Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 20:36
803a1 épave du navire naufragé Anticythère
 
Un navire antique repêché ! Le musée archéologique national d’Athènes présente, dans trois salles, les trouvailles exceptionnelles faites dans l’épave d’un navire qui a coulé au premier siècle avant Jésus-Christ (ci-dessus, vue sur ses deux faces, une planche de la partie inférieure de la coque, jusqu’à présent gardée dans les réserves de l’Éphorat des Antiquités Sous-marines). Certains objets (tels que la grande statue de bronze présentée dans mon article du 8 mars 2011 que j’ai interprétée comme Pâris tendant la pomme de discorde à Aphrodite, et que l’on appelle l’Éphèbe d’Anticythère) étaient déjà disposés en plusieurs endroits dans le musée, mais beaucoup d’autres objets étaient gardés dans des réserves. À présent ils sont regroupés pour former un tout. Quoique plusieurs fois déjà nous ayons visité ce musée, nous ne pouvions pas manquer de nous y rendre de nouveau.
 
Au printemps 1900, des plongeurs pêcheurs d’éponges venant de Symi, une île grecque du Dodécanèse proche de Rhodes et qui, à l’époque, appartenait encore à la Turquie, se dirigent vers les côtes de l’Afrique du Nord. Logiquement, la route passe entre le Péloponnèse et la Crète. Mais les tempêtes sont fréquentes dans les parages (nous avons vu –mon article du 14 mai 2011– qu’en 480 avant Jésus-Christ, les Corfiotes avaient dû mettre leur flotte à l’abri, et étaient arrivés à Salamine après la victoire des Grecs, à laquelle ils n’ont pu participer) et pour cette raison nos pêcheurs d’éponges doivent se réfugier quelque temps dans la rade du port d’Anticythère, une île à mi-chemin de Cythère (au bout du bout du Péloponnèse, cf. mon blog 6-10 mai 2011) et de l’extrême nord-ouest de la Crète. L’île, toute en longueur du nord au sud, dispose d’une baie profonde et abritée au nord-est. Le 4 avril, l’un des hommes effectue une plongée pour ne pas rester inactif et, par 62 mètres de fond, découvre un bras de bronze. Mais le travail c’est prioritaire, et on reprend le chemin de l’Afrique. Toutefois l’équipage, grec d’origine et de cœur, s’arrête au retour, en novembre, pour informer le gouvernement grec de cette découverte. Lequel gouvernement dépêche sur place un navire de la marine nationale (24 novembre). La campagne de fouilles, à laquelle participent les plongeurs de Symi impliqués dans la découverte et qui va se prolonger jusqu’en septembre 1901, remonte de nombreuses trouvailles. Et puis, en 1976, les services grecs, avec l’aide du Commandant Cousteau et de sa Calypso, vont reprendre les recherches et découvrent, entre autres, des pièces de monnaie. Découverte essentielle parce que, grâce à elle, on peut dater le naufrage. Les pièces ont été émises en 87 avant Jésus-Christ. On sait que lorsque le Romain Mummius rasa Corinthe et conquit la Grèce en 146, il laissa une certaine indépendance à Athènes, eu égard à son passé. Mais lors de la guerre entre Rome et Mithridate VI, roi du Pont, Athènes fit le choix de prendre le parti de Mithridate. Aussi Sylla marcha-t-il sur Athènes, qu’il conquit en 86, puis il passa en Asie Mineure et rasa Pergame, d’où des navires romains repartirent chargés d’œuvres d’art grecques, puisque cette côte avait été grecque. Or il y avait à l’époque un repaire de pirates grecs à Anticythère. Dès lors, les archéologues n’ont plus aucun doute, ce navire transportant vers Rome des bronzes, l’éphèbe, le philosophe (voir plus loin), et des marbres (je vais en montrer tout à l’heure), a été attaqué par des pirates en 86 et a coulé. Il est resté sous l’eau 1986 années…
 
803a2 sonde sur épave du navire naufragé Anticythère
 
803a3 pompe de drainage sur navire naufragé Anticythère
 
Des pièces de bois, comme j’en ai montré au début, très peu ont survécu, mais on a retrouvé des poids de pierre qui servaient à sonder la profondeur, comme sur la première de ces photos (il est évident que, pour la présentation, le cordage est moderne), ou encore ce tuyau en plomb qui devait être relié à la pompe de drainage.
 
803a4 instruments sur épave du naufrage Anticythère
 
803a5 instruments sur épave du naufrage Anticythère
 
803a6 sur épave du naufrage Anticythère (Wikipedia)
 
Mais parmi toutes les trouvailles, il en est une qui est absolument exceptionnelle et unique. Jusqu’à cette découverte, on pensait que les premiers engrenages, dans le monde entier, dataient du Moyen-Âge, un millénaire plus tard. Or outre les deux morceaux d’un instrument de bronze que je montre ici, plus un troisième, on a retrouvé quantité de rouages, d’axes, d’aiguilles. Un tomographe à rayons X de 450 kilovolts a permis de voir l’intérieur de ce que l’on ne pouvait démonter du fait de l’oxydation. Fin 2006, une équipe nombreuse de chercheurs, mathématiciens, physiciens, astronomes, astrophysiciens, paléologues, a publié ses conclusions. L’appareil était composé comme sur ma troisième image (trouvée dans Wikipédia) et permettait de définir à un moment donné les positions du soleil et de la lune et donc de prévoir, plusieurs années à l’avance, le mois et le jour de la prochaine éclipse. Un bijou de technologie qui supposait, outre un admirable savoir-faire de précision mécanique, des connaissances très poussées en astronomie et en mathématiques. Il me faut ajouter que, de plus, cet appareil n’était pas tout neuf quand le bateau a coulé, il devait dater du courant du deuxième siècle avant Jésus-Christ.
 
803b1a Sur épave du naufrage Anticythère
 
Tout à l’heure, avec l’éphèbe, j’ai évoqué le philosophe. Cette sculpture était déjà exposée dans le musée, mais comme l’exposition montre une photo du bronze quand il a été sorti de l’eau (ci-dessus à droite), j’ai trouvé intéressant de faire un montage avec l’état actuel de la tête (à gauche) après restauration. Je l’avais aussi montré dans ce blog le 8 mars 2011, et je le décrivais alors " bronze réalisé vers 240 avant Jésus-Christ et représentant selon toute vraisemblance Bion de Borysthène, en Scythie, un philosophe cynique". Et lorsque, au début, je disais que le tout premier objet trouvé par le plongeur était un bras de bronze, ce bras appartenait à ce philosophe.
 
 803b1b recherche financée par décret royal
 
L’éphèbe, lui, a été retrouvé en cinq morceaux principaux très oxydés et plusieurs autres petits morceaux. Le chimiste Othon Rhousopoulos a été chargé du traitement du métal pour le nettoyer et en assurer la conservation, mission accomplie en 1902. Pour ce faire, le roi Georges Premier lui octroie, par la lettre ci-dessus, un montant de 3000 drachmes. Ensuite, la restauration pour en faire une statue d’une seule pièce sera effectuée par le Français Alfred André. C’est également Rhousopoulos qui a assuré la conservation du mécanisme incroyable que nous avons vu.
 
803b2 Ulysse sur épave du naufrage Anticythère
 
803b3 Achille sur épave du naufrage Anticythère
 
Quant aux marbres, ils ont souffert du séjour dans la mer. Les parties qui étaient ensevelies dans les sédiments du fond ont un peu mieux résisté. La première de ces statues représente Ulysse se déplaçant rapidement, reconnaissable à sa barbe, son bonnet conique, son manteau noué autour de la taille en guise de ceinture. L’autre statue, que je préfère montrer en gros plan, a été identifiée comme étant probablement Achille, au visage jeune et imberbe, aux cheveux désordonnés. Ce thème des héros homériques n’apparaît pas avant cette période du début du premier siècle avant Jésus-Christ, et l’on n’en connaît pas d’autres exemples en statue de grande taille en Grèce. Étant au fond de la mer depuis un peu plus de cent ans au moment où Tibère était empereur de Rome, ces statues n’ont pu servir directement de modèles pour le grand groupe d’Ulysse et ses compagnons se libérant du cyclope Polyphème que Tibère avait fait placer dans sa grotte de Sperlonga et que j’avais évoqué dans ce blog le 20 avril 2010 sans pouvoir le montrer (photo interdite dans ce musée), mais peut-être le groupe de Sperlonga est-il contemporain des marbres d’Anticythère, ce qui expliquerait le thème commun, la taille comparable et le style similaire.
 
803b4 main sur épave du naufrage Anticythère
 
En préparant cet article, cherchant à limiter le nombre de photos, j’avais écarté celle-ci. Et puis en me relisant, je ne peux résister, tant je trouve belle cette main de marbre. On voit que le poignet, baigné par l’eau salée, a été très fortement attaqué, alors que la main elle-même, enfouie dans les sédiments, a été miraculeusement protégée. Elle n’est guère antérieure au naufrage, début du premier siècle avant notre ère.
 
803b5 main de boxeur sur épave du naufrage Anticythère
 
Puisque je viens de montrer cette main de marbre, j’y joins cette main de boxeur, en bronze. Elle montre le pouce, la main et l’avant-bras protégés par de fortes lanières de cuir entrecroisées. On voit aussi une sorte de "coup de poing américain" destiné à frapper plus fort l’adversaire. Ce bronze est contemporain de la main de marbre, ou légèrement antérieur (au plus tôt fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ).
 
803b6 boxeur sur épave du naufrage Anticythère
 
803b7 sur épave du naufrage Anticythère
 
Après cette main de boxeur plus grande que nature, voici (photo du haut) un petit boxeur en bronze, également de la fin du deuxième siècle. Par le mouvement, il est remarquable de dynamisme. Ce jeune homme, sur la photo du bas, est lui aussi contemporain. Il est clair qu’il portait quelque chose dans sa main droite, mais comme on ne sait pas ce que c’était il est difficile de l’identifier. Ce peut avoir été un caducée, il serait alors Hermès. Certains pensent que ce pouvait être une épée, et ils en font un prince macédonien. Cette œuvre classicisante s’inspire de l’école de Polyclète (fin cinquième, début quatrième siècle).
 
803c1 monnaies (naufrage navire Antikythira)
 
Les voilà, les pièces de monnaie qui ont été découvertes par Cousteau et qui ont permis de dater le naufrage. Et par là même de lier la catastrophe aux événements historiques. Ce sont trente-deux tétradrachmes de Pergame et quatre tétradrachmes d’Éphèse.
 
803c2 boucle d'oreille (naufrage navire Antikythira)
 
Cette boucle d’oreille en or (photo très grossie) avec un adorable petit Éros signifie qu’à bord il y avait une ou plusieurs femmes. Mais cette preuve qui n’est pas absolue (un mari, un amant, peut rapporter un cadeau à sa bien-aimée) n’était pas nécessaire, parce qu’il y en a une autre qui est irréfutable, c’est que –cas absolument exceptionnel– on a retrouvé quelques restes d’ossements humains. Parmi eux, l’étude ostéologique a pu déterminer la présence d’un jeune (garçon ou fille) de 15 ans environ à trois ans près en plus ou en moins, un homme adulte de 20 à 25 ans, et une jeune femme. Cette présence d’une femme et d’un(e) adolescent(e) à bord de ce cargo n’a rien de surprenant. En effet, il n’existait pas de vaisseaux pour passagers, aussi lorsque des particuliers devaient voyager par mer ils devaient solliciter une place sur ces navires de marchandises.
 
803c3a dans l'épave du navire Antikythira
 
803c3b dans l'épave du navire Antikythira
 
803c3c dans l'épave du navire Antikythira
 
La navigation se faisait, dans toute la mesure du possible, en évitant les traversées en pleine mer, et l’on préférait le cabotage en suivant plus ou moins les côtes à quelque distance. Néanmoins, on ne multipliait pas les escales, d’une part pour ne pas allonger inutilement le voyage, d’autre part parce que l’accueil risquait d’être peu chaleureux, voire dangereux, lorsque le pays était un ennemi. Et je ne suis pas sûr qu’après l’intervention de Sylla à Athènes, les navires romains aient été les bienvenus dans les ports amis de cette cité. Il convenait donc d’être autosuffisant pour voyager en autonomie. La force du vent et celle des rameurs étant des énergies renouvelables, le seul "carburant" nécessaire est celui de la nourriture. Nous voyons d’abord ici quelques bols et coupes, en verre. La troisième est le plus grand article de vaisselle en verre retrouvé dans l’épave. Elle est décorée de seize reliefs sombres entre lesquels se dessinent seize feuilles lancéolées. L’état de conservation de ces objets de verre est prodigieux. Il y en a aussi d’autres, beaux, divers, mais plus ou moins cassés.
 
803d1 aliments dans l'épave du navire Antikythira
 
Moins beau mais infiniment plus instructif est le contenu des repas. On ne peut connaître à coup sûr que ce qui a subsisté, mais c’est déjà beaucoup car ces coquilles d’escargots n’étaient pas transportées comme décorations. Il est certain que l’on mangeait des escargots. Et d’autre part, on a retrouvé ces noyaux d’olives.
 
803d2 meule à main dans l'épave du navire Antikythira
 
Et il y a cette meule à main (les pièces en bois ont, bien sûr, été ajoutées pour la présentation). Elle signifie que l’on avait emporté le blé en grains pour le moudre à bord, en petites quantités puisqu’il s’agissait de nourrir un équipage qui n’était pas extrêmement nombreux si l’on comptait plus sur la voile que sur les rames, et quelques passagers.
 
Et voilà pour cette visite qui nous a passionnés. C’est en effet une idée excellente de réunir la cargaison d’œuvres d’art transportées, les éléments du bateau et de la navigation qui ont pu être récupérés, et des indications sur la vie à bord, nourriture, vaisselle, etc., le tout accompagné de grands panneaux explicatifs. Mais la visite une fois effectuée, nous avons eu envie de refaire un petit tour dans quelques salles traditionnelles de cet immense musée. En essayant de ne pas répéter ce que j’ai déjà montré en rendant compte de visites précédentes, j’ai envie de montrer encore aujourd’hui quelques objets qui ont retenu mon attention.
 
803e Poids pour athlète (saut)
 
D’abord un accessoire de sportif. Pour accentuer leur énergie cinétique, les sauteurs portaient ces lourds poids de pierre qui, lorsqu’ils projetaient leurs bras, les entraînaient plus haut, plus loin.
 
803f1 vases plastiques en visages humains
 
Ces quatre têtes sont des vases. Ces vases plastiques, représentant des personnages (tête ou en pied), des animaux, des objets, étaient très répandus dès l’époque archaïque et ils avaient une valeur apotropaïque, c’est-à-dire qu’ils avaient un effet protecteur. Pour cette raison ils étaient souvent déposés dans les tombes, ou constituaient des offrandes votives à des divinités. Mais parfois aussi ils pouvaient avoir tout simplement des usages domestiques (flacons à onguents, verres à boire, etc.). À la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ –dont datent les quatre exemplaires montrés ici–, les représentations les plus répandues concernaient des visages africains, des visages de femmes, des satyres, Héraklès.
 
803f2 Course de femmes (vers 480 avant J.-C.)
 
J’ai choisi ce lécythe parce que, concernant le sport dans l’antiquité grecque, on parle toujours des hommes comme si les femmes restaient enfermées statiques dans le gynécée, tissant, cousant, brodant à longueur de journée. Sauf à Sparte où l’on aime insister sur leur égalité de traitement avec les hommes, sur leur nudité dans les exercices physiques, etc. Très brièvement, dans mon second et mon troisième articles sur Olympie (du 20 au 22 avril 2011) j’ai évoqué les compétitions féminines créées par Hippodamie en l’honneur de la déesse Héra, les Héraia, consistant en une course à pied. J’ai donc ici l’occasion d’y revenir en montrant ce vase où trois femmes courent devant un autel. Hélas, tel que le lécythe est placé dans la vitrine, l’autel n’apparaît que très peu sur le côté, complètement déformé en photo. Je préfère montrer deux des femmes en plein effort, bien de face. Le vase, trouvé à Salamine, est daté des environs de 480, qui est précisément l’année de la fameuse victoire navale des Grecs sur les Perses dans les eaux de cette île du golfe Saronique.
 
803f3 Vase attique, jeune guerrier sur sa tombe
 
D’Érétrie, dans l’île d’Eubée, vient ce lécythe à fond blanc, spécialité d’Athènes. Il est un peu plus récent, 410-400 avant Jésus-Christ. Il représente un jeune guerrier mélancolique, assis sur les marches de sa tombe. Ce que l’on voit mal sur ma photo, c’est une femme qui lui tend son casque et son bouclier. Ce que l’on distingue un peu mieux c’est, de l’autre côté, un jeune homme debout, peut-être son frère ou un compagnon d’armes venu lui dire adieu.
 
803f4 Un initié danse au son de la double flûte
 
Ce vase à boire (skyphos) se rapporte au culte des Cabires. Mais les Cabires… leur interprétation a beaucoup varié au cours de l’Antiquité, les sources sont relativement peu nombreuses, donnant lieu chez les chercheurs modernes à des théories très diverses. Ils sont généralement fils ou descendants d’Héphaïstos, dieu du feu et des volcans, aussi les retrouve-t-on principalement dans les îles volcaniques, Lemnos et surtout Samothrace où se trouvait leur principal sanctuaire. Un, trois, quatre, sept, leur nombre aussi a varié. Ce sont des divinités à mystères, aussi prononcer leur nom pouvait être dangereux. On les appelait plus volontiers les Grands Dieux. Hérodote nous donne une piste, mais qui ne nous renseigne pas vraiment : "Les statues ithyphalliques d’Hermès viennent [aux Grecs] des Pélages […]. Des Pélages vinrent s’établir aux côtés des Athéniens […]. Tout initié au culte des Cabires que l’on célèbre à Samothrace (où les Pélages les ont introduits) comprendra ce que je veux dire, car les Pélages, voisins plus tard des Athéniens, habitaient primitivement Samothrace, et les Samothraciens leur doivent leurs mystères. Donc les Athéniens furent les premiers des Grecs à faire des statues ithyphalliques d’Hermès, pour l’avoir appris des Pélages". On le voit, dans son livre II Hérodote se retranche derrière le secret des mystères. Au livre III, il décrit les excès de Cambyse à Memphis, en Égypte. Après avoir exhumé des morts, il se moque d’Héphaïstos dans son temple. "Cambyse pénétra encore dans le temple des Cabires, où le prêtre seul a le droit d’entrer, il fit même brûler leurs statues avec maintes railleries. Ces statues ressemblent aussi à celle d’Héphaïstos dont les Cabires sont, dit-on, des fils". Après avoir donné ces explications plus que vagues, j’en viens à notre skyphos. Il représente un initié au culte des Cabires, nu et ithyphallique, dansant au son de la double flûte dont joue une femme, tenant une couronne d’initié à la main. Cet initié a l’aspect d’un démon, comme assimilé à la divinité. Ce vase est daté de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ (à titre de comparaison, Hérodote a vécu au cinquième siècle, il est mort en 420).
 
803f5 lécythe, démon ailé enlevant une jeune fille
 
Ce lécythe représentant un démon ailé et cornu qui enlève une jeune fille vient d’une tombe de Tanagra datée entre 400 et 375 avant Jésus-Christ. C’est pour des raisons chronologiques tout autant que pour les différences de style fondamentales, que je montre ce vase plastique maintenant plutôt qu’à la suite des quatre têtes de tout à l’heure.
 
803g Assiette. Déméter portant du blé, des pavots, une t
 
Cette assiette corinthienne de la fin du cinquième siècle montre la déesse Déméter tenant en bouquet des épis de blé et des fleurs de pavot dans sa main gauche, et une torche allumée dans sa main droite. Elle siège sur un trône, une couronne sur la tête. Il est une chose qui m’étonne. Derrière son dos volette un oiseau. Or parmi les attributs de la déesse figure un oiseau favori, la grue, qui a de longues pattes, tout le contraire de cet oiseau aux pattes directement greffées sous le ventre.
 
803h1 Enfant défendant son raisin contre un coq
 
803h2 Enfant affectueusement léché par un chien
 
Deux jolies petites terres cuites, la première du début du deuxième siècle avant Jésus-Christ, la seconde plus tardive, située au premier siècle avant Jésus-Christ. Mais toutes deux saisissent sur le vif des scènes amusantes montrant des enfants et des animaux. Sur la première, un petit garçon a en main une grappe de raisins, qu’un coq convoite pour la picorer. Dans un geste saisissant de naturel, il se penche en arrière pour protéger ses fruits de la gourmandise du volatile, mais à son petit sourire on voit bien qu’il s’amuse des efforts impuissants du coq. Dans la seconde terre cuite un bébé tient contre lui un petit chien, lequel manifeste sa tendresse en léchant le cou de son jeune maître. Mais ces énergiques manifestations d’affection font détourner la tête de l’enfant, qui cependant continue de tenir le chien embrassé contre lui. Humour, sens de l’observation, sensibilité aux comportements enfantins, ces petits objets sont, je trouve, de véritables œuvres d’art.
 
803i1 Héraklès étendu ivre (1er siècle avant JC)
 
803i2 Minotaure (copie romaine d'une oeuvre de Myron)
 
803i3 Colombe d'Aphrodite (4e s. avt JC) offerte à la dée
 
Rapidement trois évocations mythologiques. D’abord un relief montrant un homme ivre, couché à terre. Étendu sur une peau de lion, c’est Héraklès. Sans doute n’a-t-il pas bu à satiété, car il garde dans sa main gauche un skyphos, un vase à boire, tandis que, le bras droit levé, il claque des doigts pour rythmer la musique d’un jeune satyre qui joue de la double flûte. Ce relief vient d'Éleusis et date du premier siècle avant Jésus-Christ. Trouvé à Athènes dans le quartier de Plaka, ce Minotaure faisait partie d’un ensemble où il s’affrontait à Thésée et qui décorait une fontaine. C’est une copie romaine d’un original de Myron, au début de l’époque classique, original qui se trouvait sur l’Acropole. Quant à la colombe, oiseau d’Aphrodite, elle a été trouvée dans le sanctuaire de la déesse qui se trouve à Daphni, non loin de notre camping, sur la route d’Athènes à Éleusis et à Corinthe. Une inscription dit "Phalakrion a dédié cela à Aphrodite". Cet oiseau date du quatrième siècle avant Jésus-Christ.
 
803j1 Le dieu Pan
 
803j2 le dieu Pan
 
803j3 Relief votif aux Nymphes, avec le dieu Pan
 
803j4 Relief votif aux Nymphes, avec le dieu Pan
 
Il est temps que j’évoque un peu Pan, dont on n’a guère l’occasion de parler parce qu’il n’est pas un sujet favori des sculpteurs ni des peintres sur céramique. Assis, d’abord. Ses mains sont brisées, mais il a dû tenir une flûte de Pan. C’est une copie du deuxième siècle avant Jésus-Christ dont l’original devait être du quatrième siècle. La statue où il est représenté debout est, elle, une copie du premier siècle de notre ère d’un original du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Ici, on voit bien sa flûte de Pan. Le relief votif de ma troisième photo date du quatrième siècle avant Jésus-Christ et porte une inscription qui dit qu’il a été dédié aux Nymphes par Téléphane, Nikératos et Démophile. Ce sont ces trois hommes que l’on voit debout, petits, face à lui. Il est suivi d’Hermès et des trois Nymphes, il porte sa flûte dans la main gauche et un lièvre dans la main droite. Le relief de ma quatrième photo, des alentours de 330 avant Jésus-Christ, montre Pan dans une caverne. Une inscription dit que c’est un don d’Agathéméros lequel, représenté à droite, tend sa coupe, un canthare, à un jeune esclave nu qui la lui remplit. Et, comme précédemment, derrière Pan se tient Hermès avec son caducée, suivi des trois Nymphes.
 
Diverses légendes concernent les origines de Pan. Certaines racontent que, contrairement à ce que dit Homère dans l’Odyssée, Pénélope n’aurait pas toujours dit non à ses prétendants, attendant dans la chasteté le retour de son époux, mais leur aurait cédé à tous successivement, donnant naissance à cette divinité aux pieds de bouc et au chef encorné. Dans d’autres légendes, toujours avec Pénélope, c’est Hermès qui se serait uni à elle à Mantinée. Le plus fréquemment, on voyait Hermès, qui avait un sanctuaire au sommet du mont Cyllène (2374 mètres, nord-est du Péloponnèse), engendrer Pan en ce lieu avec une fille de Dryops dont le nom évoque le mot "chêne" en grec. Mi-animal et mi-humain, avec son sourire inquiétant dans un visage tout ridé, il effraya sa mère, alors Hermès l’enveloppa dans une peau de lièvre (d’où l’animal qu’il tient sur le premier des deux reliefs ci-dessus) et l’emporta sur l’Olympe où tous les dieux s’esclaffèrent en le voyant et l’adoptèrent. Plus tard, il deviendra un dieu berger en Arcadie, sa région natale. Mais pour satisfaire des appétits sexuels hors du commun, il poursuivait dans les bois, sur les monts, dans les vallons, tout être qu’il apercevait, homme ou femme, lesquels tentaient de s’enfuir, pris d’une peur "panique". Telle est l’étymologie de ce mot. Il ne faut pas voir d’allusion politique dans son titre de patron du FMI (Femelle / Mâle / Indifféremment).
 
Les Nymphes, filles de Zeus, sont des divinités de la nature, élisant domicile dans les bois, près des sources, dans les montagnes. Liées à la présence d’eau, elles favorisent la fertilité, protègent les plantes et les animaux, bref elles votent pour les écologistes. Leur culte, par ailleurs, est lié à celui d’Hermès et, de ce fait, à celui de son fils Pan. On ne peut s’étonner de ce lien entre des divinités de la nature et ce dieu berger vivant dans les bois, ces divinités de la fertilité et ce dieu obsédé par la sexualité. Et puis, bien sûr, du fait de leur coexistence dans la nature, les Nymphes ont été parmi les êtres le plus fréquemment poursuivis par Pan, et elles lui donnèrent une nombreuse descendance. Mais un jour qu’Éros lui avait inspiré un amour non payé de retour pour la nymphe Syrinx, cette dernière préféra être changée en roseau plutôt que de lui céder. De dépit, il coupa une brassée de roseaux et s’en fit un instrument de musique, la syrinx ou flûte de Pan.
 
Dans la tradition orphique, Pan devient le dieu qui regroupe tous les autres, le dieu du Grand Tout (en grec, pan signifie tout, comme dans le pangermanisme, les jeux panhelléniques, ou le panthéon). Et puis, à l’époque où Tibère était empereur (14-37 de notre ère), un marin du nom de Thamos qui passait au large de l’île de Paxos (l’une des sept îles ioniennes, au sud de Corfou, la seule île ionienne que nous ne connaissions pas…) en rentrant vers l’Italie, a entendu une voix forte sur la mer criant "Le Grand Pan est mort", et l’écho a répété ce cri. C’est Plutarque qui raconte ce fait, et c’est sûrement vrai parce que, depuis, personne n’a plus été poursuivi par Pan.
 
Avant de quitter le sujet, il est impossible de ne pas citer Brassens. Je ne connais pas par cœur tout son répertoire, mais la chanson Le Grand Pan, oui, je la sais. Le début de chaque strophe dit :
"Du temps que régnait le Grand Pan
Les dieux protégeaient les ivrognes
Des tas de génies titubants
Au nez rouge, à la rouge trogne". 

 

Puis

"Quand deux imbéciles heureux

S'amusaient à des bagatelles,
Un tas de génies amoureux
Venaient leur tenir la chandelle"

 

Et enfin

" Et quand fatale sonnait l’heure

De prendre un linceul pour costume

Un tas de génies l’œil en pleurs

Vous offraient des honneurs posthumes."

 

Mais après chacune de ces circonstances, vient le refrain

"Mais se touchant le crâne, en criant "J’ai trouvé"

La bande au professeur Nimbus est arrivée

Qui s’est mise à frapper les cieux d’alignement,

Chasser les Dieux du Firmament."

 

Le refrain est suivi, à chaque fois, de la situation actuelle

"Bacchus est alcoolique, et le grand Pan est mort.

Vénus s’est faite femme, et le grand Pan est mort.

La mort est naturelle, et le grand Pan est mort.



Brassens, l’athée, l’anarchiste, n’a pourtant jamais été agressif à l’égard des religions, et ici sa conclusion n’a, je crois, rien de choquant pour un chrétien, car quoiqu’incroyant il regrette au moins que le positivisme ait pris le pas sur la sensibilité. Avec son humour habituel, fin et spirituel, il ajoute

"Et l’un des dernier dieux, l’un des derniers suprêmes,

Ne doit plus se sentir tellement bien lui-même

Un beau jour on va voir le Christ

Descendre du calvaire en disant dans sa lippe

'Merde je ne joue plus pour tous ces pauvres types.

J’ai bien peur que la fin du monde soit bien triste'."

 

803k Chasse au cerf sur une bague mycénienne

J’ai dit que, passant dans les salles traditionnelles du musée, j’essaierais de ne pas répéter ce que j’avais montré dans d’autres articles. Et je suis parfaitement conscient d’avoir déjà montré des bagues mycéniennes en or, qui avaient été utilisées comme sceaux. Mais celle-ci est si belle, et la vitrine m’a permis de la prendre en si gros plan, que je ne résiste pas à l’envie de conclure l’article d’aujourd’hui sur un objet aussi beau. Sur un char attelé de deux chevaux au grand galop, deux chasseurs dont l’un brandit un arc sont en train de forcer un cerf. La finesse de la gravure, la composition, le mouvement, tout est admirable.

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

ernani 18/07/2012 19:18

tres interressant les photos sont superbes et tres instrucitives ca me donne desidées

gauthier 30/05/2012 22:19

..et ce Pan à la toge, est-il vraiment cornu ?
merci de vos renseignements, j'ai peint aujourd'hui le paysage boisé de mon Pan périgourdin. Ne serais pas surprise qu'il ait été sculpté au XIXème siècle, et qu'il porte les traits d'un
propriétaire local, aux allures de satyre buveur. D'après vos renseignements et vos doutes , c'est décidé, je lui rajouterai des cornes dans la chevelure. vous le verrez sur artblog dans quelques
jours. Merci vraiment , et bien cordialement

gauthier 26/05/2012 18:17

je cherche à peindre une fresque du grand Pan, - et donc merci pour vos renseignements - mais la seule référence de Pan que je connaisse en Périgord n'a pas de cornes, juste un buste d'homme, une
guirlande de vigne et la fameuse flûte... J'ai bien noté votre évocation du FMI !!!!!!!!!!!

miriam 11/05/2012 09:15

Billet passionnant.

je vous envie le minotaure qui ferait drôlement bien dans mes légendes crétoise!

genty 10/05/2012 13:26

comme a l habitude thierry est documenté et de la plus grande efficacité dans ses récits! nous apprenons a connaitre ce pays a chaque escale malgré nos vingt années dans ce magnifique pays

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche