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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 00:09

728a0 Mont Ida

 

À la fois pour sa remarquable beauté et pour les faits historiques tragiques et déterminants qui s’y sont déroulés, le monastère d’Arkadi, ou d’Arkadia, est à juste titre extrêmement célèbre. Non loin de lui se profile la silhouette du haut mont Ida, où le jeune dieu Zeus a été élevé au lait de la chèvre Amalthée. Comme c’est curieux ! Devenu adulte, Zeus tue cette pauvre Amalthée et se revêt de sa peau. Le radical du nom de la chèvre, en grec, est AIG-, prononcé EG-, d’où le nom de cette peau dont il se recouvre, appelée l’égide. Seconde curiosité, le suffixe -IDE veut dire "fils de", ou "descendant de". Ainsi donc, cette peau dont il est revêtu en fait le fils de la chèvre. Or dans l’art et la religion des Minoens, la chèvre joue un grand rôle. On la trouve en représentation sur des fresques, on en trouve des statuettes votives dans les ruines des palais ou dans les tombes. J’avais, autrefois, commis un mémoire où je démontrais que, pour plus de trente dieux ou héros de la mythologie grecque, les légendes avaient cherché à établir une filiation entre les anciennes divinités locales pré-hellènes et, lorsque les Achéens puis les Doriens étaient arrivés, les dieux de l’Olympe grec. Par un processus très différent, sans chercher aucune filiation mais au contraire en rejetant comme diabolique tout lien, la religion chrétienne a cependant chaussé les cothurnes du paganisme en plaçant la Résurrection de Jésus, la fête de Pâques, qui inaugure un Monde Nouveau, au printemps, le moment où la végétation renaît, quand Perséphone remonte des Enfers pour passer six mois sur la terre. Cela était oublié depuis longtemps quand on a découvert et évangélisé l’hémisphère sud en Afrique et en Amérique, quand on a colonisé l’Australie, et que la célébration de Pâques s’y est trouvée paradoxalement à l’automne. Jésus, sacrifié sur l’autel lors de la messe, pain et vin étant son corps et son sang, reprend les sacrifices sanglants sur les autels des divinités païennes, et d’ailleurs le mot hostie vient du latin hostia qui signifie victime. Mais nous ne sommes pas là pour parler du paganisme, voyons le monastère.

 

728a1 Monastère d'Arkadia (Crète)

 

728a2 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

728a3 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

Nous sommes arrivés hier soir et avons installé notre camping-car sur le parking du monastère pour la nuit. Mais c’est dans les rayons du soleil déclinant que mes photos rendent le mieux la chaude couleur de la pierre. On peut voir qu’avec ses hauts murs ce monastère fait figure de forteresse. Nous verrons tout à l’heure comment il a été amené à tenter de résister à un siège au dix-neuvième siècle.

 

Certains font remonter la création d’un premier monastère en ces lieux à Arcadius, fils de Théodose et premier empereur romain d’Orient (395-408), les partages de l’éphémère tétrarchie de Dioclétien (à laquelle Constantin a mis fin), un siècle auparavant, n’étant qu’administratifs, l’Empire restant un. Le nom de l’empereur est alors utilisé pour expliquer le nom du lieu. D’autres situent la création sous l'empereur de Byzance Héraclius (610-641). Sous l’un ou l’autre de ces empereurs, ou sous un autre encore, le nom du monastère pourrait venir du nom du moine auteur de sa fondation, pratique courante en Crète. Il faudrait alors supposer comme nom à ce moine Arkadios. On n’en est qu’aux hypothèses, parce que l’on n’a aucune trace, aucune preuve aussi ancienne. En 1951, on trouve une inscription gravée dans une pierre datée du quatorzième siècle et provenant d’une église antérieure à l’actuelle, et qui dit "L'église porte le nom d'Arkadi et elle est consacrée à Saint Constantin". C’est la plus ancienne trace concrète de l’établissement en ces lieux.

 

728b1 Monastère d'Arkadia (Crète)

 

728b2 Monastère d'Arkadia (Crète)

 

728b3 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

728b4 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

L’église actuelle a été construite au seizième siècle, de 1572 à 1587, l’influence de la Renaissance vénitienne y est très visible. Elle est dédiée à la fois à la Transfiguration du Sauveur et aux saints Constantin et Hélène. En 1648, les Ottomans sont à Rethymno et occupent l’arrière-pays, pillent le monastère. Mais par la suite, le monastère est autorisé à se maintenir. Saccagée, quasiment détruite par l’armée ottomane en 1866 lors des événements que je vais raconter, l’église a été reconstruite à l’identique. La première de ces photos la montre telle qu’elle apparaît au visiteur qui franchit l’entrée du monastère. À l’intérieur, je prenais tranquillement ma photo quand une vieille (on aperçoit sa robe et sa main à gauche de la photo) surgit soudain comme un diable de sa boîte, et m’interdit de prendre des photos. En effet, il y a un panonceau qui signale l’interdiction et que je n’avais pas vu. Comme quoi Dieu accepte les photos dans certains de ses temples et s’en offusque dans d’autres.

 

728c1 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

728c2 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

728d1 Monastère d'Arcadia (Crète)

 

Quelques vues de ce très vaste monastère de 73,80 mètres sur 78,80 construit autour de l’église entre 1670 et 1714, donc sous domination ottomane. Les deux premières photos représentent l’envers du bâtiment de façade. Lorsque l’on voit l’épaisseur de la construction, galerie plus une pièce, on comprend que le monastère puisse être une véritable citadelle, d’autant plus que si l’attaquant peut essayer d’abattre les murs à coups de canon, les défenseurs peuvent tirer sur l’ennemi en se protégeant dans l’encoignure d’une fenêtre. On le voit, sur toute sa longueur et sur ses deux niveaux, le bâtiment est longé par une belle galerie dont le sol a été conservé dans son état ancien. Le monastère d’Arkadia a longtemps été un haut lieu culturel et artistique, dont les deux spécialités étaient la recopie de manuscrits et la broderie d’or de vêtements sacerdotaux.

 

728d2 Monastère d'Arkadia (Crète)

 

728d3a Monastère d'Arkadia (Crète)

 

728d3b Monastère d'Arkadia (Crète)

 

Le nombre de bâtiments ouverts à la visite est très restreint, et de plus la photo est interdite dans une chapelle ainsi que dans le musée, qui présente entre autres des témoignages des événements de 1866 (ci-dessous) et des habits sacerdotaux brodés au monastère. Il est néanmoins intéressant de voir le cellier et le très beau réfectoire.

 

728d4 Monastère d'Arkadia (Crète)

 

728d5 Monastère d'Arkadia (Crète)

 

Le but de ces deux photos est de montrer combien l’atmosphère de ce monastère est calme et comme le décor est agréable à l’œil. En ce mois de juillet et en pleine matinée il y a beaucoup de visiteurs, mais l’espace est vaste et les moines ont su créer un lieu hors du monde.

 

728d6 cimetière du monastère d'Arkadia (Crète)

 

Ici, hors se l’enceinte du monastère et à l’autre bout de sa grande esplanade, sans clôture ni porte, se trouve un petit cimetière où les quelques rares tombes portent les noms de moines.

 

728e1 arbre ayant reçu un projectile turc, monastère d'Ar

 

728e2 projectile turc, monastère d'Arcadia

 

Mais revenons à l’intérieur pour parler de cette tragédie qu’à deux reprises déjà j’ai évoquée. Nous sommes en 1866. Après plusieurs mesures qui ont mécontenté les Crétois orthodoxes, il se crée des comités révolutionnaires dans toute l’île, et l’higoumène d’Arkadia Gabriel Marinakis est élu à la tête du comité de la région de Rethymno (on appelle higoumène le supérieur d’un monastère). Ismaïl Pacha lui donne l’ordre de dissoudre son comité. Refus. En juillet, l’armée turque arrive, mais ne trouve personne car les moines et les insurgés ont disparu. L’armée détruit toutes les icônes et repart. En septembre, Ismaïl Pacha informe Gabriel qu’il détruira le monastère s’il n’obéit pas. Gabriel décide de se barricader et s’apprête à soutenir un siège. Les populations locales viennent se réfugier avec leurs biens dans le monastère. Au total, il y a 259 hommes armés, 66 hommes sans armes, 639 femmes et enfants, soit au total 964 personnes. Commandée par Mustapha Pacha, l’armée turque avec des renforts égyptiens, en tout quinze mille hommes avec une artillerie de 30 canons, est aux portes du monastère le soir du 7 novembre. Le 8 l’assaut est donné mais les assiégés tirent sur les Ottomans, qui subissent plus de pertes que leurs ennemis. Enfin le 9, les canons ottomans viennent à bout des portes barricadées. Ci-dessus, on voit un arbre mort qui a reçu des impacts de projectiles turcs. Une notice explique que les branches de l’arbre semblent montrer l’église, "c’est pour toi que je suis mort".

 

728f1 Monastère d'Arkadia, la poudrière

 

728f2 Monastère d'Arkadia, la poudrière

 

Femmes et enfants sont dans la poudrière, la plupart des hommes les y rejoignent et, pour ne pas avoir à se rendre, les insurgés font sauter la poudrière, se sacrifiant ainsi tout en faisant mourir beaucoup de combattants turcs. C’est cette poudrière dont la voûte du toit a été soufflée que montrent mes photos. Au total, un peu plus d’une centaine d’insurgés seulement réchappent de l’opération (114 hommes, femmes et enfants, qui sont faits prisonniers dans des conditions très dures et sans hygiène), et du côté turc les pertes se montent à environ 1500 hommes. Alors que les Turcs considèrent qu’il s’agit pour eux d’une victoire historique, cette tragédie tourne l’opinion internationale en leur défaveur et révolte encore plus les Crétois. Sans aucun doute, c’est l’un des éléments qui amèneront les autres révoltes, aboutissant avec l’action de la communauté internationale émue au statut d’autonomie de la Crète en 1898, puis au départ des Turcs et au rattachement à la Grèce en 1913.

 

728g1 Monastère d'Arkadia, mausolée des victimes de 1866

 

728g2 Monastère d'Arcadia, mausolée des victimes de 1866

 

728g3 Monastère d'Arkadia, mausolée des victimes de 1866

 

728g4 Monastère d'Arkadia, quelques victimes de 1866

 

Voir cette poudrière est impressionnant et émouvant. Ainsi, c’est là que ces hommes et ces femmes se sont sacrifiés. On parle plus souvent des 300 Spartiates de Léonidas qui se sont sacrifiés aux Thermopyles que des plus de 800 Crétois du monastère d’Arkadia. Mais très émouvante aussi est la visite de ce qui était autrefois les écuries du monastère, à l’extérieur, à l’extrémité de l’esplanade, et qui a été transformé en sorte de mausolée à la mémoire des victimes de la tragédie de 1866. Une vitrine, à l’étage, contient nombre de crânes de ces victimes.

 

728h1 église semi-rupestre Saint Antoine, près d'Elefther

 

728h2 église semi-rupestre Agios Antonios, près d'Elefthe

 

728h3 église semi-rupestre Agios Antonios, près d'Elefthe

 

Après notre longue visite de ce monastère, nous avons dirigé nos roues vers Eleftherna. Du moins, telle est l’habituelle transcription phonétique de ce qui s’écrit Eleutherna. En chemin, nous nous sommes arrêtés pour jeter un coup d’œil à cette curieuse petite église dédiée à saint Antoine. Une moitié est édifiée devant le mur rocheux, l’autre moitié est rupestre, sans que je puisse dire s’il s’agit d’une caverne naturelle ou d’une grotte creusée, mais vu sa forme très irrégulière je penche pour la première solution. Même compte tenu de ces deux moitiés, l’ensemble est minuscule. Sur une table, des personnes ont déposé, en offrande je suppose, enfermé dans quatre étanches sachets de plastique, de la brioche ou du pain, on distingue mal pour deux d’entre eux sous l’épaisse couche de moisi. La longue "barbe" verte et noire du moisi signifie que l’offrande n’est pas d’hier. Cela ressemble à un rite hérité du lointain paganisme, cette offrande de nourriture au saint, ou à la Vierge, ou à Jésus, parce qu’au-dessus de la table il y a plusieurs icônes. Ou encore, puisque les Orthodoxes refusent l’innovation du pape de Rome d’utiliser du pain sans levain –du pain azyme– et que cela a même été l’un des griefs contre les "azymites" lors du schisme de 1054 qui a définitivement séparé l’Église catholique romaine et l’Église orthodoxe, peut-être était-ce du pain levé, apporté pour la communion, et qui n’ayant pas été utilisé a moisi, quoique la tradition veuille que le pain non consacré et non consommé en tant que corps du Christ soit distribué à la fin de la cérémonie.

 

728i1 Eglise byzantine du Christ Sauveur, Eleftherna (Crèt

 

728i2 Eglise du cimetière d'Eleftherna (Crète)

 

728i3 Eglise du cimetière d'Eleftherna (Crète)

 

728i4 Eglise byzantine du Christ Sauveur, Eleftherna (Crèt

 

Nous arrivons à Eleftherna. Laissant le camping-car garé le long de la route, nous allons à pied parcourir le petit kilomètre d’un chemin pourtant carrossable qui mène à la cité antique d’Eleftherna. En chemin, nous passons devant le cimetière moderne, qui se développe autour d’une église byzantine dont, de l’extérieur, on voit les deux absides, correspondant à deux nefs. Cette église, très belle, avec des ouvertures décorées de pierre sculptée, est consacrée au Christ Sauveur. Et l’on remarque, sur une table, comme tout à l’heure, un pain dans un sachet de plastique (sur la photo prise en diagonale, où l’on voit les deux iconostases).

 

728j1 Site antique d'Eleftherna

 

728j2 Site antique d'Eleutherna

 

728j3 Site antique d'Eleftherna

 

Nous voici enfin devant le site antique. Mais il est enclos derrière une haute et forte grille, et les constructions de l’entrée semblent ne pas être achevées. De toute façon, aucun panonceau n’indique des jours et heures d’ouverture, des tarifs, rien. Nous sommes donc réduits à quelques photos à travers les grilles… Mais il semble bien que les fouilles, entreprises en 1985 par l’Université de Crète, se poursuivent encore, et sans doute convient-il de protéger les antiquités encore présentes dans le sol contre les fouilleurs amateurs qui ne manquent pas, bien des objets provenant de divers endroits de Grèce ayant été retrouvés dans des collections privées, aux États-Unis ou ailleurs, parfois même dans des musées qui, en toute bonne foi, avaient acquis ces pièces dans des ventes aux enchères.

 

Sur le site, très vaste et se prolongeant même sous le village moderne, ont été retrouvées des traces d’occupation continue depuis le troisième millénaire avant Jésus-Christ, c’est-à-dire dès le début de l’époque minoenne, jusqu’à l’époque byzantine, puis au Moyen-Âge sur une partie seulement de l’espace antique. Les périodes les plus brillantes de la ville ont été au nombre de quatre. D’abord le début de l’âge du fer (9e-7e siècles avant Jésus-Christ), où les fouilles ont révélé des contacts avec d’autres villes de Crète, ainsi qu’avec l’Attique, le Péloponnèse, les Cyclades, le Dodécanèse, l’Asie Mineure, Chypre, le Levant, l’Égypte et même, semble-t-il, l’Étrurie. Puis, à l’époque hellénistique (de la fin du quatrième siècle au premier siècle avant Jésus-Christ), la ville s’étend sensiblement, s’entoure de fortifications, construit un pont, multiplie les bâtiments publics et privés. Vient l’époque romaine (sur les deux premiers siècles de notre ère), où sont construits des bains publics, des rues, de luxueuses villas, etc. Et enfin à l’époque byzantine (4e-6e siècles) fleurissent des basiliques et de nouveau des villas luxueuses et toutes sortes de bâtiments. Puis vient la décadence.

 

728j4 sur le site antique d'Eleftherna

 

Et, juste à l’entrée du site, cet énorme et inesthétique réservoir noir porte l’inscription "Université de Crète – Citerne d’eau". Oui, c’est bien cela, l’université de Crète est toujours sur les lieux, les fouilles se poursuivent. Eh bien laissons-les continuer, nous reviendrons dans vingt ans…

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

agendicum 28/10/2011 05:16


Incroyable ce monastère ! Conserver des crânes dans une vitrine, c'est spécial, mais pourquoi pas !


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