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7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 00:44
721a Maquette du sanctuaire de Delphes
 
Le 13 mars, avec Emmanuelle, nous avons visité le site de Delphes. J’ai publié un article à ce sujet. Mais le lieu est à la fois si passionnant, si riche de monuments et si enchanteur que nous n’avons pas eu le temps de visiter le musée, qui ferme à 15 heures. Donc, aujourd’hui, rentrant du Péloponnèse vers Athènes, nous nous sommes arrêtés pour passer la nuit au camping à proximité et, renonçant à revoir le site, nous avons passé plusieurs heures au musée, jusqu’à ce qu’on nous jette dehors ! Et, puisque je ne reparlerai pas du site, je me rachète en montrant cette photo de la maquette qui le reconstitue tel qu’il devait être au quatrième siècle avant Jésus-Christ. La photo est détestable, parce que la maquette est protégée du public et de la poussière sous une vitre qui réfléchit l’éclairage et qui, en outre, est couverte d’empreintes de doigts, ce qui prouve l’intérêt des visiteurs mais rend la vitre peu transparente.
 
721b1 Delphes, temple d'Apollon, assemblée des dieux
 
721b2 Delphes, temple d'Apollon, Troyens contre Achéens
 
Commençons par le temple d’Apollon, le dieu de Delphes. Tout autour, couraient des frises dont les morceaux ont été retrouvés épars, sans que l’on sache de quel monument ils provenaient, et puis récemment ces fragments conservés dans les réserves du musée ont été examinés attentivement, on s’est rendu compte qu’ils provenaient du temple, et on s’est attaché alors à reconstituer le puzzle et à essayer d’en identifier les personnages. Dans mon blog, les pages sont bien étroites. J’ai essayé de prendre des photos panoramiques des frises, mais elles sont si longues que l’appareil n’a pu faire mieux que des tiers de frise, et moi j’ai encore rogné ces panoramas pour que, réduits à ma largeur de page, on y aperçoive encore quelque chose.
 
721b3 Delphes, frise du temple d'Apollon
 
Mieux vaut quand même que je montre quelques détails dans un format plus lisible. Dans cette frise est représentée la Gigantomachie, le combat qu’ont livré les dieux olympiens contre les Géants. Alors que la plupart des dieux sont représentés combattant à pied, la déesse Cybèle est montée sur un char tiré par des lions. Sur ce fragment de frise, l’un des lions de l’attelage s’en prend à un géant.
 
721b4 Delphes, temple d'Apollon, assemblée des dieux
 
Ce que nous voyons ici est un détail de la première des vues panoramiques ci-dessus. Il s’agit d’une assemblée des dieux lors de la Guerre de Troie. Sur la droite, et assis regardant vers la gauche, c’étaient les dieux favorables aux Achéens, à savoir Athéna, Héra, Déméter, tandis que leur faisant face sur cette photo-ci, ce sont les dieux favorables aux Troyens. Tout à gauche, bouclier en main, c’est le dieu guerrier Arès. Puis, qu’on ne s’y trompe pas, quel que soit leur sexe les dieux sont habillés de longues robes, ce sont donc de gauche à droite Aphrodite, Artémis, avec les cheveux plus courts et se tournant vers elle c'est son frère Apollon, et tout devant, sur un trône à dossier (alors que les autres sont sur des tabourets), Zeus.
 
721b5 Delphes, temple d'Apollon, Troyens contre Achéens
 
Juste à côté des dieux qui soutiennent les Achéens, la frise s’achève sur la droite par une scène de combats, que j’ai montrée sur la deuxième vue panoramique. Sur le détail que je montre ici, au-dessus du corps d’un guerrier mort, on retrouve le même ordonnancement que chez les dieux, les Troyens sont du côté gauche et les Grecs à droite. On reconnaît la face de Méduse sur l’un des boucliers. Hors de cette photo de détail, de part et d’autre des hommes, sont représentés les chevaux des combattants.
 
721b6 Delphes, temple d'Apollon, Nestor
 
Faisant partie de cette scène de combats, mais sans bouclier et sans armes, on voit un homme qui s’avance le bras levé et qui clôt la composition. Je montre ici son visage en gros plan, parce qu’il y a peu nous étions chez lui. Le 21 mai dernier nous étions à Pylos et visitions le palais du vieux Nestor, et c’est lui qui, ici, encourage les Achéens de la voix et du geste. Je me suis longuement attardé sur ces frises, d’abord parce qu’elles proviennent du temple du dieu maître de tout ce sanctuaire, ensuite parce que je les trouve pleines de vie et d’expressivité. En 373 avant Jésus-Christ, le violent tremblement de terre a provoqué la fissuration de la montagne et la chute de rochers. Le sanctuaire étant construit sur les pentes de la montagne, les quartiers de roches se sont abattus sur le temple archaïque et l’ont réduit à néant. La terrasse qui le supportait a été agrandie au prix d’un remblai retenu par un puissant mur de soutènement, et de 370 à 330 un nouveau temple a été construit. C’est de lui que proviennent ces frises. Je ne peux citer le texte de Pausanias (deuxième siècle de notre ère) que je n’ai pas trouvé sur Internet ni à la librairie, mais il paraît que c’est la confirmation que les frises reconstituées ici sont bien celles de ce temple et que les pièces du puzzle ont été correctement remises en place.
 
721c1 Delphes, Nikè du temple archaïque d'Apollon (515-50
 
Du temple ancien, on n’a pratiquement rien retrouvé. Toutefois, des éléments sculptés jetés à bas de leur emplacement n’ont pas été réduits en miettes, telle cette Nikè (Victoire) présentée un genou à terre et datée de 515-505 avant Jésus-Christ. Dans l’art archaïque, cette position est une convention exprimant la course rapide. Après tout, en français, nous disons bien "courir ventre à terre" ce qui, pour un animal, cheval, lièvre, etc., peut se justifier si l’on imagine les antérieures allongées vers l’avant et les postérieures vers l’arrière, ce qui met le ventre presque au niveau du sol, mais l’expression est utilisée pour l’homme plus que pour les animaux et elle est donc purement conventionnelle. Du langage à la statuaire, réalisme et conventions alternent ou se mêlent. Cette Nikè en marbre était une acrotère du temple qui a subi le séisme. Sa position agenouillée, les plis de son vêtement ainsi que le sourire qu’elle a sur les lèvres sont typiques de la sculpture archaïque. Non, non, non, l’Ange au sourire de Reims n’est pas une sculpture grecque archaïque, il est de 1750 ans postérieur à cette Nikè…
 
721c2 Delphes, métope du trésor des Athéniens, Thésée
 
Pour libérer Athènes du tribut de sept jeunes hommes et sept jeunes filles que tous les neuf ans la cité devait livrer au roi crétois Minos qui les donnait en pâture au Minotaure, Thésée, fils du roi d’Athènes Égée, s’est proposé pour être l’un des quatorze membres de l’expédition. Jeté dans le Labyrinthe avec les treize autres jeunes, il fait face au Minotaure, qu’il tue. Selon la version que je connais, c’est d’un violent coup de poing en plein front, et après tout c’est peut-être ce qui est représenté ici, quoique j’aie plutôt l’impression d’un combat corps à corps. Certains pensent que Thésée a transpercé le monstre avec son épée, mais est-il vraisemblable que Minos ait laissé leurs armes aux jeunes gens ? Il est vrai que le Minotaure lui-même n’est pas ce qu’il y a de plus réaliste… Cette sculpture est l’une des métopes du Trésor des Athéniens. Ce petit monument en marbre de Paros a l’apparence d’un temple en miniature et sa frise était ornée de trente métopes, dont beaucoup ont été conservées. Cette rencontre de Thésée avec le Minotaure est l’une d’entre elles.
 
721c3 Delphes, Trésor des Athéniens, tête d'Athéna
 
Restons au Trésor des Athéniens. Cette tête d’Athéna provient de l’un des frontons, mais lequel, cela est en discussion. Sur le fronton est, les figures sont statiques, debout, assises sur des trônes, entre des chars. Ce serait la représentation de la rencontre entre Thésée et son ami Pirithoos. Au contraire, le fronton ouest est tout en mouvement, c’est une scène de combat entre des guerriers. Dans le premier cas, la déesse accompagnerait son héros athénien, dans le second elle surveillerait l’issue du combat.
 
721c4 Delphes, frise du Trésor de Marseille, guerrier
 
Lors de notre visite du site, nous avions vu qu’il est séparé en deux parties, l’une au flanc de la montagne, depuis le stade tout en haut jusqu’aux Trésors, en passant par le théâtre et le temple, et l’autre bien plus bas dans la vallée avec notamment le gymnase, un temple, et la tholos d’Athéna. Mais, Français, nous avions noté aussi le Trésor des Marseillais. Aujourd’hui, au musée, je me dois d’en montrer quelque chose, par exemple cette belle tête de guerrier provenant de la frise. En 118 avant Jésus-Christ, les Romains font du sud de l’actuelle France une Provincia Romana (d’où le nom de Provence), future province sénatoriale (dépendant directement du sénat de Rome) sous le nom de Narbonnaise, le reste des Gaules, conquis par Jules César au milieu du siècle suivant, restant une région occupée militairement. En Narbonnaise, des citoyens romains sont venus s’installer, se considérant comme chez eux plus que dans une colonie. C’est pourquoi la Massalia grecque, celle qui avait dédié ce Trésor au sanctuaire de Delphes, a rapidement mêlé son sang. Je ne suis pas sûr que dans la Marseille d’aujourd’hui on puisse retrouver des traits qui rappellent ceux de ce personnage.
 
721c5 Delphes, sphinx de la colonne des Naxiens (570-560 av
 
Ce magnifique sphinx couronnait la colonne des Naxiens. L’île de Naxos, nous dit Hérodote, "surpassait toutes les autres îles en prospérité". Grande, riche de ses vignes et de son marbre concurrent de celui de Paros, puissante, elle a offert au sanctuaire d’Apollon à Delphes une haute colonne de 9,90 mètres, au sommet de laquelle elle plaça cette sculpture que l’on date de 570-560 avant Jésus-Christ. Nous voyons ici l’original d’une copie en plâtre exposée au musée du Louvre.
 
721c6 Delphes, colonne des Danseuses, vers 330 avt JC
 
Cette colonne géante de 13 mètres de haut est appelée "Colonne des Danseuses". Lorsque l’on a réussi à en rassembler les morceaux dispersés et à la reconstituer, les archéologues sont restés perplexes pendant de nombreuses années, ne sachant comment l’interpréter. Le fût de la colonne est en forme de feuille, il évoque la végétation, et les trois jeunes filles sont habillées d’un court chiton transparent qui colle à leurs formes et dont elles tiennent un pan de leur main gauche. La cuve d’un gigantesque trépied de bronze était, à l’origine, tenue par leurs mains droites levées au-dessus de leurs têtes, tandis que ses pieds passaient entre elles. On sait l’origine du trépied comme objet préféré d’Apollon : Un berger ayant remarqué que ses chèvres sautaient au-dessus d’une crevasse d’un air inspiré, sauta lui-même et se rendit compte qu’il puisait dans les émanations de la fissure la connaissance de l’avenir. Il institua alors le culte de la déesse Terre et de Poséidon, alors dieu "qui secoue la terre" (il ne régnera sur les mers qu’avec l’arrivée des Doriens avec leurs dieux de l’Olympe). Les gens sautaient au-dessus de la crevasse pour recevoir l’oracle. Mais nombreux étaient aussi ceux qui y tombaient. Aussi lorsque l’Apollon olympien eut tué le serpent Python qui rendait l’oracle de l’intérieur de la terre et qu’il eut supplanté les divinités qui y présidaient, décida-t-on que seule une jeune vierge, la Pythie, recevrait les oracles et les transmettrait aux pèlerins à travers l’interprétation qu’en donnaient les prêtres, et cette Pythie était installée sur un trépied au-dessus de la crevasse. C’est Apollon lui-même qui, sous la forme d’un dauphin, aurait amené de Crète les premiers prêtres de son sanctuaire. Quoique ce soit en marge de mon sujet, j’ajoute qu’un jour, la jeune et belle Pythie a été enlevée et violée par un homme qui en était tombé amoureux, le thessalien Échécratès, et que dès lors on décida que la Pythie devrait avoir passé la cinquantaine, mais symboliquement elle continuait à revêtir des vêtements de jeune vierge. La première interprétation des jeunes filles de cette colonne en a fait des ménades de la suite dionysiaque dont on sait qu’elles dansaient au sommet du Parnasse qui surplombe le sanctuaire, d’où le nom de "danseuses" qui leur a été donné. Aujourd’hui, considérant l’inscription sur le pied de la colonne, qui dit qu’elle a été consacrée en 330 avant Jésus-Christ par les Athéniens, on pense plutôt qu’il s’agit d’Aglaure, Hersé et Pandrose, les trois filles de Cécrops, roi mythique fondateur d’Athènes, venues offrir à Apollon le trépied qui est son symbole favori.
 
721c7 Delphes, copie hellénistique ou romaine de l'omphalo
 
Pour contrer la prédiction faite par son père Ouranos selon laquelle il serait détrôné par l’un de ses enfants, Cronos, dieu du temps et de l’univers, avalait tout rond dès leur naissance les bébés que mettait au monde sa femme Rhéa. Il absorba ainsi successivement Déméter, Hestia, Héra, Hadès et Poséidon. Quand naquit le sixième enfant, Zeus, Rhéa se cacha dans une caverne de Crète pour accoucher, confia le nourrisson aux nymphes du mont Ida, emmaillota une pierre et la présenta à Cronos qui l’avala sans se rendre compte de la supercherie. Devenu un dieu adulte, Zeus administra à son père un puissant émétique, et Cronos vomit les trois déesses, les deux dieux et la pierre. Puis, ayant reçu la terre et le ciel en partage, tandis qu’Hadès avait les enfers et Poséidon les mers, Zeus voulut déterminer où se trouvait le centre de son royaume, le centre du monde. Il lâcha alors deux aigles, son oiseau favori, chacun d’un bout de la terre, et les aigles se rencontrèrent à mi-distance, définissant ainsi Delphes comme le centre du monde. Zeus y plaça alors symboliquement la pierre qui l’avait remplacé dans l’estomac paternel, et cette pierre est considérée comme l’omphalos, le nombril du monde. Cet omphalos était placé dans l’adyton, la pièce où l’on ne pénètre pas, et c’est près de lui que la Pythie prophétisait. L’omphalos que nous voyons ici est une copie de l’omphalos qui a séjourné dans l’estomac de Cronos, réalisée à l’époque hellénistique, et qui, selon une interprétation récente, devait se trouver au sommet de la colonne des Naxiens.
 
721d1 Delphes, guerrier (8e s. avt JC)
 
Réalisé à l’époque archaïque, dans le premier quart du septième siècle avant Jésus-Christ, le guerrier dont je montre en détail la tête, œuvre d’un atelier du Péloponnèse, porte un casque corinthien dans l’une de ses plus anciennes représentations.
 
721d2 Delphes, taureau talisman (2de moitié 8e s. avt JC)
 
Il semble que le curieux animal que représente cette pendeloque en bronze datant de la seconde moitié du huitième siècle avant Jésus-Christ soit la stylisation d’un taureau. Peut-être son usage était-il seulement décoratif, mais plus probablement il s’agissait d’un talisman doté d’un pouvoir prophylactique.
 
721d3 Delphes, Apollon domptant un animal sauvage (Asie Min
 
Cette statuette archaïque de la deuxième moitié du septième siècle avant Jésus-Christ est l’œuvre d’un artiste grec, mais de la Grèce d’Asie Mineure, et l’on voit nettement à quel point son art est influencé par l’art oriental. Ce héros ou ce dieu –il semble que ce soit Apollon– a près de lui un fauve qu’il a dompté, on voit que de sa main gauche il lui caresse la tête. C’est le thème, assez fréquent, du "maître des bêtes sauvages". Non seulement le dos de la statuette n’est pas élaboré, mais il est plat, ce qui signifie qu’il était destiné à être plaqué sur une surface plane, probablement un meuble ou un coffre en bois.
 
721d4 Delphes, taureau votif en bronze (fin 7e s. avt JC)
 
Ce taureau est à peine plus tardif puisqu’on le date de la fin du septième siècle avant Jésus-Christ. On a retrouvé de nombreuses figurines d’animaux divers de la période archaïque, taureaux comme celui-ci, mais aussi chevaux, porcs, béliers. Elles ont un caractère votif. D’habitude, elles sont immobiles et le mouvement de ce taureau qui marche indique qu’il est de la fin de cette période.
 
721d5 Delphes, kouros crétois en bronze (620 avt JC)
 
Nous savons que le sanctuaire de Delphes était fréquenté par des pèlerins de tout le monde grec. Le Trésor de Marseille, par exemple, est le témoin d’une cité lointaine. Nous avons vu tout à l’heure un potis thèrôn, un maître des bêtes sauvages, venu d’Asie Mineure. Ici, cette statuette est originaire de Crète. La civilisation des Minoens de Crète, non Grecs, a été anéantie vers 1450 avant Jésus-Christ par les Achéens, ces guerriers grecs de la civilisation mycénienne, ces protagonistes de la Guerre de Troie, eux-mêmes submergés vers 1100, en Crète comme à Mycènes, Tirynthe, Pylos, Thèbes, etc., par d’autres Grecs, les Doriens, qui ont incendié leurs palais et ont fait entrer le monde grec dans une sorte de moyen-âge dont il n’est ressorti qu’avec Homère et les œuvres de l’époque archaïque. On voit donc que les Crétois ont depuis le milieu du quinzième siècle une histoire commune avec la Grèce, et des Crétois fréquentaient Delphes comme des Athéniens, des Thébains, des Syracusains, des Éphésiens ou des Marseillais. Mais cela ne veut pas dire que chaque peuple grec n’avait pas ses créations propres en matière d’art, et ce kouros crétois daté de 620 avant Jésus-Christ, avec ses longs cheveux coiffés en gros rouleaux horizontaux et son vêtement réduit à une large ceinture sont caractéristiques de l’art que l’on a appelé dédalique, du nom de l’ingénieur Dédale, originaire de Crète (celui qui avec son fils Icare a été, selon la légende, le premier homme à voler, grâce à des ailes de sa fabrication).
 
721d6 Delphes, appliques de bronze, Héraklès et Eurysthé
 
Ici, nous retrouvons des sujets à dos plat, destinés à être plaqués sur des meubles ou des ustensiles. J’ai regroupé mes deux photos en une seule image, parce que les sujets de ces deux appliques en bronze fondu se complètent et se répondent dans une même légende. Pour l’un des douze fameux travaux, Eurysthée, le roi d’Argos, a chargé Héraklès de prendre le sanglier du mont Érymanthe. Héraklès l’a poursuivi, l’a épuisé, s’est saisi de lui et l’a rapporté vivant sur son dos à Eurysthée. Lequel, effrayé à la vue de l’animal, s’est réfugié dans une jarre. Voilà pourquoi ces deux sujets n’en font qu’un. Ces appliques proviennent d’un atelier du nord-est du Péloponnèse et sont datées de la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ.
 
721d7 Delphes, deux athlètes (oeuvre attique, 460-450 avt
 
Ces deux athlètes, eux, proviennent de l’Attique, et ont été réalisés entre 460 et 450 avant Jésus-Christ. Nous sommes donc arrivés à l’époque classique. Pour l’épreuve de saut en longueur, les athlètes tenaient en mains des poids et ils projetaient leurs bras en avant au moment de l’élan afin d’être entraînés par l’énergie mécanique. Il semble bien que ce soit un poids que l’homme à gauche sur la photo tient dans sa main gauche, tandis que de la droite il brandit un arc de cercle, fragment de la couronne du vainqueur. Celui qui est à droite semble d’âge plus mûr que ce jeune champion, et son geste a été interprété comme une proclamation de la victoire de l’autre. Quoique le visage du jeune soit légèrement tourné vers la droite (vers sa gauche à lui), son regard n’est pas dirigé vers son compagnon, mais vers le public qui l’acclame, tandis que l’autre regarde clairement celui qu’il présente comme vainqueur. Cela dit, rien, ni inscription, ni autre objet, ne confirme ni n’infirme cette interprétation. Et si l’interprétation est exacte, rien ne dit s’il s’agit d’un vainqueur aux jeux pythiques, ou à d’autres jeux.
 
721e Delphes, trépied du 7e siècle avt JC
 
J’ai parlé des trépieds de bronze, objet favori d’Apollon, mais que l’on retrouve dans des sanctuaires d’autres dieux. Par exemple, le 28 décembre dernier à Dodone, je racontais comment les Béotiens, à qui les prêtresses avaient dit que le dieu voulait qu’ils commissent un sacrilège, avaient jeté ladite prêtresse au feu, crime que ne souhaitait pas Zeus, pour qui le sacrilège demandé consistait en un vol annuel de trépied dans un sanctuaire béotien pour le lui offrir à Dodone. D’où de nombreux trépieds autour du tronc du chêne sacré qui rendait l’oracle de Zeus. Ici sur ma photo, il s’agit d’un trépied composé d’un chaudron de bronze et d’un support en fer coulé dont les pieds se terminent en pattes de lion. Ce type de trépied est celui qui prédomine au septième siècle avant Jésus-Christ. Le rebord du chaudron devait être décoré de sujets en bronze, têtes de griffons, sirènes (je le rappelle, chez les Grecs les sirènes ont un corps d’oiseau, la queue de poisson ne remontant qu’au Moyen-Âge). Ce chaudron et cette base ne proviennent pas du même trépied mais, étant contemporains et de dimensions adaptées l’un à l’autre, ainsi assemblés par le musée ils permettent de se rendre compte de ce à quoi ressemblaient les trépieds à Delphes à cette époque.
 
721f1 L'aurige de Delphes
 
721f2 Delphes, détail de l'aurige
 
721f3 Delphes, détail de l'aurige
 
Et puis voici l’une des vedettes du musée, et même de la Grèce entière, l’illustre Aurige de Delphes. Un aurige est un conducteur de char. Au début de cet article, j’ai parlé du séisme catastrophique de 373 avant Jésus-Christ, responsable de la destruction totale du temple archaïque d’Apollon, mais en même temps cette catastrophe a eu pour effet de couvrir de remblai la statue de l’aurige, ce qui l’a préservée des pillages, de la fonte pour réutiliser le métal à des fins militaires, du vol par un empereur romain puis destruction lors des invasions barbares, des conséquences des nombreux séismes ultérieurs, etc., et c’est ainsi qu’elle est parvenue presque intacte jusqu’à nous. On sait par les descriptions des voyageurs antiques qu’il y avait dans le sanctuaire d’autres grandes compositions de bronze, mais on sait aussi que dès la Troisième Guerre Sacrée, de 356 à 346, les Phocidiens ont fondu de grandes statues de bronze pour couvrir leurs dépenses militaires. On sait aussi qu’en de nombreux endroits, et donc très probablement à Delphes, les empereurs romains ont fait leur marché (sans payer, bien sûr). Quand, en 1896, on a découvert cet Aurige que l’on a daté entre 480 et 460 avant Jésus-Christ, c’était l’unique statue de bronze connue au monde, d’époque classique grecque et de taille naturelle. Puis en 1928 a été découvert près du cap Artémision le Zeus (ou Poséidon) qui est conservé au musée archéologique d’Athènes et qui date de 460 (voir mon blog du 8 mars 2011) et en 1972 c’était le tour des Guerriers d’être découverts au large de Riace tout au sud de l’Italie (datant de 460 pour l’un et de 430 pour l’autre) qui appartiennent au musée de Reggio de Calabre en Italie (voir mon blog du 25 septembre 2010). Trois découvertes, quatre statues, la liste est close. À Delphes, on a également retrouvé quelques fragments de la composition, un bras d’enfant, deux jambes de cheval et une queue alors qu’il y avait quatre chevaux puisque c’était un quadrige, et aussi un morceau du piédestal de pierre qui supportait la statue. Comme le front de l’aurige est ceint du bandeau du vainqueur et que son attitude rigide et fière ne s’accorde pas avec la conduite de l’attelage, il est presque certain qu’un enfant mène les chevaux par la bride (ou peut-être deux enfants) tandis que l’aurige recueille les acclamations du public. Les propriétaires de quadriges, qui souvent les menaient eux-mêmes, étaient des aristocrates, et cette statue est revêtue du chiton long de sa classe sociale. Le fragment de base porte quelques mots d’une inscription difficile à déchiffrer, mais où apparaît le nom de Polyzalos. Or Pindare a célébré les victoires pythiques et olympiques de Gélon et de Hiéron, tyrans de Syracuse, et frères de ce Polyzalos. On peut donc penser que, soit il a lui aussi été champion à Delphes et est célébré par cette statue, soit il a offert la statue pour la victoire de l’un de ses frères.
 
721f4 Delphes, brûle-parfum en bronze (460-450 avt JC)
 
Il semble que l’atelier qui a réalisé ce splendide brûle-parfum de bronze vers 460-450 avant Jésus-Christ soit de l’île de Paros. J’aime l’élégance du geste de cette jeune femme vêtue d’une longue robe qui tient dans ses mains et sur sa tête légèrement tournée la coupe où l’on déposait les grains d’encens, et sur cette coupe en forme de lourd chaudron, la finesse du mouvement des feuilles du couvercle.
 
721f5 Delphes, Apollon offrant une libation (coupe athénie
 
Ce dieu couronné de myrte et jouant de la lyre de sa main gauche, au fond de cette coupe attique de 480-470 avant Jésus-Christ n’est autre qu’Apollon, bien sûr. De sa main droite, il offre une libation de vin rouge (ou de sang). En face de lui est perchée une corneille. Certes, il est possible que l’oiseau ne soit là que pour le décor, sans intention particulière de l’artiste, mais je ne peux m’empêcher de me rappeler que la corneille, en grec, se dit coronis, et que dans la mythologie Coronis était une jeune femme d’une rayonnante beauté dont Apollon s’était épris, qu’il avait aimée, mais qu’à sa demande sa sœur Artémis avait tuée d’une flèche parce que son amante avait eu ensuite des relations avec Ischys, un mortel. Puis alors que le corps de Coronis était sur le bûcher funéraire, Apollon en avait extrait le bébé qu’elle portait, son fils le demi-dieu Asclépios. Voilà pourquoi je me crois autorisé à voir dans cette corneille une allusion à la charmante Coronis aimée d’Apollon.
 
721g1 Delphes, statue dite du Romain mélancolique, début
 
Cette tête dite "du Romain mélancolique" date du début du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Dès le temps de Philippe II de Macédoine, le grec dans son dialecte de l’Attique (Athènes) était la langue officielle du royaume de Macédoine, quoique le macédonien continue à se parler au quotidien. Son fils Alexandre le Grand, lui, dont le précepteur avait été le philosophe Aristote, ne parlait que grec, sauf lorsqu’il était dans l’une de ses légendaires colères. Aussi, conquérant la Grèce par les armes, il prétendait agréger la Macédoine à la Grèce, et non la Grèce à la Macédoine. Ensuite, ses conquêtes d’Asie, l’immense empire Perse, poussant jusqu’à l’Indus, la Syrie actuelle, l’Égypte, étaient censées agrandir la Grèce elle-même, constituant un immense empire unissant Europe et Asie comme plus jamais dans l’Histoire cela n’arrivera, pas même dans les meilleurs jours de l’Empire Byzantin. Cela, c’était au quatrième siècle avant Jésus-Christ (Alexandre est mort en 323). Et voilà qu’un siècle un quart plus tard, en 197, alors que l’empire d’Alexandre s’est désagrégé, partagé, tiraillé entre les généraux mais que Grèce et Macédoine continuent à ne faire qu’un, un général romain, consul, du nom de Titus Quinctius Flamininus, vainc le roi de Macédoine Philippe V et, à Corinthe, proclame la liberté et l’indépendance de la Grèce. Ce même Flamininus a offert au sanctuaire de Delphes de nombreuses statues ce qui, ajouté à sa présentation comme le garant de l’indépendance grecque, lui valait d’y être particulièrement honoré. En comparant la sculpture ci-dessus à des monnaies représentant nommément ce consul, les archéologues sont presque unanimes pour le reconnaître ici. Presque unanimes, parce que quelques uns y voient un philosophe, ou un dignitaire, un Grec, ou un Romain. Quoi qu’il en soit, et quel que soit l’homme représenté sous ces traits empreints de mélancolie romantique, c’est une œuvre exceptionnelle dans l’histoire de l’art grec du portrait.
 
721g2 Delphes, Eros endormi (fontaine, début 2e s. avt JC)
 
La représentation de ce petit Éros endormi sur une roche, et qui date du deuxième siècle avant Jésus-Christ, est toute pleine de sensibilité et ne choquerait pas comme angelot, ou parmi des putti, dans une église italienne.
 
721h1 Delphes, petite plaque en os (influence égyptienne,
 
Même réduite au format de mon blog, la photo de cette petite plaque en os découpé est nettement plus grande que l’original. On peut admirer la finesse du travail. La notice, au musée, dit que l’on y distingue nettement une influence égyptienne. Je confesse connaître beaucoup trop mal l’art et la culture de l’Égypte pour voir ici cette nette influence.
 
721h2 Delphes, les fils de Borée chassent les Harpyes (ver
 
Lorsque les Argonautes arrivèrent en Thrace, sachant que le roi Phinée (frère d’Europe, que Zeus sous la forme d’un taureau avait enlevée, emmenée sur son dos à travers la mer jusqu’en Crète où il s’était uni à elle) était aveugle et possédait cette qualité que l’on prêtait aux aveugles de voir l’avenir (par exemple, Tirésias aussi était aveugle), ils souhaitèrent l’interroger sur la poursuite de leur expédition. Phinée accepta, à la condition que les Argonautes, en échange, le débarrassent des Harpyes que Zeus lui avait envoyées pour le punir d’avoir dévoilé trop de secrets aux mortels. Ces trois femmes à corps d’oiseau, un peu comme les sirènes, mais monstrueuses alors que les sirènes sont charmantes et charmeuses, souillaient tout de leurs excréments. Aussi Phinée ne pouvait-il plus s’alimenter, parce que les Harpyes, dès qu’il était servi, fondaient sur ses aliments, en volaient la plus grande partie et conféraient à ce qui restait une odeur si pestilentielle que l’on ne pouvait même pas s’en approcher. Mais parmi les Argonautes figuraient deux fils de Borée, êtres ailés eux-mêmes. Les Argonautes préparèrent un repas et attendirent les Harpyes armés de leurs épées. Quand elles arrivèrent, elles furent accueillies par les fils de Borée qui les poursuivirent. La photo ci-dessus représente une minuscule applique pour boîte en bois, meuble ou trône, sculptée vers 570 avant Jésus-Christ dans un os d’animal exotique rare, éléphant ou hippopotame, dans un atelier de Corinthe, qui évoque les deux fils de Borée pourchassant les Harpyes. Cette miniature de quelques centimètres à peine est d’une finesse remarquable.
 
721h3 Delphes, Apollon chryséléphantin (oeuvre ionienne,
 
721h4 Delphes, Artémis chryséléphantine, 6e s. avt JC
 
721h5 Delphes, main d'Artémis chryséléphantine, 6e s. av
 
721h6 Delphes, Léto chryséléphantine, 6e s. avt JC
 
Ici, nous arrivons devant des œuvres exceptionnelles, des fragments de statues chryséléphantines (or et ivoire), la première d’Apollon, la seconde de sa jumelle Artémis. Et l’avant-bras et la main d’Artémis. On peut voir aussi une autre tête, mais en très mauvais état, c’est celle de leur mère Léto. Ces statues ioniennes du sixième siècle avant Jésus-Christ, probablement réalisées dans un atelier de Samos, une île du nord-est de la mer Égée, comportaient un corps en bois habillé de feuilles d’or, tandis que les parties où la peau apparaissait, visage, mains, pieds, étaient sculptés dans l’ivoire. Les cheveux, rajoutés, étaient aussi en or. On voit, au-dessus des yeux d’Apollon comme au-dessus de ceux d’Artémis, des sillons creusés dans lesquels étaient fixés les sourcils. Comme on n’en a pas retrouvé la trace, on ignore s’ils étaient également en or ou en une autre matière précieuse. Les yeux aussi sont incrustés. Certes, ni Apollon ni Artémis n’était dans le même triste état que Léto, néanmoins pour la présentation les manques de leurs visages ont été abondamment comblés en cire. Les parties en ivoire ont été fortement détériorées par le feu et en voyant les restes de lèvres de Léto on comprend sur quelles bases les techniciens de la restauration ont pu reconstituer les deux autres visages. Mais s’il ne reste pas trace du nez, par exemple, il est impossible d’en imaginer la forme et le créer en cire de toutes pièces ne serait pas honnête.
 
721h7 Delphes, fibule (Gorgone) du vêtement d'Artémis chr
 
Et pour finir, cette Gorgone gravée sur une lamelle d’or fixée sur une petite plaque de bronze, qui appartient à la statue d’Artémis. Il y en a deux identiques, celle que je ne montre pas a légèrement fondu, ses bords sont carbonisés. Il est probable que c’étaient des fibules qui, sur les épaules de la déesse, retenaient son vêtement.

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Published by Thierry Jamard
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