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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 02:47

817a1 l'Olympe vu de Dion

 

817a2 l'Olympe vu du site de Dion

 

Commençons par un peu de linguistique. Il me faut d’abord dire que, lorsque j’écris un mot ou une racine que l’on n’a jamais lus dans un texte, mais que l’on a reconstitués scientifiquement, on les fait précéder d’un astérisque (*). Seconde remarque préalable, le grand savant français Émile Benveniste a prouvé que les racines indo-européennes comportaient une voyelle dite alternante, parce qu’elle est tantôt un O, tantôt un E et tantôt absente. C’est ce qu’on appelle le degré O de la racine, ou degré E ou degré zéro. Voyons donc notre racine indo-européenne *dyew-. Avec le -S final du nominatif (forme du sujet), *dyew-s en grec devient Zeus. C’est la même racine que l’on retrouve au degré O et avec la terminaison -M de l’accusatif (complément d’objet) *dyow-m qui, en latin, donne Jovem (les Anglais jurent “by Jove!”), et ce dieu, au nominatif, les Romains l’appellent “père”: *Jov-pater qui devient Jupiter. Tel est le lien, très direct, entre Zeus et Jupiter : Dans l’origine commune entre les Latins, les Grecs, les Gaulois, les Slaves, les Germains, les Perses, etc., c’est-à-dire chez les Indo-Européens, c’était le même dieu (alors que Vénus, par exemple, n’a rien à voir, à l’origine, avec Aphrodite, pas plus que Diane avec Artémis, ou Mars avec Arès). C’est la même racine que l’on retrouve dans le latin dies qui signifie le jour (cf. espagnol día, français diurne, lun-di, mar-di, etc.). Zeus et Jupiter sont donc, à l’origine, des dieux de la lumière et du jour. 

 

Pourquoi je raconte tout cela ? Parce qu’en grec, l’accusatif de Zeus va être au degré zéro *dyw-m. Après consonne, le M se “vocalise” en A, et l’on trouve, chez Homère, la forme Diwa (avec un son W représenté par une lettre appelée digamma, qui ne se prononce plus à l’époque classique, ce qui fait que chez Platon, chez Aristophane, ou plus tard chez Pausanias, on trouve Dia. Et la ville où nous sommes, au pied de l’Olympe où réside Zeus quand il ne court pas après une jolie mortelle, c’est Dion. Cette ville porte donc le nom du grand dieu. Les photos ci-dessus montrent cette imposante montagne, la plus haute de Grèce avec ses 2918 mètres, vue depuis la campagne, puis vue depuis le site antique.

 

817a3a petite église à Dion

 

817a3b petite église à Dion

 

Puisque je montrais l’Olympe au cours d’une balade dans la campagne environnante, j’en profite pour montrer aussi cette petite église qui ne manque pas de charme, tout près des ruines du site.

 

817b Zeus sur un mur à Litochoro

 

Quant à l’Olympe, il faut y grimper. Première étape, Litochoro, petite ville plutôt sympathique, mais qui ne justifie pas vraiment une visite. Témoin, ce Zeus moderne sur un mur, foudre dans la main droite, aigle dans la main gauche. Moustache gauloise, coiffure à la Jésus, pagne africain, ce dieu règne sur l’univers entier. Après Litochoro, une petite route monte vers un parking, à Prionia (altitude 1100 mètres). On nous a vivement déconseillé d’y aller avec le camping-car, la route étant trop étroite, trop petite. Je ne sais si nous avons eu raison de suivre ce conseil. Du parking, le chemin se fait uniquement à pied, deux heures et demie pour le refuge à 2100 mètres, et encore deux heures et demie pour le refuge suivant, le tout représentant un peu plus de onze kilomètres. Ou six heures pour parcourir quinze kilomètres par un autre chemin. Pour nous qui aurions dû partir non de Prionia mais de Litochoro à 300 mètres d’altitude, l’ascension aurait été très rude, avec nécessité de passer la nuit là-haut. Nous avons renoncé.

 

817c1 mur de la cité de Dion

 

817c2 mur de la cité de Dion

 

817c3 mur de la cité de Dion et cimetière

 

Dion, c’est la ville sacrée des Macédoniens. Après chaque victoire, Alexandre le Grand, comme son père Philippe II, venait y offrir à Zeus et aux Muses des sacrifices grandioses. J’aurai l’occasion d’en reparler quand j’aborderai les sanctuaires. Mais Dion, c’est aussi une grande ville enfermée dans ses murs. Ces murailles, à la base de pierre de trois mètres d’épaisseur, étaient montés ensuite en brique crue jusqu’à une hauteur de sept à dix mètres et encerclaient un périmètre de 2625 mètres. Ils ont été construits à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ par Cassandre, le premier roi à succéder à Alexandre le Grand. Les sanctuaires, qui attiraient des foules considérables, étaient situés hors les murs, pour disposer de suffisamment d’espace. Et de même, selon une tradition bien établie chez les Macédoniens comme chez les Grecs, les cimetières étaient hors de la ville. Ci-dessus, les murs de la ville et, sur la troisième photo, on voit un sarcophage.

 

817c4 Dion, rue principale

 

817c5 Dion, rue principale

 

La toute première mention de Dion se trouve chez Thucydide. Dans mon précédent article sur Platamonas, je disais la route suivie en 424 avant Jésus-Christ par le Spartiate Brasidas pour rejoindre en Chalcidique son allié Perdiccas II, le roi de Macédoine. “Il gagna Phakion, puis la Perrhæbie. Là, les guides thessaliens le quittèrent, ce furent les Perrhæbiens, sujets des Thessaliens, qui le conduisirent à Dion, ville appartenant à Perdiccas, située au pied de l’Olympe, dans la partie de la Macédoine qui fait face à la Thessalie”. À la fin du siècle, Archélaos, roi de Macédoine de 413 à 399, en même temps qu’il transfère sa capitale administrative d’Aigai (Vergina aujourd’hui) à Pella, fait de Dion la capitale religieuse du royaume, et il y instaure de grandes manifestations religieuses et des compétitions sportives et artistiques.

 

Après les campagnes victorieuses, Philippe et Alexandre avaient coutume de remercier les dieux en se rendant à Dion pour offrir des sacrifices, comme je le disais tout à l'heure. Dion Chrysostome (vers 30-vers 116) y fait allusion : “Ils étaient à Dion en Piérie, de retour de campagne et étaient en train de sacrifier aux Muses et de célébrer la fête olympique, que l’on dit être une ancienne institution dans ce pays, quand Philippe, au cours de la conversation, posa à Alexandre cette question…” [au sujet de sa passion pour Homère].

 

Quelques mois après avoir rasé Thèbes révoltée, Alexandre délibère au cours de l’hiver 335-334 avant Jésus-Christ au sujet de son projet de campagne d’Asie. C’est Diodore de Sicile (premier siècle avant Jésus-Christ) qui le raconte : “ Antipater et Parménion furent d'avis que le roi devait d'abord engendrer des héritiers avant de s'engager dans une entreprise aussi difficile. Mais Alexandre, dont l'activité ne supportait aucun délai, s'opposa à ce conseil. ‘Il serait honteux, disait-il, que le généralissime de la Grèce, héritier d'armées invincibles, s'arrêtât pour célébrer des noces et attendre des naissances d'enfants.’ Il instruisit ensuite de ses projets les membres du conseil, les exhorta à la guerre et ordonna de pompeux sacrifices à Dion en Macédoine, il célébra des joutes scéniques en l'honneur de Zeus et des Muses, joutes instituées par Archélaos, un des rois ses prédécesseurs. Ces solennités eurent lieu pendant neuf jours, et chaque jour était consacré à une des Muses. Le roi fit construire une tente contenant cent lits, il y traitait ses amis, ses officiers et les délégués des villes grecques. Il donna des repas splendides, distribua aux soldats la chair des victimes et tout ce qui compose un repas. Il fit ainsi reposer l'armée de ses fatigues”. Par ailleurs, le testament d’Alexandre stipulait son souhait que fût édifié à Dion un grand temple à Zeus.

 

Polybe parle de l’année 220 (l’Étolie est une région montagneuse du sud-ouest de la Grèce centrale) : “Il y avait déjà longtemps que les Etoliens étaient las de vivre en paix et sur leurs propres biens, eux qui étaient accoutumés à vivre aux dépens de leurs voisins, et qui ont besoin de beaucoup de choses, que leur vanité naturelle, à laquelle ils s'abandonnent, leur fait rechercher avec avidité. Ce sont des bêtes féroces plutôt que des hommes, sans distinction pour personne, rien n'est exempt de leurs hostilités. Cependant tant qu'Antigonos vécut, la crainte qu'ils avaient des Macédoniens les retint. Mais dès qu'il fut mort, et qu'il n'eut laissé pour successeur que Philippe, qui n'était encore qu'un enfant, ils levèrent le masque […]. Scopas, ayant avec un corps d'Etoliens traversé la Thessalie, se jeta sur la Macédoine, porta le ravage dans les plaines de Piérie, et fit marcher vers Dion tout le butin qu'il avait fait. Comme les habitants avaient abandonné cette ville, il en renversa les murailles, les maisons et l'académie. Il mit le feu aux galeries qui étaient autour du temple, il réduisit en cendres tous les présents qui y étaient, ou pour l'ornement ou pour la commodité de ceux qui venaient aux fêtes publiques, et abattit les tableaux des rois. Quoique dès le commencement de la guerre il eût attaqué les dieux aussi bien que les hommes, quand il fut de retour en Étolie, loin d'être puni de ses impiétés, on l'y regarda comme un homme qui avait bien mérité de la république, on l'y reçut avec de grands honneurs, on n'en parla qu'avec admiration”. Suite à ce sac de la ville, les murs ont été réparés.

 

En 169, c’est la conquête romaine racontée par Tite-Live. “La position [du général romain] était telle que, s'il avait eu affaire à un ennemi de la trempe des anciens rois de Macédoine, il était menacé d'un grand désastre; mais le roi [Persée] qui parcourait les côtes avec sa cavalerie dans les environs de Dion […] ne songea ni à augmenter ses forces, […] ni à assister en personne à l'action, où sa présence était si importante. Le général romain, au contraire, malgré ses soixante ans et son excessif embonpoint, remplissait tous les devoirs d'un bon général. […] Le roi était, dit-on, au bain, lorsqu'on lui annonça l'arrivée de l'ennemi. À cette nouvelle, il se lève tout à coup avec effroi et s'élance hors de sa chambre en s'écriant qu'il est vaincu sans combat. Dans sa frayeur il prend à la fois mille résolutions et donne mille ordres contradictoires. Il fait partir deux de ses amis, l'un pour Pella, où étaient déposés ses trésors, l'autre à Thessalonique […]. Il fait ensuite charger sur sa flotte toutes les statues d'or de Dion, pour les soustraire à l'ennemi et les fait transporter précipitamment à Pydna. [Le général romain décide] de passer au milieu des ennemis pour pénétrer jusqu'à Dion en Macédoine, projet presque impossible à exécuter si les dieux n'avaient frappé le roi d'aveuglement. En effet, du pied du mont Olympe jusqu'à la mer il y a un peu plus d'un mille, or une moitié du terrain est envahie par le débordement des eaux du fleuve Baphyros qui a là son embouchure, une autre partie sert d'emplacement au temple de Jupiter et à la ville. L'espace qui reste est fort étroit, et il était facile de le fermer par un fossé et un retranchement; on avait même sous la main assez de pierres et de bois pour élever une muraille ou des tours. Mais Persée, aveuglé par la frayeur, ne réfléchit à rien, dégarnit ses postes, laissa tous les passages ouverts à l'ennemi et se réfugia à Pydna […]. Lorsqu'il vit que tous les chemins étaient libres, il se mit en marche, s'avança sans obstacles jusqu'à Dion et fit dresser son camp à la porte même du temple, pour prévenir la profanation du saint lieu. Il entra ensuite dans la ville. Il trouva, malgré son peu d'étendue, un grand nombre d'édifices publics et de statues; elle était en outre très bien fortifiée, aussi pouvait-il à peine croire que l'abandon si peu motivé d'un pareil poste ne cachât point quelque piège”.

 

La ville a été identifiée par Leake en 1806, visitée par Heuzey en 1861 et 1865, et fouillée à partir de 1928 par intermittence. C’est loin d’être achevé. En 1983, a été créé un musée archéologique pour recueillir les nombreuses trouvailles. Il fera l’objet de mon prochain article, mais je vais utiliser aujourd’hui quelques-unes des photos que j’y ai faites.

 

817d1 Dion, théâtre hellénistique

 

 

Près de la route, on peut voir le théâtre hellénistique, dont la cavea ne s’appuie pas sur une pente naturelle du terrain comme c’est l’habitude dans le monde grec, mais sur un remblai artificiel, et ses gradins étaient en brique, mais aujourd’hui des bancs de bois qui défigurent la ruine permettent, chaque été, des représentations de pièces antiques et, parfois, d’autres manifestations artistiques. Les fouilles ont mis au jour, dans les couches profondes sous le théâtre, des monnaies du temps d’Amyntas III (roi de Macédoine de 393 à 370 avant Jésus-Christ), laissant penser qu’un théâtre antérieur existait ici, où probablement ont été représentées les pièces d’Euripide, hôte du royaume où l’a invité le roi Archélaos Premier (413-399), où il a écrit ses dernières pièces (Archélaos et Les Bacchantes) et où il est mort en 406, tué, dit-on, par les chiens du roi, une nuit qu’il rentrait tard au palais sans prendre garde. En s’approchant, il est encore plus laid, je préfère ne le montrer que de loin. Dans mon livre sur Dion écrit par un archéologue et édité en 1997, il y a une photo aérienne du théâtre qui le montre sans ses hideux habits de bois noir.

 

817d2a Dion, théâtre romain

 

817d2b Dion, théâtre romain

 

Mais il y a aussi, à quelques centaines de mètres de là, un petit théâtre romain –une vingtaine de mètres de diamètre– construit au deuxième siècle après Jésus-Christ, probablement du temps de l’empereur Hadrien, dans l’enceinte du sanctuaire de Zeus Olympien. Ses gradins étaient en pierre mais, comme en témoigne ma première photo, ils ne sont plus en place. Si l’on monte sur la butte qui les supportait, on peut accéder à l’arrière du théâtre et voir le couloir semi-circulaire qui court autour.

 

817d3 Dion, bains d'époque romaine

 

Non loin, ces ruines sont celles de petits thermes avec des pièces de service, des pédiluves, deux salles de bain chaud (caldarium), une de bain tiède (tepidarium) et une de bain froid (frigidarium). À l’exception des colonnettes de brique de la salle de chauffe (hypocauste), je dois bien avouer que sans le panneau sur le site j’aurais eu bien du mal à identifier l’usage de chacune des pièces…

 

817d4a Dion, les grands bains (fin 2e s. de notre ère)

 

817d4b Dion, les grands bains (fin 2e s. de notre ère)

 

817d4c Dion, les grands bains (fin 2e s. de notre ère)

 

Parmi les nombreux établissements de bains que comptait la ville à l’époque romaine impériale (une dizaine ont déjà été mis au jour), ces thermes construits vers l’an 200 de notre ère sont de loin les plus importants et les plus grands. Parce que les citoyens passaient, presque tous les jours, plusieurs heures aux thermes, se rencontrant entre amis ou connaissances, s’y distrayant, s’y soignant, il y avait, outre les piscines chaudes ou froides, des salles de soins et massages, des salles de sport, et même un petit odéon où pouvaient se donner des concerts ou des lectures publiques, et un sanctuaire d’Asclépios où ont été mises au jour les statues de ses enfants, deux hommes (Machaon et Podaleirios) et quatre femmes (Hygieia, Aiglè, Panakeia et Akéso).

 

817d5a Dion, latrines publiques

 

 

817d5b Dion, latrines publiques

 

Sans compter, évidemment, les salles utilitaires comme les vestiaires ou les sanitaires. On accédait à la salle des W.C. par une petite porte et là, autour d’un sol en mosaïques, des banquettes de marbre sont percées de trous circulaires. Devant, une rigole recueillait les urines. Dans un angle, venant des bassins des thermes juste à côté, une grosse conduite de brique déversait le torrent des eaux des bains qui étaient renouvelées de façon continuelle, de façon que le courant emporte tout vers les égouts. Une anecdote. Natacha était plus loin, regardant, faisant ses photos. Un groupe de Russes (ou russophones) écoutait avec plus ou moins d’attention, le boniment monocorde de leur guide. Moi, j’étais en train de rechercher mon angle pour la photo ci-dessus, l’hypocauste vu à travers un court tunnel, et il semble que je n’aie pas été remarqué car quand le groupe s’est éloigné, laissant les lieux déserts, deux jeunes femmes sont restées en arrière, puis vite, vite, l’une d’elles a baissé son short en riant, s’est assise sur l’un des sièges tandis que sa compagne, pouffant elle aussi, la prenait en photo. On s’amuse comme on peut !

 

817e Dion, complexe hôtelier

 

Une grande ville reçoit aussi des visiteurs et pour ce faire elle est pourvue en hôtellerie. Dans les ruines ci-dessus, les fouilleurs ont découvert une inscription en latin se rapportant à la construction et à l’équipement d’un prætorium (accueil des officiels) et de deux tabernæ (logement des voyageurs privés), ce qui a permis d’identifier sans doute possible la destination des bâtiments. On a pu ainsi localiser d’un côté le prætorium, avec sa luxueuse salle à manger (triclinium) et cinq chambres à coucher, et de l’autre côté les tabernæ avec deux grandes pièces sur couloir, des jarres, les lampes à huile d’un chandelier. Entre ces deux parties, un espace tout en longueur était peut-être l’écurie. Par ailleurs on a découvert, à côté, des toilettes publiques.  

 

817f1 Dion, villa de Dionysos

 

817f2 Dion, villa de Dionysos

 

817f3 Dion, villa de Dionysos

 

817f4 Dion, villa de Dionysos, tête de Méduse

 

À côté de ces toilettes, on arrive à un très grand bâtiment privé datant des alentours de l’an 200 de notre ère et dont les fouilles commencées en 1982 sont toujours en cours, la ferme-villa dite “de Dionysos” en raison de ce que l’on y a trouvé, une statue de Dionysos dans une salle au sol de mosaïque représentant le dieu tenant un sceptre, et qui devait être une chapelle de culte et par ailleurs la salle de banquets, dont le sol de 100 mètres carrés a conservé intacte sa mosaïque, Dionysos sortant de l’eau sur son char tiré par des panthères. Le dieu est couronné de lierre, il tient dans une main une coupe de vin en forme de corne et dans l’autre son thyrse. Des statues de philosophes, antérieures de plus de deux siècles au bâtiment, avaient été transportées dans la salle des banquets, leurs têtes restant dans l’atrium où la chute du plafond due à un séisme les avait décapités. La salle des banquets contenait aussi les matériaux apportés pour la reconstruction, mais un grand incendie a fait déserter la ferme-villa, seule une petite partie, modeste, ayant été remise en état, sans doute pour la partie exploitation agricole. Du temps de sa splendeur, le complexe comprenait des thermes (premier plan de ma première photo ci-dessus), un atrium avec un puits au milieu (deuxième photo), la salle des banquets dont je viens de parler (troisième photo, malheureusement on est tenu à distance par un grillage), la salle de culte domestique avec Dionysos, et aussi une bibliothèque, des boutiques, des ateliers d’artisans, et de nombreuses autres pièces. Ma quatrième photo représente une superbe tête de Méduse en mosaïque provenant de la villa, mais qui est maintenant au musée.  

 

817f5 Dion, maison de Léda et maison de Zosa

 

817f6 Léda et le cygne, musée de Dion

 

817f7 Mosaïque de la maison de Zosa, musée de Dion

 

D’autres maisons privées dans un autre secteur. Ce complexe, ce sont les maisons de Léda et Zosa. Léda, parce que l’on y a retrouvé des statues (dont on aperçoit vaguement des copies sur ma première photo), parmi lesquelles celle de ma seconde photo, qui est maintenant au musée et qui représente Léda aimée de Zeus venu à elle sous l’apparence d’un cygne. On se rappelle que par la suite elle a eu des relations avec son mari Tyndare et que la conséquence de ces deux accouplements a été la naissance, dans deux œufs (dus au cygne), de jumeaux demi-dieux, Pollux et Hélène, et de jumeaux complètement humains, Castor et Clytemnestre. Dans le temple des Leucippides (cousines de Castor et Pollux), à Sparte, on pouvait voir les deux moitiés d’une coquille d’œuf géant qui avait été pondu par Léda. C’est également au musée que j’ai vu cette jolie mosaïque de ma deuxième photo, provenant de la maison de Zosa.

 

817g1 Dion, basilique du cimetière

 

817g2 mosaïque de sol, basilique paléochrétienne, Dion

 

817g3 Basilique du cimetière, Dion

 

Lorsque les tremblements de terre du quatrième siècle ont détruit nombre de bâtiments, entraînant le départ de la quasi-totalité de la population et l’abandon de la ville, le christianisme était déjà implanté, et plusieurs églises paléochrétiennes ont laissé leurs ruines. La plus grande d’entre elles était cette basilique à trois nefs et à abside semi-circulaire, à laquelle était accolé un cimetière où quatre tombes ont été mises au jour. Datant de la seconde moitié du quatrième siècle, elle était presque neuve lorsque les séismes l’ont abattue. La mosaïque du sol de ma photo date de cette époque. Après sa destruction, elle a été rebâtie sur les décombres, deux mètres plus haut, elle est alors devenue le centre de ce qui restait de la ville et seule une partie a été réservée au culte, d’autres parties ont accueilli un pressoir à raisin, une réserve de blé. Dans l’un des espaces, on a retrouvé plusieurs centaines de pièces de monnaie, d’où on a conclu que ce devait être le trésor de l’église.

 

817h1 cours d'eau à Dion

 

 

817h2 rivière, à Dion

 

On l’a vu, l’eau est omniprésente sur le site, et c’était le cas dans l’Antiquité, même avant que les séismes et les mouvements de terrain qu’ils ont entraînés fassent déborder les rivières, en changent le cours et transforment les lieux en marécages. Nous sommes au pied d’une haute montagne, et les eaux de ruissellement se dirigent vers la mer toute proche. Là-haut sur l’Olympe siègent les dieux autour de Zeus qui, à l’origine, était le dieu du jour, de la pluie et du climat, et en conséquence de la nature et de la fertilité, c’est pourquoi l’eau était essentielle dans son culte. Or, avec Mnémosynè avec qui ici en Piérie il s’est uni neuf nuits de suite, Zeus a engendré les neuf Muses, et les Muses aiment la nature et l’eau, elles aiment se baigner dans les eaux du Baphyras, fleuve de Piérie qui coule à Dion. Cet aspect de la nature à Dion explique que s’y soit établi un culte de Zeus et des Muses, auprès duquel viendront s’agréger d’autres divinités. Ce Baphyras est une résurgence de l’Hélicon (aujourd’hui l’Ourlia), fleuve qui descend de l’Olympe. Voici ce qu’en dit Pausanias, notre infatigable voyageur :

 

“Les Macédoniens qui habitent la Piérie au pied du mont Olympe, et la ville de Dion, assurent que c'est là qu'Orphée fut tué par les femmes. En allant de Dion à la montagne, lorsque vous avez fait vingt stades, vous trouvez à votre droite une colonne sur laquelle est une urne de marbre qui renferme les os d'Orphée, à ce que prétendent les gens du pays. Le fleuve Hélicon continue son cours pendant soixante-quinze stades, plus loin il disparaît et coule sous terre pendant vingt-deux stades au plus, et reparaissant ensuite, il prend le nom de Baphyras au lieu de celui d'Hélicon, et devient navigable jusqu'à la mer. Les habitants de Dion disent qu'autrefois ce fleuve coulait entièrement à découvert, mais que les femmes qui avaient tué Orphée, voulant s'y laver du sang dont elles étaient souillées, il se cacha alors sous la terre, afin de ne pas fournir de l'eau pour les purifier de ce meurtre. Voici encore ce que j'ai entendu raconter à Larisa. Il y avait sur le mont Olympe, du côté de la Macédoine, une ville nommée Libèthre, le tombeau d'Orphée n'en était pas éloigné. L'oracle de Dionysos, dans la Thrace, avait prédit aux Libéthriens que leur ville serait détruite par un sanglier, lorsque le soleil verrait les os d'Orphée. Ils ne firent pas grande attention à cet oracle, ne croyant pas qu'un animal, quelque terrible qu'il fût, pût renverser leur ville, et moins encore un sanglier, qui a beaucoup plus d'audace que de force. Cependant, lorsque les dieux le jugèrent convenable, voici ce qui arriva. Un berger s'étant appuyé vers le milieu du jour contre le tombeau d'Orphée, s'endormit, et il se mit en dormant à chanter les vers d'Orphée d'une voix forte et agréable. Ceux qui faisaient paître leurs troupeaux ou qui labouraient la terre dans les environs, laissant chacun leurs travaux, s'assemblèrent autour du berger pour écouter ce qu'il chantait en dormant. Il arriva, je ne sais comment, qu'en se poussant les uns les autres, et en se disputant à qui serait le plus près, ils renversèrent la colonne, l'urne qui était dessus se brisa en tombant, et le soleil vit les restes des os d'Orphée. Dès la nuit suivante il tomba du ciel une pluie si abondante, que le fleuve Sus [en grec, le mot sus désigne le porc ou le sanglier], qui est un des torrents de l'Olympe, s'enfla tellement qu'il renversa les murs de Libèthre, les temples des dieux, les maisons des habitants, et ensevelit dans ses eaux les hommes et tout ce qu'il y avait de vivant dans la ville. Les Libéthriens ayant ainsi tous péri, les Macédoniens de Dion, ajouta mon hôte de Larisa, apportèrent dans leur pays les os d'Orphée”.

 

817h3 libellule bleue à Dion

 

817h4 grenouille à Dion

 

Cet écosystème aquatique est extrêmement riche en animaux de toutes sortes, dont certaines espèces spécifiques, comme cette libellule bleue. Les oiseaux pullulent, et on voit aussi dans le marécage des batraciens comme cette grenouille.

 

817i1 autel du grand temple de Zeus Olympien à Dion

 

817i2 hécatombe offerte à Zeus Olympien, Dion

 

Commençons notre petit tour des sanctuaires anciens par celui du maître des lieux, Zeus Olympien. On n’a pas, ou pas encore, dégagé son temple, seulement des pans de mur de l’enceinte du sanctuaire, mais on a complètement mis au jour le grand autel des sacrifices (photo ci-dessus). On y réalisait des hécatombes (“hécaton” signifie “cent” et “bous” désigne le bœuf, ou le bovin. Une hécatombe est donc le sacrifice de cent bœufs). Sur le site, un dessin représente l’autel et une cérémonie de sacrifice. Comme je le trouve bien fait, ce dessin, conforme aux descriptions que l’on peut lire dans les textes antiques et que l’on peut voir sur des bas-reliefs, j’ai eu envie de le photographier et de le montrer ici. 

 

817i3 sanctuaire de Zeus Hypsistos, Dion

 

817i4 sanctuaire de Zeus Hypsistos, Dion

 

817i5 Statue de culte de Zeus Hypsistos, à Dion

 

817i6 statue d'Héra, temple de Zeus Hypsistos, Dion

 

Dans un tout autre secteur, à cinq ou six cents mètres, se trouve un autre temple du maître de l’Olympe, celui de Zeus Hypsistos. Les sculptures qui ont été retrouvées ont été mises à l’abri au musée, mais des copies ont été replacées là où se trouvaient les originaux dans l’Antiquité. Ma troisième photo montre la statue de culte de Zeus, qui avait seulement basculé derrière son socle. Il s’agit d’une œuvre d’époque impériale, mais inspirée par la statue chryséléphantine réalisée à l’époque classique par Phidias pour le temple de Zeus à Olympie. Il y avait auprès de lui un aigle aux ailes étendues, la tête tournée vers le dieu. Utilisée comme matériau de construction, on a retrouvé dans le mur de fortification une statue d’Héra (ma quatrième photo), de même taille et de même style que celle de Zeus, taillée dans la même pierre. Il est plus que probable qu’elle figurait dans le temple aux côtés de celle de son royal époux.

 

817j1 temple de Déméter à Dion

 

817j2 temple de Déméter à Dion

 

817j3 tête de Déméter (4e s. avant JC), musée de Dion

 

817j4 Baubo, musée de Dion

 

Non loin se trouve le temple de Déméter. Sous le temple, on a retrouvé l’objet le plus ancien de tout le site, une gemme du quinzième siècle avant Jésus-Christ. Quant aux bâtiments, on a aussi identifié les restes des plus anciennes constructions sacrées du site, mais qui remontent “seulement” à la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ. Ces bâtiments du sanctuaire ont été remplacés à la fin du quatrième siècle par deux temples doriques. La tête de la déesse dont on voit la copie sur le site (deuxième photo) et dont l’original est au musée (troisième photo) confirme l’attribution à Déméter. Les archéologues ont mis au jour trois puits, qui évoquent le puits sacré d’Éleusis où Déméter a rencontré les filles du couple royal (cf. mon blog daté 8 mars 2011 au sujet d’un grand relief au musée archéologique d’Athènes). Le sanctuaire est resté fréquenté pour son culte jusqu’au quatrième siècle de notre ère.

 

Le 23 août 2011, au sujet d’Éleusis, je racontais comment Déméter avait refusé le potage proposé par Baubô, comment cette dernière, vexée, lui avait montré son derrière, comment Iacchos avait éclaté de rire et comment, l’entendant, Déméter avait souri et accepté le potage. Cette statue du musée, sur ma quatrième photo, dont une copie a été replacée sur le site là où l’original se trouvait, représente cette Baubô, que l’on honorait dans le temple pour avoir déridé la déesse.

 

817j5 sanctuaire d'Isis à Dion

 

817j6 bas-relief d'Isis, musée de Dion

 

817j7 Dion, sanctuaire d'Isis, empreintes de fidèles

 

Venons-en au sanctuaire d’Isis. Le lit du fleuve, qui s’est déplacé depuis, a recouvert le sanctuaire dans l’Antiquité à la suite des séismes et des inondations du quatrième siècle de notre ère. C’est, d’une certaine manière, ce qui l’a protégé, certaines statues étant encore en place, debout et intactes. Mais lors des fouilles, très pénibles dans le marécage, il arrivait souvent que des coulées de boue viennent ensevelir ce que l’on venait de mettre au jour. Il a été nécessaire de détourner le fleuve et de pomper l’excédent d’eau. C’est Artémis, déesse de la nature et de l’enfantement, qui était honorée ici à l’origine. Le temple d’époque classique dédié à Artémis a accueilli à sa place, au deuxième siècle avant Jésus-Christ, la déesse égyptienne Isis, patronne des enfantements comme avant elle Artémis, et dont le culte était en pleine expansion en Grèce. Ce temple a été reconstruit de fond en comble au deuxième siècle après Jésus-Christ. Les bâtiments comportaient plusieurs temples, et dans la façade du temple principal le bas-relief d’Isis (ma deuxième photo) était encastré, avec son chapeau, un épi de blé dans la main droite, un sceptre dans la main gauche. Il est aujourd’hui au musée. Comme sont aussi au musée de nombreuses pierres comme celle de ma troisième photo, représentant des empreintes de pieds de fidèles qui ont été offertes à la déesse.

 

On distingue mal sur ma première photo deux murets bas et parallèles menant au temple (partant du bord droit de ma photo et passant devant les colonnes), entre lesquels courait de l’eau pour évoquer le Nil. À la gauche du temple d’Isis on trouve le temple d’Aphrodite Hypolympiada (“Au-dessous de l’Olympe”). À l’époque hellénistique, l’eau d’une source sacrée a été captée, conduite sous la statue de culte d’Aphrodite Hypolympiada, et débouchait dans la citerne du temple d’Isis. Derrière, il y avait un petit temple d’Isis-Tychè (protectrice de la ville, cf. mes explications dans mon article sur Corinthe, 8-10 avril 2011). Au quatrième siècle de notre ère, un violent tremblement de terre a jeté le temple à bas. Divers indices montrent que sa reconstruction avait commencé, mais d’autres séismes entraînant de grandes inondations ont fait renoncer à d’autres travaux, et le sanctuaire n’a plus été fréquenté.

 

En ce même quatrième siècle, nous avons vu que la basilique paléochrétienne avait été détruite par ces mêmes séismes, et qu’une reconstruction avait également été entreprise. Cela signifie que la population était partagée entre chrétiens et païens, que le culte du Christ côtoyait celui d’Isis. En fait, le culte à mystères de cette déesse qui a fait ressusciter Osiris, son aspect de Providence, tout cela lui permettait de ne pas choquer la foi de nouveaux convertis au christianisme.  

 

817k1 sanctuaire d'Asklepios à Dion

 

817k2 Hygieia, musée de Dion

 

Je ne peux tout montrer. Nous avons parcouru ce très vaste site en long, en large et en travers pendant de nombreuses heures, et j’ai accumulé beaucoup de photos. Il me faut faire un choix. Aussi, je terminerai avec ce petit temple d’Asclépios Sauveur. J'ai déjà évoqué un autre sanctuaire d'Asclépios et de ses enfants dans les grands thermes. Le culte de ce dieu a été pratiqué ici dans un sanctuaire qui existait depuis la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou, au plus tard, depuis le début du troisième, mais c’est surtout à partir de l’époque impériale que son culte a pris de l’importance à Dion. L’eau, dont nous avons vu l’abondance et la présence partout en ces lieux, était un élément essentiel dans les thérapies, aussi est-il naturel de trouver ce dieu ici. Dans l’enceinte du sanctuaire, il y avait aussi des chambres où dormaient les pèlerins dans l’espoir que, leur apparaissant dans leur sommeil, Asclépios les guérirait, et des toilettes publiques. La découverte d’une statuette d’Hygieia (ma seconde photo), dont le nom signifie “santé”, prouve qu’elle était également honorée dans ce sanctuaire. Il s’agit d’une copie d’une statue attique du quatrième siècle avant Jésus-Christ la représentant avec un serpent sur les épaules. Quant à la suite, elle sera dans mon prochain article concernant le musée de Dion…

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Published by Thierry Jamard
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miriam 21/01/2013 19:33

quel billet passionnant, il faudra que je le relise plusieurs fois avant de tout assimiler.
merci pour la leçon de linguistique : je n'y connais rien. comprendre qu'il y a un lien direct entre Zeus et Jupiter m'a comblée.
rencontrer Alexandre n'est pas étonnant dans le nord de la Grèce! le personnage me fascine;
C'est étonnant que vous ayez trouvé la colonne avec l'urne d'Orphée à peu près au même moment que nous avons vu le "tombeau d'Orphée du côté bulgare de la montagne.
Et puis l'histoire de Démeter me ravit!
J'en redemande!

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