reprise d’un usage païen adaptée au nouveau culte.

 

834b9b defixio (voeu adressé aux dieux des Enfers)

 

Autre usage en relation avec la religion, la defixio. Il s’agit d’une bandelette de plomb qui est roulée sur elle-même et sur laquelle a été inscrit un message à destination des dieux d’en bas, aux divinités infernales. Ces messages sont généralement enterrés avec les défunts. J’ai déjà montré une autre defixio au musée de Pella, le 15 juillet dernier. Celle-ci, trouvée au cimetière de Thessalonique dans une tombe du quatrième siècle avant Jésus-Christ, dit dans ce qui en est encore lisible “…attachez la langue et la parole de Diogène, Kriton, Ménon, Epandros…".

 

834c1 vase pour l'enterrement d'un enfant (époque archaïq

 

Ce pot de terre cuite était utilisé comme vase funéraire pour un enfant. Concernant les rites funéraires, je vais suivre l’ordre chronologique. Pour commencer, nous remontons ici à la fin du huitième siècle avant Jésus-Christ, ou au début du septième.

 

834c2a défunt en casque avec feuille d'or sur le visage

 

834c2b couvre-bouche en or, fin 6e s. avant JC

 

Le défunt de ma première photo avait été enterré avec son casque en place sur la tête, où il a été retrouvé. Et sur son visage on avait modelé en la pressant une feuille d’or. Il est donc impressionnant de penser que le crâne qui a été dégagé du casque avait, de son vivant, les traits que montre la feuille d’or. Le décès date des environs de 520 avant Jésus-Christ. C’est aussi vers la fin du sixième siècle que l’on situe l’objet de ma seconde photo. Il s’agit d’une feuille d’or qui, à l’aide d’une cordelette passée par les trous des deux extrémités du losange, était fixée sur la bouche du mort.

 

834c3a modèle de char en fer à 2 roues

 

834c3b vase à parfum et kouros habillé

 

Ces deux photos montrent des objets trouvés dans la tombe d’un homme décédé vers 540 avant Jésus-Christ. D’une part un modèle réduit en fer de char à deux roues, et d’autre part à droite une statuette de kouros habillé (habituellement, le kouros est nu), et à gauche un vase à parfums en forme de jeune fille. Chez Jean-Paul Gaultier c’est le contraire, les parfums d’hommes sont dans des flacons en forme d’homme, et de femme pour les femmes.

 

834c4a modèle de char en fer à 4 roues

 

834c4b phiale d'argent, vers 510 avant Jésus-Christ

 

D’environ trente ans plus récente –vers 510–, cette tombe est celle d’une femme. Pour elle, le char a quatre roues. Et on a trouvé aussi dans sa tombe cette phiale d’argent. Précisons que la phiale est un vase, ou plutôt une coupe rituelle.

 

834c5a Tombe d'une femme (320-300 avant J.-C.)

 

834c5b Perséphone, décor de lit en os doré

 

834c5c calice d'argent (320-300 avant J.-C.)

 

Ce ne sont nullement des fouilles méthodiques menées par des archéologues, mais le hasard qui a fait découvrir en 1938 la tombe d’une femme qui avait été enterrée avec tous ses bijoux et tous les dons qui lui avaient été faits. La première photo ci-dessus est sa tombe qui a été transférée telle quelle au musée. Elle porte des traces de l’incinération. Ses murs sont revêtus de stuc peint. Dans cette tombe on a aussi retrouvé cette petite Perséphone en os doré qui tient une torche allumée. Elle faisait partie du décor d’un lit de bois. Et puis il y avait cette belle coupe en argent, un calice pour le vin.

 

834c6 décor tombe d'une jeune femme avec nouveau-né

 

Cette jolie peinture est un détail du décor intérieur d’une autre tombe (350-325 avant Jésus-Christ). Ce décor sur stuc imitait les murs d’une chambre de femme. Et en effet, dans cette tombe avaient été ensevelis une jeune femme et son nouveau-né.

 

834c7a squelette de femme remarquablement conservé

 

834c7b chevelure de femme tressée en natte

 

C’est en 1964 que, dans un cimetière de Thessalonique, a été mis au jour un sarcophage de marbre contenant un cercueil de plomb. Ce cercueil était si bien fermé, si étanche, que la défunte à l’intérieur était encore dans l’état que l’on voit. Même les os les plus fins ne s’étaient pas dissous. Peut-être aussi avait-on placé dans le cercueil des absorbeurs d’humidité. Quelques traces de sourcils étaient encore visibles, mais surtout (seconde photo) sa chevelure qui avait été tressée en natte était intacte. À noter que le cercueil de plomb que l’on voit est une reconstitution, le corps y ayant été replacé comme lorsqu’il a été trouvé.

 

834c8a Eros-Thanatos, d'un atelier attique

 

834c8b stèle funéraire, Eros et torche renversée

 

Éros, le dieu de l’amour, est aussi, bien souvent, lié à la mort. Car si les poètes alexandrins, à l’époque hellénistique et dans les siècles qui ont suivi (les bas-reliefs ci-dessus sont respectivement de 175-200 après Jésus-Christ, et du deuxième ou du troisième siècle), le représentent traditionnellement comme le fils d’Hermès et d’Aphrodite, enfant ailé muni d’un arc qui s’amuse à toucher les cœurs de ses flèches, ou beau séducteur secret de Psychè, les traditions anciennes telles que dans la Théogonie d’Hésiode en faisaient un dieu de l’origine, né de l’Œuf primordial engendré par la Nuit, dont les deux moitiés de la coquille sont la Terre et le Ciel (je mets des majuscules aux mots qui désignent des divinités ou des forces primitives), et ce caractère archaïque n’a jamais disparu complètement. Ainsi, dieu de l’amour et de la génération, il assure la continuité des espèces. Mais cette continuité et son progrès sont liés à la régénération, donc à la mort. Naissance et mort sont indissolublement liées, et l’acte sexuel lui-même est une petite mort. Ainsi, ma première photo représente un Éros Thanatos (la Mort, en grec), adolescent sans ailes tenant dans sa main gauche, devant un tissu qui doit être une cape, un flambeau retourné. La flamme est symbole de vie, elle s’allume et s’éteint comme la vie, et le fait qu’elle brûle à l’envers signifie la mort. Cette même torche retournée se retrouve dans la main gauche du petit Éros ailé (horrible, le pauvre) de ma seconde photo. Statue et stèle proviennent toutes deux, bien sûr, de cimetières.

 

834c8c stèle du gladiateur Leukaspis, 13 fois vainqueur

 

834c8d pierre funéraire d'un pêcheur (3e s. après JC)

 

Les statues, pierres, stèles funéraires sont souvent aussi en relation avec la profession du défunt ou avec ses activités, ses hobbies. Ainsi voit-on ci-dessus (première photo) le gladiateur Leukaspis (“Bouclier Blanc”, en grec) tenant en main une branche de palme, symbole de victoire. Car victorieux, cet homme enterré entre 175 et 200 après Jésus-Christ l’a été treize fois, comme en témoignent les treize couronnes représentées en haut à droite. L’autre pierre funéraire, celle de ma seconde photo, nous montre un homme mouvant sa barque à rame et à voile carrée. C’est le type des barques de pêche, on peut donc en conclure qu’il s’agit vraisemblablement d’un pêcheur. De toute façon, seul à bord, il n’est probablement pas dans la barque de Charon. Cette pierre est du troisième siècle après Jésus-Christ.

 

834c9a deux des 4 bustes de ce sarcophage 140-160 après JC

 

Je montre ici en gros plan deux des quatre bustes qui ornent un sarcophage de Thessalonique daté 140-160 après Jésus-Christ. Il s’agit peut-être d’une sépulture familiale. Le réalisme des visages, très certainement sculptés à la ressemblance des personnages ensevelis, est impressionnant.

 

834c9b sarcophage (220-230 après JC), Amazonomachie

 

834c9c Amazone mourante, sarcophage 220-230 après JC

 

À l’extérieur, sur le parvis du musée, ont été placés deux grands sarcophages. Celui que je montre ici, en provenance d’un cimetière de Thessalonique, date de 220-230 après Jésus-Christ. Parmi les denses sculptures qui le recouvrent, ma deuxième photo montre un détail du combat des Amazones contre les Athéniens (Amazonomachie). En cette époque impériale où je trouve les arts très décadents, cette sculpture a quelque chose de très classique.

 

834d1a couronne de chêne en or, 325-300 avant JC

 

834d1b couronne de myrte en or (325-300 avant JC)

 

Dans la Macédoine des rois, au cours des banquets de la haute aristocratie, il était fréquent de se parer le front d’une couronne en or. La beauté, la richesse, la dimension de la couronne étaient en relation directe avec l’importance et la puissance du personnage qui la portait. Il était donc naturel d’être enterré avec sa couronne, afin de retrouver dans l’autre monde, au banquet des dieux, son importance terrestre. Aussi a-t-on retrouvé bon nombre de couronnes d’or dans les tombes fouillées par les archéologues. Les deux que je montre ici sont de 325-300 avant Jésus-Christ. La première, faite de feuilles de chêne, a été trouvée dans une tombe d’Aigai (actuelle Vergina, première capitale des rois de Macédoine), sur l’agora, près du sanctuaire d’Eukleia. L’autre couronne, de feuilles de myrte, est de Thessalonique.

 

834d2a boucles d'oreilles en argent, 6e-5e s. avant JC

 

834d2b Nikè ailée sur boucles d'oreilles en or

 

Puisque nous en sommes aux objets précieux, voyons quelques bijoux. Ces deux paires de boucles d’oreilles ne sont pas du tout de la même époque, puisque les premières, en argent et de la forme de la lettre grecque oméga majuscule, sont datées sixième ou cinquième siècle avant Jésus-Christ, tandis que les autres sont du troisième ou du deuxième siècle avant Jésus-Christ. La défunte avait été enterrée avec les boucles de la photo du haut en place sur ses oreilles, au moyen d’un anneau. Les boucles de la seconde photo, en or, représentent une Nikè (une Victoire) ailée assise.

 

834d3 bracelet en or avec des têtes d'animal

 

834d4 bijou en or et pierres semi-précieuses (3e s. avant

 

Ce bracelet en or, beau et lourd, a été trouvé dans une tombe familiale de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou du début du troisième siècle. N’étant pas expert en zoologie, je ne saurais dire quel est l’animal, caprin ou ovin, qui en décore les extrémités, avec ces cornes longues, fines et d’une forme que je ne connais pas. Quant à ce pendentif en spirale du troisième siècle avant Jésus-Christ, chacune des trois chaînettes qui y sont fixées porte à son extrémité une pierre semi-précieuse.

 

834d5 deux bagues en or, 4e s. avant JC

 

Pour ces bagues en or, la notice donne 350-300 avant Jésus-Christ pour la première et, ce qui revient à peu près au même, fin quatrième siècle pour la seconde. Parce que ce n’est peut-être pas bien visible sur ma photo, je précise que ce que tient cette femme assise, à gauche, c’est une couronne et une phiale. Sur la seconde, l’inscription ΚΛΕΙΤΑΙΔΩΡΟΝ (à l’intention des hellénistes : c’est un datif avec iota adscrit) signifie “cadeau pour Kleita”. La femme enterrée avec cette bague devait donc y tenir, à ce cadeau. C’est touchant et émouvant.

 

834d6a tête d'Athéna sur un pendentif en or

 

Sur ce pendentif en or du quatrième siècle avant Jésus-Christ, on voit une tête d’Athéna bien joufflue. Gageons que si elle était vraiment comme cela, elle n’aurait pas jeté au loin sa flûte et aurait continué à en jouer.

 

834d6b Athéna sur médaillon de bronze

 

Tout au contraire, je trouve très belle cette Athéna d’un médaillon de bronze du deuxième siècle avant Jésus-Christ, qui provient probablement d’un atelier de l’île de Délos. Si belle, même, que j’ai préféré la prendre en gros plan.

 

834d6c tête d'Olympias, médaille jeux sportifs, Veroia

 

Même si Thessalonique n’a été fondée qu’après la mort de Philippe et celle d’Alexandre, nous sommes dans la Macédoine de ces deux rois, et dans l’actuelle capitale du pays dont ils sont les figures emblématiques. Or le premier est le mari d’Olympias, et le second est son fils. Je ne pouvais donc manquer de montrer ici cette médaille qui la représente. D’autant plus qu’elle est originaire de Ioannina, en Épire, que nous avons visitée en décembre 2010, qu’elle a été prêtresse de Zeus à Dodone, que nous connaissons aussi, et qu’elle a rencontré Philippe dans l’île de Samothrace où nous comptons nous rendre dans quelques semaines. Nous mettons donc nos pas dans les siens. Il s’agit d’une médaille frappée vers 225-250 de notre ère, à l’occasion des jeux sportifs de Véroia organisés pour célébrer la mémoire d’Alexandre.

 

834e1 vases à parfum en pierre

 

834e2 vases à parfum en verre

 

Ces vases à parfum sont, pour la première photo, en pierre et datent de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, tandis que ceux de la seconde photo, contemporains (325-300) des premiers, sont en verre coloré.

 

834e3 coupes multicolores de Chio

 

L’île de Chio était célèbre, entre autres, pour ses coupes multicolores aux sujets variés. Le musée en présente une belle collection, parmi laquelle j’ai choisi de réunir sur une même image ces trois-là. Les vitrines de cette salle ayant pour but de montrer les nombreux pays, villes, provinces avec lesquels Thessalonique était en relations commerciales, il était important pour le musée de parler des origines des objets, non de dates. De sorte que je ne suis pas capable ici de dater ces coupes…

 

834e4 mosaïque représentant l'hiver

 

Cette mosaïque qui représente une allégorie de l’hiver, avec sa couronne d’olivier et son gros manteau enveloppant, devait faire partie d’une grande mosaïque de sol dans une villa de la fin du troisième siècle de notre ère, mais dont on n’a retrouvé que le printemps et l’hiver.

 

834f1 tête de déesse, peut-être Déméter. Olynthos

 

Passons à quelques statues, ou plutôt têtes de statues. Et nous commençons par cette terre cuite de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ qui était accrochée à un mur d’une maison d’Olynthe. Lorsque l’on trouve des statues dans des sanctuaires ou à proximité, l’identité des dieux représentés ne pose aucun problème. Mais lorsqu’il s’agit d’un culte dans une maison privée et que rien de particulier (mosaïque de sol, statuettes avec attributs caractéristiques, etc.) ne vient donner d’indications, on reste dans le doute. C’est le cas pour cette déesse, dont certains pensent qu’il pourrait s’agir de Déméter. Je ne sais sur quels indices repose cette hypothèse. Mais ce buste me plaît beaucoup.

 

834f2 Tête d'Asklépios (fin 4e s. avant JC)

 

Ici, du fait du lieu de la découverte, il n’y a pas de doute, c’est Asclépios. Peut-être même est-ce la tête de sa statue de culte datant du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

834f3 dieu barbu, 175-200 après JC

 

Pas une seule hypothèse, rien du tout, on ignore totalement qui peut être ce dieu barbu de 175-200 après Jésus-Christ. Mais il est très beau, et je lui trouve quelque chose de christique, je ne serais pas étonné de le trouver dans une cathédrale romane de France. Hé non, c’est sûrement un dieu païen quoique saint Paul ait prêché à la synagogue un siècle et demi auparavant.

 

834f4 tête d'homme, expression typique 3e s. après JC

 

Lèvres pincées, sourcils froncés, regard intense, ce vieil homme du milieu du troisième siècle après Jésus-Christ exprime avec force sa tristesse et son amertume. En le regardant, je suis très touché par tout ce qu’exprime ce visage. Cette tension des sentiments est l’une des caractéristiques de l’art de cette époque.

 

834f5 tête 3e s. après JC, modifiée au 4e s

 

Cette sculpture a été exécutée, dans un premier temps, en ce même milieu du troisième siècle que la statue précédente, mais elle a été retravaillée au temps de l’empereur Théodose (né en 347, et empereur de 379 à sa mort en 395). D’ailleurs, on note que son regard se situe déjà au seuil de l’art byzantin. Puis, encore plus tard, un artiste a repris le ciseau pour lui ôter sa toge, trop typée citoyen romain, car on en a très probablement fait un apôtre ou quelque autre saint chrétien. D’ailleurs, il a été trouvé sur l’agora, où le culte chrétien était pratiqué depuis le sixième siècle.

 

834g1 fixation d'anse d'hydrie en bronze

 

834g2 Gorgone sur l'anse d'une situle de bronze

 

834g3 anse d'hydrie, 5e s. avant JC

 

Pour les Grecs, il n’était pas question de souder tout simplement une poignée sur un chaudron de bronze. Il y avait toujours à ce niveau une décoration, et ce dès l’époque mycénienne. Les ustensiles des Macédoniens, qui se réclamaient de la culture grecque et faisaient appel à des artistes du monde grec (Attique, Ionie, etc.), bénéficiaient aussi, dès l’époque archaïque, de ces raffinements, et ont évidemment continué à l’ère classique et à l’ère hellénistique. C’est ainsi que nous voyons sur la première photo ci-dessus une poignée qui se prolonge en main plaquée sur le récipient. Cette hydrie de bronze date des alentours de 560 avant Jésus-Christ. Sur la seconde photo, on voit une tête de Gorgone sur une situle utilisée comme cratère (pour mélanger le vin et l’eau, selon l’usage antique). Je lui trouve une teinte très dorée, pour du bronze. J’ignore si le bronze a été doré, ou si cette couleur résulte d’une composition particulière de l’alliage. Elle a été trouvée dans la tombe d’un homme enseveli au cinquième ou au quatrième siècle avant Jésus-Christ, avec de la vaisselle rituelle et de la vaisselle de banquet. Enfin, l’hydrie de ma troisième photo date du cinquième siècle avant Jésus-Christ, mais l’anse a subi une réparation à la fin du quatrième siècle. Et puis, vers 200 avant Jésus-Christ, l’hydrie a été utilisée comme urne funéraire. Cette tête de jeune femme qui la décore est plus simple, plus sobre que la précédente, mais je ne l’en trouve que plus belle.

 

834g4 calice d'argent à fond décoré en relief

 

Dans l’Antiquité, le vin rouge était si dense, si épais, qu’il était nécessaire, pour le rendre buvable, de le mêler à de l’eau, comme je le disais plus haut, dans un cratère (racine du verbe κεράννυμι, “je mélange”). Malgré cela, il restait suffisamment opaque pour dissimuler le fond de la coupe dans laquelle on le buvait. Ainsi, ce calice d’argent utilisé comme verre à vin dans les banquets révélait au buveur, quand il l’avait vidé, cette tête en relief qu’il ne soupçonnait pas auparavant. Le musée présente trois coupes de ce type, qui ne sont pas sans évoquer l’idée de ces godets à Mei Kwei Lu chinois (“saké chinois”) qui, par un effet optique de modification de la diffraction, montrent une image érotique quand on a bu. Sauf qu’ici c’est de meilleur goût, c’est plus raffiné…

 

834g5 couvercle de miroir en bronze, Eros ailé

 

Ceci est le couvercle d’un miroir en bronze de 350-325 avant Jésus-Christ. On y voit, accompagné d’un coq, un Éros ailé qui s’éloigne. Ici, contrairement à ce que nous avons vu au début, Éros ne porte pas de torche retournée, il n’a rien à voir avec la mort, il n’est que le dieu de l’amour. Il me semble que ce doit être une allusion à la légende de Psychè. Son mystérieux amant qui n’était autre que le dieu et ne la rejoignait que dans l’obscurité de la nuit lui avait interdit de tenter de voir son visage et de chercher à savoir qui il était. Mais la curiosité l’a emporté et, une nuit qu’il dormait, elle a allumé la lampe qu’elle avait préparée sous le lit mais, maladroitement, elle en a fait tomber une goutte d’huile brûlante sur l’épaule d’Éros qui s’est réveillé et s’est enfui pour toujours. J’ai bien l’impression que c’est ce départ que représente ce bronze, mais s’il en est ainsi Psychè n’a vraiment pas été perspicace si, faisant l’amour avec lui, elle a palpé dans son dos ces grandes ailes et ne s’est pas doutée que c’était bien bizarre pour un être humain…

 

834g6 lanterne de bronze (325-300 avant J.-C.)

 

Cet objet n’est pas une passoire, mais une lanterne de bronze datée 325-300 avant Jésus-Christ. La couleur est plutôt celle du cuivre, rien n’indique la proportion des différents métaux dans cet alliage. On allumait du feu à l’intérieur, et la lumière était censée passer par ces trous. Je pense que ce ne devait pas être très lumineux.

 

834h1 stèle d'un petit enfant juif, 17e siècle

 

834h2 stèle juive, Thessalonique, homme de 48 ans, 1860

 

Du fait de sa situation au débouché des routes de l’Europe Centrale sur un axe nord-sud, et sur la grande route Egnatia ouest-est reliant, suite à la via Appia, Rome à Byzance (puis Constantinople), et en tant que grand port sur la Méditerranée, Thessalonique a, dès sa création en 315 avant Jésus-Christ, attiré des populations nombreuses qui s’y sont fixées. Cela a d’abord été des personnes qui vivaient aux alentours et qui ont quitté leurs villages pour la ville moderne. Plaque tournante, elle a attiré des marchands, des marins, des immigrants divers. Au cours du second siècle de notre ère, plus que n’importe quelle autre cité de Macédoine ou de Grèce, elle a vu arriver des Grecs de Grèce centrale, du Péloponnèse, de Crète, des commerçants d’Asie Mineure, des immigrants d’Italie et aussi, comme je le disais dans mon premier article sur Thessalonique, des Juifs d’Égypte et d’ailleurs. Toutes ces arrivées ont fait de Thessalonique une cité hautement multiethnique et cosmopolite, sans toutefois que l’élément grec perde la main sur la ville. Comme je le disais dans cet article où je parlais de la situation des Juifs, nombreux sont ceux qui sont venus s’installer ici lorsque les Rois Catholiques d’Espagne les ont sommés de quitter le pays après avoir chassé les derniers Musulmans lors de la prise de Grenade en 1492. C’est pour cette raison que le musée accueille une exposition au sujet de leur présence dans la ville. Cette exposition, très intéressante, consiste surtout en de grands panneaux explicatifs et montrant des photos de lieux, de personnes et de documents. Parce que je ne vais pas, ici, reproduire ces tableaux, je choisis, parmi les objets présentés, deux pierres tombales.

 

La première est celle d’un petit garçon, rédigée en hébreu. Elle nous apprend qu’il était le fils de rabbi Israël Erera et qu’il est mort en kislev (c’est-à-dire novembre ou décembre), mais ne donne pas d’indication sur l’année. Il s’agissait probablement du dix-septième siècle.

 

Quant à la seconde de mes photos, elle représente une pierre tombale gravée en alphabet hébreu, mais en langue ladino, à savoir la langue particulière des Juifs sépharades venus d’Espagne qui, au cours des siècles, ont continué d’utiliser un langage basé sur l’espagnol, mais qui a évolué de façon autonome par rapport à l’espagnol d’Espagne. De plus, n’étant plus environnés de gens qui parlent une langue pure, ils ont subi l’influence du grec des autres habitants et de l’hébreu qui était la langue de leur religion et de leur culte. Le texte dit “Béni soit le juge de vérité. Ci-gît Jizhak Halfon. Puisse son âme reposer dans les jardins d'Éden. Il est mort âgé de 48 ans le 3 elul 5620” (27 août 1860). De toute évidence, ces pierres proviennent du cimetière profané par les Nazis en 1942.

 

834i1 musée de Thessalonique, cratère de Derveni

 

Ce cratère merveilleux

du milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ a très tôt ensuite (dernier quart du quatrième siècle) été utilisé comme vase funéraire et a été découvert en 1962 dans le dit “cimetière de Derveni” dont j’ai parlé au début au sujet du “papyrus de Derveni”, aussi l’appelle-t-on “le cratère de Derveni”. Sur le rebord est gravé le nom du propriétaire du vase, “Astiôn, fils d'Anaxagoras, de Larissa” (en Thessalie), lequel est vraisemblablement le défunt dont il contient les cendres. Ce vase de quarante kilos est le seul et unique récipient de bronze de cette période  avec des décorations en relief que l’on ait retrouvé intact. On suppose qu’il est l’œuvre d’un artisan d’une cité ionienne de Chalcidique, qui aurait fait son apprentissage à Athènes. Sa couleur dorée vient du savant dosage d’étain dans le bronze, car il ne contient absolument pas d’or.

 

834i2 Cratère de Derveni, Dionysos et Ariane

 

834i3 musée de Thessalonique, cratère de Derveni

 

834i4-musee-de-Thessalonique--cratere-de-Derveni.JPG

 

Le sujet principal est l’omnipuissance de Dionysos sur la nature, son pouvoir sur la génération et sur la mort. C’est un véritable hymne au dieu. La scène la plus importante est (première photo) celle où l’on voit Dionysos avec Ariane. On se rappelle qu’Ariane, tombée amoureuse, avait aidé Thésée à retrouver son chemin dans le Labyrinthe après avoir tué le Minotaure, en dévidant à l’aller un fil qu’il a pu suivre au retour. Mais cette aide était fournie contre la promesse que Thésée l’épouserait. Il a pu quitter la Crète grâce à elle, il l’a emmenée comme promis sur son navire, mais lors d’une escale à Naxos il l’a abandonnée endormie sur le rivage. Racine fait dire à Phèdre, sa sœur, ces vers inoubliables :

“Ariane, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !” 

La pauvre Ariane se consumait en larmes quand Dionysos, sur un char traîné par des panthères, passa par là, fut séduit par la beauté de la jeune femme et décida de l’épouser. Il l’emmena sur l’Olympe et lui offrit un diadème d’or confectionné par Héphaïstos. Nous voyons ici Dionysos posant affectueusement une jambe sur la cuisse d’Ariane et Ariane soulevant son voile en se tournant vers son divin mari. Derrière Dionysos, sa panthère. La seconde photo est un gros plan sur Silène, le tuteur de Dionysos qui l’accompagne dans son cortège. Sur le corps du vase, les sujets sont en haut-relief, mais sur les épaulements ce sont des sujets en ronde-bosse comme cette Ménade de ma dernière photo. Le mot Ménade (Μαινάδα) est en rapport avec le verbe μαίνομαι “je suis fou, je délire”. Les Ménades, les “femmes en délire”, sont possédées par le dieu qui insuffle en elles une folie mystique. Elles sont les suivantes de Dionysos, esprits orgiaques de la nature. C’est ce qu’exprime l’attitude de celle-ci.

 

Ce cratère de Derveni n’est pas ici à sa place. J’aurais dû en parler au moment où je traitais des objets de bronze. Mais je l’ai trouvé si beau, il m’a tellement impressionné, que j’ai souhaité terminer avec lui mon article sur le musée archéologique de Thessalonique. Et ainsi clore la série de cinq articles sur notre visite de cette ville.

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

sur l'origine des chiffres romain 12/08/2016 19:44

Merci pour toutes ces informations enrichissantes sur l’époque romaine. Il ne me reste plus qu’à rechercher des infos sur l’origine du chiffre romain pour compléter mes recherches.

miriam 08/02/2013 14:23

A propos de Salonique, une lecture ancienne Vidal et les siens d'Edgar Morin qu'il faudrait que je relise!

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche