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5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 08:46
782a1 Exposition sur les Juifs de Grodno
 
Nous sommes au quatorzième siècle. Les grands-ducs de Lituanie veulent donner un élan à leurs possessions et pour cela il convient de développer le commerce et les échanges. Polotsk tout au nord de la Biélorussie, Riga en Lettonie, appartiennent à la Ligue Hanséatique, mais aucune ville du grand-duché de Lituanie sur le territoire actuel de la Lituanie, sur l’ouest de la Biélorussie, sur le nord de l’Ukraine, n’adhère à la Hanse. Pour dynamiser le commerce et résister à la concurrence teutonique, les grands-ducs décident de faire appel à une forte arrivée de populations juives sur Grodno. La communauté juive de Grodno est officiellement créée en 1389, l'une des premières communautés juives du Grand-Duché. À la veille de la Seconde Guerre Mondiale, alors que Grodno est encore polonaise, la ville compte 21 159 Juifs, soit 42 pour cent de la population totale. Natacha a découvert je ne sais où qu’un séminaire a lieu sur les Juifs de Biélorussie en général et de Grodno en particulier, et nous sommes autorisés à nous y joindre. Il y a d’abord une exposition de photos au Nouveau Château, où l’on voit essentiellement des images de synagogues, abandonnées et pour la plupart en très mauvais état.
 
En 1939 la Wehrmacht occupe Grodno, mais intervient le pacte Ribbentrop-Molotov, toute cette moitié ouest de la Biélorussie entre dans le giron de l’Union Soviétique où elle retrouve la partie est qui y est intégrée depuis 1922, les Allemands s’en vont. Pour peu de temps parce que, le pacte une fois dénoncé, les Allemands réinvestissent Grodno dans la nuit du 22 au 23 juin 1941. Ils y établissent un bureau annexe de la Gestapo avec un bureau des affaires juives, déterminent deux ghettos situés à 2 kilomètres l’un de l’autre, et retirent aux Juifs tous leurs droits civiques. Le port de deux grands triangles jaunes cousus l’un sur le bras gauche, l’autre dans le dos, est imposé aux adultes. S’y ajoute le travail obligatoire pour tous les hommes de 14 à 60 ans, toutes les femmes de 14 à 55 ans. Dans les ghettos, pas d’hygiène, ni eau, ni électricité. Le ghetto I en centre ville est réservé aux ouvriers dits productifs, le ghetto II, en banlieue, pour ceux qui sont déclarés inaptes au travail. Malgré tout, parce que le bureau des affaires juives juge prioritaire d’acheminer de la nourriture, les Juifs du ghetto de Grodno se réjouissent presque d’une situation moins épouvantable que celle de leurs congénères d’autres régions de Biélorussie ou d’autres pays.
 
782a2 chants juifs lors du séminaire sur les Juifs à Grod
 
J’interromps quelques instants mon récit. En effet, je vais l’entrecouper de photos qui, pour la plupart, ne réclament presque pas de commentaires. Ici, après visite de l’exposition, nous sommes invités à nous rendre dans une salle de conférences où ce monsieur interprète, en s’accompagnant à la guitare, des chants juifs alternativement en hébreu puis en biélorusse.
 
Je reprends le récit des événements qui vont être de plus en plus dramatiques. Après un an de fonctionnement d’usines opérées par des Juifs en travail obligatoire au bénéfice de l’économie de guerre allemande, durant l’hiver 1942-1943 commence la déportation de 35000 Juifs de Grodno et de son secteur, parmi les 110 000 du district administratif de Bialystok (aujourd’hui en Pologne) auquel est rattachée la ville. Le 2 novembre 1942 on rassemble les Juifs et on commence à les sélectionner. Affolés, beaucoup réussissent à s’enfuir, mais les Nazis fusillent ceux qu’ils attrapent et en pendent publiquement d’autres à titre d’exemple. Les deux ghettos sont fermés et gardés. Les Juifs déportés sont dirigés soit vers Auschwitz, soit vers Treblinka. L’absence totale d’hygiène, l’entassement, le froid, l’absence de nourriture, l’accumulation des ordures provoquent des vagues d’épidémies, sans compter les tortures et les viols. Avant de passer à la chambre à gaz, les malheureux sont contraints de signer des cartes postales destinées à leurs familles sur lesquelles est écrit "Nous sommes bien traités, nous travaillons et tout va très bien". Il semblerait que même le bureau des affaires juives de Grodno ait ignoré le sort réellement réservé à ceux qu’ils envoyaient ainsi, même s’ils se doutaient que ce n’était pas tout à fait comme dit sur les cartes postales.
 
782b1 Synagogue de Grodno (Biélorussie)
 
782b2 Synagogue de Grodno (Biélorussie)
 
782b3 Synagogue de Grodno (Biélorussie)
 
Au ghetto I, à l’aube on sort hommes, femmes, enfants de leurs logements pour les regrouper dans la grande synagogue (photos ci-dessus). Puis commence une marche vers un camp de transit (Kielbasin, à 5 kilomètres de Grodno) d’où ils seront conduits vers les deux camps de la mort dont j’ai parlé. Le responsable de Kielbasin, un ivrogne, quant il arrive au camp le matin s’amuse à frapper les Juifs qu’il rencontre avec un club de caoutchouc garni d’une boule de métal jusqu’à ce que la boule soit rouge de sang puis, de temps à autre, dans la journée, sort quelques Juifs de leur baraque et s’amuse à les exécuter en public. Fin décembre 1942, il reste à Kielbasin environ 3000 Juifs de Druskininkai (Lituanie actuelle, ville frontière à 32 kilomètres de Grodno), de Sokolka (en Pologne actuelle, également proche de la frontière biélorusse) et du ghetto I de Grodno. On les convoie à pied, en colonne, vers la gare. Puis, courant janvier, on reprend les déportations du ghetto. 11650 Juifs arrivent ainsi à Birkenau. Parmi eux, 1096 hommes et 703 femmes sont sélectionnés pour le travail forcé, les 9851 restants sont immédiatement envoyés aux chambres à gaz.
 
782c1 Synagogue de Grodno (Biélorussie)
 
782c2 Synagogue de Grodno (Biélorussie)
 
 
Il reste alors environ 5000 Juifs dans le ghetto. Le 13 février, on rassemble tout le monde dans la grande synagogue. Certains Juifs ont compris ce qui va se passer, tentent de fuir, sont abattus sur place. Brawer, le chef du bureau des affaires juives, qui n’était certes pas un tendre, ne croyait cependant pas à la Solution Finale, tout comme d’autres membres du bureau. Ils comprennent enfin. Leurs collègues les abattent… Puis, à partir de 22h, c’est la marche en colonne vers la gare. Par chance, quelques dizaines de Juifs parviennent à s’enfuir grâce à la nuit, d’autres fuyards sont abattus, et le reste de la colonne passe à la chambre à gaz dès le lendemain.
 
Le 16 février, les Nazis annoncent que les déportations sont terminées. Environ 5000 Juifs sortent alors de leurs cachettes. Évidemment c’était une ruse, 4000 sont envoyés à Treblinka. 1148 sont en train de mourir de faim dans le ghetto, quand on les transfère au ghetto de Bialystok le 12 mars 1943. Le 13 mars des affiches sont placardées dans Grodno, annonçant que la ville est "nette de Juifs".
 
782d1 Synagogue de Grodno (Belarus)
 
782d2 Synagogue de Grodno (Belarus)
 
Un peu plus d’un an plus tard, le 14 juin 1944, l’Armée Rouge entre dans Grodno. Elle ne trouvera que 40 à 50 Juifs qui avaient réussi à rester cachés jusque là. Sur la population juive initiale, cela représente 0,2 pour cent. Les Nazis n’avaient pas chômé. Parmi les responsables, on a vu que Brawer, le chef du bureau des affaires juives, avait été exécuté par ses collègues. Streblow, commandant du ghetto II, a probablement été tué au combat. Schott, adjoint au chef du bureau annexe de Gestapo de Grodno, s’est suicidé après la guerre. En 1966-1967, à Bielefeld, ont finalement été jugés Errelis, chef du bureau annexe de Gestapo de Grodno et Wiese, commandant du ghetto I. Errelis a été relaxé de l’accusation de participation aux tueries, au bénéfice du doute, et a seulement été condamné à six ans et demi de prison pour complicité de meurtre lors de la liquidation du ghetto I de Grodno. Wiese, lui, écopera de sept ans pour meurtre et complicité de meurtre. À mon avis, par comparaison avec les peines plus ou moins équivalentes infligées à des Chinois importateurs de contrefaçons, ce n’est pas cher payé, même si rien ne peut justifier à mes yeux la peine de mort. Reste Rinzle, l’ivrogne responsable du camp de transit de Kielbasin. Eh bien, celui-là court toujours, s’il n’est pas mort de mort naturelle.
 

782e Rénovation de la synagogue de Grodno (Belarus)

 
La synagogue est fermée. Grâce à notre intégration dans le groupe de ce séminaire, nous avons eu la chance d’avoir le privilège de pouvoir y pénétrer. En fait, des travaux y sont effectués en vue de sa réouverture. Des responsables israéliens venus à Grodno, qui croyaient qu’elle avait été rasée ou qu’elle était dans un état de ruine avancée, ont été agréablement surpris en constatant que son délabrement n’était pas tellement catastrophique et qu’elle pouvait être restaurée. Ils se sont appliqués à trouver des financements, et les travaux ont démarré. Le panneau informatif (situé à l’intérieur de la synagogue dont les portes sont habituellement verrouillées…), difficile à lire sur ma photo, dit, en russe et en anglais :
"Projet de restauration de la grande synagogue de Grodno, bâtiment historique du 16ème siècle, avec l’aide du Bureau de la Culture de la République du Bélarus, la ville de Grodno, la Fédération des communautés juives du CIS, et la famille Rohr, Miami – New-York. Pour plus d’informations : www.jewishgrodno.com".
 
782f1 Synagogue de Grodno (Belarus)
 
782f2 Synagogue de Grodno (Belarus)
 
782f3 Synagogue de Grodno (Belarus)
 
Je disais il y a un instant que les travaux avaient démarré. Je ne sais ce qui a déjà été fait ou ce qui était encore en état avant qu’ils commencent, mais ce que l’on voit a fière allure. C’est en effet un magnifique bâtiment. Sur des tréteaux, des huisseries neuves sont en train d’être faites sur le modèle des anciennes, irrécupérables. Nous avons aussi pu voir une pièce attenante où va être aménagé bientôt un petit musée. Un petit escalier mène à une autre pièce en étage, mais hélas nous n’avons pu nous y rendre, cela a été considéré comme trop dangereux. En effet, le premier qui a tenté d’y aller, sans lumière, est tombé. Je ne sais d’où ni comment, je n’ai pas vu l’accident, je ne l’ai vu qu’après, avec une sale fracture ouverte à la jambe. Nous sommes tous sortis quand l’ambulance est arrivée.
 
782g Synagogue de Grodno (Belarus)
 
Et voilà, la visite est terminée, mon récit de l’histoire dramatique de la Shoah à Grodno aussi. Juste, pour finir, cette photo d’un élément de fer forgé. Sur la première des trois photos ci-dessus montrant l’intérieur de la synagogue, on voit une balustrade en fer. À mi-hauteur de chacun des barreaux à section carrée, il y a une décoration comme celle-ci. Exemple du raffinement de l’ensemble.

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Published by Thierry Jamard
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Jacques RAGON 25/02/2013 20:06

Bonsoir. Je découvre votre site. Je connais bien Grodno depuis 1991. Si la synagogue est restée, c'est parce qu'elle a été le siège de l'Union des artistes de Grodno à l'époque soviétique. Je l'ai
visitée en 1991 en accompagnement d'un artiste bélarussien. Je suis ravi de constater l'avancement des travaux de restauration. Car dès 1992/1993, la "synagogue" a perdu son statut de siège de
l'Union des artistes qui avait implosé, et elle était destinée à redevenir une synagogue ( décision de la municipalité).

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