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11 juin 2011 6 11 /06 /juin /2011 20:53
700a1 Mantinée, Agia Foteini
 
700a2 Mantinée, Agia Foteini 
700a3 Mantinée, Agia Foteini
 
À quelques kilomètres de Tripoli où nous avons passé la nuit se trouve la ville antique de Mantinée. Ce nom ne peut manquer d’évoquer dans ma mémoire de grands événements historiques. Le grand béotarque (général, en Béotie) thébain Épaminondas est envoyé réduire Mantinée qui a choisi l’alliance avec Sparte en quittant la Ligue Arcadienne qu’il avait créée entre sa cité de Thèbes et son ennemie Sparte. Il commande l’armée thébaine et celle de la Ligue Béotienne (confédération de cités autour de Thèbes), ainsi que des éléments de Mégalopolis, ville fondée par Thèbes en Arcadie, face à l’armée de Mantinée à laquelle se sont adjoints des renforts spartiates. C’est en 362 avant Jésus-Christ, dans une vallée entre deux monts près de Mantinée, que les deux armées s’affrontent. Épaminondas bloque le passage, mais alors qu’il est face à l’ennemi il feint de vouloir s’installer et bivouaquer. L’ennemi, voyant cela, baisse la garde. Épaminondas, alors, en profite pour fondre sur l’adversaire, avec cet ordre oblique qu’il a inventé et mis en pratique déjà avec succès neuf ans plus tôt à Leuctres. Alors que, d’ordinaire, deux armées s’affrontaient de front, en ligne et sur une douzaine de rangs, les troupes d’élite placées sur la droite pour que les soldats, tenant leur bouclier de la main gauche, soient mieux protégés contre tous les adversaires (puisque les moins vaillants se trouvaient en face et tous les autres sur leur gauche), lui au contraire va placer ses troupes d’élite à gauche, en face des troupes d’élite adverses, et il préfère diminuer le nombre de rangs à droite (huit rangs) pour épaissir jusqu’à cinquante rangs l’aile gauche. Ainsi, ceux qui tombent sont remplacés par ceux des lignes suivantes. Par ailleurs, la ligne de front est oblique, de sorte que le choc des troupes d’élite ait lieu tandis que les moins vaillants ne sont pas encore face à leurs adversaires. Il s’agit donc de mettre l’ennemi en déroute avant que l’aile droite ait amorcé le combat, ou dans les premiers moments du combat. Et c’est selon ce scénario que se déroule la bataille de Mantinée. Mais alors qu’il poursuit l’ennemi qui fuit, Épaminondas est mortellement blessé. Avant d’expirer, il exprime le désir de confier la suite des événements à Iolaidas et Daiphantus, ses deux dauphins. On lui apprend alors qu’ils sont morts, en conséquence de quoi il conseille vivement de signer une paix immédiatement plutôt que de vouloir continuer une guerre devenue hasardeuse. Tels sont les souvenirs qu’évoque pour moi le nom de Mantinée. Lorsque nous nous garons, voyant un panneau qui indique le site archéologique sur la droite de la route, notre regard est d’abord attiré par un très curieux bâtiment du côté gauche de la route. Et c’est par ce côté que nous commençons la visite.
 
700a4 Mantinée, Agia Foteini
 
700b1 Mantinée, Agia Foteini
 
700b2 Mantinée, Agia Foteini
 
Empoignant mon Guide Vert Michelin, je constate que selon Bibendum il s’agit d’une église construite de 1969 à 1973 (mais consacrée seulement en 1978) par un architecte américain d’origine grecque qui a associé matériaux et formes pour réaliser une synthèse des arts égyptien, grec et byzantin. Et, toujours selon Bibendum, cette église serait consacrée à la Vierge, aux Muses et à Beethoven. Original. Mais le panneau sur le bord de la route se contente d’indiquer Agia Foteini (Sainte Fotine. Le grec phôteinos signifiant lumineux, ce nom est celui de sainte Claire, santa Chiara d’Assise, fondatrice des Clarisses), en caractères grecs et en caractères latins. Quatre mots, pas un de plus. Évidemment ces colonnes un peu partout, ces arcs, ces frontons et ces absides, ce mélange de pierre de plusieurs couleurs et de briques, cet assemblage de corps multiples, cela est surprenant, mais je ne déteste pas. Cela n’a rien de laid, bien au contraire. Peu m’importe ce qui est égyptien, grec, byzantin, ce qui m’importe c’est que je regarde l’ensemble sans déplaisir, et même avec une certaine satisfaction esthétique. Je comprends aussi que l’on puisse haïr cela, mais le fait même que l’on aime ou qu’on déteste, au lieu de ressentir une indifférence passive, signifie qu’il se dégage de l’ensemble une forte personnalité.
 
700c1 Mantinée, Agia Foteini
 
700c2 Mantinée, Agia Foteini
 
Lorsqu’on pénètre dans l’église, l’architecture composite que l’on a perçue de l’extérieur induit que l’intérieur soit un ensemble d’espaces groupés autour d’une aire centrale que je n’ose pas appeler nef. En divers points, de petits monuments comme cet autel appellent à la prière individuelle en fonction de la dévotion de chacun à tel ou tel saint.
 
700c3 Mantinée, Agia Foteini
 
Néanmoins pour les prières collectives, pour les offices, il y a un autel principal. Quoique dans cette église, à part les icônes, rien ne rappelle que l’on se trouve dans un pays à majorité chrétienne orthodoxe, c’est cependant le cas, et les célébrations ont lieu dans une iconostase. Elle est située au fond d’une abside.
 
700c4 Mantinée, Agia Foteini
 
700c5 Mantinée, Agia Foteini
 
700c6 Mantinée, Agia Foteini
 
Encore trois images avant de ressortir. D’abord deux autres petits autels sans iconostase, mais qui ne pourraient pas accueillir une messe catholique tant l’espace est réduit. D’autre part, lors de la construction de cette église, le concile Vatican II avait dix ans et les prêtres catholiques célébraient donc déjà la messe face aux fidèles. Ce sont, comme le petit monument que nous avons vu en entrant, des lieux de recueillement individuels. La troisième photo montre la mosaïque de sol que je serais bien embarrassé de devoir rattacher à un style particulier. À la différence de l’architecture du lieu, elle ne me plaît pas trop, je la trouve trop sombre pour cet endroit peu éclairé, lourde et sans grâce.
 
700d1 Mantinée, Agia Foteini
 
700d2 Mantinée, Agia Foteini
 
700d3 Mantinée, Agia Foteini
 
J’ai parlé de lieux de recueillement, de lieux de célébration, mais cette église semble être moins un lieu de culte qu’un simple exercice de style. D’autre part, il a bien fallu trouver un financeur, or Tripoli a ses églises, chaque village des environs a également une église, il y a des chapelles disséminées partout, je ne vois pas pourquoi on aurait eu besoin de cette grande église perdue au milieu de nulle part. Je crois savoir que c’est une association mécène, l'Association de Mantinée, qui a été prête à débourser gros pour permettre l’expression de la créativité. Et cette église, qui n’est la paroisse de personne, n’est guère utilisée que pour des circonstances particulières, mariages, baptêmes, etc. D’autant plus qu’à une petite distance de l’église, quelques dizaines de mètres de part et d’autre, sur ce grand terrain se trouvent deux autres édifices élégants Le premier est un temple monoptère, ou une tholos, je ne sais comment le définir, nommé To Fréar tou Iakobou, le puits de Jacob. Je cite l’évangile de saint Jean : Jésus "parvint dans une ville de Samarie appelée Sychar, non loin de la terre donnée par Jacob à son fils Joseph, là même où se trouve la source de Jacob. Fatigué du chemin, Jésus était assis tout simplement à même la source". Puis il demande à une Samaritaine de lui donner à boire. […] Elle lui demande "Serais-tu plus grand, toi, que notre père Jacob qui nous a donné le puits ?"C’est à cet épisode de la vie de Jésus que fait référence le nom de ce bâtiment. L’autre temple rappelle les temples grecs antiques, mais il est ouvert, le toit manque, il évoquerait un peu ces fausses ruines antiques dont raffolait le dix-huitième siècle, annonçant de loin le mouvement romantique du début du dix-neuvième siècle. Celui-là est un Hérôon, c’est-à-dire un monument en l’honneur d’un ou plusieurs héros. Ici, c’est un monument en l’honneur de tous les héros grecs, depuis le temps d’Épaminondas ou même bien avant, et jusqu’à ceux de la Guerre d’Indépendance.
 
700e Site archéologique de Mantinée
 
Aussi intéressante soit-elle, nous ne sommes pas venus pour cette église mais pour les ruines de la ville de Mantinée qui s’étendait aux pieds de cette amusante colline dont la rotondité est parfaite. Pas de baraque pour vendre les tickets, pas de librairie proposant des ouvrages sur la ville antique ou détaillant le site, c’est ouvert à tous, sans barrières.
 
700f1 Mantinée, le théâtre antique
 
700f2 Mantinée, le théâtre antique
 
Il faut dire que si l’entrée était payante, seuls les archéologues et quelques spécialistes passionnés prendraient un billet, parce qu’il n’y a pas grand chose à voir. Par exemple, sur la première photo ci-dessus, devant quelques pierres qui laissent imaginer qu’il y avait là un mur, un panneau dit “théâtre antique”. On se dit qu’il faut faire le tour, que de l’autre côté il y a la cavea, la scène, des vestiges significatifs. Mais non, le théâtre n’étant pas adossé à une colline qui lui aurait donné sa forme naturelle, il a fallu le construire en remblai, au cours des siècles le remblai s’est effondré avec les pierres des sièges, et je suppose que ces pierres ont été pillées comme matériaux de construction pour les maisons des alentours.
 
700f3 Mantinée, sanctuaire du héros local Podarès
     
Un peu plus loin, je ne discerne strictement rien derrière les hautes herbes et les irrégularités du terrain, néanmoins je me dirige vers un panneau qui doit bien signaler quelque chose Et en effet, de près, tout en déchiffrant qu’il s’agit du sanctuaire du héros local Podarès (un hérôon, comme je le définissais pour l’espèce de temple grec près d’Agia Foteini), je découvre que quelques pierres au sol ont dû délimiter un bâtiment rectangulaire. Podarès, c’est l’homme qui commandait l’armée de Mantinée en 362, et c’est à lui que ce "Podaréion" est consacré. Mais je trouve chez Gustave Fougères (Bulletin de correspondance hellénique, 1896, volume 20), dans un article sur les inscriptions de Mantinée, l’anecdote suivante : “Souvent, les descendants de certains personnages illustres faisaient transférer à leur profit les dédicaces consacrées à la mémoire de leurs ancêtres. Ainsi, à Mantinée, un Podarès qui vivait trois générations avant Pausanias confisqua pour lui l’inscription du Podaréion, monument consacré au polémarque Podarès qui commandait et fut tué à la bataille de 362”.
     
Malgré la pluie, le lieu est plutôt plaisant, mais je dois bien avouer que les quelques ruines disséminées ici ou là ne sont guère parlantes. Quant aux objets découverts sur le site, ils ont été transférés au musée de Tripoli. Or nous l’avons visité, ce musée. Il possède quelques objets intéressants, quoique rien n’y soit exceptionnel. Mais parce que nous étions les seuls visiteurs, la dame chargée de la vente des billets s’est jointe à celle qui est chargée de la surveillance, et toutes deux, en bavardant, nous ont suivis de salle en salle pour être sûres que nous respections l’interdiction formelle de prendre des photos. À un moment, sans d’ailleurs avoir en cela une intention particulière, mais simplement parce que notre rythme n’était pas le même ou que nos intérêts divergeaient, Natacha et moi nous sommes retrouvés dans deux salles différentes. Cela a été pour ces dames un supplice de mettre fin à leur causette, et chacune a suivi l’un d’entre nous. Heureusement, au Louvre, la photo est autorisée, sinon le budget de la Culture exploserait s’il fallait un gardien par visiteur. Mais ce serait la fin du chômage en France. Idéal si, comme certain parti politique veut nous le faire croire, les emplois ne sont pas volés par de vilains étrangers aux honnêtes descendants de Gaulois.
 
Une église originale, des ruines qui n’en sont pas et un musée à l’esprit obtus, et voilà le résultat : je me mets à délirer. Mieux vaut clore cet article et aller reposer mon esprit fatigué.

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Published by Thierry Jamard
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