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11 juillet 2014 5 11 /07 /juillet /2014 09:00

898a musée Tositsa, art populaire d'Épire

 

J’ai parlé, dans mon article précédent, de la fondation Tositsa. En grec, je lis ΤΟΣΙΤΣΑ, ce que je transcris normalement TOSITSA, d’autant plus qu’il n’y a entre le mot grec et sa transcription française aucune différence ni difficulté de prononciation. Mais en réalité, c’est TOSSIZZA que s’écrit le nom étranger, suisse, et visiblement de la Suisse italienne (canton du Tessin), quoique le monsieur en question ait vécu à Vevey, dans le canton de Vaud, en Suisse Romande. Pour tout compliquer, il semble que Tossizza ait été d’origine grecque, quoiqu’il n’ait pas été capable de prononcer un seul mot de cette langue et ne se soit jamais rendu en Grèce de sa vie, car cette maison où nous sommes lui appartenait et a hébergé ses ancêtres. TOSSIZZA serait dont une transcription en langue italienne du nom grec TOSITSA, et quand on le cite en grec on reviendrait à l’orthographe originelle. Bah, il suffit de savoir que c’est la même chose, pour ne pas croire qu’il existe deux fondations concurrentes!

 

Evangelos Averof, cet homme dont j’ai déjà parlé au sujet du monastère Saint Nicolas et dont je parlerai encore un peu plus bas puis dans un autre article, est originaire de Metsovo, et il est toujours resté attaché à sa petite ville natale, même quand ses fonctions politiques nationales l’en ont éloigné géographiquement. Voulant en sauver le patrimoine, il s’est adressé à un certain Tossizza, de Vevey, qu’il ne connaissait pas mais qu’il savait riche et mécène sans héritiers, pour lui proposer de faire quelque chose pour sauver Metsovo de l’oubli. Résultat inespéré, Tossizza veut adopter Averof pour en faire son légataire universel! Averof ne peut accepter cette proposition, mais suggère plutôt de créer une fondation. Suggestion acceptée en 1948, et Tossizza meurt en 1950. Cette fondation, alimentée par la fortune de Tossizza qu’il avait basée sur des biens immobiliers et des actifs bancaires en Suisse, biens qui continuent de produire, a créé des écoles, a aidé bien des œuvres de Metsovo, a restauré le monastère Saint Nicolas et possède le beau et grand bâtiment de pierre du pays que montre ma photo, où elle a amassé et installé tout plein d’objets pour en faire un musée d’art populaire de l’Épire. C’est ce musée que nous sommes allés visiter pour mieux comprendre et connaître cette petite ville de Metsovo.

 

898b1 Musée Tossizza à Metsovo

 

898b2 Musée Tositsa à Metsovo

 

898b3 Musée Tositsa à Metsovo

 

898b4 Musée Tossizza à Metsovo

 

Le musée dispose de suffisamment d’espace pour montrer plusieurs pièces à vivre d’une maison bourgeoise traditionnelle. De plus, puisque l’on peut y pénétrer, rien n’empêche de s’approcher des murs pour voir les tableaux qui y sont accrochés, des meubles pour regarder les objets de la vie des habitants.

 

898c1 Musée Tositsa à Metsovo

 

Très caractéristique de ces habitations, le plafond de bois sculpté, qui préserve la chaleur de la pièce en hiver et adoucit la lumière des lampes. Certes, ces plafonds existaient du temps des lampes à huile et des chandelles, mais de même la lumière vacillante des flammes était moins directe. Et puis c’est très décoratif. Et le risque d’incendies, bien réel, n’en est pas augmenté puisque de toutes façons le plafond était en bois, constitué au-dessus des solives par le parquet de la pièce de l’étage supérieur.

 

898c2 Musée Tositsa à Metsovo

 

898c3 Musée Tositsa à Metsovo

 

898c4 Musée Tossizza à Metsovo

 

Je parlais de préserver la chaleur. En effet, dans ces montagnes, l’hiver est froid, loin de l’image de la Grèce carte postale, ciel d’azur, mer bleue, plage inondée de soleil. Et même à la belle saison, les soirées peuvent être fraîches car si la ville est située à un peu moins de 1200 mètres d’altitude, il y a tout près des sommets à 2000 et 2200 mètres. Les maisons sont donc chauffées efficacement. On peut voir des cheminées et des poêles revêtus de carreaux de faïence pour accumuler la chaleur et la restituer plus lentement et plus uniformément. Ces poêles sont en outre très esthétiques.

 

898d1 Musée Tositsa à Metsovo

 

Outre la disposition des pièces, leur ameublement et leur équipement, le musée montre nombre d’objets d’usage. Par exemple des livres comme celui-ci, très ancien.

 

898d2 Service à thé, musée Tossizza, Metsovo

 

Il y a aussi les accessoires comme des services de table, des services à thé ou à café, autant de belles pièces d’orfèvrerie.

 

898d3 chaufferettes au musée Tositsa de Metsovo

 

Ces objets sont des chaufferettes. On plaçait à l’intérieur des braises prélevées dans la cheminée, et on chauffait le lit en y déplaçant la chaufferette avant de se glisser entre les draps. La bouillotte métallique, puis en caoutchouc, remplie d’eau chaude est certes plus efficace et plus sûre… si elle est bien bouchée.

 

898d4 assiette grecque, Metsovo

 

Le musée présente aussi quelques belles assiettes anciennes décorées. Par exemple celle-ci, qui représente les allégories de la Grèce (au centre) entre la Thessalie à gauche et l’Épire à droite. Sur les rebords de l’assiette, trois figures alternent avec trois temples antiques. En haut c’est Georges Premier, roi des Grecs, à “quatre heures” c’est la reine Olga et à “huit heures” Constantin, prince héritier. Le roi Georges I régnait sur la Grèce quand la Thessalie et l'Épire ont été rattachés à la Grèce, ce que symbolise le sujet de l'assiette. Chacune des figures étant sous-titrée, je n’ai pas eu de mal à les identifier, je me suis contenté de traduire.

 

898d5 assiette grecque, Metsovo

 

Une autre assiette. Celle-ci n’a rien d’allégorique, elle représente le roi et la reine, elle souhaite “que Dieu garde le couple royal marié le 15 octobre 1867” et tout autour les médaillons rappellent les territoires grecs, du continent (Attique, Épire, etc.), et des îles (Cyclades, Îles Ioniennes appelées Heptanèse, Eubée, Psara, Chio, Mytilène, etc.). Ce roi marié en 1867 est Georges Premier comme sur l’autre assiette, et la reine est donc Olga. Un coup d’œil à Wikipédia, rien que pour confirmer, me fait tomber sur une date de mariage un peu différente, le 27 octobre 1867, douze jours plus tard. Et une autre remarque concernant ces régions et ces îles. Dans la liste on note que figure Chypre, qui est indépendante et n’a jamais été rattachée à la Grèce à la suite de l’occupation ottomane et du protectorat britannique, et aussi nombre de territoires qui ont été rattachés tardivement, comme la Thessalie en 1881 (le roi, né en 1845, a alors 36 ans) ou la Crète en 1913, deux mois après l’assassinat du roi à Salonique (Thessalonique aujourd’hui). Or non seulement, sur l’assiette, le roi est en vie puisque l’on demande à Dieu de le garder, mais Olga (née en 1851) et lui sont extrêmement jeunes, ils ont beaucoup moins de trente ans. Ces territoires ne font donc pas partie de la Grèce, mais ce sont les terres dont les peuples sont Grecs et que les mouvements nationalistes veulent intégrer au pays, réclamant l’ένωσις, c’est-à-dire l’union, la réunion. D’ailleurs, lorsque ce jeune prince danois est élu roi en remplacement d’Othon renversé par une révolution, il n’est pas nommé roi de Grèce, mais Βασιλεύς των Ελλήνων (c’est ce qui est inscrit sur l’assiette précédente), soit roi des Grecs. Et la nuance est de taille: il ne règne pas sur le pays tel qu’il est délimité à l’époque, mais sur tous les peuples grecs, qu’ils soient en Grèce ou dans l’Empire Ottoman. Et parmi les terres énumérées ici, seule Chypre n’est pas aujourd’hui rattachée à la Grèce.

 

898e1 icône du 17e siècle

 

Les icônes qui se trouvaient dans le monastère Saint Nicolas dont je parlais dans mon article précédent ont, dans un premier temps, été exposées dans le monastère restauré mais pour des raisons de sécurité elles ont ensuite été transférées ici et sont accrochées aux murs des pièces comme si elles avaient été acquises par le propriétaire de la maison pour la décorer. Mais dans ces conditions, elles ne sont pas expliquées, ni datées, rien. Je choisis celle-ci parce qu’elle fait partie du très petit nombre de celles qui jouissent d’une étiquette qui dit sobrement qu’elle représente le deuil du Christ et qu’elle est du dix-septième siècle.

 

898e2 peinture moderne, musée Tositsa, Metsovo

 

Il y a aussi quelques œuvres modernes, qui d’ailleurs ne jouissent pas davantage d’un commentaire. Sans être capable, en conséquence, d’en citer l’auteur, je montre cette Crucifixion parce que je l’aime bien.

 

898f1 bureau d'Evangelos Averof

 

898f2 dans la bibliothèque d'Averof à Metsovo

 

En mémoire d’Evangelos Averof qui a vécu ici, nous voyons son bureau, avec quelques-uns de ses objets personnels pour l’évoquer, son cendrier, ses lunettes, son stylo. J’ai aussi voulu prendre une photo d’un rayonnage de sa bibliothèque, mais au très grand angle la déformation est trop forte, alors j’ai juxtaposé deux photos. Je relève des titres en français, Quand la rose se fanera, d’Alain Peyrefitte, La Dernière Bonaparte, de Célia Bertin, Le Pouvoir à vif, de Max Gallo, La Maison de l’inceste, d’Anaïs Nin, ou, en grec, Le ‘Dogme Brejnev’, La Mémoire de Nehru, Claude Bernard

 

898g1 Averof et Dmitri Trofimovitch Chemilov

 

898g2 Averof avec Adenauer

 

898g3 Averof avec De Gaulle

 

Avant de conclure, je peux dire un mot d’Evangelos Averof (1902-1990) puisque j’ai déjà parlé de Tossizza et de la fondation Averof-Tositsa. Neveu d’un certain Georges Averof (1815-1899), grand mécène dont j’aurai peut-être un jour l’occasion de parler, il étudie le droit à Lausanne et devient avocat mais en 1940 il est nommé préfet de Corfou. Pendant la guerre, il entre dans la résistance. Ce sont les Italiens de Mussolini qui entrent en Grèce, aussi lorsqu’il est arrêté il est envoyé dans un camp de concentration italien dont il parvient à s’évader. Après la guerre il sera député de Ioannina et de nombreuses fois ministre, principalement des Affaires Étrangères entre 1956 et 1963. C’est à ce titre qu’on le voit ci-dessus avec son homologue soviétique Dmitri Trofimovitch Chemilov, avec le chancelier allemand Konrad Adenauer et sur la troisième photo à l’Élysée, un peu en retrait, avec De Gaulle. Les Colonels prennent le pouvoir en Grèce en 1967. Viscéralement opposé à la dictature, il ne ménage pas ses efforts pour exprimer et diffuser son opinion, ce qui lui vaut d’être arrêté et jeté en prison. Lorsqu’en 1973 les colonels sont renversés, il retrouve un portefeuille dans le gouvernement Caramanlis comme ministre de la Défense Nationale, poste dans lequel il va parvenir à épurer l’armée des éléments qui n’envisagent pas que leur rôle est de défendre la démocratie, quelle que soit la tendance au pouvoir, mais d’imposer leur loi sans consultation populaire.

 

Evangelos Averof est donc un politicien de talent, un homme engagé et en même temps un humaniste attaché à la préservation culturelle de la terre de ses origines. À travers la Fondation Averof-Tositsa, il a créé une école à Metsovo, mais aussi 106 écoles à classe unique pour des villages isolés à travers tout l’Épire afin d’y maintenir la vie, un centre artisanal perpétuant des traditions locales, une fromagerie produisant un fromage de qualité reconnue, etc., etc., et dans un prochain article je parlerai de ses caves. De plus, c’est un écrivain de talent, qui a non seulement publié des traités d’économie, mais aussi des nouvelles, des romans, des pièces de théâtre. Lors de notre visite de la pinacothèque Averof qui fera l’objet de mon prochain article, faisant le tour de la boutique du musée avant de partir, je suis tombé sur deux romans de lui traduits en français, que je me suis empressé d’acheter et de lire. Ils s’intitulent Terre des Grecs et Terre de souffrance, et ont été édités chez Stock, en 1968 et 1970. En fait, le second est la suite du premier, c’est un seul grand roman passionnant. Du fait de son engagement patriotique durant la Seconde Guerre Mondiale et de son engagement patriotique et partisan lors de la guerre civile qui l’a suivie, Averof connaissait parfaitement tous les dessous de cette période dramatique et, créant des héros qui servent de fil conducteur et de lien entre les épisodes, il introduit aussi tous les personnages bien réels qui ont influé sur les événements de l’époque, changeant seulement le nom des uns, citant carrément ceux qui ont joué un rôle clé. J’en recommande très vivement la lecture à qui est intéressé par cette période et par l’histoire de la Grèce.

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Published by Thierry Jamard
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