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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 09:00

857a1 expo usages funéraires ottomans, Edirne

 

Sur une esplanade face au musée archéologique d’Edirne, des tombes. Un panneau signale qu’il ne s’agit pas d’un cimetière. C’est en effet une sorte de musée funéraire ottoman en plein air. De l’autre côté de la rue, dans la cour du musée, d’autres tombes. Faute d’indications, je ne sais si, ici, il s’agit d’un vrai cimetière. Sur ma photo, sont alignés des turbans de pierre. Ils ornaient le sommet de la stèle funéraire d’hommes et, contournant l’interdiction musulmane de dire plus que l’identité du défunt, distinguaient ainsi son statut social.

 

857a2 dolmen funéraire, musée d'Edirne

 

En extérieur, dans la cour du musée, on peut voir aussi divers autres monuments et sculptures. Ainsi que ce dolmen. Un grand panneau rédigé en turc et en anglais informe qu’en turc cela s’appelle kapaklıkaya (avec un I sans point qui se prononce un peu comme un E fermé français tirant sur le I) et qu’il s’agit d’un monument protégeant une tombe, en usage à la fin de l’âge du bronze ou au début de l’âge du fer, et qui a continué à être utilisé parfois jusqu’au huitième ou au septième siècle. C’est un total de 118 dolmens qui a été répertorié en Thrace depuis 1998, et tous sont systématiquement orientés nord-ouest (je suis conscient de l’impropriété de l’expression, puisque orienté signifie tourné vers l’Orient, vers l’est, mais je ne sais quel mot employer à la place). Dans le dolmen du village de Hacılar (avec C prononcé DJ et avec un I sans point) ont été déterrées, à une profondeur variant de seulement 25 à 60 centimètres, des offrandes faites au mort, qui sont exposées dans le musée.

 

857b1 outils en os, 6400-6300 avant Jésus-Christ

 

857b2 poterie chalcolithique et coquillages

 

Le musée est plein d’objets intéressants qui, malgré l’appellation de musée archéologique, couvrent une période du néolithique au vingtième siècle (de notre ère). Commençons par le plus ancien, l’époque néolithique. Le problème, ici, c’est que beaucoup d’indications sont en turc, rien qu’en turc, une langue que je ne maîtrise guère mieux que les hennissements de cheval et les barrissements d’éléphant. Quant aux traducteurs dont je dispose sur Internet, Google, Bing, ils croient mieux comprendre que moi, mais ce qu’ils me disent n’a ni queue ni tête. Pour cette étoile d’objets blancs, mon petit dictionnaire m’a permis de déchiffrer “outils en os”, et puis deux chiffres que j’interprète comme une fourchette de dates, 6400-6300 avant Jésus-Christ.

 

Quant à ma seconde photo, je me sens génial devant Karpatlar ve Balkanlar, Kalkolitik, 5000, 4000. Je suppose qu’il s’agit d’une poterie contenant des coquillages, originaire des Carpates ou des Balkans, datée du Chalcolithique entre 5000 et 4000 avant Jésus-Christ. Et grâce à mon dictionnaire je vois que l’on y décèle une influence anatolienne.

 

  857b3 poterie trouvée dans un dolmen funéraire

 

À propos du dolmen, tout à l’heure, je disais qu’on y avait trouvé de nombreuses offrandes faites au mort. Parmi elles, ce pot daté entre 1200 et 800 avant Jésus-Christ. Là aussi, le panneau informatif est très grand, mais en turc.

 

857b4 sceau en pierre, musée archéologique d'Edirne

 

L’explication donnée ici est bilingue turc et anglais, mais tient en un seul mot, “seal”, c’est-à-dire “sceau”. Date, origine, rien.

 

  857c1 monnaies du 6e au 1er siècles avant JC

 

Il y a de nombreuses pièces de monnaie de toutes époques. Les deux premières proviennent d’une section intitulée Époque hellénistique-classique, sixième-premier siècles avant Jésus-Christ. En bas à gauche, Époque de l’Empire Romain, du 1er s. avant Jésus-Christ au 5e s. après. Et en bas à droite, Époque des Principautés, sans autre précision. Or, à travers l’Histoire, des principautés il y en a eu beaucoup. Je suppose qu’il doit être fait référence au temps où le sultan, vainquant un pays, ne l’intégrait pas complètement à l’Empire Ottoman mais en faisait un vassal, lui imposant le paiement d’un tribut annuel, incorporant ses hommes dans son armée et laissait à sa tête un prince qui lui était soumis.

 

  857c2 poterie à figures rouges

 

Aucune explication dans aucune langue pour cette belle poterie à figures rouges qu’à l’œil je daterais de l’époque classique. Quant aux personnages représentés…

 

857c3 terre cuite, 5e s. avant Jésus-Christ

 

857c4 figurine de terre cuite, 5e s. avant JC

 

Pour chacun de ces deux objets, il est dit (en anglais) “terre cuite, cinquième siècle avant Jésus-Christ”. Je ne distingue pas bien les attributs de ce petit buste féminin, mais je pense qu’il pourrait s’agir d’une Perséphone. Quant à ce petit singe chevauchant un âne, il est très amusant.

 

  857c5 Oenochoé de verre, 5e s. avant JC

 

Œnochoé en verre, cinquième siècle avant Jésus-Christ, dit l’étiquette. Une œnochoé est une cruche pour servir le vin qui a précédemment été préparé en y mêlant de l’eau dans un cratère. Il s’agit d’un verre épais, teinté dans la masse.

 

  857d1 buste de Serapis en bronze

 

857d2 statuette de femme en bronze

 

Ça y est, je suis turcophone. Je lis “Serapis bronz”, et je comprends qu’il s’agit d’un Sérapis en bronze, ce dieu créé par les Grecs à partir d’une mauvaise interprétation linguistique de l’égyptien (voir mes articles sur les musées archéologiques d’Héraklion, 7 août 2011, et de Dion, 30 juin 2012). Mais il n’y a aucune indication de lieu ni de date, pas plus que pour cette statuette Kadin heykelciği bronz. J’ai déjà eu l’occasion d’apprendre que kadin, c’est une femme. Mon dictionnaire me donne heykel, statue. Et comme le turc est une langue qui ajoute suffixe sur suffixe pour marquer le nombre, la fonction, les prépositions, etc., je comprends que ce que je vois est une statuette de femme en bronze. Moyennant quoi je ne m’extasie pas devant la richesse des explications.

 

  857d3 cavalier thrace, musée archéologique d'Edirne

 

  857d4 cavalier thrace, musée archéologique d'Edirne

 

857d5 cavalier thrace, musée archéologique d'Edirne

 

Un grand panneau tout en turc porte le titre Traklar. Mon dictionnaire ne connaît pas Trak qui est la base dont ce mot est composé, et Google traduit par “rails” ce qui n’est guère satisfaisant dans ce contexte. Je lis les noms d’Hérodote et de Xénophon, mais sans les références ce qui fait que je ne peux m’y reporter. Le mot Thrace revient à plusieurs reprises et il y a des dessins représentant des soldats, et aussi deux bagues représentant des cavaliers. Alors à défaut de l’aide de ce panneau pourtant bien documenté et bien fait semble-t-il, je me limiterai à ce que je sais par moi-même. Le cheval tenait une grande place dans la civilisation des Thraces Odryses, et sur nombre de tombes on trouve ces cavaliers sculptés. Quant à dater ces stèles, j’avancerai sous toutes réserves l’époque hellénistique.

 

  857e1 Sculpture d'époque romaine, Ulysse

 

Ici, une indication est donnée en anglais. Cette tête en pierre date de l’époque romaine, ce qui suppose que c’est après l’époque hellénistique, 30 avant Jésus-Christ, mais on peut aller jusqu’au Bas-Empire, au cinquième siècle de notre ère. Une indication très vague. Il est dit que la sculpture est à l’effigie d’Ulysse et qu’elle a été trouvée sur le territoire d’Edirne.

 

857e2 Orphée, musée archéologique d'Edirne

 

Ici, l’information consiste seulement en deux mots, “Orpheus kabartmasi”, ce que le traducteur interprète comme “Secours d’Orphée”. Pour ma part, voyant les animaux dont il est entouré, je dirai que de sa lyre il savait tirer des sons qui charmaient les bêtes sauvages, et c’est pourquoi il est souvent représenté en leur compagnie.

 

  857e3a jarre du 1er siècle après Jésus-Christ

 

857e3b détail d'une jarre du 1er siècle après Jésus-Chr

 

857e4 bagues (Athéna et Hermès), 1er siècle apr. JC

 

Ici, les choses sont extrêmement bien faites à l’intention du visiteur étranger. Le panneau en anglais est aussi grand que le panneau en turc. Cette œnochoé et ces bagues sont des offrandes à un mort. C’est près d’un village du district d’Edirne qu’a été fouillé en 2004 un tumulus funéraire de 11 mètres de haut sur 55 mètres de diamètre. Si grand, si caractéristique, on ne peut s’étonner qu’une partie en ait été cambriolée par des amateurs peu scrupuleux. On a retrouvé des morceaux de bois brûlé dans et autour d’un puits d’1,5 mètre carré, et parmi ces restes calcinés du feu rituel se trouvaient des céramiques de toutes formes, des pièces en verre fondu et toutes sortes d’os d’animaux. On en a conclu qu’un banquet funéraire avait dû se tenir là, près de la tombe. Les restes d’ossements très calcinés du défunt étaient dans l’épaisse couche de cendres au fond du puits. Quant à la tombe elle-même, mesurant 1,74m. sur 2,55m., elle était orientée est-ouest, à soixante centimètres sous le sol. Les trente-trois pièces de vaisselle retrouvées ont permis de dater la sépulture du premier siècle de notre ère. Parmi les offrandes faites à ce mort, figurait cette œnochoé à l’anse joliment décorée, et ces deux bagues au chaton en agate rouge dont celle de gauche représente Athéna (ou, puisque nous sommes au temps des Romains, Minerve, bien qu’elle soit coiffée du caractéristique casque athénien) et celle de droite Hermès (ou Mercure), portant son caducée.

 

  857f1 Saint Georges, musée archéologique d'Edirne

 

Cette stèle, dépourvue de toute explication en quelque langue que ce soit, représente à l’évidence saint Georges terrassant le dragon. On sait très peu de chose sur cet officier d’origine grecque né en Cappadoce et martyrisé sous Dioclétien en 303. Mais tout juste dix ans après, intervient en 313 l’édit de Milan qui garantit la liberté de culte dans l’Empire Romain. Entre le moment où, en 324, l’empereur Constantin crée à Byzance la ville de Constantinople nouvelle capitale de l’Empire, et le moment de sa mort en 337, il a fait construire au sein de cette ville une église chrétienne consacrée à saint Georges. Et la Thrace étant, nous l’avons vu, la patrie des cavaliers, il n’est pas étonnant qu’au onzième siècle Jacques de Voragine fasse de lui, dans la Légende Dorée, un cavalier qui terrasse le dragon symbolisant le Mal. Un dragon exigeait un tribut de deux jeunes par jour, tirés au sort, et les dévorait. Georges arrive alors que la fille du roi a été désignée et que le dragon va la tuer. Il prie, fait un signe de croix, s’attaque au monstre et le blesse. Le dragon alors devient doux comme un agneau et s’attache aux pas de la princesse. D’un coup de lance, Georges l’achève. Sur ce bas-relief, on voit le roi et la reine lui tendant, du haut de la tour, les clés de la ville, tandis que leur fille, en bas, regarde le saint héros. On a envie d’ajouter qu’ils se marièrent, vécurent longtemps et eurent beaucoup d’enfants, mais ce n’est pas possible pour deux raisons. D’abord, un saint se doit d’être chaste, et ensuite parce que Dioclétien s’est chargé de le faire décapiter encore tout jeune après lui avoir fait subir les pires supplices. Puisque cette légende date du onzième siècle et que les Ottomans sont arrivés au quatorzième siècle en apportant l’Islam, c’est dans cette fourchette que l’on doit situer ce bas-relief.

 

857f2 dragon ailé (12e-14e s. après JC)

 

Ici le traducteur Internet a compris que cet élément d’un mur daté douzième-quatorzième siècle représentait un dragon ailé. Je le trouve quand même atypique, ce monstre. Ce n’est pas un griffon, car clairement sa tête n’est pas celle d’un oiseau de proie. Et si le corps est bien celui d’un lion, la queue en forme de flèche n’est pas celle d’un serpent. Et puis, tellement peu aérodynamique et beaucoup trop lourd, je le mets au défi de s’élever au-dessus du sol avec des trognons d’ailes aussi courts.

 

 857g1 monnaies époques des principautés et ottomane

 

Comme je ne sais pas trop où placer les monnaies de “l’époque des principautés”, j’en ai mis une pour finir ma série précédente, et trois autres pour commencer cette série-ci, les deux du haut et celle du centre. Ce sont des régions qui ne se plient pas à la règle musulmane de non représentation de la personne humaine. La monnaie de gauche, celle de droite et les deux du bas sont ottomanes. Je vais donc passer à une section du musée plus proche de nous puisque l’on sort du Moyen-Âge.

 

  857g2 brûle-parfums ottomans (encens)

 

Époque de l’Empire Ottoman, mais sans aucune précision quant à la date, entre 1361 et 1922. C’est très vague, même si j’ai bien l’impression que ces brûle-parfum destinés à l’encens ne sont pas très vieux, je dirais volontiers dix-neuvième siècle. Mais c’est une évaluation toute personnelle sans aucune garantie.

 

  857g3 aiguière ottomane 19e s. en cuivre doré

 

En revanche, il est dit (en anglais) que cet objet est une aiguière du dix-neuvième siècle faite de cuivre doré. Je lui trouve des allures de théière.

 

  857g4 sabre ottoman, musée archéologique d'Edirne

 

Outre une référence d’inventaire, un seul mot –en turc– définit ce que l’on voit ici : Kılıç, ce qui veut dire épée, ou sabre. Vu la forme, je choisis sabre. En principe, droite et à deux tranchants, l’épée est l’arme des fantassins, tandis que les cavaliers, dont le cheval ne recule pas et dont le geste n’a de force que vers l’avant sont munis d’un sabre, à un seul tranchant. L’arme que nous voyons n’a donc pas appartenu à un janissaire, corps d’élite de l’infanterie. À qui, alors, il serait intéressant de le savoir, car les armées du sultan étaient composées de régiments de tous les pays de l’Empire, chacun possédant son équipement propre. Par ailleurs, plusieurs villes avaient des spécialités de fabrication d’armes. Nous l’avons vu, par exemple, quand nous avons visité Ioannina. Je resterai sur ma faim.

 

857g5 jeune mariée ottomane

 

Une grande vitrine représente une pièce d’habitation. Ce n’est qu’après être ressorti du musée que j’ai récupéré mon dictionnaire pour déchiffrer l’inscription de la vitre, gelin odası, ce qui veut dire chambre de jeune mariée. On sait que dans le harem les seuls hommes à pouvoir entrer, hormis les esclaves eunuques chargés de la surveillance et de la garde, sont le mari, le père, les frères, les fils. Par ailleurs, les gravures du dix-huitième siècle montrent des femmes dont le voile contourne le visage, cachant le front à partir de la base des cheveux, les oreilles, le menton mais laissant libre la face, yeux, nez, bouche. Puis les voyageurs du dix-neuvième siècle, Nerval, Gautier, Loti, décrivent des femmes intégralement voilées, sauf une étroite ouverture pour les yeux. Dans Mon nom est Rouge, que Pamuk situe en 1591, le visage féminin n’est pas dissimulé de façon aussi drastique. Tout cela concerne Constantinople, il est vrai, mais Edirne, alors, est incorporée au même empire depuis des siècles et n’est éloignée de la capitale que de 240 kilomètres. J’aimerais alors savoir quelle époque est représentée dans cette vitrine, et si ainsi coiffée d’un voile qui cache ses cheveux et rien de plus cette jeune femme pourrait sortir dans la rue.

 

  857h pièces de monnaie, République de Turquie

 

De l’époque de la République, le musée ne montre que des monnaies. On ne saurait s’en plaindre, dans un musée qui s’appelle archéologique. Parmi celles que je présente, la plus récente porte la date de 2007.

 

Ma conclusion, on la devine. Lorsque l’on voit tant de belles choses, tant d’objets intéressants qui peuvent nous parler de leur époque, dans une présentation tout à fait correcte, on est frustré par cette muséographie lamentable, où les explications sont tantôt totalement absentes, tantôt extrêmement réduites, parfois longues et apparemment bien faites mais exclusivement en turc, et puis parfois aussi, au hasard, traduites en anglais… Je sais bien que les touristes étrangers sont ici peu nombreux, fonçant par autoroute directement de Grèce à Istanbul. Mais il y en a quand même quelques-uns, et ceux qui s’arrêtent à Edirne sont précisément ceux qui souhaitent en savoir davantage. Et puis même pour les Turcs l’information est très lacunaire. Mais de façon tout à fait paradoxale, après avoir formulé toutes ces critiques, je conseille vivement la visite de ce musée car malgré ses défauts on y trouve de quoi satisfaire l’esthétique et on y glane quand même des connaissances…  

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

miriam 17/03/2014 09:50

vous avez dû vous amuser à reconstituer les légendes manquantes! Pour le cavalier Trak c'est probablement Thrace, en Macédoine j'ai découvert ces stèles avec des cavaliers et en Bulgarie il y avait
aussi des chevaux!

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