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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 00:13

Nous sommes, depuis la nuit dernière, à Montecassino. L’église Saint Germain avait été construite au début du neuvième siècle, mais elle a été détruite dans les bombardements de mars 1944. Or elle avait été le décor d’un événement historique. Le 23 juillet 1230, en présence des plus hauts dignitaires de l’Empire Germanique et des États Pontificaux, l’empereur Frédéric II et le cardinal Di Santa Sabina, représentant le souverain pontife Grégoire IX, ont signé une paix qui mettait fin à une longue rivalité et lutte entre ces deux puissances de premier plan en Europe. Il ne reste rien de cette église.

 

489a Montecassino, amphithéâtre antique

 

Montecassino. Une longue histoire. La ville existait déjà dans l’Antiquité, comme en témoignent des ruines telles que cet amphithéâtre du premier siècle de notre ère. Nous sommes aujourd’hui les seuls visiteurs de ce site où, fait exceptionnel pour les extérieurs, même les photos de plein air sont interdites. Deux gardes nous suivent à cinq pas, s’arrêtant quand nous nous arrêtons, faisant trois pas en arrière quand nous revenons de trois pas. Ils ne comprennent pas ce que nous disons, problème de langue, sinon ils pourraient sans hausser le ton participer à notre conversation. C’est assez désagréable. Je pourrais les comparer à des policiers en filature très maladroite de malfaiteurs, je préfère les prendre pour les gardes du corps consciencieux de personnages très importants… Mais ils ont beau être deux, ils ne peuvent se séparer, convivialité de la cigarette oblige, et puis étant italiens, ils ont besoin de discuter le coup. Aussi Natacha et moi devons-nous nous éloigner un peu l’un de l’autre, l’un fixant sur sa carte mémoire les images d’endroits d’où l’autre tient écartée l’attention de nos gardes du corps.

 

489b Montecassino, rue antique

 

Ah, ça y est, j’ai compris, ils ont peur que nous transmettions aux Ponts et Chaussées de France leur technique pour la construction de nos autoroutes ! Soyons sérieux. Nous nous promenons un peu, l’endroit est agréable, mais il n’y a pas mille choses à voir. Nous retournons bientôt au camping-car et, comme ces ruines romaines sont sur la route qui monte en lacets vers le monastère, nous poursuivons notre route.

 

490a Montecassino, cimetière polonais

 

Les Soviétiques n’aimaient pas trop les Polonais. En avril 1943, les Nazis découvrent à Katyn un charnier où avaient été jetés les corps de 4000 officiers polonais exécutés sur ordre de Staline en 1940. Vengeance de 1920, haine de ces bourgeois, peur de l'élite, désir d’attirer la sympathie des militants communistes ? Il a emporté son secret et ses motivations dans la tombe. Mais le 21 juin 1941 l’Allemagne déclare la guerre à l’Union Soviétique. Les Alliés coopéreront avec Staline s’il libère les prisonniers de guerre polonais et que se constitue sur son territoire un corps d’armée polonais en lien avec le gouvernement polonais en exil à Londres. Ce qu’il accepte en août (mais n’exécute que partiellement, gardant des prisonniers). C’est alors que l’on se rend compte que manquent des milliers d’officiers, mais à l’époque personne n’a imaginé le massacre de Katyn, et l’explication officielle des Soviétiques a été qu’ils s’étaient évadés via la Mandchourie.

 

490b Montecassino, cimetière polonais

 

Wladyslaw Anders est un officier polonais né en 1892. Il étudie à Saint-Pétersbourg parce que à l’époque la Pologne en tant qu’État n’existe pas, elle est partagée entre l’Autriche, la Prusse et la Russie. Mais il prend part aux combats contre les Bolcheviques et est admis à l’École de Guerre à Paris. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, combattant du côté allemand, il est gravement blessé le 29 septembre 1939, et il est fait prisonnier par les Russes. Son séjour en hôpital puis ses 22 mois de prison l’ont sauvé du massacre de Katyn. Le 22 août 1941, le Kremlin le nomme commandant de l’armée polonaise. Il parvient à emmener en Perse ses troupes ainsi que près de quarante mille civils arrachés aux camps de travail. Avec les forces d’Irak et d’Iran, il est à la tête d’une armée de cinquante mille hommes. Au printemps 1944, il débarque à Tarente. L’armée allemande occupe Montecassino, dont elle a fait son rempart sur la route de Rome depuis qu’elle a perdu Naples, elle y a massé des forces considérables. Anders est chargé de l’assaut. Du 11 au 18 mai, tandis que les Alliés pilonnent la colline et la ville, détruisant le monastère fondé par saint Benoît au sixième siècle, l’un des plus grands de toute la chrétienté, il se bat au prix de sacrifices en hommes terribles mais parvient à ouvrir la route de Rome. Les troupes Alliées pourront ainsi faire leur jonction. Lorsque, en 1970, Anders meurt d’un arrêt cardiaque, il a demandé dans son testament à être enterré à Montecassino, auprès de ses hommes.

 

490c Montecassino, cimetière polonais

 

Ici reposent, avec le général Anders, 1051 soldats polonais. Ce sont les survivants qui ont eu l’honneur de participer à la réalisation de ce cimetière. Il a été inauguré le premier septembre 1945. Il est situé sur les lieux mêmes des combats. En parcourant les tombes, on voit d’où venaient ces soldats et ce que l’Histoire avait fait de leur pays. La partie de la Biélorussie où est née et où a vécu Natacha était polonaise jusqu’en 1939, date à laquelle elle a été rattachée à l’Union Soviétique. C’est ainsi que l’on voit ici des soldats de Grodno et de Novogrudok.

 

490d Montecassino, cimetière polonais

 

Tout en haut, a été dessinée en buissons une gigantesque croix. Puis s’étend le champ des tombes portant pour la plupart une croix catholique, mais quelques unes portant une croix orthodoxe. Encore plus bas, au bout de l’allée qui monte de la route au cimetière, brûle la flamme du souvenir. Elle est particulièrement fleurie, j’ignore si c’est permanent, mais je suppose que c’est plutôt en raison du deuil national lié à l’accident d’avion qui a coûté la vie au président polonais et à près de cent personnes qui se rendaient, précisément, sur le lieu du massacre des officiers polonais à Katyn. C’était le 10 avril, il y a douze jours.

 

491a Monastère de Montecassino

 

Le monastère, lui, complètement détruit, a été reconstruit à l’identique. Ou presque. Il couronne de nouveau le mont Cassin, Montecassino.

 

491b Monastère de Montecassino

 

Nous nous garons au parking réservé aux camping-cars parce que nous nous sommes fait virer du parking commun bien qu’il soit presque vide parce que les visiteurs, en cette saison, viennent en car et qu’il y a pour eux un parking réservé. Les tarifs sont tels que maintenant je comprends pourquoi un certain nombre d’entre eux débarquent leur chargement humain et repartent. Il y a plus bas une aire libre. Si j’avais su j’aurais moi aussi été avare de mes 8 Euros.

 

Ce monastère, c’est un monde. C’est gigantesque. Ici, en comparant ce soir "à la maison" ce que nous avons vu avec les photos de notre livre, on voit que si tout a été reconstruit, les voûtes de ce portique étaient couvertes de bas-reliefs de stuc, qui n’ont pas été refaites.

 

491c1 Monastère de Montecassino

 

491c2 Monastère de Montecassino

 

De là, on passe dans cette cour. De cette position dominante, la vue est splendide au bout de la terrasse. Nous traversons et montons le grand escalier.

 

491d1 Monastère de Montecassino

 

L’église n’est pas encore là. On arrive ici dans une nouvelle cour ordonnée autour d’un puits. Le long des murs, sous les portiques, des statues sont placées dans des niches.

 

491d2 Monastère de Montecassino

 

Parmi elles, je remarque ce Robert Guiscard dont j’ai parlé le 27 février et le 18 mars au sujet du sac de Rome de 1084. Né en 1015 en Normandie, du côté de Coutances, il est le fils de Tancrède, seigneur de Hauteville-la-Guichard. Il va se lancer à la conquête de l’Italie et en 1077 il installe sa capitale à Salerne, non loin de Naples qui, alors, n’était pas la grande ville qu’elle est devenue. C’est en voyant la puissance de ce redoutable conquérant que le pape Grégoire VII (1073-1085) a cru pouvoir s’en faire l’allié qui le sauverait face à l’empereur germanique Henri IV. Et en effet, Robert Guiscard a volé à son secours et l’a libéré de ce château Saint-Ange où il s’était réfugié mais dont il ne pouvait plus sortir. L’empereur a dû se retirer. Parfait. Mais on ne devient pas, au onzième siècle, le conquérant de l’Italie avec un passé d’enfant de chœur et en demandant l’autorisation de prendre une ville. Il faut être un aventurier et s’entourer de soudards. Et que font des aventuriers et des soudards quand ils sont les plus forts ? Mais après le sac de Rome en 1084, l’année suivante, en 1085, sont morts et le pape Grégoire VII et le conquérant Robert Guiscard. Le feu de Dieu les aurait-il foudroyés ? Guiscard est enterré dans le fief qu’il s’était choisi en Basilicate, à Venosa.

 

491e Montecassino (palazzo reale Napoli), Mattei

 

Parce que je suis très en retard dans la publication de mes articles, je peux rajouter ici quelque chose que je n’avais pas encore vu en visitant Montecassino. C’est ce tableau de Pasquale Mattei (1813-1879) représentant La Procession du Corpus Christi dans l’église de Montecassino, peint en 1858 et que j’ai vu le 13 mai au Palazzo Reale de Naples. Une telle splendeur, j’aurais pu le craindre, n’allait pas être refaite après les bombardements de 1944 qui n’ont pas laissé pierre sur pierre, ou peu s’en faut. On va voir, en reprenant le cours de ce que j’ai écrit le 22 avril, que mes craintes étaient infondées.

 

491f1 Monastère de Montecassino

 

491f2 Monastère de Montecassino

 

À présent, nous entrons dans l’église. Une pure splendeur. En lisant que tout avait été détruit pendant la Seconde Guerre Mondiale, je m’attendais à trouver une église haute et noble, certes, mais nue. Après tout, l’argent, il faut le trouver, et les moines de Fossanova ou de Casamari peuvent prier depuis des siècles dans des églises austères et dépouillées. Seul le plafond de la voûte laisse penser que, probablement, entre les guirlandes dorées il devait y avoir des fresques ou des sculptures. Mais la beauté, le brillant, la richesse de l’ornementation laissent pantois.

 

491f3 Monastère de Montecassino

 

Cet ange doré faisant office de chandelier est l’un des exemples de la beauté du mobilier qui s’ajoute à celle du bâtiment.

 

491f4 Monastère de Montecassino, st Benoît

 

Dans le chœur, derrière et sous l’autel, se trouvent les tombes de saint Benoît et de sainte Scholastique. Mais ce sont des cénotaphes, parce que leurs deux corps ont été transférés en France, à Saint-Benoît-sur-Loire (Loiret) pour lui, à Juvigny-sur-Loison (Meuse) pour elle.

 

Saint Benoît est né dans une famille noble romaine dans le dernier quart du cinquième siècle, sans doute vers 480. Il a abandonné ses études vers 500 et a vécu une vie d’ermite dans une caverne du côté de Subiaco, dans le Latium, à environ 80 ou 100 kilomètres plein est de Rome, mais parce que trop de gens le considéraient comme saint et venaient le rencontrer, cela contrariait son humilité et troublait sa retraite, aussi vers 530 s’établit-il avec quelques disciples au sommet du mont Cassin, là où avait été un temple d’Apollon. Il estimait nécessaire de mener une vie dirigée par une règle, qu’il rédigea et acheva en 540. La vie monastique selon cette règle eut un tel succès que très vite se créèrent un peu partout des monastères bénédictins, mais tous ne l’ont pas interprétée de façon semblable, ainsi l’ordre Cistercien insiste-t-il sur le travail manuel tandis que Cluny met l’accent sur la liturgie. Saint Benoît est mort probablement en 547.

 

Sainte Scholastique est la sœur de saint Benoît. Et même sa jumelle, selon la tradition. Elle a adhéré aux idées de son frère et a établi, au pied de ce mont Cassin au sommet duquel était son frère, un monastère de femmes vivant selon la même règle bénédictine. Une fois par an, elle rencontrait son frère à mi-pente du mont et ils discutaient spiritualité. Morte en 543, elle a ensuite été placée auprès de son frère lorsque son tour à lui est venu de mourir en 547.

 

491g1 Monastère de Montecassino, crypte

 

491g2 Monastère de Montecassino, crypte

 

La crypte est tout aussi splendide, peut-être même encore plus. Elle est toute en or et cet espace plus confiné, moins brillamment éclairé, donne une impression encore plus précieuse.

 

491g3 Monastère de Montecassino, crypte

 

L’un des plafonds de cette crypte est couvert de blasons. Il n’est pas dit qui ils représentent, mais je suppose que ce sont les Pères Abbés qui ont été les supérieurs du monastère. Toutefois j’y vois le nom de Léon XIII qui, à ma connaissance, n’a jamais été moine bénédictin…

 

491h1 Montecassino, musée

 

L’abbaye de Montecassino comporte aussi un musée. Dès l’entrée, on voit ce fragment de pavement, et d’autres, datant de 1071 et provenant des ruines de la basilique après son bombardement. On ne peut regretter que tous les moyens aient été mis en œuvre pour débarrasser l’Europe et le monde de la peste nazie mais aux pertes humaines innombrables dont nous avons évoqué une partie tout à l’heure (et qui sont évidemment plus graves que les pertes matérielles), se sont ajoutées ces destructions d’un patrimoine inestimable.

 

491h2 Montecassino, musée

 

Parmi les nombreux tableaux que nous avons pu voir, je choisis celui-ci parce qu’il représente la naissance de saint Jean-Baptiste, ce qui n’est pas un sujet très fréquent, et parce que j’aime bien la façon dont l’artiste, Sebastiano Conca (1679-1764), a peint la scène. Au fond à droite, Élisabeth est en compagnie d’une femme qui s’occupe d’elle. Je ne sais ce qu’est en train d’écrire le vieux Zacharie, mais en tant que père je préférerais le voir s’occuper de son fils. Il est saisi sur le vif, se retournant pour écouter ce que lui dit la femme penchée sur son épaule. Les autres personnages, toutes des femmes parce que les naissances sont censées concerner les seules femmes, s’activent autour du bébé. Celle qui tient Jean sur ses genoux tâte la température de l’eau de sa main droite, et puis deux petites filles se penchent sur le nouveau-né. Tout cela est vivant, naturel, humain.

 

491h3 Montecassino, musée

 

Après ce tableau, si je veux choisir de montrer une statue, mon choix va se porter sur celle qui représente ce même Jean-Baptiste. C’est une belle statue en bois du quinzième siècle.

 

491h4a Montecassino, musée

 

491h4b

 

La pharmacie du monastère était riche de magnifiques porcelaines anciennes. Pots, assiettes, vases, coupelles, tasses. Mais la guerre est passée par là et ces objets si fragiles ne pouvaient pas résister là où les murs s'effondraient. Et pourtant, l’étiquette explicative dit que ces quelques objets des dix-septième et dix-huitième siècles ont pu être retrouvés dans les décombres. La finesse du dessin de cette assiette est extraordinaire.

 

491h5 Montecassino, manuscrit Hrabanus onzième siècle

 

Peinture, sculpture, porcelaine, ce musée comporte de tout. Le moins passionnant n’est pas la collection de livres enluminés. Mais il y a aussi ce livre manuscrit exceptionnel. C'est une copie d'un livre de Hrabanus Maurus et date du début du onzième siècle, en tous cas d’avant 1023. Intitulé De Origine rerum (De l’Origine des choses), c’est une histoire naturelle. Ce moine bénédictin (780-856) est un savant, un théologien, un poète. Il est né en Allemagne, a étudié à Tours auprès d’Alcuin, est devenu archevêque de Mayence. Ce nom, "Maurus", ne signifie pas qu’il ait des origines mauresques, mais c’est son maître Alcuin qui l’a appelé ainsi d’après saint Maur, le disciple préféré de saint Benoît, au vu de ses qualités de théologien.

 

491h6 Montecassino, cofanetto Embriaghi

 

Poursuivant notre visite de salle en salle, nous voyons de nombreux objets, dont ce coffret en ivoire ciselé. L’étiquette dit qu’il est de 1370-1373, de l’atelier Embriaghi.

 

491h7 Montecassino, Nativité de Botticelli

 

Nous terminerons notre visite par une œuvre remarquable en exposition temporaire. Il s’agit d’une Nativité par Botticelli. Je préfère cadrer sur ce détail de la peinture. Les traits, les expressions, sont si merveilleux qu’ils se passent de tout commentaire. Et justifient que nous nous en allions en gardant cette image gravée sur nos rétines.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

renée Bonneau 03/09/2010 15:17


erreur de date!!c'st en 1997 que j'ai, décopuvert Casamari!!!


renée Bonneau 03/09/2010 15:16


bravo pour le texte et les photos. Nous avons fait le même voyage, ainsi qu'à Casamari. Un de mes livres sortira en janvier chez NOuveau MOnde intitulé: MOntecassino, requiem pour un jeune soldat.
Il est inspiré par l'étude des lieux que j'avais faite en 1897 avant d'y revenir, et une découverte faite à Casamari.


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