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8 octobre 2010 5 08 /10 /octobre /2010 01:55

590a1 Marsala, salines

 

 

590a2 Marsala, marais salants

 

Week-end. Notre ami palermitain Angelo ne travaille pas. Il est monté dans sa vaillante petite Fiat Cinque Cento et il a fait le trajet pour nous retrouver à Marsala. Nous laissons le camping-car sur le grand parking aménagé où nous avons passé la nuit et embarquons dans son jouet à roulettes. Il nous emmène à quelques kilomètres au nord, en direction de Trapani, là où ont été créés des marais salants. Ce n’est pas à proprement parler pour les salines que nous sommes ici, mais c’est beau, c’est intéressant, nous nous y attardons un peu.

 

590a3 Marsala, salines

 

590a4 Marsala, salines

 

Si nous sommes ici, c’est pour aller sur l’île de Mozia. Il n’empêche, ces salines nous attirent, puisque lors de notre retour de l’île nous nous y arrêtons de nouveau au moment où le soleil décline. Nous allons même vers un vieux bâtiment où on vend hors de prix des souvenirs pour touristes qui nous font fuir. Mais revenons à notre sujet principal, l’île de Mozia.

 

590b1 de Marsala à Mozia

 

590b2 Mozia vue du bateau

 

Ce n’est pas la haute mer. Nous sommes dans une lagune, et l’île est toute proche du continent. Je dis "le continent", parce que la Sicile est si grande, surtout comparée à cet îlot, que c’est l’impression que j’en ai. Le bateau qui fait la liaison n’a pas d’horaires précis, il traverse quand il y a suffisamment de passagers et, comme il est petit, c’est vite fait. La deuxième de ces photos permet de voir comme l’île est petite.

 

590c1 Mozia, remparts

 

590c2 Mozia, remparts

 

Au huitième siècle avant Jésus-Christ, des Phéniciens installent sur cette petite île en face de la côte occidentale de la Sicile, entre les villes actuelles de Trapani et de Marsala, une étape sur les routes commerciales, et l’appellent MTW, les langues sémitiques ne notant pas les voyelles (c’est pourquoi, par exemple, on trouve les graphies Jéhovah et Yahweh à partir de YHWH en hébreu). Le simple comptoir va vite prospérer et devenir une ville phénico-punique, gravitant dans l’orbite de Carthage. Aux sixième et cinquième siècles, des Grecs s’installent un peu partout en Sicile, moyennant quoi les Puniques se concentrent en trois points, Panorme (aujourd’hui Palerme), Solonte (à une vingtaine de kilomètres de Palerme) et surtout MTW, très proche de Carthage où l’on peut se rendre sans longer de côtes ennemies, et en position stratégique isolée sur une île et bien protégée par de solides murailles. Mes photos ci-dessus en montrent un exemple. Elles s’étendaient sur 1200 mètres. Construites une première fois au milieu du sixième siècle, à trois reprises jusqu’à la fin du cinquième siècle elles ont été renforcées en construisant d’autres murs accolés aux précédents, ce qui en augmentait l’épaisseur. L’escalier montait vers le chemin de ronde, et à mi-hauteur, sur le palier que l’on distingue, une forte porte protégeait l’accès. Placer la porte au-dessus de marches rendait impossible l’usage d’un bélier pour la défoncer, ou alors le bélier était porté par des hommes montant les marches et devenait inefficace. C’est aussi là que se concentre la flotte punique de Sicile. On se rappelle le navire punique dont j’ai parlé sans pouvoir le montrer au musée de Marsala, mardi dernier 17 août.

 

590d1 Mozia, arrivée à la chaussée sous-marine

 

590d2 Mozia, arrivée à la chaussée sous-marine

 

De plus, de l’île, on se rend aisément sur la côte car la lagune en cet endroit est peu profonde et les Puniques ont établi une levée de terre et y ont construit une chaussée qui permet aux chars et aux piétons de passer. La rue ci-dessus, d’abord vue vers la terre, ensuite vue vers la mer, prolonge en ligne droite cette chaussée. L’aménagement des marais salants ainsi que la déplacement de l’embouchure de la rivière Birgi ont provoqué une élévation du niveau de l’eau, de sorte que désormais la route est sous-marine, mais à une faible profondeur, jamais plus d’un mètre sous la surface. Il est théoriquement possible aujourd’hui de se rendre à pied de Marsala à Mozia à condition d’accepter d’avoir de l’eau jusqu’à la ceinture.

 

590d3 Mozia, la chaussée sous-marine

 

590d4 Mozia, la chaussée sous-marine

 

Bien qu’il soit très clairement indiqué où commence cette route, je ne l’ai pas vue sous l’eau. Les photos ci-dessus ne sont donc pas de moi (pour la seconde, cela semble évident quoique j’en sois contemporain, puisqu’elle est des années 1950 ou même 1960), j’ai photographié la première sur un panneau placé à l’origine de la route, la seconde au musée. Les dernières recherches liées aux fouilles archéologiques permettent de dater cette route du milieu du sixième siècle. Sans doute s’agissait-il d’avoir une liaison aisée avec les riches plantations de la côte de Sicile ainsi qu’à ses ressources en eau douce, denrée rare à Mozia. Les grosses dalles de la chaussée sont posées sur une levée en cailloutis, dont la section est trapézoïdale pour être plus résistante aux poussées latérales des courants et reposer de manière plus stable sur le fond marin : à sa base, elle mesure 12,50 mètres de large, tandis qu’à sa partie supérieure, la chaussée mesure 7 mètres de large. Au total, entre Mozia et la côte, la route est longue de 1715 mètres. Quoique submergée, la route a été utilisée jusqu’au milieu des années 1970.

 

Au début du quatrième siècle avant Jésus-Christ, règne sur la puissante ville grecque de Syracuse le terrible tyran Denys l’Ancien. Il veut en finir avec l’influence punique en Sicile. Il a déjà assez à faire en combattant les autres Grecs. En 397, il arrive face à cette île que les Grecs appellent Motya. Les Puniques détruisent alors un secteur de leur route pour rendre l’accès plus difficile à l’ennemi et se retranchent derrière leurs murs. Denys fait combler cette interruption dans la route et arrive au pied des remparts. Il a mis au point une catapulte, la première dans l’histoire militaire, dont il va bombarder l’ennemi. Ayant ouvert une brèche dans les murs, les Syracusains croient prendre la ville mais ils se trouvent en butte à une résistance acharnée, mètre par mètre, rue par rue. Denys n’est pas patient et il est cruel. On lui a ralenti sa progression en détruisant la route, on a défendu les murs, on l’a contraint à un combat de rue long et épuisant, c’est plus qu’il n’en peut supporter, une fois maître de la ville il en fait exécuter tous les habitants, hommes, femmes, vieillards, enfants. Infime fut le pourcentage de population qui parvint à échapper au massacre.

 

Seulement quelques mois s’étaient écoulés quand, au printemps de 396, le général carthaginois Himilcon, avec une puissante armée, débarque à Panorme (Palerme), marche sur Motya et reconquiert l’île mais, pour des raisons stratégiques ou parce que les lieux étaient chargés d’une trop douloureuse mémoire, il préfère réinstaller les quelques survivants sur le continent, à Lilybée. Ainsi est née la future Marsala. Seuls quelques pêcheurs, depuis, y vécurent, et au onzième siècle les Normands ont donné l’île à l’abbaye de Santa Maria della Grotta, de Marsala, qui y installa des moines basiliens, lesquels rebaptisèrent l’île du nom du fondateur de leur ordre, San Pantaleo. Ils y ont même construit une petite basilique dédiée à ce saint, sous laquelle on a retrouvé des fosses pleines d’ossements de bovins et d’ovins, faisant penser à des sacrifices d’animaux dans un sanctuaire antique, que l’on nomme "sanctuaire de Cappiddazzu", mais on ne trouve plus trace ni de ce sanctuaire, ni de la basilique, les fouilles effectuées au début du dix-neuvième siècle avec les méthodes de l’époque ayant tout fait disparaître. Au début du vingtième siècle, un descendant de la famille anglaise Whitaker qui s’était enrichie avec la production et le commerce du vin de Marsala acheta l’île et y entreprit des fouilles approfondies et plus ordonnées. Aujourd’hui, sur l’île qui a repris son nom ancien de Motya italianisé en Mozia, un musée portant le nom de Whitaker présente le produit des fouilles. Ainsi, l’île n’a jamais été grecque, elle a appartenu aux Romains comme toute la Sicile mais n’a jamais été romanisée ni occupée par eux, et les moines y ont vécu sur une très petite partie sans s’occuper du reste. C’est vraiment dans la cité phénico-punique authentique que nous sommes aujourd’hui.

 

590e1 Mozia, nécropole

 

590e2 Mozia, nécropole

 

En faisant le tour de l’île, on peut voir ici les restes d’une nécropole. Les stèles retrouvées sont extrêmement nombreuses, mais la plupart d’entre elles ont été transportées dans le musée de l’île. Nous en verrons quelques unes tout à l’heure. Ailleurs, sur 400 mètres, s’étendait une zone industrielle, où étaient fabriqués en grande quantité de la vaisselle et des objets en céramique. Les archéologues ont retrouvé dans ce secteur deux fours de potier en forme de Oméga comme ceux, plus anciens, de Phénicie et de Palestine. Pour contrer l’avance de Denys en 397, une sorte de barricade a été élevée dans cette zone industrielle en accumulant des débris de poteries, des blocs de pierre provenant de constructions anciennes, un chapiteau et… une merveilleuse statue, l’Éphèbe de Mozia, que nous allons découvrir au musée.

 

590f1 Mozia, radoub ou eau lustrale

 

590f2 Mozia, radoub ou eau lustrale

 

Ailleurs, on trouve ce bassin. Longtemps il a été considéré comme un bassin de radoub pour les navires carthaginois. Cette hypothèse n’est pas abandonnée, quoique concurremment une autre hypothèse soit également prise en considération aujourd’hui, depuis qu’il a été découvert qu’une source d’eau douce l’alimente, et alimente aussi un sanctuaire dont on a retrouvé quelques traces à proximité. Il pourrait alors s’agir d’un bassin d’eau lustrale destiné à des bains rituels. En attendant que les fouilles et les recherches archéologiques choisissent la bonne interprétation, rendons-nous au musée.

 

590g1 il Giovane di Mozia

 

Dès l’entrée du musée, alors que l’on est en train de montrer son billet, par la porte de la première salle on aperçoit le fameux éphèbe de Mozia, qui gisait au milieu de tas de débris pour faire une barricade contre l’invasion syracusaine de 397 avant Jésus-Christ.

 

590g2 il Giovane di Mozia

 

590g3 l'éphèbe de Mozia

 

590g4 l'éphèbe de Mozia

 

Lorsqu’il a été retrouvé, en octobre 1979, la tête était séparée du corps. Bras et pieds sont brisés et manquent, seul en subsiste un fragment de la main appuyée sur sa hanche gauche. La sculpture est fortement érodée du fait du contact avec des matériaux durs pendant plus de deux millénaires, mais sans doute aussi parce que son transport de son emplacement d’origine à la barricade a été effectué sans aucune précaution, puisqu’on le sacrifiait. Sculpté dans le second quart du cinquième siècle avant Jésus-Christ, il constitue sans doute une commande punique réalisée en Sicile, quoique le marbre blanc à gros grain cristallin dans lequel il a été élaboré semble venir des Cyclades. Quelques traces de couleur suggèrent qu’il était polychrome.

 

Un artiste, peintre, sculpteur, a nécessairement des connaissances anatomiques, mais il a devant lui un modèle auquel il demande de prendre une position et sur lequel il peut observer les saillies des muscles. Ici, sur une statue amputée, il convient de faire l’inverse : à partir de la représentation de la saillie des muscles, il fallait reconstituer la position. C’est donc avec l’aide d’anatomistes que les archéologues ont déterminé que l’éphèbe avait le bras droit tendu en avant. Pour le gauche, la main posée sur son flanc était un indice suffisant. On évalue qu’entier, avec ses pieds, il devait mesurer environ 1,94 mètre. Sur une tunique plissée, un large bandeau serre sa poitrine. On remarque (bien visibles sur ma photo) des trous sur ce bandeau. Il y a d’autres trous sur sa tête (on en aperçoit un sur son oreille), et son crâne est peu travaillé, la chevelure bouclée n’étant représentée qu’en bandeau tout autour. Ce sont là des indices certains que des éléments décoratifs étaient fixés sur son torse, et qu’un couvre-chef s’appliquait à la limite des cheveux qui, dès lors, semblaient en dépasser. Ces accessoires étaient faits d’un matériau différent, vu la taille des trous c’était probablement du métal, cuivre, bronze ou or.

 

590g5 Mozia, l'homme qui a découvert le Giovane

 

590g6 Mozia, l'homme qui a découvert l'éphèbe

 

Notre ami Angelo connaît ce gardien du musée depuis des années. Nous avons ainsi eu l’occasion de parler un peu avec lui, et il nous a dit quelque chose dont jamais il n’avait parlé à Angelo. Non par pudeur, ou pour faire des cachotteries, mais parce qu’il n’y attache aucune importance et que seul le hasard de la conversation d’aujourd’hui l’amène à en parler. En 1979, il louait ses bras aux archéologues fouillant la zone industrielle. En octobre, on allait finir les fouilles avant l’hiver et clore le chantier. On en était au dernier jour, l’après-midi était déjà avancé, on allait conclure quand la pioche de ce monsieur a frappé quelque chose de dur, et a fait sauter un petit éclat de marbre. Il venait de découvrir la statue de l’éphèbe, et on peut voir, sur le bord de la tunique, au niveau de la cuisse, le fragment de marbre qui a éclaté sous sa pioche. Interrogé sur ce qu’il a alors ressenti face à une telle découverte, il a répondu qu’on l’a requis pour garder la statue pendant la nuit là où elle avait été trouvée car on ne la transporterait en lieu sûr que le lendemain, et qu’on l’a muni d’un fusil car les trafiquants d’antiquités sont toujours aux aguets et rôdent. Alors lui, il a mis à profit sa nuit de veille et son fusil pour tuer quelques lapins dont il a fait un bon civet. Tel est le souvenir qu’il en garde.

 

590h1 Mozia, musée, stèles funéraires

 

J’ai évoqué les nombreuses stèles retrouvées dans la nécropole. En voici quatre, représentant le défunt. En effet, elles représentent toutes, soit un personnage, soit une amphore ou un autre récipient.

 

590h2 Mozia, musée, stèle funéraire pour Baal Hamon

 

Cette stèle porte sur son pied un inscription en alphabet et langue puniques. Je ne connais ni l’alphabet ni la langue des Carthaginois, aussi dois-je m’en remettre dans ce domaine à l’information donnée par le musée. Je recopie donc ici le texte transcrit dans notre alphabet, ainsi que ma propre traduction en français de la traduction en italien. Presque toutes les dédicaces sont destinées au dieu Baal Hamon.

 

590i Mozia, musée, pierre marquée par un gril

 

J’ai choisi cette photo parce que je trouve –comment dire ? Amusant ? Intéressant ? Émouvant ?– Ou peut-être les trois à la fois, ce témoignage de la vie quotidienne. C’est une tuile, trouvée dans l’île, qui porte la marque d’un gril chaud. Cet objet date du quatrième siècle avant Jésus-Christ, alors qu’Himilcon avait repris Motya aux Syracusains, et sans doute avant qu’il transfère les survivants du massacre de 397 vers Lilybée, à moins que ce ne soit l’un des rares pêcheurs établis dans l’île ou seulement de passage, se grillant quelques poissons fraîchement pêchés pour son déjeuner avant de reprendre le travail puis de regagner la côte le soir avec ses prises.

 

590j Mozia, musée, lécythes

 

Je n’ai rien à dire au sujet de ces lécythes, puisque l’étiquette du musée est lisible sur ma photo. Ils datent du quatrième siècle avant Jésus-Christ, ils proviennent de Lilybée (mais avec un point d’interrogation), ils portent une décoration réticulée.

 

590k1 Mozia, musée, vieille femme ivre

 

Je vais terminer avec deux photos de vases à forme plastique que je trouve originaux. Celui-ci vient de la nécropole de Birgi, près de Trapani (c’est là que se trouve l’aéroport de Trapani, où arrive pour la Sicile la compagnie aérienne low cost Ryanair), et date de la fin du quatrième siècle ou du début du troisième. Cette céramique à vernis noir représente une vieille femme ivre… Sujet qui justifie que je la place dans ma sélection.

 

590k2 Mozia, musée, tête d'Africain

 

Et l’autre vase plastique à vernis noir, légèrement plus ancien (seconde moitié du quatrième siècle), provient de la nécropole de Lilybée (je répète, Lilybée, c’est Marsala, sur la côte, là où Himilcon a transféré les survivants de Motya). Il représente une tête d’Africain. Les Puniques ne se privaient pas, parfois, de faire esclaves des Noirs d’Afrique, sans d’ailleurs que ce soit particulièrement l’expression d’un racisme, parce qu’ils réduisaient en esclavage, tout comme le faisaient les Grecs eux-mêmes et comme le feront à leur tour les Romains, les hommes et les femmes d’âge et d’état physique "productifs" faits prisonniers lors des guerres, quelle que soit la couleur de leur peau. Mais également ils commerçaient activement avec leurs voisins d’Afrique. Par conséquent ce vase peut évoquer un esclave comme il peut évoquer une relation commerciale. Il peut aussi avoir été simplement imaginé pour donner un petit côté exotique et décoratif à un objet usuel.

 

Sortant du musée, nous nous sommes dirigés vers l’embarcadère, parce que le patron du bateau nous a dit qu’il partait pour sa dernière traversée à 18 heures. Comme je l’ai dit, nous sommes allés faire un petit tour pour revoir les salines, puis la Fiat d’Angelo nous a ramenés à Marsala. Nous nous y sommes promenés et y avons dîné avant de dire au revoir à Angelo qui regagnait cette nuit ses pénates à Palerme.

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Published by Thierry Jamard
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