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19 août 2014 2 19 /08 /août /2014 09:00

918a Giacomo Leopardi à Recanati

 

Parmi les célébrités de cette petite ville de Recanati, il y a ce Giacomo Leopardi que j’ai déjà évoqué à plusieurs reprises dans mes articles précédents. La grande place de l’hôtel de ville a été rebaptisée de son nom, et en son centre trône une grande statue de son illustre citoyen que l’on voit sur la photo que j’ai précédemment publiée de cette place. J’avais pris aussi au téléobjectif un plus gros plan centré sur le buste de cette statue, que j’ai gardé pour l’article réservé à Leopardi.

 

Son père, Menaldo, note : “Le 29 juin 1798. Naît à 19 heures mon fils aîné, de sexe masculin, mis au monde par ma femme Adelaide sans incident, quoique après trois jours entiers de douleurs. […] Le 30, il a été baptisé après le déjeuner dans notre paroisse de Montemorello par le père Luigi Leopardi, prêtre Philippin, mon oncle”.

 

918b1 Recanati, l'immeuble Leopardi

 

918b2 l'immeuble Leopardi à Recanati

 

918b3 Recanati, l'immeuble Leopardi

 

918b4 Recanati, la propriété des Leopardi

 

La famille Leopardi vit encore là de nos jours. On peut voir ces beaux et grands bâtiments en plein centre de la ville, et les longs murs clôturant la propriété. Une partie de ce très vaste hôtel particulier a été transformée en musée, et l’on visit les appartements de la famille aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, mais cette visite est très encadrée et la photo y est interdite. Il faut dire que hors des heures d’ouverture au public, les habitants continuent d’utiliser cette partie de la demeure.

 

Deux jours de suite nous sommes revenus à des heures différentes pour essayer de bénéficier d’une visite sans groupes d’élèves. En effet, et cela est remarquable, les professeurs amènent ici, parfois de très loin, leurs élèves pour leur faire intégrer les grands hommes de leur pays dans leur patrimoine culturel personnel, et en si grand nombre que les groupes se succèdent sans discontinuer. Finalement, nous nous sommes résolus à effectuer la visite en même temps qu’un groupe de lycéens, et ces jeunes se sont montrés intéressés, attentifs, de sorte que notre propre visite n’a nullement été troublée. Cela, c’est à noter parce que bien rares sont les groupes de lycéens français à se montrer aussi sérieux lorsqu’ils font un pèlerinage littéraire de ce type. J’ajoute qu’un autre groupe, pendant ce temps, était assis en demi-cercle sur la place autour du professeur, et les lycéens ne perdaient pas une seule parole des explications pourtant bien longues et monologuées. Si, en classe, ils se comportent de la même manière, c’est le rêve.

 

918c Menaldo et Adelaide, parents de Leopardi

 

À part le musée, il y a aussi une exposition où nous avons vu nombre de petits objets de la vie quotidienne, mais pour ce qui nous intéresse je retiens surtout ces deux portraits représentant Menaldo et Adelaide Leopardi, les parents de Giacomo. Monaldo ajoutera ses propres enseignements à ceux du précepteur de ses enfants, Sebastiano Sanchini. Giacomo, dès l’âge de sept ans, manifestera une intelligence très vive et très ouverte. Son père a constitué une bibliothèque de plus de vingt mille volumes, l’une des plus riches d’Italie (lors de la visite des appartements privés, on la traverse dans un passage limité par des cordes et sans prendre de photos), et dès son plus jeune âge il fréquentera cette bibliothèque paternelle. Il s’y trouve entre autres une bible en hébreu, latin, grec, sanscrit et italien, et c’est en comparant les textes qu’il apprendra seul ces langues. Il parle aussi couramment le français.

 

En 1818, Monaldo décidera d’ouvrir sa bibliothèque privée aux habitants de Recanati afin que la culture puisse se répandre dans le public. Fait absolument exceptionnel à l’époque.

 

918d porte-plume de Leopardi

 

Parmi les objets, je me limiterai à celui-ci, le porte-plume de Giacomo Leopardi, dont la notice du musée dit qu’il est authentiquement chinois (“cineseria originale”).

 

918e1 Caton en Afrique, manuscrit de Leopardi

 

918e2 Leopardi, manuscrit de dissertations

 

918e3 Pompée en Égypte, tragédie de Leopardi

 

918e4 Leopardi, Histoire de l'astronomie

 

Je n’ai pas l’intention ici de me livrer à un cours de littérature sur la vie et l’œuvre de Giacomo Leopardi, mais je crois instructif de montrer quelques livres de l’exposition. Ci-dessus, ce sont des œuvres manuscrites du très jeune Giacomo. D’abord, Caton en Afrique, poésies de 1810 (rappelons que, né en 1798, il n’a alors que 12 ans). Ensuite, un recueil de dissertations philosophiques de 1811: Logique, Dissertation sur les rêves, Dissertation sur l’âme des bêtes (c’est sur ce dernier texte, à la page 43, que le recueil est ouvert). Après, on trouve Pompée en Égypte, tragédie de 1812. Enfin une Histoire de l’astronomie depuis ses origines jusqu’à l’année 1811, écrite en 1813. Ce ne sont là que quatre exemples des œuvres de jeunesse qui sont exposées, exemples que j’ai choisis pour montrer la diversité de ses talents précoces, poésie, philosophie, théâtre, sciences.

 

Peu après sa mort prématurée à Naples le 14 juin 1837, Alfred de Musset écrit à son sujet des vers qui disent tout de sa personnalité:

 

“Non, je ne connais pas de métier plus honteux,

Plus sot, plus dégradant pour la pensée humaine

Que de se mettre ainsi la cervelle à la gêne,

Pour écrire trois mots quand il n’en faut que deux,

Traiter son propre cœur comme un chien qu’on enchaîne,

Et fausser jusqu’aux pleurs que l’on a dans les yeux.


Ô toi qu’appelle encor ta patrie abaissée,

Dans ta tombe précoce à peine refroidi,

Sombre amant de la Mort, pauvre Leopardi,

Si, pour faire une phrase un peu mieux cadencée,

Il t’eût jamais fallu toucher à ta pensée,

Qu’aurait-il répondu, ton cœur simple et hardi?


Telle fut la vigueur de ton sobre génie,

Tel fut ton chaste amour de l’âpre vérité,

Qu’au milieu des langueurs du parler d’Ausonie,

Tu dédaignas la rime et sa molle harmonie,

Pour ne laisser vibrer sur ton luth irrité

Que l’accent du malheur et de la liberté.”

 

918f1 bibliothèque Leopardi, tragédies d'Euripide

 

918f2 page de vers d'Arioste

 

918f3 sonnet du Tasse

 

Et maintenant, un petit coup d’œil à quelques livres de la bibliothèque que Giacomo a lus. Je fais un choix que je crois significatif. Il y a d’abord les tragédies d’Euripide. Des trois grands poètes tragiques grecs classiques, Eschyle, Sophocle, Euripide, c’est ce dernier qui, avec ses fines études psychologiques, répond le mieux à l’esprit romantique. Notons que ce livre, il ne l’a pas lu dans son enfance, parce qu’il porte sur la page de garde, de la main de Monaldo, “J’ai acheté cette œuvre à Rome en janvier 1829, et je l’ai payée 1,40ML”. L’exposition permet de voir, à côté du livre, le cahier de comptes de Monaldo qui, le 18, a acheté ce livre, puis s’est offert un café, etc.

 

Et notre poète lit aussi les poètes, ici une page d’Arioste et un sonnet du Tasse.

 

918g1 Descartes, Principes de la philosophie

 

918g2 Pensées de Pascal sur la religion

 

Et puis on note le goût très prononcé de Leopardi pour la philosophie. Il y a des ouvrages d’auteurs divers en diverses langues, mais je choisis des Français (cocorico), qu’il lit dans le texte. Ici, nous voyons les Principes de la philosophie de Descartes et les Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, éditées à Amsterdam.


918g3 Montesquieu, l'Esprit des lois

 

918g4 Montesquieu, Essai sur le goût

 

918g5 Rousseau, le Contrat social

 

Nous passons aux philosophes du dix-huitième siècle, qui sont quasiment contemporains du père de Giacomo. Entre autres, nous voyons trois livres de Montesquieu: sur ma première photo, à gauche Considérations sur la grandeur des Romains et à droite De l’esprit des lois; sur ma seconde photo, Essai sur le goût. Ma troisième photo montre le Contrat social de Rousseau. On voit qu’il y a une nette orientation politique dans ce choix de lectures.

 

918h1 Index librorum prohibitorum

 

918h2 Index librorum prohibitorum

 

Dans cette bibliothèque, nous trouvons l’Index. Ce que l’on appelle en abrégé l’Index, c’est l’ Index librorum prohibitorum (titre latin qui signifie Indicateur des livres interdits). L’Inquisition, en 1559, avait souhaité la publication d’une liste de tous les livres qu’un Catholique devait impérativement s’abstenir de lire, faute de quoi il commettait un grave péché. Les raisons pouvaient toucher le dogme, la morale, la sexualité, la politique. Ce n’est qu’en 1966, à la suite du concile Vatican II, que l’Index est définitivement supprimé. On y trouvait entre autres, parmi les lectures de Leopardi, Descartes, Pascal, Montesquieu, Rousseau, mais aussi et en regardant jusqu’à la dernière édition, Montaigne, Diderot, Voltaire, et puis La Fontaine, Balzac, Stendhal, Victor Hugo, Zola, sans oublier Larousse, Gide, Sartre, Simone de Beauvoir en compagnie de 4000 autres. Mais on n’y trouvait ni Marx, ni Engels, ni Lénine, ni Staline, ni Hitler. Pas plus que Nietzsche qui avait déclaré que “Dieu est mort”.

 

Je montre aussi en gros plan une page de l’Index où je lis: “Leopardi Giacomo (Comte), Petites œuvres morales. Jusqu’à ce qu’elles soient modifiées. Décret du 27 juin 1850”. Mort treize ans auparavant, je doute que Giacomo ait pu les modifier.

 

Sans rapport avec Leopardi, mais parce que le livre exposé ouvert à cette page me donne l’occasion de lire quelque chose qui retient mon attention, j’ajoute une autre ligne: “Les Principes de 89 et la doctrine catholique, par un professeur du Grand Séminaire. Paris, 1861. Décret du 8 avril 1862. L’auteur, de façon louable, s’est soumis, et a réprouvé son ouvrage, 6 juin 1862”.

 

918i Recanati, éléments de la tombe de Leopardi à Naples

 

Nous avons vu que Leopardi était mort à Naples et y avait été enterré. Par la suite, sa tombe a été transférée à un autre endroit, mais toujours à Naples, et des éléments de sa première tombe ont été rapportés à Recanati où ils ont été disposés sur une colline non loin de la demeure familiale, la Colline de l’Infini, allusion au plus célèbre des poèmes de Giacomo, L’Infinito, composé en 1819:

 

Sempre caro mi fu quest’ermo colle,

E questa siepe, che da tanta parte

Dell’ultimo orizzonte il guardo esclude.

Ma sedendo e mirando, interminati

Spazi di là da quella, e sovrumani

Silenzi, e profondissima quiete

Io nel pensier mi fingo; ove per poco

Il cor non si spaura. E come il vento

Odo stormir tra queste piante, io quello

Infinito silenzio a questa voce

Vo comparando: e mi sovvien l’eterno,

E le morte stagioni, e la presente

E viva, e il suon di lei. Così tra questa

Immensità s’annega il pensier mio;

E il naufragar m’è dolce in questo mare.

 

Plutôt que de me risquer à une traduction, j’en ai recherché une sur Internet. Rien n’en indique l’auteur, et il ne figure ni éditeur, ni date, ni copyright. Je me suppose donc autorisé à la reproduire ici:

 

Toujours elle me fut chère cette colline solitaire

et cette haie qui dérobe au regard

tant de pans de l'extrême horizon.

Mais demeurant assis et contemplant,

au-delà d'elle, dans ma pensée j'invente

des espaces illimités, des silences surhumains

et une quiétude profonde, où peu s'en faut

que le cœur ne s'épouvante.

Et comme j'entends le vent

bruire dans ces feuillages, je vais comparant

ce silence infini à cette voix:

en moi reviennent l'éternel,

et les saisons mortes et la présente

qui vit, et sa sonorité. Ainsi,

dans cette immensité, se noie ma pensée:

et le naufrage m'est doux dans cette mer.

 

918j1 Vins des Marches

 

Je pense que ce poème est une bonne manière de fermer ce chapitre Leopardi. Mais la famille Leopardi est propriétaire de vignobles, et productrice de vins. Et comme les Marches sont une région réputée pour ses vins, nous nous y sommes intéressés aussi.

 

918j2 Caves Leopardi

 

918j3 Caves Leopardi

 

Nous nous sommes rendus dans les caves Leopardi où nous avons vu une salle de vieillissement du vin, ainsi que quelques objets anciens, comme ce pressoir. Nous avons pu déguster la production et acheter quelques bouteilles. Mais comme, il n’y a pas si longtemps, j’ai déjà dit –à Metsovo– que nous avions acquis quelques bonnes bouteilles, je ne veux pas passer pour un alcoolique!

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Published by Thierry Jamard
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