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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 00:39

 

607a1 Catania, palazzo Ursino di Federico II

 

607a2 Catane, palais Ursino de Frédéric II de Souabe 

L’empereur souabe Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250) a été un immense souverain, très admiré et qui reste dans la mémoire populaire quelqu’un qui a beaucoup fait pour son pays. J’ai pu le vérifier, même auprès de gens peu instruits qui ne savent pas très bien ce qu’il a fait, mais qui sont sûrs que ce qu’il a fait était bien, et particulièrement bon pour la Sicile. Dans la fresque de l’histoire de Sicile que j’ai publiée le 5 juillet, on peut voir qu’en effet il jouissait d’une personnalité peu commune et d’une très brillante intelligence. Il a laissé aussi des traces tangibles de son règne sous forme de châteaux un peu partout. C’est le cas du palazzo Ursino de Catane que nous allons visiter aujourd’hui, pour lui-même (un peu) et pour les collections qu’il abrite (beaucoup).

 

607a3 Catane, palais Ursino 

Dans une niche creusée sur le mur du château, l’aigle impériale est là pour nous rappeler les origines impériales de cette construction et cette époque où la Sicile était l’objet de toutes les convoitises en raison de sa richesse et de sa position stratégique en Méditerranée.

 

607b Catane, palazzo Ursino, Tour des Martyrs 

De l’intérieur du château, je ne montrerai que cette image, parce que les grandes salles ne sont pas tellement originales ni intéressantes, ne serait-ce que du fait qu’elles donnent plus l’impression d’être un musée qu’un bâtiment historique. Mais ici, dans cette tour dite "des Martyrs", la voûte du plafond avec ses arêtes en plein cintre est surprenante et splendide. Elle vaut vraiment le coup d’œil.

 

607c1 Catane, Ursino. Korè drapée (âge archaïque) 

Dans une vitrine, sont exposés de nombreux petits bronzes antiques, pas plus grands que l’index. En voici trois. D’abord, cette Korè (Proserpine) qui joue avec le drapé de sa robe. Les formes rudimentaires témoignent de son âge puisqu’elle est d’époque archaïque, mais elles ont aussi quelque chose d’extrêmement moderne, précisément parce qu’elles sont épurées jusqu’à n’évoquer que l’essentiel. Un corps féminin, un geste.

 

607c2 Catane, Ursino. Bœufs au joug (7e-6e siècle avant J 

Désolé, je n’ai pas pu isoler cette paire de bœufs sous le joug du bout de papier qui renvoie à l’information dactylographiée. Laquelle information dit que c’est un couple de bœufs (merci, je m’en serais douté) du septième ou du sixième siècle avant Jésus-Christ. La vitrine étant horizontale, sur une table, et ce bronze étant près du bord, je ne peux photographier ces bœufs que d’en haut, mais après tout ce n’est peut-être pas plus mal parce que, ainsi, on voit bien leur joug et comment il est constitué, ainsi que leurs gros yeux et leurs grandes cornes. Expressif et décoratif.

 

607c3 Catane, Ursino. Guerrier en cuirasse (1re moitié 5e

 

Ce guerrier nu sous sa cuirasse date du début du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Le musée a fort bien réalisé pour le maintenir debout un petit crochet de Plexiglas transparent aussi discret que possible. Hélas, les jambes de ce bronze ont été brisées, et de plus un pied manque. Mais curieusement, sa main droite posée sur la tige qui le soutient donne l’impression que c’est un invalide de guerre qui a perdu un pied sur le champ de bataille et qui s’appuie sur sa béquille. Il est amusant aussi de constater que si le nu est absolument naturel dans l’art, sous cette cuirasse qui ne couvre que le torse et s’évase au bas du ventre cette nudité devient presque impudique.

 

607d1 Catane, Ursino. Enfant jouant avec un porcelet 

De la même façon que pour les bronzes, une vitrine sur une table présente de petits sujets en terre cuite. Difficile, ici encore, de choisir. Je me limite à deux sujets. Le premier est ce petit garçon qui joue avec un porcelet. Aucune indication de date ne figure pour ces sujets, seulement ces quelques mots de description. Description que je ne mets pas en doute parce que de la peinture blanche reste sur le vêtement du garçonnet et sur le corps de l’animal. Mais je trouve que l’on dirait plus un marcassin qu’un porcelet, je le verrais plutôt en noir avec son épi de poils raides sur la nuque. En revanche je ne suis pas sûr du tout que ce personnage soit un enfant, ni qu’il joue. Il me donne l’impression d’être un jeune homme qui prend l’animal par les pattes postérieures avec l’intention de l’égorger. Peu importe. J’aime ce mouvement, ce dynamisme de la représentation, et cette scène saisie sur le vif.

 

607d2 Catane, Ursino. Aphrodite se séchant au sortir de l'

 

Quant à la deuxième terre cuite, elle représente Aphrodite qui se sèche en sortant de l’eau. Le vaste vêtement qu’elle avait jeté par dessus son épaule gauche passe derrière son dos, barre ses fesses en diagonale et, devant, elle retient l’autre pan du tissu en serrant les genoux. Elle a entre les mains une petite serviette dont elle se sèche la nuque. Le naturel, le quotidien de ce geste, la grâce dans le mouvement sans rien de l’affectation aguicheuse de la Callipyge (voir mon blog en date du 28 avril), le lourd drapé du tissu qui retombe jusqu’au sol, tout cela fait de cette statuette un objet absolument charmant.

 

Heureusement, j’ai reçu une éducation morale extrêmement rigoureuse, et mes parents m’ont toujours donné l’exemple, le modèle d’une probité rigoureuse et sans compromis. Parce que sinon… je serais peut-être devenu un pilleur de musées. Quand je vois toutes ces œuvres, il m'arrive souvent de me dire : "Si je volais, disons trois pièces de cette salle, qu’est-ce que je choisirais ?" et ici, sans nul doute, cette adorable Aphrodite aurait fait partie de mon choix. Mais, non, non, rassurez-vous, je n’ai rien volé du tout, aucune alarme n’a retenti, je suis reparti avec des regrets… mêlés de la vaniteuse satisfaction de me dire que je suis honnête malgré tout.

 

607e1 Catane, Ursino. Torse colossal (1e siècle après JC) 

Ce torse colossal (on voit la taille du petit panonceau à côté) date du premier siècle après Jésus-Christ. Ce fragment d’une statue d’empereur romain a été découverte à Catane en 1737 et, du fait que les archéologues le situent au début du siècle, il a dû représenter l’empereur Trajan. La musculature à la fois puissante et fine, le mouvement du corps, sont admirables. Mais l’idée de voler cette sculpture ne m’a pas effleuré. Trop lourd, pas assez discret pour passer la porte devant les gardes.

 

607e2 Catane, Ursino. Héraklès (2e siècle après JC)

 

Celui-ci, c’est Héraklès, reconnaissable à la peau de lion dont il se couvre, le lion de Némée qui ne pouvait être tué parce qu’insensible aux blessures des flèches ou des épées et qu’il a étouffé en le serrant contre sa puissante poitrine. Parce qu’il date du deuxième siècle de notre ère, mieux vaudrait l’appeler Hercule, avatar latin de l’Héraklès grec, puisqu’à cette époque il y a longtemps que Rome a conquis Catane et la Sicile.

 

607e3 Catane, Ursino. Aveuglement de Polyphème

 

Le cyclope Polyphème dont Ulysse et ses compagnons ont un temps été prisonniers vivait dans une grotte proche de Catane. Nous irons très probablement voir les roches qu’il a jetées à la mer, à quelques kilomètres d’ici. Cette stèle de la fin du deuxième siècle de notre ère représente le moment où Ulysse le rend aveugle, je ne pouvais donc manquer de montrer cette photo, même si techniquement (toutes mes excuses) elle est bien mauvaise. On représente généralement le cyclope avec un seul œil au milieu du front. Le mot cyclope est composé du mot grec qui évoque le cercle (cycle) et du nom ancien et poétique qui désigne l’œil, d’une racine indo-européenne *okw- où le O est suivi d’une gutturale sourde à appendice labio-vélaire qui donne C en latin (cf. un oculiste, ou féroce, à l’œil d’animal sauvage) et P en grec (optique, ou Calliope, la muse aux beaux yeux). Le cyclope est donc, étymologiquement, l’être à l’œil rond, ou sans doute plutôt celui qui voit tout autour. Dans les représentations tardives, il n’est plus représenté avec son œil unique, mais avec deux yeux. Peut-être faut-il y voir la conséquence du rationalisme qui rejette les êtres monstrueux sans rapport avec les réalités imaginables par un esprit scientifique et matérialiste. Cette stèle est un peu postérieure au poète Juvénal (vers 65-vers 128 de notre ère), qui écrivait déjà : "Qu’il existe des Mânes, un royaume souterrain, que la perche de Charon soit une chose réelle, […] même les enfants ont cessé d’y croire".

 

En marge de ce problème du nombre d’yeux, la légende veut que ce fils du dieu des mers Poséidon soit un géant horrible et sauvage, qui vit dans une caverne, se nourrissant de la chair crue des moutons qu’il élève, géants eux aussi. Ulysse, en abordant, avait débarqué du vin. Mais Polyphème se saisit de lui, l’enferma dans sa caverne avec douze de ses compagnons. Le vin qu’Ulysse lui avait offert ne l’a pas empêché de dévorer tout de suite plusieurs de ces nouveaux prisonniers, mais il promit à Ulysse que pour le remercier de lui avoir offert de boire un tel nectar il le mangerait en dernier. Puis il lui demanda son nom, il se méfiait, parce qu’un oracle lui avait dit qu’il serait aveuglé par Ulysse. Et Ulysse répondit "Je m’appelle Personne". Alors le cyclope, qui ne buvait jamais de vin et ne se méfiait pas de ses effets, tomba endormi sous l’effet de l’alcool. Ulysse et ses compagnons survivants prirent alors un énorme pieu que Polyphème avait placé dans sa caverne pour alimenter le feu, ils en taillèrent l’extrémité en forme de pointe, ils le durcirent au feu et l’enfoncèrent dans l’œil du cyclope. Aveugle, il sortit de sa caverne, en vérifiant que seuls ses moutons sortaient avec lui, en tâtant leur dos pour s’assurer qu’aucun dos dépourvu de laine ne franchissait la sortie. Mais Ulysse et ses compagnons s’étaient suspendus sous le ventre des moutons, s’agrippant à leur longue laine, de sorte que Polyphème ne s’aperçut de rien, et roula la pierre devant l’issue de sa caverne, convaincu que ses prisonniers s’y trouvaient toujours. Puis il appela ses frères Cyclopes à l’aide. Mais quand, à la question de qui l’avait aveuglé, il répondit "Personne", ils le prirent pour fou, et s’en retournèrent. Entre temps, Ulysse avait rejoint son navire et s’éloignait déjà, lui criant qu’il était Ulysse et se moquant de lui. Alors Polyphème se saisit d’énormes rochers et les lança au hasard dans la mer, mais aucun d’entre eux ne toucha le navire du héros. Voilà d’où viennent les rochers auxquels j’ai fait allusion au début de mon commentaire de cette photo. J’ajoute que de cet épisode de l’Odyssée date la haine vengeresse de Poséidon contre Ulysse qui avait aveuglé son fils.

 

Dans cette représentation, le cyclope est grand, mais comme un vrai géant qui pourrait exister. Si l’on suppose que les autres personnages mesurent entre 1,70 et 1,80 mètre, Polyphème ne dépasse pas deux mètres et quelques centimètres, ce qui est conforme au possible, et même pas tellement rare chez nos basketteurs actuels. Le mouton du premier plan est si petit que je vois mal comment les hommes ont pu se suspendre sous son ventre. On voit près de la couche la coupe de vin vidée et jetée là. Tout cela lié aux deux yeux du cyclope en fait une scène très vivante et pleine de réalisme. Nous sommes au moment où Polyphème vient de tomber endormi, et nos héros vérifient que son sommeil est profond avant de passer à l’action.

 

607f1 Catane, Ursino. Sarcophage de Camarine (fin 6e sièc 

Ce sarcophage de terre cuite sans aucune décoration a beau dater de la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ, il est bien banal. En fait, si je mets ici sa photo, ce n’est qu’un prétexte, car j’ai lu sur le petit panneau descriptif qu’il avait été trouvé à Camarine, Camarine était une ville sur la côte au sud-ouest de Raguse, et ce nom apparaît dans le célèbre poème d’André Chénier où une jeune fiancée se noie en allant se marier, symbolisant la vie brisée du poète, né en 1762 et attendant dans les geôles de la Révolution le moment où on va le mener à la guillotine. Il sera décapité en 1794, à l’âge de 32 ans. Ce poème me touche, m’émeut, au-delà même de la musique des mots et des rimes, au-delà de l’évocation colorée des promesses que la vie ne tient pas toujours. Voilà pourquoi j’ai eu envie de saisir au vol ce prétexte que constitue la publication de cette photo.

 

            "Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.

            Un vaisseau la portait aux bords de Camarine.

            Là l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement

            Devaient la reconduire au seuil de son amant […].

            Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,

            Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles

            L’enveloppe. Étonnée, et loin des matelots,

            Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

            Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine.

            Son beau corps a roulé sous la vague marine […].

            Hélas ! chez ton amant tu n’es point ramenée.

            Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée.

            L’or autour de tes bras n’a point serré de nœuds.

            Les doux parfums n’ont point coulé sur tes cheveux".

 

607f2 Catane, Ursino. Allégorie de l'Afrique (2e siècle a

 

Cette mosaïque du deuxième siècle de notre ère représente une allégorie de l’Afrique. C’est décoratif, mais ce n’est pas aussi magnifique que bien des mosaïques que nous avons vues depuis que nous sommes en Italie, ou même en Sicile (je pense par exemple à l’extraordinaire Villa romaine du Casale vue il y a quelques jours, le premier septembre). En revanche, il est intéressant de voir à travers cette allégorie la représentation que se faisaient de l’Afrique les Romains de l’Empire. Le deuxième siècle, c’est celui de Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux, Marc-Aurèle, Commode. Depuis longtemps, Rome et ses provinces, particulièrement la Sicile, avaient des relations commerciales avec l’Afrique –relations commerciales ou guerrières, d’ailleurs–, et avaient intégré de nouvelles provinces, l’Afrique Punique (côte tunisienne) depuis la prise et la destruction de Carthage en 146 avant Jésus-Christ, la Cyrénaïque (Libye) de 74 à 67, l’Égypte en 30, la Mauritanie (Maroc, nord-ouest de l’Algérie) en 40 après Jésus-Christ, la Numidie (Algérie) de 193 à 211. Et pour cette allégorie, on a choisi un soleil brûlant.

 

607g1a Catane, Ursino. Lécythe attique, préparation du ch 

607g1b Catane, Ursino. Lécythe attique, char attelé, 510- 

On ne peut visiter un musée d’antiquités en Sicile sans voir de nombreuses poteries. C’est fascinant. Sur ce lécythe attique datant des alentours de 510 ou 500 avant Jésus-Christ, l’artiste a représenté l’attelage d’un char. D’un côté, deux hommes amènent chacun un cheval, et chaque cheval regarde l’homme qui le tient par la bride pour l’atteler au char que l’on voit derrière. De l’autre côté, les deux autres chevaux du quadrige ont été amenés, le char est attelé, et à présent les deux chevaux du centre se regardent l’un l’autre. Une scène bien observée et un vase extrêmement décoratif.

 

607g2 Catane, Ursino. Lécythe attique, Amazones (début 5e 

Cet autre lécythe attique est un peu plus récent, il est du début du cinquième siècle avant Jésus-Christ et représente des Amazones. La ligne des chevaux, épurée et stylisée, est intéressante, mais le vernis est malheureusement assez écaillé.

 

607g3 Catane, Ursino. Lécythe attique, Nikè en vol (milie 

Encore un petit coup de pouce pour avancer dans le temps, et nous voici au milieu de ce même cinquième siècle. Cet autre lécythe attique représente une Nikè (c’est-à-dire une Victoire) volant. Car la Victoire vole vers celui qu’elle veut faire triompher. On se rappelle les grandes ailes déployées de la célèbre Victoire de Samothrace, au Louvre. Ici elle n’a pas la même grandeur, la même noblesse, mais elle est amusante avec son drôle de petit couvre-chef, avec ses ailes assez courtes, avec ses fesses bien rondes, et puis son visage semble dubitatif, elle ne sait pas bien qui elle veut favoriser, elle regarde vers la terre, où ces humains sont en train d’en découdre, elle ne se hâte pas parce que sa position verticale et ses jambes pliées ne donnent pas l’impression d’un vol rapide, d’ailleurs sa robe flotte librement vers le bas, elle n’est pas plaquée sur son corps par le vent de la vitesse.

 

607g4 Catane, Ursino. Rhyton attique, crocodile saisissant 

Ce vase est un rhyton attique, et encore de quelques années plus jeune puisqu’il a dû être réalisé entre 430 et 410 avant Jésus-Christ. Je parlais tout à l’heure des relations avec l’Afrique, mais au sujet de la Rome impériale. Ici nous sommes 600 ans plus tôt, il ne s’agit pas des Romains mais des Grecs, et plus précisément des Athéniens puisque même si nous sommes en Sicile cette céramique est attique. La relation n’allait sans doute pas couramment, en ce cinquième siècle, jusqu’à l’Afrique Noire, mais les contacts étaient très suivis et fréquents avec l’Égypte, or parmi les Égyptiens vivaient de nombreux Noirs, les uns comme marchands, les autres comme esclaves. Le sujet de ce rhyton est atroce (tiens, encore le oc- désignant les yeux, dont je parlais tout à l’heure à propos des cyclopes. Atr- évoque une couleur sombre, le noir. Étymologiquement, être atroce c’est avoir le regard noir, jeter des coups d’œil sombres). Atroce –au sens moderne– parce que terriblement cruel. Un crocodile a attrapé un Noir et va le dévorer. Cela confirme la localisation, car ce n’est ni au Maghreb, ni dans le désert libyen que l’artiste a pu voir des crocodiles, mais bel et bien dans le Nil.

 

607h1 Catane, Saint François d'Assise 

En sortant du musée du palazzo Ursino, nous allons faire un tour vers la rue Crociferi, autant pour nous dégourdir les jambes en marchant après avoir très longuement piétiné devant des œuvres si accrocheuses qu’elles nous faisaient oublier la fatigue, que parce qu’il s’agit de l’une des rues de Catane reconstruites en baroque après le tremblement de terre de 1693. Mais nous voici devant l’église Saint François d’Assise.

 

607h2 Catane, Saint François d'Assise 

607h3 Catane, Saint François d'Assise 

L’église est ouverte, nous entrons. Là-bas à gauche, entre la grande nef et le bas-côté, une vitrine dorée avec une lumière bleue nous intrigue. En m’approchant, je vois que c’est la statue du saint qui baigne dans ce rayon bleu. J’ignore si c’est censé représenter le bleu du Ciel où il doit naviguer avec cet ange plus petit que lui qui le soutient sous l’aisselle pour l’aider dans son vol ascensionnel, mais pour moi il donne surtout l’impression qu’on l’a enfermé dans une cabine à ultraviolets dans un but de traitement assainissant. Peut-être a-t-on compris, si l’on est très perspicace, que je ne suis pas réellement convaincu par la beauté de cette statue et de sa mise en scène ?

 

607h4 Catane, Saint François d'Assise 

Beaucoup plus belle à mon goût est cette grande chaire baroque blanche et dorée. Le baroque, je trouve cela très intéressant à regarder et à étudier, je trouve qu’il y a de très belles œuvres baroques, mais que je sois capable de les juger belles ne signifie pas que j’en raffole. En fait, le baroque est trop chargé pour me plaire, je préfère la sobriété. Cependant, cette chaire qui reste dans une juste mesure, je dois avouer qu’elle est loin de me déplaire.

 

607i1 Catane, via Crociferi 

607i2 Catane, via Crociferi 

Nous y voilà. Je ne montrerai que cette façade dans la via Crociferi, à titre d’exemple. Catane est une grande ville, et alors qu’ailleurs la population locale est parfois en minorité face aux visiteurs, ce n’est pas le cas ici. Aussi n’a-t-on pas particulièrement entretenu les bâtiments pour en faire un décor. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas intéressant de venir se promener dans cette rue, bien au contraire, mais tout simplement que les photos que j’en ai prises ne m’inspirent pas.

 

607i3 Catane, via Crociferi 

607i4 Catania, via Crociferi 

Cette rue étroite et en pente de la colline où est la ville haute vers la mer donne une perspective intéressante, que j’aime bien. Et puis le réseau de voies se croise et les tracés des urbanistes font que les rues ne se coupent pas toujours à niveau, ce qui donne des perspectives de la rue supérieure sur la rue inférieure et parfois un immeuble de la rue d’en bas dispose, sur le flanc de son quatrième étage, d’une porte donnant directement sur la rue d’en haut.

 

607i5 Catane,plaque d'égout avec éléphant 

Nous sommes à Catane. Le symbole de la ville, u Liotru, est omniprésent. Je ne dois donc pas oublier de montrer l’effigie de ce célèbre éléphant sur la plaque de fonte de l’égout. Il est souligné par les lettres SPQC. Beaucoup de villes d’Italie ont adopté ce sigle en l’adaptant à leur cas. La Rome antique, au temps de la République, précédait le texte des décisions, ou le signait, du sigle SPQR, qui représente Senatus PopulusQue Romanus, le Sénat et le Peuple Romains. Ici, il faut donc lire Senatus PopulusQue Catanianus.

 

607j1 Catane, affiche anti mafia 

Et maintenant pour terminer, jetons un petit coup d’œil à ce que pensent, à ce qu’expriment les Catanais. Ce n’est pas la première fois que je montre l’intérêt que je porte aux murs des villes. Quand je pense que pendant des années, toute ma carrière, ou du moins la partie de ma carrière où j’ai été chef d’établissement, j’ai fait recouvrir de peinture le plus vite possible les graffiti qui apparaissaient sur les murs de mon lycée, je ne me reconnais plus aujourd’hui, lisant avec intérêt et gourmandise tout ce qu’exprime la voix du peuple, affiches, affichettes, tracts, graffiti. Il est vrai que les lycéens préfèrent, en France, les grands tags qui sont leur signature, une sorte de prise de possession, mais n’expriment ni pensée, ni sentiment.

 

Je commence par une affiche contre la mafia. "Mais non ce n’est pas un homme d’honneur… Le mafieux est un homme de merde !" dit cette affiche qui par ailleurs, sous des photos de mafieux connus et reconnus, énumère leurs méfaits.

 

607j2 Catane, manifestation universitaire 

Nous déplaçant à pied dans Catane, nous n’avons nul besoin de lire ce panneau. Heureusement car il est entièrement recouvert. Ce n’est pas un sens interdit parce que le rouge n’est qu’une couronne, mais entre l’interdiction à tous véhicules, la limitation de vitesse, de poids, de dimensions, c’est le mystère. Mais vu mon intérêt, que dis-je mon intérêt ? ma passion pour la linguistique, mes efforts (insuffisamment concluants) pour parler l’italien, mon passé de professeur de langues anciennes, ma pratique de l’espagnol lors de mes années chiliennes, et jusqu’à mon manuel de finnois lors du voyage familial en Finlande il y a des années, il est clair que je ne peux que souscrire au désir des auteurs de cette affichette. "La faculté des langues doit rester à Catane. Un point c’est tout !" et c’est bien vrai qu’un pourcentage non négligeable de jeunes de Catane doit ressembler à bon nombre de jeunes Français dans ce domaine, à savoir que la vocation vraie et forte qui fait choisir une voie quels que soient les sacrifices nécessaires est assez rare, et que souvent on fait son choix parmi les spécialités offertes sur place, soit par manque d’imagination, soit pour plus de facilité et de confort, soit enfin pour raisons économiques parce qu’il revient beaucoup moins cher de continuer à occuper sa chambre chez ses parents que d’aller vivre en cité universitaire ou de louer une chambre chez l’habitant, de partager le repas familial que de prendre ses repas au restaurant universitaire ou de faire sa popote seul, sans compter les frais de déplacement. Délocaliser une faculté c’est laisser perdre des vocations, et c’est particulièrement grave pour les langues étrangères à notre époque où le monde est ouvert, où les langues sont de plus en plus nécessaires, tant pour le Britannique qui vient vivre en Dordogne que pour le Sicilien à qui les vagues de touristes qui déferlent sur son pays parlent leur langue nationale, qu’il soit leur boulanger, leur hôtelier, qu’il soit ingénieur chez Fiat dont le Ducato est le jumeau du Jumper réalisé en collaboration avec Citroën, qu’il soit médecin et veuille participer à un congrès international…

 

607j3 Catane, graffiti épicurien

 

Plutôt que d’attraper un coup de sang en m’énervant, je préfère passer à autre chose de très joli pour terminer mon article d’aujourd’hui. C’est un graffiti en anglais (tiens, celui-là est un Sicilien qui a pu étudier cette langue étrangère). "La vie est courte, on n’a pas le temps. Aime-moi". C’est très épicurien, et en même temps très direct. Ronsard disait de même "Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain / Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie". Moins abrupt, mais dans le même esprit. "Carpe diem, quam minimum credula postero", avait écrit avant lui Horace (oui, je sais, j’ai déjà dit que je l’aimais beaucoup, je l’ai cité plusieurs fois. Nous avons même l’intention d’aller jusqu’à Venosa lorsque nous serons revenus sur le continent, pour aller le saluer dans sa ville natale), c’est-à-dire "cueille le jour (profite du jour présent), fais le moins possible confiance au futur". Voilà, je suis satisfait de ma conclusion sur l’urgence de l’amour.

 

 

 

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Published by Thierry Jamard
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