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30 mai 2011 1 30 /05 /mai /2011 21:59
Il s’appelle musée cycladique, mais deux de ses quatre niveaux sont consacrés à l’art des Cyclades en deux étapes chronologiques, tandis qu’un troisième étage est consacré à Chypre et le quatrième étage à une mise en scène très pédagogique des objets de la vie courante dans l’Antiquité. Mais j’y reviendrai. Commençons par les Cyclades.
 
690a1 Athènes, musée cycladique, 4360-3500 avt JC
 
Parce que la population des Cyclades était insulaire, et sur des terres qui ne produisaient pas grand chose, elle a d’une part appris à naviguer bien et loin ce qui a permis des contacts divers aidant à s’ouvrir l’esprit (les voyages forment la jeunesse, n’est-ce pas) et elle a d’autre part dû se débrouiller pour développer des techniques. L’évolution technique et intellectuelle est allée ainsi de pair avec l’évolution artistique. Et dès 4360-3500 avant Jésus-Christ on trouve ce genre de productions.
 
690a2 Athènes, musée cycladique, 2800-2300 avt JC
 
Et puis le style a évolué et la statuette ci-dessus date de 2800-2300 avant Jésus-Christ. Les reliefs étant très peu marqués comme on peut le remarquer par la poitrine, on doit considérer le renflement du ventre comme non négligeable quoiqu’il soit discret. On peut donc supposer que cette femme a été représentée enceinte.
 
690a3 Athènes, musée cycladique, homme 2800-2300 avt JC
 
Cette statue est de grande taille. Or si la représentation des hommes est très rare en statuettes, cet exemplaire est le seul et unique qui soit connu de représentation d’un homme en statue dans la civilisation cycladique d’avant l’Âge du Fer. Comme la statue précédente, on le situe dans la fourchette de 2800 à 2300 avant Jésus-Christ.
 
690a4 Athènes, musée cycladique, représentation de la mo
 
Les statuettes telles que la jeune femme supposée enceinte ci-dessus ont les pieds inclinés vers le bas, comme si elles dansaient en faisant des pointes ou marchaient sur la pointe des pieds. Par ailleurs, elles ont parfois les genoux légèrement fléchis. Cela a amené les archéologues à supposer que ces statuettes, que l’on représente généralement debout en s’ingéniant à leur créer des supports pour les faire tenir à la verticale alors qu’elles n’ont jamais de socle d’origine, étaient très certainement destinées à être couchées sur une surface plane et représentaient une morte. Par ailleurs, la position des bras croisés sur la poitrine pourrait être en relation avec la mort.
 
690a5 Athènes, musée cycladique, 2800 avant Jésus-Christ
 
Cette figurine de 2800 avant Jésus-Christ, avec son haut chapeau conique sur la tête est la préfiguration d’un type qui s’est développé par la suite. Cet élégant couvre-chef (et d’autant plus chic qu’elle est nue) a nom un pilos.
 
690a6 Athènes, musée cycladique, 2800-2300 avant JC
 
Nous sommes toujours dans la fourchette 2800-2300 avant Jésus-Christ. Cette statuette assise et tenant une tasse à la main est désopilante. Mais en outre elle est exceptionnelle. En effet, il est extrêmement rare que le bras, tenant ou non un verre, soit tendu en avant. Par ailleurs, même si les attributs sexuels sont généralement discrets, ils sont représentés, mais pas ici, cette figurine n’est ni homme, ni femme. Enfin, si la tête, en forme d’amande et au visage plat, est traditionnel de cette période, en revanche il est a noter qu’ici elle est presque perpendiculaire par rapport au cou. Or si, comme on le voyait tout à l’heure, les statuettes sont prévues pour être couchées, le visage parallèle au cou les fait regarder vers le ciel, mais celle-ci, assise, a le buste vertical, il a donc fallu positionner ainsi son visage si l’on a souhaité la faire regarder vers le ciel. Le geste de tenir une tasse, la position assise, suggéreraient la vie, mais le visage tourné vers le ciel et l’autre bras replié sur l’abdomen évoquent la mort. Ce qui en fait une représentation énigmatique.
 
690b1 Athènes, musée cycladique, statuettes phi et psi (1
 
Nous faisons un saut dans le temps pour arriver entre le quatorzième et le douzième siècles avant Jésus-Christ, autrement dit à l’époque où se développe la civilisation mycénienne. Et ces statuettes sont caractéristiques de cette période. Par analogie avec la forme des lettres grecques, on les classifie selon un type appelé phi (Φ) et un type appelé psi (Ψ).
 
690b2 Athènes, musée cycladique, pleureuses 13e s. avt JC
 
On appelle larnax un genre de coffre en terre cuite à quatre pieds. Le grand côté de celui-ci, qui date du treizième siècle avant Jésus-Christ, représente une procession de pleureuses. Il vient peut-être de Tanagra, en Béotie. Mais il n’a évidemment rien à voir avec ce que l’on appelle un tanagra en référence à de jolies statuettes dont cette même Tanagra s’est fait une spécialité à l’époque hellénistique, soit plus d’un millénaire plus tard. On remarque, en-dessous, les deux petites statuettes de ma photo précédente.
 
690b3 Athènes, musée cycladique, ornements de vêtements
 
Ces petits disques taillés dans une fine feuille d’or et décorés de spirales ou autres formes géométriques ornaient des vêtements au dixième siècle avant Jésus-Christ. Les ayant trouvés dans une tombe, on a supposé qu’ils avaient été cousus sur le tissu du vêtement du mort.
 
690b4 Athènes, musée cycladique, pyxide 760-750 avt JC
 
Cette grande pyxide venant d’Attique est remarquablement conservée, avec ses quatre chevaux sur le couvercle. Il est fréquent que dans les tombes aristocratiques du huitième siècle avant Jésus-Christ (or cette pyxide vient d’une tombe de 760-750) on trouve de grandes pyxides. Et parce que cette tombe, donc, est aristocratique, il est possible que les chevaux évoquent l’appartenance du mort à la classe des chevaliers (hippeis). Au moment de parler des classes sociales, je me vois contraint de confesser une lacune –une de plus– dans ma culture alors qu’en principe la civilisation de la Grèce antique est l’une de mes spécialités. Car ici nous sommes en Attique, et je ne connais la répartition des citoyens qu’à partir de la réforme de Solon en 592-591, soit près de deux siècles plus tard que l’enterrement de cet homme avec cette pyxide à chevaux. Néanmoins, cela peut donner une idée du niveau socio-économique de ce défunt. Les classes étaient censitaires, c’est-à-dire basées sur le revenu, calculé en mesures de grain. Et ce que je sais, c’est que Solon a dévalué la mesure, elle valait (donc à l’époque de cette pyxide) 45,46 litres, et après la dévaluation pour obtenir la même valeur il fallait 51,84 litres soit (merci Excel) une dévaluation de 14%. Bref, la classe supérieure était celle des pentakosiomedimnoi, ce qui signifie 500 mesures, soit 227 hectolitres, suivie de celle des chevaliers avec 300 mesures, soit 136 hectolitres, puis celle des zeugites avec 200 mesures au minimum, soit 91 hectolitres. Ceux qui n’atteignaient pas ce minimum constituaient la quatrième classe, celle des thètes, la seule qui soit exclue de l’accès aux magistratures.
 
690b5 Athènes, musée cycladique, kylix 720-700 avt JC
 
Une coupe à vin de ce type s’appelle une kylix, mais elles peuvent revêtir des formes très diverses, comme celle que nous allons voir dans un instant. Celle-ci date de la période géométrique tardive, vers 720-700 avant Jésus-Christ. La mode à cette époque était à la kylix en bronze, beaucoup plus coûteuse, aussi les potiers fabriquaient-ils le même modèle en céramique. C’est ce qui explique les quatre trous sur le pied, sans aucune utilité pratique, et seulement destinés à copier un modèle métallique.
 
690c1 Athènes, musée cycladique, satyre 460-450 avt JC
 
Encore un peu de céramique avec ce satyre impudique (mais s’il ne l’était pas, ce ne serait pas un satyre, ou il serait dégénéré) daté de 460-450 avant Jésus-Christ. Celui-ci hantait les bois de Béotie.
 
690c2 Athènes, musée cycladique, Béotienne vers 400 avt
 
Cette figurine béotienne a été moulée dans un moule unique. Avec sa curieuse coiffure de grande hauteur, elle est vêtue d’une ample robe et se tient dans une pose hiératique. Elle date des alentours de 400 avant Jésus-Christ. Certes sa coiffure est un peu ridicule, certes son visage n’est pas joli, mais j’aime bien cette statuette cependant pour sa ligne pure.
 
690c3 Athènes, musée cycladique, fin 4e, début 3e s. avt
 
J’ai regroupé sur la même image ces deux statuettes de femmes. Toutes deux datent de la fin du quatrième siècle ou du début du troisième avant Jésus-Christ. Elles ont été faites dans des moules doubles. Celle de gauche est enveloppée dans un grand manteau. La grande sculpture du quatrième siècle a développé un style qui est repris par ces petits moulages, postures sophistiquées, riches vêtements drapés avec élégance, coiffures élaborées. L’autre statue ne peut accéder à nos établissements scolaires à moins d’ôter ce voile, signe ostensible de… de quoi ? Nous sommes avant l’Hégire, avant l’an 622 de notre ère. Comme quoi il faut se méfier des condamnations. C’est une danseuse en action, mais les archéologues n'ont pu déterminer s’il s’agit d’une danse rituelle ou d’une danse laïque. En fait je plaisantais, mais on en revient au doute entre intention religieuse ou non. Quoi qu’il en soit, j’aime bien la posture qui évoque la danse, et ce voile sur le visage me rappelle la petite tête de Tanagra que j’avais achetée pour trois cents francs dans les années 70 dans une vente aux enchères à La Baule.
 
690c4 Athènes, musée cycladique, Amazones 530 avt JC
 
Cette amphore à figures noires a été produite dans une colonie grecque d’Italie du sud, par exemple Rhegium (Reggio di Calabria). Lesamphores de ce type portant des inscriptions en caractères chalcidiques, c’est le signe qu’elles proviennent d’une colonie de la Chalcidique, cette péninsule du nord de la Grèce, à l’est de Thessalonique, et qui se termine vers le sud par trois “doigts” fins dont l’un est le mont Athos avec ses multiples monastères interdits aux femmes et aux animaux de sexe féminin. Cette amphore qui date des environs de 530 avant Jésus-Christ montre des Amazones au galop.
 
690c5 Athènes, musée cycladique, JH au cratère 490-480 a
 
Tout à l’heure, en montrant une kylix (coupe à vin), j’ai dit que j’en montrerais bientôt une autre. Ce jeune homme en tient une en main, de forme radicalement différente, large et plate, et il est représenté au fond d’une vraie de la même forme plate. Il va puiser du vin dans le gros vase à gauche. Ce vase est un cratère, dont le nom est à mettre en relation avec le verbe grec kerannumi, “je mélange”. En effet, le vin était bu mélangé à de l’eau chaude. On versait d’abord le vin pur dans le cratère, puis l’eau chaude, on mélangeait et après quelque temps les convives allaient se servir, ou un esclave les servait. Du fait de sa forme très plate, les décors apparaissent dans le fond comme sur la photo ci-dessus, ou dessous, c’est pourquoi la coupe est présentée sur le côté, de façon qu’on puisse la voir entière en tournant autour de la vitrine.. Et, dessous, on voit trois jeunes allongés, en train de jouer avec leur kylix, la lançant en l’air. Ils semblent assez éméchés et dans ces conditions pas la peine d’attendre le service d’un esclave. Sur ma photo, au-dessus de la tête du jeune homme, il est écrit Lysis, et derrière son dos kalos, ce qui veut dire Le beau Lysis. Puisque ce nom n’est pas celui d’un dieu ou d’un héros de la mythologie ni, à ma connaissance, celui d’un personnage célèbre, le potier a sans doute inscrit le nom du destinataire de la kylix et, à moins qu’il ne soit très vaniteux en commandant cet objet avec ce qualificatif associé à son nom, ce pouvait être un cadeau d’un admirateur ou d’une admiratrice. J’allais oublier d’ajouter la date, 490-480 avant Jésus-Christ.
 
690c6 Athènes, musée cycladique, libation vers 370 avt JC
 
Cratère provenant d’un atelier des Pouilles (en Italie de l’extrême sud-est de la péninsule), fabriqué vers 370 avant Jésus-Christ. D’un côté, un jeune homme nu et portant son vêtement sur son bras gauche s’appuie sur une colonne. Il a les cheveux retenus dans un serre-tête et tient une couronne à la main. Sans doute est-ce un athlète, vainqueur d’une compétition sportive. Mais en face de lui, une femme verse un liquide dans un récipient, de toute évidence elle fait une libation. De là je pense que le jeune est mort, et que cette femme offre une libation à son âme.
 
690d Athènes, musée cycladique, didrachme Homère 350 avt
 
Dans un genre totalement différent, voici une didrachme en argent frappée à Ios, une petite Cyclade du sud, entre Naxos et Santorin, aux alentours de 350 avant Jésus-Christ. Et comme l’île est censée abriter la tombe d’Homère, cela justifie que le profil de l’aède aveugle figure sur cette pièce. Petite précision, une didrachme est une pièce de deux drachmes, le di- du grec correspondant au bi- du latin (avec une même étymologie indo-européenne, et une évolution différente de la consonne). Avec le mot qui signifie un pli, un diptyque et un triptyque sont des documents ou des tableaux en deux ou en trois panneaux. L’inscription, pour le cas où on ne l’aurait pas reconnu, dit HOMÊROU, soit “d’Homère”.
 
690e1 Athènes, musée cycladique, Chypriote 3900-3000 avt
 
Nous voici maintenant à l’étage de Chypre. Telle est l’origine de cette très ancienne statuette (époque du chalcolithique, 3900-3000 avant Jésus-Christ). L’étiquette dit “limestone”, c’est-à-dire calcaire. Le marbre aussi est un calcaire, mais probablement faut-il comprendre ici que c’est un calcaire commun. La différence d’aspect ne tient donc pas seulement à l’absence de poli. Par ailleurs, Chypre à cette époque ne vivait pas plus repliée sur elle-même que les Cyclades qui ne sont pourtant pas très éloignées, mais le style de cette figurine est radicalement différent de ce qui se faisait dans les Cyclades, en Crète ou sur le continent grec à la même époque. Il m’est impossible de penser que ces hommes et ces femmes qui étaient capables de créer des objets extrêmement sophistiqués n’étaient pas capables de reproduire le corps humain, le visage humain de façon plus réaliste. Il s’agit donc d’une vision très moderne qui interprète consciemment le réel pour le recréer, comme le font nos créateurs contemporains. C’est admirable.
 
690e2 Athènes, musée cycladique, Chypre 2500-2300 avt JC
 
Ces deux jattes à double col sont datées l’une et l’autre entre 2500 et 2300 avant Jésus-Christ. Elles proviennent de la côte sud de l’île. Je trouve merveilleuse la qualité de ce travail difficile avec les moyens de l’époque.
 
690f1 Athènes, musée cycladique, Chypre 750-600 avt JC
 
690f2 Athènes, musée cycladique, Chypre 600-480 avt JC
 
Ces deux séries de statuettes chypriotes représentant des femmes sont de deux périodes successives, 750-600 puis 600-480 avant Jésus-Christ. La différence est frappante et, si mon interprétation pour la statuette de calcaire un peu plus haut n’est pas fausse, il y a aux alentours de l’an 600 un radical changement dans le rôle de l’art, qui ne cherche plus à schématiser les lignes, à exprimer l’essentiel par des formes qui ne sont pas ce que nous appellerions aujourd’hui photographiques, pour devenir subitement une copie du réel.
 
690f3 Athènes, musée cycladique, Apollon 600-550 avt JC
 
Cet Apollon date des années 600-550 avant Jésus-Christ. Du moins, on considère que la statuette doit vouloir représenter Apollon, parce que l’on distingue une lyre entre ses mains, mais rien ne le confirme, lieu de découverte ou attribut plus exclusif. Il est contemporain de la seconde série de femmes ci-dessus et son visage est très expressif.
 
690f4 Athènes, musée cycladique, Chypre 600-480 avt JC
 
J’ai placé dans ma sélection ces petits grelots chypriotes en forme de cochons parce que je les trouve très amusants. L’origine chypriote et la datation entre 600 et 480 les situent auprès de la deuxième série de trois femmes ci-dessus. Et l’on voit ici encore une forme très réaliste. En décoration, précédemment, nous aurions eu un grelot en forme de boule décorée de dessins géométriques. Désormais, nous avons des animaux très ressemblants.
 
690g1 Athènes, musée cycladique, Aphrodite 2e-1er s. avan
 
Je quitte Chypre pour revenir en Attique. Cela fait désordre, mais c’est parce que je saute à une époque postérieure, fin du second siècle ou début du premier avant Jésus-Christ, où certes chaque région conserve un peu de sa personnalité propre, mais où le brassage des peuples, conséquence de la conquête romaine, est tel que le classement par régions n’a plus grand sens. Déjà la conquête d’Alexandre le Grand au quatrième siècle avait centré le monde grec sur Alexandrie, en l’unifiant. Et avec les Romains, une relative uniformisation succède à une unification. Cette figurine d’Aphrodite sortant de la mer –on sait qu’elle est née de l’écume des flots– a beau être un peu abîmée, je la trouve très délicate et pleine de charme, toute en grâce. Elle est toute jeune et fine, son corps ondule doucement, elle tient ses mèches humides…
 
690g2 Athènes, musée cycladique, animaux 2e-3e s. après
 
Cette fois nous franchissons encore les siècles puisque nous sommes maintenant après Jésus-Christ, à l’époque romaine impériale, au deuxième ou au troisième siècle de notre ère. Ces petits animaux métalliques servaient de poids. En effet, pourquoi donner aux poids de toutes bêtes formes géométriques quand on peut leur donner un aspect artistique amusant. D’autant plus qu’une fois mémorisée la valeur de chaque animal, on évite le risque de confusion entre deux poids de même forme mais de taille légèrement différente.
 
690h1 Athènes, musée cycladique, cuisine
 
J’ai dit en introduction de cet article que le dernier étage du musée était très pédagogique, mettant en situation des objets de l’Antiquité usuels dans la vie quotidienne. Mieux que mes explications floues, quelques exemples. Ici, une grande photographie montre un jeune garçon nu, un esclave probablement, en train de tourner au-dessus du feu une pièce de viande embrochée tandis qu’un adulte en toge, donc un homme libre, tend un récipient pour y recevoir la viande cuite. L’intérêt est que sur la photo est fixé à l’endroit adéquat le vrai récipient, pièce de musée, qui au lieu d’être exposé dans une vitrine à côté d’autres ustensiles de cuisine avec une petite étiquette explicative est placé dans une situation d’utilisation. L’objet antique entre dans la vie. Et je trouve cette présentation intéressante pour les adultes aussi bien qu’attrayante pour les jeunes. La langue latine, la langue grecque, perçues comme des sujets d’étude, font que les éléments de civilisation qui sont enseignés à l’occasion de l’étude des textes passent également comme des sujets d’étude, et non comme un retour sur la vie d’hommes, de femmes, d’enfants qui nous ont précédés mais qui sont somme toute très proches de nous. Car ce qui fait la vie, ce n’est pas l’électricité, la voiture ou l’ordinateur, ce sont les sentiments, la maladie, les choix politiques, les repas pris en commun, l’amour, la naissance, la mort.
 
690h2a Athènes, musée cycladique, toilette
 
690h2b Athènes, musée cycladique, 460-450 avt JC
 
Ici, le principe est le même. Nous voyons une femme à la toilette, une citoyenne à droite, et une autre qui l’assiste, son esclave, à gauche. Intéressant aussi de voir que les esclaves n’étaient pas toujours des souillons habillés de lambeaux, sales, attendant les mauvais traitements de leurs maîtres. Certes, il n’était pas question pour eux des 35 heures ni d’ARTT, certains étaient brutalisés, maltraités, martyrisés, légalement tués, mais aussi beaucoup étaient aimés et intégrés d’une certaine façon à la vie de la famille. Par exemple quand un bébé était confié à une esclave qui le soignait et le gardait, s’occupait de lui jusqu’à l’âge adulte, le lien qui se créait entre eux était nécessairement affectif. Sur la photographie grandeur nature, la maîtresse tient dans la main gauche une pyxide, dans la main droite un anneau. Près d’elle, des vases. Or pyxide, anneau, vases sont réels et fixés sur la photo. Pour les vases, pas de problème, il apparaît une tablette, pour l’anneau, évidemment, sa fixation est moins réaliste puisqu’une tablette apparaît sous la main de la femme. La pyxide à figures rouges sur fond blanc de 460-450 avant Jésus-Christ est d’origine attique, et représente la remise des présents à la jeune mariée. La bague est un anneau chypriote en argent de 475-450 avant Jésus-Christ. Sur le vase à dessin au trait noir sur fond blanc, on voit une femme assise tenant une couronne dans une main et un miroir dans l’autre. C’est un lécythe attique de 460 avant Jésus-Christ environ.
 
690h3a Athènes, musée cycladique, vote
 
Sur cette photo, nous assistons à une séance de vote. l’homme mûr surveille le vote et l’autre, à gauche, vient déposer son choix. Sur la photographie est fixée l’urne destinée à recueillir les votes des citoyens. C’est une hydrie en bronze provenant d’un atelier du nord-ouest du Péloponnèse et datant de 500-490 avant notre ère. Il n’y avait pas comme de nos jours d’urnes spécifiquement destinées à ces opérations, mais on utilisait généralement des hydries comme celle-ci Lorsque l’on voulait qu’un personnage soit exilé, on inscrivait son nom sur un bout de poterie et on le jetait dans l’urne. À l’origine, on utilisait des coquilles marines, généralement des coquilles d’huîtres. Et quiconque sait ce qu’est l’ostréiculture comprend aisément d’où vint le mot ostraciser pour dire que l’on met quelqu’un à l’écart. La démocratie, bien sûr, c’est théoriquement la liberté du citoyen, et nous devons être reconnaissants à Athènes d’avoir inventé et mis en pratique ce système politique. Néanmoins, elle avait encore des progrès à faire au cours des âges, car c’est par elle, la démocratie athénienne, par le vote d’une majorité de citoyens, que bien des hommes illustres qui avaient été honnêtes pour leur patrie ont été ostracisés. Aristide, dit “le Juste”, était sur l’agora au moment du vote le concernant. Beaucoup de citoyens, agriculteurs ou petits artisans, étaient illettrés, aussi l’un d’entre eux s’approcha de lui pour lui demander d’inscrire à sa place un nom sur le tesson de céramique. N’ayant pas reconnu son interlocuteur, il demanda d’inscrire le nom d’Aristide, ce que fit honnêtement Aristide. Et il fut banni. Avant de partir, il se dirigea vers l’homme qui avait sollicité son aide, et lui demanda pourquoi il avait souhaité faire bannir Aristide, à quoi l’homme répondit qu’il entendait sans cesse parler d’Aristide le Juste par ci, Aristide le Juste par là, il en avait assez d’entendre toujours la même chose. À quoi peuvent tenir parfois les votes des citoyens dans une démocratie…
 
690h3b Athènes, musée cycladique, ostracisation Mégaklè
 
Voici un exemple de tessons utilisés. Ces tessons sont présentés devant la grande photographie du vote. Ils sont authentiques et ont entraîné l’exil de Mégaklès (ou Mégaclès), fils d’Hippokrate (ou Hippocrate) et oncle de Périclès, en 486 avant Jésus-Christ. Or il se trouve que ce Mégaklès avait été vainqueur aux jeux pythiques (Delphes) dans la compétition la plus prisée, la course de quadrige. Nous le savons notamment par la septième Pythique de Pindare qui lui est consacrée. Je n’ai pas sous la main le texte grec, mais j’ai trouvé sur Internet la traduction de R. Toulet, en 1818 (donc dans le domaine public), ce qui me dispense de traduire moi-même : "Comment, ô Mégaclès, redirais-je tes succès et ceux de tes nobles aïeux ? Certes, j'admire cette longue prospérité et je partage la joie que tu dois en ressentir. Mais une pensée m'afflige... Tant de belles actions ne vont-elles pas aiguiser contre toi les traits de l'envie ? L'état le plus florissant du bonheur n'est pour aucun mortel à l'abri des revers." Or cette ode a été publiée en 486, l’année même où Mégaklès a été ostracisé. J’ignore, puisque les jeux avaient lieu en août, si la victoire célébrée a été remportée en 487 ou en 486, mais de toute façon le revers de fortune, le résultat de l’envie, ne vont pas tarder à s’abattre sur lui. Pour qui lit le grec, je signale quand même quelque chose de bizarre. Le signe H est la lettre êta en grec ancien, ita en grec moderne, par exemple dans ΔΗΜΟΣ (que l’on retrouve dans démocratie). En aucun cas ce n’est le H français. Or ici, ce signe est utilisé comme le H français…
 
690h3c Athènes, musée cycladique, ostracisation Thémisto
 
Puisque je parle de l’orthographe en grec, je continue avec le nom indiqué ici. C’est Thémistocle, fils de Néoklès. En grec ancien comme en grec moderne, j’ai toujours vu son nom orthographié ΘΕΜΙΣΤΟΚΛΗΣ, avec un Θ au début et un Τ au milieu. Or ici, sur ces trois tessons, mais aussi sur d’autres qui sont conservés dans d’autres musées, on retrouve toujours un Θ au milieu du nom comme au début. Certes, beaucoup de citoyens étaient presque analphabètes et des fautes d’orthographe étaient toujours possibles, mais le Θ est un T aspiré, il ne se prononce pas de la même façon, rendant impossible la faute d’orthographe. N’ayant pas d’explication pour ce phénomène, je passe à la suite. Né en 528 avant Jésus-Christ, Thémistocle sera stratège d’Athènes en 490 et, lorsque l’oracle de Delphes consulté sur l’avenir de la guerre contre les Perses répondit que les Athéniens protégeront leur cité avec des remparts de bois, il eut du mal à convaincre ses compatriotes que les palissades qu’ils construisirent à la hâte ne serviraient de rien, et que ces remparts devaient être interprétés comme des navires de guerre. Il réussit, malgré l’opposition, à construire 200 trières (navires à trois rangs de rames) et l’on sait le succès obtenu à Salamine le 29 septembre 480 par la flotte qu’il commandait conjointement avec le spartiate Eurybiade, alors que la veille, le 28 septembre, les Perses avaient pris l’Acropole d’Athènes et avaient mis la ville à sac. Par la suite, il fera construire les Longs Murs, protégeant le trajet entre Athènes et son port du Pirée. D’origine modeste, ce grand stratège, cet homme politique visionnaire, ce brillant politicien, se laissera griser par le succès et son goût du luxe viendra compenser l’austérité de son enfance de fils de petit commerçant. Il militera pourtant toujours du côté des démocrates et du parti populaire. Selon Aristide le Juste dont je parlais tout à l’heure, il n’aurait pas hésité à plonger les deux mains dans le trésor public pour satisfaire son désir de mener la grande vie. Et puis son orgueil incommensurable lui attirera bien des haines, notamment celle d’un certain Cimon fils de Miltiade, un aristocrate, avec qui il est en désaccord sur la principale menace qui pèse sur Athènes, Thémistocle pensant que Sparte est plus dangereuse que les Perses, et Cimon dont le cœur penche vers la très aristocratique Sparte estimant que le péril perse persiste et est la priorité à prendre en compte. Et puis Thémistocle est ostracisé en 471. Finalement, il se réfugiera auprès d’Artaxerxès, roi des Perses, fils de Xerxès, qui sera trop heureux d’accueillir celui qu’Athènes, vainqueur de son père, avait banni, et il le comblera d’honneurs jusqu’à sa mort en 462.
 
690h3d Athènes, musée cycladique, ostracisation Cimon fil
 
Tiens, qui voilà ? Eh bien justement, c’est lui, ce Cimon fils de Miltiade qui s’opposait à Thémistocle. Miltiade avait été chargé de l’administration de la Chersonèse de Thrace, une longue et étroite péninsule aujourd’hui en Turquie d’Europe, qui vient lécher le nez nord-ouest de la Turquie d’Asie dont elle est séparée par le détroit des Dardanelles, fermant la Mer de Marmara. Là, sous la domination Perse, il a combattu les Scythes aux côtés de Darius. Et il a épousé une femme Thrace. Se retournant contre la Perse, il a remporté quelques succès, puis a dû se réfugier à Athènes. C’est là qu’est né son fils Cimon en 510 avant Jésus-Christ, qui a été élu stratège à partir de 478. Je cite Aristote dans la traduction publiée aux Belles Lettres : “Cimon, qui avait une fortune princière, d'abord s'acquittait magnifiquement des liturgies publiques et de plus entretenait beaucoup de gens de son dème : chacun des Lakiades pouvait venir chaque jour le trouver et obtenir de lui de quoi suffire à son existence ; en outre, aucune de ses propriétés n'avait de clôture, afin que qui voulait pût profiter des fruits”. Ainsi, il obtenait les faveurs des aristocrates pour ses origines nobles et sa richesse, et celles du peuple pour ses prodigalités. On a vu qu’il a grandement participé au bannissement de Thémistocle. Puis en 468 il remporte sur les Perses la grande victoire de l’Eurymédon. En 462 il veut aider les Spartiates à combattre la révolte des hilotes, aide refusée par Sparte, ce qui le discrédite grandement, et finalement il sera ostracisé en 461. Plus tard, en 451, Périclès le rappellera pour une nouvelle campagne contre les Perses. Il meurt en 450 ou 449 en faisant le siège de ce qui est aujourd’hui Larnaka.
 
690i Athènes, musée cycladique, élèves de 11 ans
 
Au rez-de-chaussée du même musée, dans une autre aile, se tient une exposition temporaire. Des enseignants d’écoles primaires avaient emmené leurs élèves visiter ce musée, puis ont exploité pédagogiquement cette visite en demandant à leurs élèves des productions de divers types. Et ces productions sont exposées ici. Je ne montre pas les travaux des enfants de première année, qui ont fait des dessins sans relation aucune avec les objets du musée. Une maison, un chemin qui y mène en zigzaguant, un soleil avec des rayons, un arbre, les dessins que ferait un petit Français sans avoir visité aucun musée. Peut-être à six ou sept ans est-on trop jeune, ou peut-être l’enseignant n’avait-il pas préparé la visite, ou n’a-t-il pas su l’exploiter, je ne sais, mais il ne vaut pas la peine que je montre ces travaux dans le cadre de cet article. En revanche, les travaux de ces élèves de sixième année (onze ou douze ans) montrent qu’ils ont été frappés par les formes des statues telles que les artistes de l’Âge du Bronze ont interprété leurs contemporaines. Et même, en haut à droite, les deux boules blanches sont situées trop bas pour représenter la poitrine, que d’ailleurs les artistes ne modèlent jamais très volumineuse, ce sont donc deux gigantesques fesses.
 
690j1 Athènes, musée cycladique, élèves de 10 ans
 
Ce ne sont pas des statuettes de femmes qui ont été demandées à ces enfants de cinquième année (10-11 ans), mais des poteries. Du fait peut-être qu’ils sont plus jeunes d’un an, mais plus sûrement en raison du sujet, il y a moins d’interprétation et plus d’observation pour une reproduction qui se veut fidèle de l’objet. Il n’est pas dit, ce qui pourtant serait intéressant, si les enfants dessinaient dans le musée, en présence des poteries, ou s’ils ont travaillé de mémoire, avec ce qu’ils ont retenu. Il y a, aussi, bien d’autres travaux d’enfants dans cette exposition, notamment des dessins au marqueur noir sur pierre polie (troisième année) ou des feuilles de cuivre découpées et embouties (sixième année). Mais j’ai eu un mal fou à me limiter pour les œuvres du musée, je dois savoir me limiter ici aussi.
 
690j2 Athènes, musée cycladique, élèves de 10 ans
 
Mais je vais quand même montrer ce dessin d’un(e) élève de cinquième année. Le petit homme assis dans le coin pense qu’elle a de grosses jambes, et elle dit “Il vaudrait mieux que je perde quelques kilos !” J’aime cet humour.
 
690k-Evgenia--au-musee-cycladique-d-Athenes.JPG
 
Voilà, j’en ai fini avec les collections et avec l’exposition de travaux d’élèves. Avant de poser le point final toutefois, je voudrais parler de notre passage à la librairie du musée. À la différence de ce que l’on trouve dans bien des musées, le choix ne se limite pas à quelques ouvrages généraux sur la mythologie, édités en un nombre incalculable de langues, ou à des livres sur le musée, catalogue ou vulgarisation sur le thème des expositions. On trouve ici tout un choix d’ouvrages spécialisés, d’ouvrages d’art, de livres intelligents pour enfants, etc. Je ne sais qui est responsable du choix, mais ce que je sais c’est que la jeune fille préposée à la vente est accueillante, ouverte, et connaît remarquablement sa librairie et les articles qui y sont, non seulement pour répondre instantanément aux questions sur le prix, sans consulter ses listings ou son ordinateur, mais aussi et surtout pour parler de chacun des livres que nous prenons en main. C’est rare et c’est agréable, cela mérite donc d’être signalé. Nous avons même taillé une petite bavette avec elle, Natacha et elle sont maintenant friends sur Facebook. Aussi, je tiens à lui dire ici “bravo et merci, Evgenia !”

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Published by Thierry Jamard
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