Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 novembre 2010 4 04 /11 /novembre /2010 02:20

Hier, nous nous sommes promenés en ville, il était important de prendre le pouls de Syracuse en compagnie de notre cicérone Angelo, nous avons aussi vu le duomo et la fontaine Aréthuse, mais aujourd’hui c’est du sérieux : nous allons visiter le parc archéologique de Syracuse. Nous commençons par un bon moment d’inquiétude parce qu’Angelo, qui est toujours ponctuel à la minute près, n’apparaît pas à l’heure dite. Or il n’a pas de téléphone portable et nous ne connaissons ni le nom, ni l’adresse de son hôtel. Mais il arrive enfin, avec une demi-heure de retard sur l’heure du rendez-vous.

 

605a Syracuse, autel de Hiéron II (3e siècle avt JC)

 

Nous voyons d’abord ce monumental autel de sacrifices de Hiéron II. Ce Hiéron est un tyran de Syracuse qui a régné extrêmement longtemps, cinquante cinq ans, de 270 à 215 avant Jésus-Christ. Cette longévité lui donnera le triste privilège de prendre part à la Première Guerre Punique (264-241), puis au début de la Seconde (218-202). Même si les rapports entre Grecs et Carthaginois en Sicile ont souvent été belliqueux, ils se partagent l’île et voient d’un très mauvais œil Rome, une troisième puissance, la convoiter. Aussi Hiéron juge-t-il bon, dans un premier temps, de s’allier à Carthage. Mais Rome lui inflige une cuisante défaite en 264, lui impose le paiement d’un très lourd tribut viager sur quinze ans et exige sa collaboration. Ainsi, c’est la flotte syracusaine qui va ravitailler l’armée romaine en Sicile, et des contingents syracusains viendront renforcer les troupes romaines. Partant d’Espagne en 218 avec éléphants, cavaliers et fantassins, Hannibal provoque la Seconde Guerre Punique. À la mi-octobre, il franchit les Alpes dans les premières neiges et sous le harcèlement des autochtones. Scipion, qui était un génie militaire, ne voulait pas d’affrontement direct avant le printemps parce que ses troupes n’étaient pas prêtes. Mais le 25 décembre 218, Hannibal est face aux Romains à Trébie, et il inflige à Rome une terrible défaite. Hiéron reste fidèle à son traité de 264 et Scipion pourra compter sur des effectifs qu’il lui envoie en renfort (500 mercenaires crétois comme archers, et 1000 autres mercenaires d’infanterie légère) afin que pareil désastre ne se reproduise plus, et disposera aussi de blé syracusain. Mais cela n’épargnera pas à Rome la cuisante défaite du lac Trasimène le 21 juin 217. Ce fidèle allié de Rome meurt en 215 avant Jésus-Christ.

 

Voilà pour l’homme qui a fait non pas construire, mais directement tailler sur place dans la roche cet autel gigantesque de 198 mètres sur 23. Tous les ans, on procédait à ce que l’on appelait une hécatombe (ἑκατόμϐη en grec, de ἑκατόν –hécaton– qui signifie le nombre cent, et βοῦς –bous– qui signifie le bœuf), soit le sacrifice de cent bœufs. Cette tradition cultuelle avait des origines très anciennes, mais très tôt les cités qui, à la différence de la riche Syracuse, n’avaient pas les moyens de sacrifier tant de têtes de grand bétail utilisaient le mot malgré un nombre plus restreint de bovins, ou pour d’autres types d’animaux. Ce sacrifice avait lieu le douzième jour du mois appelé pour cela hécatombaion, correspondant à peu près au signe du cancer : depuis les alentours du 20-22 juin jusque vers le 20-22 juillet. Dans le chant I de l’Iliade, Homère décrit une hécatombe offerte en l’honneur d’Apollon : "Autour de l’autel, tous disposent la magnifique hécatombe, ils lavent leurs mains et portent l’orge sacrée. Alors Chrysès prie à haute voix pour les Grecs, en élevant ses mains vers le ciel. […] Après qu’ils ont prié et qu’ils ont répandu l’orge sacrée, les guerriers dressent la tête de la victime, l'égorgent, et la dépouillent ; ils coupent les cuisses, les enveloppent de graisse, et deux fois les recouvrent de lambeaux sanglants. Le vieillard embrase le bois desséché, y répand un vin noir, et près de lui de jeunes hommes tiennent dans leurs mains des broches à cinq pointes. Lorsque les cuisses sont consumées, et qu’ils ont goûté les entrailles, ils divisent les restes de la victime, les percent, les font rôtir avec soin, et les retirent des flammes. Ces apprêts terminés, ils disposent le banquet, commencent le repas, et se rassasient de mets également partagés. Après avoir chassé la faim et la soif, les jeunes gens remplissent les coupes de vin, et font les oblations". Il s’agit là d’une hécatombe propitiatoire, mais l’hécatombe rituelle de juillet se déroulait sensiblement de la même façon. Pour Syracuse qui sacrifiait ainsi réellement cent bœufs le même jour en une seule cérémonie, il fallait un autel suffisamment grand. Puis, ce jour-là, maîtres et esclaves partageaient le repas sacré d’égal à égal.

 

605b1 Syracuse, Oreille de Denys 

605b2 Syracuse, Oreille de Denys

 

605b3 Siracusa, Orecchio di Dionisio 

Ensuite, nous nous rendons à l’Oreille de Denys (Orecchio di Dionisio). Cette grotte longue de 65 mètres, étroite, en courbe et contre-courbe, d’une hauteur surprenante de 23 mètres (on peut la jauger à la taille des touristes sur ma photo), est une ancienne carrière de pierre, aussi étonnant que cela puisse paraître. On commençait l’extraction, comme il est naturel, par le haut, là où la pierre affleure. Au fur et à mesure que l’on descendait, on suivait la veine, ce qui pouvait dessiner des zigzags, mais aussi on allait en élargissant la carrière vers le bas, ce qui donnait au couloir une section verticale de forme triangulaire. L’acoustique est remarquable dans cette grotte, aussi lorsque nous y sommes entrés, avons-nous profité de quelques vocalises très, très passablement artistiques modulées par un touriste pour le plus grand amusement de sa femme et de son fils. Et lorsqu’ils sont sortis, vérifiant qu’il n’y avait personne dans les environs (par respect humain…), j’ai déclamé quelques vers de Baudelaire. J’étais au fond, Natacha et Angelo à l’entrée, et ils m’ont paraît-il entendu avec une parfaite clarté.

 

Dans mon article précédent, j’ai montré les restes de murs grecs que nous avons vus lors de nos promenades d’hier et d’aujourd’hui, et qui ont été élevés par le tyran Denys l’Ancien (431-367 avant Jésus-Christ). Lorsque, cent cinquante ans plus tard, Hiéron avait dans un premier temps choisi l’alliance avec les Carthaginois, ce n’était pas une tradition syracusaine, parce que Denys en avait été un farouche adversaire. Lorsqu’en 397 il s’empare de Mozia lors d’un épisode que j’ai raconté dans mon article du 21 août à propos de notre visite de cette île, cet homme charmant et délicat fait crucifier tous les Grecs qui, dans l’île, s’étaient rangés aux côtés des Carthaginois. Les Carthaginois aussi, d’ailleurs, il les exécute jusqu’au dernier et les faisant égorger, passer au fil de l’épée, jeter du haut des remparts. Comme on le voit, il savait raffiner sa cruauté. Par exemple, il empoisonna sa mère. Ou encore, selon Élien, dans un combat où il aurait pu sauver son frère, froidement il le laissa périr. Selon Cicéron, il déclarait "Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent". On conçoit qu’un tel comportement lui ait fait craindre les conspirations, aussi racontait-on qu’il s’arrangeait pour que ceux qui auraient pu s’opposer à lui aillent se réfugier au fond de la grotte pour comploter, et qu’il allait discrètement les écouter en restant loin d’eux, près de l’entrée, invisible du fait de la forme en S du corridor. Mais c’était sans doute une légende. Cependant le Caravage visitant ce lieu, s’appuyant à la fois sur la légende et sur la forme qui rappelle celle du pavillon de l’oreille, a appelé la grotte l’Oreille de Denys. Et le nom lui est resté.

 

Cette "Oreille" est célèbre et remarquable en raison de son acoustique et de sa forme, mais autour il y a bien d’autres grottes artificielles formées par d’anciennes carrières, on en a dénombré douze au total. Elles sont appelées latomies. Et ces latomies, après avoir été épuisées pour l’extraction de pierres de bonne qualité, ont souvent été utilisées comme prisons. Cela me donne l’occasion de parler à la fois de démocratie et d’histoire. En effet, après une série de tyrans jusqu’au cinquième siècle, une démocratie s’est instaurée à Syracuse. C’est Denys qui y a mis fin en se faisant confier le pouvoir absolu. Cette éphémère démocratie gouvernait la cité à l’époque de la Guerre du Péloponnèse. Sélinonte, soutenue par Syracuse, menaçait gravement Ségeste, laquelle fit appel à l’aide d’Athènes. En 415 les Athéniens, libérés de la Guerre du Péloponnèse depuis six années, arrivèrent avec 130 navires, 5100 hoplites (fantassins), 30 cavaliers ainsi que 700 frondeurs et 180 archers crétois et assiégèrent Syracuse. Je passe sur les divers événements de la guerre, et en 313 les Athéniens perdent une bataille décisive. Lors de la retraite, une partie des Athéniens tentent de partir en suivant le lit d’un fleuve, mais ils sont massacrés par les Syracusains qui, sur les deux rives, les attendent et les prennent en tenaille. Les autres, conduits par Démosthène, sont encerclés et se rendent contre la promesse qu’aucun d’entre eux ne serait tué ni affamé. Mais –et c’est là que je veux remarquer que même les démocraties, parjures et cruelles, peuvent se comporter de façon digne de la pire des dictatures– les Syracusains s’empressent d’exécuter Démosthène, et ils enferment les autres dans les latomies, dont cette fameuse Oreille de Denys, ne leur donnant presque aucune nourriture ni boisson, les laissant périr ainsi mais ne leur offrant en outre aucun moyen d’ensevelir ceux, très nombreux, qui mouraient. Ce supplice a duré soixante-dix jours de famine au milieu des cadavres pourrissant à la chaleur du soleil sicilien, au terme desquels il n’y avait presque plus de survivants. Presque plus, et les quelques hommes qui avaient réchappé des latomies ont été vendus comme esclaves.

 

605c1 Syracuse, parc archéologique

 

605c2 Syracuse, parc archéologique 

605c3 Syracuse, parc archéologique 

Laissons donc ces lieux chargés d’une bien horrible histoire. Ces trois photos montrent la même chose en "zoomant". On voit ainsi dans quel paysage se dresse la falaise qui a été creusée de galeries d’extraction de pierres, aussi utilisées comme habitations troglodytes.

 

605d1 Syracuse, parc archéologique 

605d2 Syracuse, parc archéologique 

Nous arrivons au théâtre. Juste derrière la cavea, c’est-à-dire l’hémicycle de gradins destinés aux spectateurs, on voit cette rangée de cavités creusées dans la roche et qui ont dû servir de tombes. Et dans l’une d’elles jaillit cette source qui forme une abondante fontaine.

 

605e1 Syracuse, théâtre antique 

605e2 Syracuse, théâtre antique

 

605e3 Syracuse, théâtre antique 

605e4 Syracuse, théâtre antique 

Et nous voici au théâtre. Il a beau être moins bien conservé que d’autres théâtres grecs que nous avons vus, cela ne l’empêche pas d’être impressionnant et émouvant quand on se rappelle que c’est là, sur cette scène, qu’en 472 avant Jésus-Christ a été donnée la première des Perses d’Eschyle, cette grande, cette magnifique tragédie. Je l’aime d’autant plus, cette pièce, elle m’a d’autant plus marqué, qu’elle faisait partie du programme de ma licence à la Sorbonne et que c’est ce génial professeur Fernand Robert qui était chargé du cours. Fernand Robert dont j’aurai l’occasion de reparler en Grèce, à Épidaure. J’ajoute que cet autre poète que je vénère, Pindare, dont on a vu hier qu’il chantait les louanges de Syracuse, aimait venir ici assister à des représentations théâtrales.

 

Le théâtre est immense. Avec ses 138 mètres de diamètre, ses 67 rangs de gradins et sa capacité d’accueil de quinze mille spectateurs c’est l’un des plus grands monuments de l’Antiquité. Tout comme l’autel de Hiéron, mais avec évidemment une tout autre dimension, il n’a pas été construit, il a été creusé directement dans la roche.

 

605f1 Syracuse, amphithéâtre romain 

605f2 Syracuse, amphithéâtre romain 

Syracuse a été conquise par les Romains en 212 avant Jésus-Christ, trois ans après la mort du tyran Hiéron II. Les Romains aimant infiniment mieux les jeux du cirque que les représentations théâtrales, ils n’ont pas résisté au désir de créer un amphithéâtre au premier siècle de notre ère, lui aussi creusé pour la moitié de sa cavea dans la roche vive. Sur la première de ces deux photos, on voit cette moitié de gauche avec sa pierre blanche. Mais de l’autre côté, la configuration du terrain ne se prêtait pas au creusement, au contraire il a fallu remblayer et construire des gradins avec des blocs de pierre. Lesquels blocs, lorsque les jeux du cirque ont disparu avec l’avènement du christianisme, ont été pillés et réutilisés pour d’autres constructions. Sur ma deuxième photo on voit qu’il ne reste pas grand-chose. Dans sa cavea ovale dont le grand axe mesure 140 mètres et le petit axe 119 mètres, il pouvait accueillir vingt mille spectateurs.

 

Au centre de l’arène, on distingue une fosse. Le 9 juin, à Pozzuoli, j’ai expliqué à quoi servait cette fosse, elle contenait les accessoires qui devaient apparaître dans l’arène, les machineries qui les faisaient monter, des appareils qui pouvaient projeter de la fumée. On ne voit que l’ouverture supérieure, mais la fosse est beaucoup plus grande et un couloir mène à la galerie de pourtour de l’amphithéâtre. Ainsi, lorsqu’il ne s’agissait pas d’un simple combat de gladiateurs mais de la figuration d’une scène de guerre, des troupes pouvaient surgir sur le champ de bataille. Je ne dispose d’aucun document parlant de cette fosse, je ne sais donc ses dimensions, mais elle est à l’évidence bien inférieure aux 42 mètres de long de la fosse de Pozzuoli.

 

605f3 Syracuse, amphithéâtre romain

 

605f4 Syracuse, amphithéâtre romain 

Encore deux images de cet amphithéâtre, la galerie circulaire et une porte d’accès. Avec ce monument romain d’époque impériale, nous avons fini notre visite du parc archéologique. Mais avant de conclure cet article, je voudrais dire un mot de l’un des illustres enfants de Syracuse.

 

Il s’agit d’Archimède. Il est né ici vers 287 avant Jésus-Christ. L’épisode le plus connu de sa vie par le grand public est le bain qu’il était en train de prendre quand, se rendant compte que son corps était plus léger que dans l’atmosphère, il a eu la révélation du principe qui porte son nom : Tout corps plongé dans un liquide en équilibre est soumis à une poussée verticale dirigée de bas en haut et égale au poids du liquide déplacé. Ne pensant qu’à sa découverte, il s’est élancé hors de sa baignoire et courait nu à travers les rues de Syracuse, criant "Eurêka !" c’est-à-dire "J’ai trouvé !" jusqu’à ce qu’on le ramène à la raison et qu’on le couvre pudiquement. Car selon l’image traditionnelle du savant, Archimède était très distrait. Quand il s’absorbait dans ses calculs et ses recherches, il oubliait de boire et de manger, ses esclaves devaient le mettre de force devant ses plats. Ils devaient aussi le traîner aux bains. Par respect pour sa valeur scientifique, lors de la prise de Syracuse, les Romains avaient interdit aux soldats de lui faire le moindre mal. Lui, traçant des schémas et alignant des chiffres avec son doigt dans le sable humide de la plage, il n’a pas vu arriver un soldat romain qui lui demandait qui il était. Il ne l’a pas entendu non plus lui poser la question et la réitérer. Le soldat alors, convaincu que ce n’était pas le grand homme qu’il convenait d’épargner, le transperça de son épée. Ainsi mourut Archimède en 212, sans avoir été conscient que sa cité passait aux mains des Romains.

 

En dehors de ces épisodes folkloriques et peut-être en partie légendaires, c’était un mathématicien (calcul extrêmement approché de la valeur de Pi, calcul de la surface déterminée par un arc de parabole), un physicien (principe d’Archimède, explication du principe du levier : "Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde"), un ingénieur (invention de la vis d’Archimède, de la vis sans fin et du pignon denté, création de miroirs géants concentrant la lumière du soleil sur les voiles des ennemis pour enflammer leurs navires, catapulte, bras articulés pour harponner les navires ennemis). S’il était un rêveur, on voit que ses rêves étaient très concrets.

 

Je voulais "dire un mot de l’un des illustres enfants de Syracuse". J’en ai dit beaucoup plus d’un. Je me tais (pour aujourd’hui…).

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche